Correspondance de Voltaire/1745/Lettre 1695

Correspondance de Voltaire/1745
Correspondance : année 1745GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 36 (p. 341-342).

1695. — DE VAUVENARGUES.
À Aix, ce 21 janvier 1745.

J’ai reçu, monsieur, avec la plus grande confiance et la reconnaissance la plus tendre, les louanges dont vous honorez mes faibles écrits. Je ne dois pas être fâché que le premier discours que j’ai pris la liberté de vous envoyer ait vu le jour, puisqu’il a votre approbation malgré ses défauts. J’aurais souhaité seulement le donner à M. de La Bruère dans une imperfection moins remarquable.

J’ai lu avec grande attention ce que vous me faites l’honneur de m’écrire sur La Fontaine. Je croyais que le mot instinct aurait pu convenir à un auteur qui n’aurait mis que du sentiment, de l’harmonie et de l’éloquence dans ses vers, et qui d’ailleurs n’aurait montré ni pénétration, ni réflexion ; mais qu’un homme qui pense partout, dans ses contes, dans ses préfaces, dans ses fables, dans les moindres choses, et dont le caractère même est de penser ingénieusement et avec finesse ; qu’un esprit si solide soit mis dans le rang des hommes qui ne pensent point, parce qu’il n’aura pas eu dans la conversation le don de s’exprimer, défaut que les hommes qui sont exagérateurs ont probablement fort enflé, et qui méritait plus d’indulgence dans ce grand poëte, je vous avoue, monsieur, que cela me surprend. Il n’appartient pas à un homme né en Provence de connaître la juste signification des mots, et vous aurez la bonté de me pardonner les préventions que je puis avoir là-dessus.

J’ai corrigé mes pensées à l’égard de Molière, sur celles que vous avez eu la bonté de me communiquer ; je les ajouterai à cette lettre. Je vous prie de les relire jusqu’à la fin. Si vous êtes encore assez bon pour me faire part de vos lumières sur Despréaux, je tâcherai aussi d’en profiter. J’ai le bonheur que mes sentiments sur la comédie se rapprochent beaucoup des vôtres. J’ai toujours compris que le ridicule y devait naître de quelque passion qui attachât l’esprit du spectateur, donnât de la vivacité à l’intrigue et de la véhémence aux personnages. Je ne pensais pas que les passions des gens du monde, pour être moins naïves que celles du peuple, fussent moins propres à produire ces effets, si un auteur naïf peignait avec force leurs mœurs dépravées, leur extravagante vanité, leur esprit, sans le savoir, toujours hors de la nature, source intarissable de ridicules. J’ai vu bien souvent avec surprise le succès de quelques pièces du haut comique, qui n’avaient pas même l’avantage d’être bien pensées. Je disais alors Que serait-ce si les mêmes sujets étaient traités par un homme qui sût écrire, former une intrigue et donner de la vie à ses peintures ? C’est avec la plus sincère soumission que je vous propose mes idées. Je sais depuis longtemps qu’il n’y a que la pratique même des arts qui puisse nous donner sur la composition des idées saines. Vous les avez tous cultivés dès votre enfance avec une tendre attention ; et le peu de vues que j’ai sur le goût, je les dois principalement, monsieur, à vos ouvrages. Celui[1] qui vous occupe présentement occupera bientôt la France. Je conçois qu’un travail si difficile et si pressé demande vos soins. Vous avez néanmoins trouvé le temps de me parler de mes frivoles productions, et de consoler par les assurances de votre amitié mon cœur affligé. Ces marques aimables d’humanité sont bien chères à un malheureux qui ne doit plus avoir de pensées que pour la vertu. J’espère pouvoir vous en remercier de vive voix à la fin de mai, si ma santé me permet de me mettre en voyage. Je serais inconsolable si je ne vous trouvais pas à Paris dans ce temps-là. Un gros rhume que j’ai sur la poitrine avec la fièvre depuis quinze jours interrompt le plaisir que j’ai de m’entretenir avec vous. Continuez-moi, je vous prie, monsieur, les témoignages de votre amitié. Je cesserai de vivre avant de cesser de les reconnaître.

Vauvenargues.
  1. La Princesse de Navarre.