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Imprimerie coloniale (p. 9-33).


I

NOIX DE COCO

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Ceci est l’histoire de Noix de Coco.

En ce temps-là, il y avait un homme et sa petite fille qui étaient très pauvres. Cet homme et sa petite fille allèrent faire du bois ; ils portaient un panier de riz, une gourde d’eau et une serpe, ils les chargèrent sur un char et l’attelèrent pour aller faire du bois dans la forêt. Arrivés à la forêt l’homme et sa petite fille mangèrent, ensuite ils allèrent couper du bois. À midi ils eurent soif ; la petite fille alla chercher de l’eau pour boire, elle vit de l’eau jaillir du milieu des rochers et remplir une roche.

La petite fille but et se baigna, ensuite elle revint dire à l’homme ce qu’elle avait vu. L’homme dit à sa petite fille de venir lui montrer cette eau afin qu’il bût ; elle la lui montra, mais l’eau du rocher s’était toute séchée. L’homme demanda à sa petite fille comment il se faisait qu’il vît des traces d’humidité sur ce rocher et qu’il ne vît pas d’eau. La petite fille lui répondit : Tout à l’heure j’ai vu l’eau en déborder, j’ai apaisé ma soif en y buvant et je m’y suis baigné tout le corps, comment se fait-il que maintenant l’eau soit toute séchée ?

L’homme avait soif et ne savait comment faire ; il ordonna à sa petite fille de ramasser le bois et de le charger, ensuite il attela sa charrette pour aller chez lui.

Quand la petite fille eut été à la maison environ sept jours elle se trouva enceinte. Les notables du village grands et petits saisirent son grand-père et sa grand’mère et leur dirent : Comment votre fille est-elle enceinte sans qu’on lui connaisse de mari ? Les parents dirent : Nous demandons à dire ceci aux seigneurs notables. Quant à notre fille, depuis son enfance jusqu’à maintenant elle n’a jamais été gaudrioler avec personne. L’autre jour elle suivit son père pour aller faire du bois dans la forêt, elle eut soif et elle alla boire. Elle vit de l’eau jaillir du milieu du rocher, elle en but et se baigna ; ensuite elle revint le dire à son père. Son père lui ordonna de le mener boire ; elle l’y mena et ils virent que l’eau du rocher avait tari. Alors ils chargèrent leur bois et revinrent à la maison. Notre petite fille est devenue enceinte parce qu’elle a bu l’eau de ce rocher.

Les notables et les gens du village n’accusèrent plus les parents. Quand la petite fille eut été enceinte neuf mois, elle accoucha d’un garçon rond comme une noix de coco. Il grandissait de jour en jour ; à sept mois il sut parler, à un an plein il savait marcher et allait jouer à la forêt ; à trois ans il sut garder les chèvres.

En revenant de garder les chèvres il dit à sa mère de le louer au roi pour garder ses buffles. Sa mère lui répondit : Tu n’as ni mains ni pieds, tu ne peux que rouler ainsi deci delà, tu n’as à garder que trois chèvres et j’ai peur que tu ne les perdes, et maintenant tu me dis de te louer au roi pour garder ses buffles. Comment feras-tu pour ne pas en perdre, de ces buffles si nombreux ? Sa mère ne voulait pas le louer, mais il ne l’écoutait pas et constamment il lui disait d’aller parler au roi pour qu’il le prît. Sa mère consentit donc à aller parler au roi.

Quand elle arriva à la grande porte du roi les chiens aboyèrent. Les serviteurs[1] de gauche et de droite demandèrent : qui vient là pour que les chiens aboient ? La mère de Noix de Coco répondit : C’est moi ! Les serviteurs de gauche et de droite lui demandèrent : Que viens-tu faire ? La mère de Noix de Coco dit : Je viens parler à sa Majesté. Mon fils Noix de Coco m’a dit de venir le louer à sa Majesté pour garder les buffles de sa Majesté.

Les serviteurs de gauche et de droite rentrèrent et avertirent le roi. Ils dirent : Poussière de la plante des pieds de votre Majesté, voici que la mère de Noix de Coco vient demander les buffles de votre Majesté pour que son fils les garde.

