Correspondance de Gustave Flaubert/Tome 3/0427

Louis Conard (Volume 3p. 345-347).

427. À LOUISE COLET.
[Croisset] Mercredi, 1 heure du matin
[21-22 septembre 1853].

Non ! « tout mon bonheur n’est pas dans mon travail, et je plane peu sur les ailes de l’inspiration ». Mon travail au contraire fait mon chagrin. La littérature est un vésicatoire qui me démange. Je me gratte par là jusqu’au sang. Cette volonté qui m’emplit n’empêche pas les découragements, ni les lassitudes. Ah ! tu crois que je vis en brahmane dans une absorption suprême, et humant, les yeux clos, le parfum de mes songes. Que ne le puis-je ! Plus que toi j’ai envie de sortir de là, de cette œuvre, j’entends. Voilà deux ans que j’y suis ! C’est long, deux ans, toujours avec les mêmes personnages, et à patauger dans un milieu aussi fétide ! Ce qui m’assomme, ce n’est ni le mot, ni la composition, mais mon objectif ; je n’y ai rien qui soit excitant. Quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité ; je ne fais autre chose que de doser de la merde. À la fin de la semaine prochaine, j’espère être au milieu de mes comices. Ce sera ou ignoble, ou fort beau. L’envergure surtout me plaît, mais ce n’est point facile à décrocher. Voilà trois fois que Bouilhet me fait refaire un paragraphe (lequel n’est point encore venu). Il s’agit de décrire l’effet d’un homme qui allume des lampions. Il faut que ça fasse rire, et jusqu’à présent c’est très froid.

Tu vois, bonne chère Muse, que nous ne nous ménageons guère, et quand nous te traitons si durement pour les corrections, c’est que nous te traitons comme nous-mêmes.

Il a dû partir hier pour Cany, Bouilhet. Je ne sais si je le verrai dimanche. Dans une quinzaine, il part à Paris pour s’aller chercher un logement ; puis il reviendra pendant huit jours, et puis adieu. Cela m’attriste grandement. Voilà huit ans que j’ai l’habitude de l’avoir tous les dimanches. Ce commerce si intime va se trouver rompu. La seule oreille humaine à qui parler ne sera plus là. Encore quelque chose de parti, de jeté en arrière, de dévoré sans retour.

Quand donc ferai-je comme lui ? Quand me décrocherai-je de mon rocher ? Mais j’entends mes plumes qui me disent, comme les oiseaux voyageurs à René : « Homme, la saison de ta migration n’est point encore venue. »

Ah ! je pense à toi souvent, va, plus souvent que je ne le voudrais. Cela m’amollit, m’attriste, me retarde.

Puisque j’ai commencé ici et dans un système lent, il faut finir de même. Pour une installation à Paris et le temps que ça me demanderait avant d’y être habitué, il faudrait des mois, et en quatre ou cinq mois on fait de la besogne.

Tu m’as envoyé un bien bon aperçu de ton auberge, avec les rouliers courant après les filles dans les corridors : tu m’y parais être assez mal.

Quand retournes-tu rue de Sèvres ? Et les dents ? les maux de cœur ? Pauvre chère amie, qu’as-tu donc ? Tu me sembles bien sombre ; ah ! la vie n’est pas gaie, sacré nom de Dieu !

Delisle tient-il à ce que je fasse une insigne malhonnêteté à l’Athenæum ? J’y suis tout disposé. Je peux leur écrire que je les supplie de ne plus m’envoyer leur journal. Qu’il tienne bon contre le gars Planche ! Il faut être Cannibale !

Dans le dernier numéro de la Revue, il y a un conte de Pichat qui m’a fait rire pour plus de cinquante francs, comme dit Rabelais. Lis-moi ça un peu ! Du reste ça sert beaucoup, le mauvais, quand il arrive à être de ce tonneau-là. La lecture de ce conte m’a fait enlever dans la Bovary une expression commune dont je n’avais pas eu conscience et que j’ai remarquée là.

Je ne suis pas sans inquiétude sur le grand Crocodile. Notre paquet a-t-il été perdu ? Il me semble qu’il était dans le caractère de l’homme de répondre de suite à ma lettre. Tu ferais bien de lui en écrire une (que j’enverrais seule) où tu lui dirais que tu ne sais que penser de ce retard. Qu’en dis-tu ?

Je viens de relire tout Boileau. En somme c’est raide. Ah ! quand je serai à Paris, près de toi, quels bons petits cours de littérature nous ferons !

Les affaires d’Orient m’inquiètent. Quelle belle charge, s’il y allait avoir la guerre et que tout l’Orient fanatisé se révoltât ! Qui sait ? Il ne faut qu’un homme comme Abd-el-Kader, lâché à point et qui amènerait à Constantinople tous les Bédouins d’Asie. Vois-tu les Russes bousculés, et cet empire crevant d’un coup de lance comme un ballon gonflé. Ô Europe ! quel émétique je te souhaite !

Je n’en peux plus de fatigue, adieu. Un de ces jours je me mettrai à t’écrire de meilleure heure et causerai plus longuement.

Mille baisers sur tes yeux si souvent pleins de larmes.

À toi. Ton G.