Le roi ordonna aux serviteurs de gauche, aux serviteurs de droite de faire venir Noix de Coco et sa mère. Les serviteurs de gauche et les serviteurs de droite appelèrent la mère de Noix de Coco et Noix de Coco. Ils entrèrent, et alors le roi demanda à la mère pourquoi elle lui amenait son fils. La mère répondit : Poussière de la plante des pieds d’or, mon fils Noix de Coco m’a dit de venir le louer à vous pour qu’il garde vos buffles. Le roi lui dit : Mes buffles, trente serviteurs les gardent sans succès et ils n’évitent pas d’en perdre. Mes buffles sont au nombre de trois cent mille. Comment Noix de Coco les gardera-t-il avec succès ?

Le roi dit à Noix de Coco d’approcher et lui dit : Mes buffles sont au nombre de trois cent mille, les garderas-tu avec succès ? Noix de Coco répondit : Je les garderai avec succès. Le roi alors dit à la mère : Puisqu’il en est ainsi, soit ! J’accorde à Noix de Coco de rester ici, demain matin il ira garder les buffles. La mère revint à la maison et Noix de Coco resta avec le roi. Quand vint le jour, les serviteurs du roi ouvrirent aux buffles pour que Noix de Coco allât les garder. Ils firent sortir les buffles de l’étable, prirent Noix de Coco et le posèrent sur le dos des buffles. Ensuite ils chassèrent les buffles pour que Noix de Coco allât les garder dans la brousse.

Les serviteurs du roi chassèrent les buffles dans la brousse pour Noix de Coco, ensuite ils retournèrent à la maison. Ils se disaient les uns aux autres par le chemin en revenant : Nous étions une troupe, nous avons conduit ces buffles pour que Noix de Coco les garde, il fera comme nous et il en perdra. Sur le haut de midi la plus jeune des filles du roi porta le repas à Noix de Coco. Elle vit les buffles qui mangeaient réunis en groupe, mais elle ne vit pas Noix de Coco. La princesse cria : Noix de Coco, où es-tu, que je ne te voie nulle part ? Noix de Coco répondit : Me voici ! et il roula jusqu’à la princesse. Ensuite il prit le riz et mangea et la princesse revint à la maison.

Le soir Noix de Coco ramena ses buffles à la maison ; il sauta sur le dos d’un buffle et les ramena à la maison. On y voyait tous les buffles, de tous il ne s’en était pas perdu un seul. Le roi se dit intérieurement : Mes gens étaient toute une bande et cependant ils gardaient ces buffles sans succès. Aujourd’hui voilà ce Noix de Coco sans pieds ni mains qui les garde avec succès. Comment est-il donc fait ?

Le lendemain il ordonna à Noix de Coco de prendre une serpe et lorsqu’il verrait quelque liane de la couper et de l’enrouler autour de la corne d’un buffle et de les rapporter à la maison, car, dit-il, ma palissade tombe en ruines. Un jour tu en feras un tas, un autre deux et chaque jour tu en ajouteras davantage.

Le roi donna cet ordre à Noix de Coco. Lorsque vint l’heure les serviteurs ouvrirent aux buffles pour que Noix de Coco allât les garder, et ils le mirent sur le dos d’un buffle ; ils y mirent aussi avec lui une serpe, ensuite ils chassèrent les buffles pour que Noix de Coco les gardât.

Ce jour-la la princesse porta son repas à Noix de Coco. Arrivée au lieu où il gardait les buffles, elle se cacha pour épier par quel artifice, étant sans mains ni pieds, il arrachait les lianes. La princesse vit que Noix de Coco avait créé des serviteurs innombrables. Il y avait là un palais, des chèvres, des porcs, des poules qui chantaient, des chiens qui aboyaient pour divertir Noix de Coco ; des hommes et des femmes de tout âge, jeunes garçons et jeunes vierges allaient chercher les lianes, une partie gardait les buffles. La princesse vit tout cela sous ses yeux et comprit que Noix de Coco avait un pouvoir magique. La princesse conserva ce secret dans son cœur, elle ne le fit connaître à personne.

Alors la princesse fit semblant de chercher Noix de Coco : Viens prendre ton riz pour manger, Noix de Coco, cria-t-elle. Aussitôt celui-ci ordonna à ses gens de rentrer sous terre et il roula jusqu’à la princesse pour prendre le riz et le manger. La princesse revint à la maison. Le roi lui dit : Comment reviens-tu si tard de porter le riz ? Elle répondit : Je me suis égarée dans le chemin, Seigneur !

La princesse mentait au roi ; elle était en retard parce qu’elle s’était cachée pour épier les sortilèges de Noix de Coco. Le soir venu Noix de Coco chassa les buffles vers la maison. Il appela de nouveau tout son peuple à sortir de terre pour le servir. Les uns enroulaient les lianes autour des cornes des buffles, les autres conduisaient les buffles ensemble, d’autres le servaient lui-même. Les gens enroulèrent les lianes autour des cornes de tous les buffles et ils conduisirent les buffles. Au milieu du chemin Noix de Coco ordonna à ses gens de rentrer tous sous terre, et il ramena tous les buffles à la maison. Le roi le loua, et dans tout le pays, grands et petits, tous firent l’éloge de Noix de Coco. Le roi dit à ses gens d’aider à défaire les lianes enroulées autour des cornes des buffles et l’on trouva qu’il y en avait cent charrettes.

Le lendemain Noix de Coco alla garder les buffles et la princesse lui porta son repas une fois encore. Elle se cacha pour voir une fois encore ce qu’avait créé Noix de Coco. Elle vit des hommes et des femmes, des jeunes filles remplissant les cours par milliers et par milliers. Ils servaient Noix de Coco. Tous les animaux de la forêt, bœufs sauvages, cerfs, éléphants blancs, tigres, ours, avec toutes les espèces d’oiseaux des bois, tiong, bajœn, paons, tjagur bêtj, tourterelles, merles, vanneaux, tous venaient rendre hommage à Noix de Coco. C’était plus beau qu’aucune chose.

En même temps le son des trompettes, des tambours, des sharanaï se faisait entendre pour divertir Noix de Coco ; les poules chantaient, les chiens aboyaient comme si c’eût été un lieu habité par les hommes.

La princesse monta sur un arbre et regarda sans se laisser voir ; elle coupa des feuilles des arbres pour se cacher. La princesse regardait si elle voyait Noix de Coco occupé à garder, mais de son arbre elle ne le voyait pas. De l’arbre elle le vit enfin sortir de son enveloppe avec une beauté incomparable. Il était beau comme la lune de la nuit qui suit la pleine lune. Ses gens jouaient du tambour et des cymbales, soufflaient de la trompette et de la trompe pour le divertir ; ils lui rendaient hommage et se groupaient tous autour de lui. Quant à Noix de Coco il se tenait au milieu d’eux. La princesse le vit et devint amoureuse dans son cœur, mais elle n’en dit rien.

Noix de Coco se souvint qu’il se faisait tard et que la princesse allait venir lui porter son repas. Il ordonna à ses gens de rentrer dans la terre et lui-même rentra dans son enveloppe. La princesse à la vue de sa beauté en était devenue amoureuse, mais elle ne savait que faire. Quand elle eut longtemps regardé elle descendit de son arbre et fit semblant de l’appeler. La princesse cria : Ô frère aîné Noix de Coco, viens prendre ton riz pour manger. Noix de Coco en hâte rentra dans son enveloppe et roula jusqu’à la princesse. Il prit le riz, ensuite il dit à la princesse : Ne m’appelez pas frère aîné. Appelez-moi comme auparavant garçon et voilà. La princesse dit : Auparavant je n’étais pas encore familière avec le frère aîné, c’est pourquoi je vous appelais garçon ou maître, frère aîné ! Maintenant vous gardez mes buffles ; vous êtes seul et les buffles sont toute une troupe, de plus vous coupez les lianes. Autrefois les gens étaient toute une bande et ils ne coupaient pas de lianes ; tandis que vous seul vous gardez le troupeau de buffles et vous coupez les lianes. Vous voyant souffrir ainsi mille maux et garder seul les buffles dans la brousse, j’ai été plus touchée de compassion que si vous eussiez été mon propre frère.

Noix de Coco répondit : Je ne sais que dire. Si vous voulez m’appeler garçon je n’oserai rien dire, si vous voulez m’appeler frère aîné je n’oserai rien dire non plus.

La princesse revint à la maison, elle y arriva comme le soleil déclinait. Le roi lui demanda : Tu as été porter du riz, comment se fait-il que tu sois restée si longtemps et que tu ne reviennes que le soir à la maison ? La princesse mentit encore au roi et lui dit qu’elle s’était égarée en chemin.

Le roi appela sa fille cadette et sa fille aînée et leur ordonna d’aller le lendemain porter le riz à Noix de Coco. Mais l’aînée et la cadette dirent qu’elles ne le feraient pas ; qu’on laissât la dernière née le porter. L’aînée et la cadette étaient fort irritées contre Noix de Coco. Il n’a, disaient-elles, ni pieds ni mains, il ne fait que rouler çà et là, si nous lui portions du riz il roulerait vers nous pour le prendre et nous ferait peur. En fuyant nous répandrions tout le riz et il faudrait que Noix de Coco mourût de faim. Dans la brousse il y a beaucoup d’herbes ; en roulant vers nous Noix de Coco agiterait ces herbes, nous croirions que c’est un tigre, nous aurions peur et nous renverserions tout le riz. Laissons la dernière née y aller, elle est habituée à Noix de Coco.

Les deux filles du roi parlèrent ainsi à leur père. Le roi dit : Puisque c’est comme cela, soit ! laissons la dernière née porter le riz à Noix de Coco. La princesse se réjouit dans son cœur en pensant qu’elle porterait le riz.

Noix de Coco avait fait paraître dans la brousse des serviteurs. Quand le soir fut venu la pluie et l’orage avaient obscurci toute la forêt. Noix de Coco ordonna à ses gens d’enrouler des lianes et de les passer aux cornes des buffles et ensuite de chasser les buffles vers la maison et de les conduire à mi-chemin. Quand il fut près d’arriver à la maison, Noix de Coco ordonna à ses gens de rentrer dans la terre ; quant à lui, il chassa les buffles vers la maison. Quand il y fut arrivé il chassa les buffles dans la cour pour attendre qu’on les débarrassât de leurs lianes et il courut dans la cuisine pour se réchauffer.

La cadette et l’aînée des filles du roi étaient occupées à faire cuire le riz dans la cuisine. Noix de Coco se chauffa au feu et les deux princesses lui dirent des injures : Tu te chauffes ; va t’occuper de tes buffles, laisse-nous la place pour verser l’eau du potage.

Noix de Coco fit semblant de rouler et heurta la jambe de la fille aînée ; celle-ci lui dit des injures, elle dit : Ce Noix de Coco met tout en désordre, en roulant voici qu’il m’a heurté la jambe. Noix de Coco roula de l’autre côté et faisant semblant de ne pas savoir alla heurter le pied de la fille cadette. Celle-ci lui dit des injures. Ce Noix de Coco, dit-elle, pourquoi vient-il rouler toujours près de moi pour se chauffer ? Laissons-le se chauffer. Si tu le chasses ainsi, il n’ira plus vers toi[2].

Les deux sœurs laissèrent donc Noix de Coco se chauffer au feu. La plus jeune fille du roi entendit de l’intérieur de la maison ses sœurs lui dire des injures et elle en fut irritée contre elles. Le lendemain Noix de Coco alla garder les buffles. Le roi lui dit : Il y a déjà beaucoup de lianes, n’en arrache pas davantage. Si tu vois des perches, fais en une coupe, deux coupes, et mets-les en tas pour que je les envoie chercher. Dans son cœur le roi savait que Noix de Coco avait une puissance surnaturelle.

Le lendemain lorsque Noix de Coco alla garder les buffles la plus jeune fille du roi lui porta le riz, elle prépara un mouchoir de feuilles de bétel et les lui porta. Comme elle approchait avec son riz du lieu où Noix de Coco gardait ses buffles, elle entendit le bruit de gens qui coupaient des perches dans toute la brousse, elle entendit aussi des plaisanteries et des rires dans toute la brousse. Quand la princesse arriva à cet endroit, le bruit des outils et le son des voix s’évanouirent, elle vit seulement les traces de la coupe et vit les perches que l’on avait entassées, et Noix de Coco qui gardait ses buffles en cet endroit.

La princesse lui donna le panier de riz et le mouchoir de bétel. Noix de Coco ouvrit le mouchoir et y vit les feuilles de bétel toutes préparées. Demoiselle, dit-il, qui a préparé ces feuilles de bétel comme cela ? La princesse répondit : C’est moi qui les ai préparées de mes mains afin que si par la suite vous allez quelque part épouser une femme vous vous souveniez de moi ; mais n’en dites rien à personne, ne dites pas que j’ai préparé ces feuilles pour vous[3].

Noix de Coco dit : Ma reconnaissance pour vous sera éternelle, je vous dis cela. La princesse lui demanda : Quand avez-vous coupé toutes ces perches ? Noix de Coco répondit : Je les ai coupées depuis le matin. La princesse lui dit : Faites-moi voir comment vous coupez une perche. Noix de Coco répondit : Je suis très fatigué, je n’ai plus de force pour en couper. La princesse se mit à rire et revint à la maison.

Noix de Coco fit alors apparaître de nouveau ses serviteurs et ils se mirent à couper des perches ; en un jour ils en firent cent charretées. Le soir venu Noix de Coco chassa ses buffles vers la maison. Il dit au roi : Seigneur ! j’ai coupé les perches ; empruntez des charrettes pour aller les chercher. Le roi répondit : N’ai-je point assez de charrettes ? Le lendemain matin le roi ordonna à ses domestiques d’atteler des charrettes pour aller chercher les perches, seulement deux charrettes. Les domestiques attelèrent les charrettes et se rendirent au lieu où Noix de Coco avait coupé les perches, et ils virent qu’il en avait entassé là cent charretées. Ils ne purent donc les charger toutes. Ils revinrent à la maison avec celles qu’ils avaient prises et dirent au roi : Il y a une très grande quantité de perches, nous n’avons pu les porter toutes. Le roi demanda : Combien en reste-t-il ? Ils répondirent : il y en a cent charretées. Le roi alors envoya des lettres pour demander dans tous les villages jusqu’à cent charrettes, on les amena et l’on chargea ainsi tout ce bois. Dans tout le pays, grands et petits, garçons et filles, tous vantaient Noix de Coco disant : Il n’a ni mains ni pieds, comment coupe-t-il les perches, comment coupe-t-il les lianes, comment a-t-il cet art surnaturel ? Et les gens vantaient Noix de Coco disant : Il a un art surnaturel, c’est pourquoi il coupe cette quantité de lianes et de perches comme cela. Les lianes et les perches que les gens avaient apportées remplissaient la cour et l’aire, et quiconque passait devant la cour du roi et voyait apporter ces lianes louait uniquement Noix de Coco.

Noix de Coco garda les buffles du roi environ quinze jours, ensuite il alla à la maison de sa mère et lui dit d’aller demander[4] pour lui la dernière fille du roi. Sa mère n’osait pas aller faire cette demande. Elle lui dit : Tu n’as pas de mains, tu n’as pas de pieds non plus, en fait de beauté tu es fort laid, et tu me dis d’aller demander pour toi la dernière fille du roi, je n’ose pas y aller. Mais Noix de Coco ne l’écoutait pas et continuellement pressait sa mère d’aller demander pour lui la dernière fille du roi. La mère ne voulait pas y aller, mais Noix de Coco lui dit : Mère, allez parler au roi, il n’en arrivera rien, je vous en réponds. La mère consentit à aller faire la demande pour lui.

Quand la mère de Noix de Coco arriva à la grande porte du roi les chiens aboyèrent. Les serviteurs de gauche et de droite crièrent : Qui vient là pour que les chiens aboient ? Elle répondit : C’est moi. Les serviteurs de gauche et de droite lui demandèrent : Que venez-vous faire ici ? Elle répondit : Je viens pour une affaire que j’ai. Les serviteurs lui demandèrent : Quelle affaire ? Elle dit : Mon fils Noix de Coco m’a dit d’aller demander pour lui la dernière fille du roi, je n’osais pas y aller, mais il m’a pressée de venir parler au roi pour l’obtenir, j’ai fini par céder et je viens.

Les serviteurs de gauche et de droite allèrent rendre compte au roi. Le roi interrogea la mère de Noix de Coco et celle-ci dit : Mon fils Noix de Coco m’a ordonné de venir vous demander votre fille pour lui ; je n’osais pas venir le faire, mais il ne m’a pas écoutée et m’a constamment pressée de venir vous la demander ; je ne consentais pas, mais maintenant je suis venue, Seigneur, vous en parler.

Le roi lui dit : La chose est ainsi ; j’aime beaucoup Noix de Coco, mais de mes trois filles, je ne sais laquelle l’aimera. Le roi fit venir les trois filles, l’aînée, la cadette et la dernière et leur demanda : De vous trois qui aime Noix de Coco ? Si quelqu’une l’aime je le lui donnerai en mariage.

L’aînée et la cadette répondirent : Nous ne voulons pas de lui. Comment le voudrions-nous ? Il n’a pas de mains, il n’a pas de pieds non plus, à quoi servira-t-il de l’épouser ? Le roi fit venir sa dernière fille et lui dit : Toi, épouseras-tu Noix de Coco ? La princesse lui répondit : Pour ce qui est de mes sentiments, je l’aime ; maintenant, si vous l’ordonnez, j’épouserai Noix de Coco. Si vous m’ordonniez d’épouser un tjru[5] un homme des bois, je l’épouserais également.

Le roi dit à la mère de Noix de Coco : Maintenant ma dernière fille consent à épouser Noix de Coco. Attendons un jour favorable, une heure propice, mercredi prochain, et nous les marierons. Vous, maintenant, retournez chez vous et dites-le à votre grand’mère et à votre grand-père[6].

La mère de Noix de Coco revint chez elle. Le roi envoya des lettres par tous les villages, par tout le pays, disant que le mercredi il marierait sa fille à un gendre, et les invitant à venir boire du vin. Le roi ordonnait à ses serviteurs et à son peuple de faire des battues et de prendre cerfs, chevreuils, lièvres, paons, toutes les espèces d’animaux de la forêt, et de les rapporter pour les manger et pour boire quand la plus jeune princesse épouserait Noix de Coco.

Le mercredi venu, de tous les villages, de tout le pays les gens vinrent féliciter le roi. Ils apportaient toutes les bêtes de la forêt, cerfs et chevreuils, lièvres et paons, toutes les espèces, et parmi les fruits des arbres de la forêt ceux que les hommes mangent et les fruits qu’on cultive dans les villages ; toutes les espèces, les gens les apportaient pour féliciter le roi. Le peuple de tous les villages, de tout le pays vint aider le roi. Les gens détruisirent l’herbe, par milliers ils abattirent les arbres de la forêt. Les hommes et les femmes, les jeunes gens et les jeunes filles plaisantaient et riaient joyeusement. C’était un spectacle incomparable et que nul n’a égalé. Ils mangèrent et burent cent jours et cent nuits.

Au bout de trois jours et de trois nuits le roi fit venir sa dernière fille et lui dit : En ces trois jours et ces trois nuits que t’a dit Noix de Coco et quelle a été sa manière d’être avec toi ? Va dire à ta mère tout cela, parle bas, ne parle pas fort.

La princesse alla dire à la reine toutes ces choses. Elle dit : Noix de Coco a parlé et a agi avec moi comme tous les hommes. La reine lui dit : Comment a-t-il pu faire comme tous les hommes ? La princesse répondit : Le Seigneur Noix de Coco sort de son enveloppe, il est plus blanc que moi, il porte une bague à chaton d’or, et il est d’une beauté suprême.

La reine rapporta cela au roi. L’aînée et la seconde fille s’étaient cachées et entendirent la reine raconter au roi que la jeune princesse avait dit que Noix de Coco, sorti de son enveloppe, était très beau. Alors pendant la nuit elles allèrent ensemble épier Noix de Coco et la jeune princesse.

Cachées, elles virent Noix de Coco sortir de son enveloppe, d’une beauté resplendissante comme la nuit qui suit la pleine lune[7], incomparable, elles devinrent amoureuses de lui et ne surent que faire. Elles furent folles de regret et disaient : Maintenant notre sœur l’a épousé, grand a été le bonheur de notre cadette. Dans leur cœur l’aînée et la seconde des princesses auraient voulu trouver quelque moyen d’épouser Noix de Coco.

L’on mangea et l’on but cent jours et cent nuits, après quoi tous les amis demandèrent au roi la permission de s’en retourner chez eux. Quand ils furent partis, la maison resta seule. La princesse dit à Noix de Coco : Ils s’en sont tous allés, il n’y en a plus à la maison ; ne restez pas davantage dans cette enveloppe de coco, sortez et allez voir les buffles que les gens gardent dans les cours. Noix de Coco ne sortit pas de son enveloppe, il attendit qu’il fît nuit et qu’il n’y eût personne pour en sortir. Au milieu de la nuit Noix de Coco sortait de son enveloppe et allait coucher avec la princesse, à l’aurore il y rentrait. Cela arriva ainsi nombre de fois. Mais la princesse prit la noix de coco et la cacha. Noix de Coco s’était couché, quand vint l’aurore il alla droit à son enveloppe mais il ne la trouva plus. Il se roula alors dans la natte où il avait couché et demanda à la princesse : Princesse, ne m’avez-vous pas caché ma noix de coco ? La princesse répondit : Non ! et Noix de Coco resta enveloppé dans la natte. Il ne dit rien à sa femme, il ne faisait que rester couché et gémir. Il était habitué à rester dans sa noix de coco, quand il ne l’avait pas il avait froid et ne faisait que gémir, mais la princesse prit des étoffes de laine et l’en couvrit. Au bout de 5 ou 6 jours il s’y habitua et n’eut plus froid. La princesse lui dit alors la vérité et qu’elle avait pris cette enveloppe et l’avait enterrée, Noix de Coco en rit. La princesse lui dit : Quand vous étiez dans cette enveloppe mes sœurs se moquaient de vous en disant que vous n’aviez ni pieds ni mains, c’est pourquoi j’ai pris cette enveloppe et je l’ai cachée, ainsi elles ne riront plus ensemble.

L’aînée et la seconde des princesse vinrent à la chambre de la plus jeune et virent Noix de Coco ; elles en devinrent amoureuses et ne savaient que faire. Elles se consolaient en venant causer joyeusement avec lui.

Lorsque Noix de Coco alla vers ses buffles, les amis, les gens des villages le virent et tous se réjouirent de l’heureuse fortune qu’avait eue la princesse de l’épouser. Dans tous les villages tous apprirent qu’il était sorti de son enveloppe et qu’il était très beau. Les gens alors firent des gâteaux et vinrent féliciter la princesse et son mari. Dans tous les villages, dans tout le pays, grands et petits, hommes et femmes, garçons et filles tous vinrent féliciter Noix de Coco, tous voulaient le voir ; tous les amis venaient le voir, et, le voyant si beau, ne savaient à quoi le comparer ; tous les amis, tous les gens du pays savaient qu’il avait un pouvoir surnaturel.

Noix de Coco amena la princesse visiter sa mère. Quand il arriva à la maison de sa mère celle-ci ne le reconnaissait plus. Il ordonna à la princesse de déposer le panier de gâteaux dans un bassin et de les présenter à sa mère. Ce fut alors seulement que celle-ci sut que c’était son fils que le Seigneur du ciel lui avait donné. L’aïeul et l’aïeule vinrent et le prirent par la main, et se réjouirent ; son aïeul, son aïeule et sa mère étaient émus au point de ne savoir que faire. Car, depuis qu’il était sorti de son enveloppe, Noix de Coco était très beau, aussi sa mère avait-elle à la fois de l’amour et de la crainte. La cause en était que tant qu’il avait habité avec sa mère il n’était pas sorti de son enveloppe et qu’il n’était pas un homme mais une noix de coco. Quand il avait été garder les buffles du roi il avait eu ce pouvoir surnaturel et était sorti de la noix de coco ; son aïeul et son aïeule ne le reconnaissaient pas.

La princesse et son mari revinrent chez eux. Ils restèrent dans leur maison environ la moitié d’un mois, après quoi Noix de Coco arma un bateau pour aller faire le commerce. L’aînée et la cadette des filles du roi demandèrent à s’embarquer pour aller commercer avec lui.

Quand tout fut prêt on s’embarqua. La princesse dernière née prit la bague à chaton d’or de Noix de Coco et se la passa au doigt, elle invita ensuite ses sœurs à monter sur le navire. Elles s’assirent ensemble sur une natte, Noix de Coco seul resta ailleurs. Les pilotes firent embarquer tout le monde, achevèrent les préparatifs et l’on partit.

Le navire courut au large. La princesse et ses deux sœurs causaient et riaient ensemble. L’aînée et la cadette dirent à la dernière née d’ôter du doigt la bague et de la leur faire voir. Les deux sœurs la regardèrent et, feignant une lutte, elles firent semblant de la laisser échapper de leurs mains et la bague tomba dans la mer.

Les deux sœurs s’écrièrent : C’en est fait de nous ! Ta bague est tombée dans la mer, ô dernière née ! Elle nous a échappé des mains et elle est tombée. La princesse jeta un regard et vit briller la bague dans la mer, elle se jeta dans l’eau pour l’attraper. Pourquoi se jeta-t-elle dans la mer ? C’était parce qu’elle avait peur que Noix de Coco ne lui fît des reproches. Ses sœurs cachèrent l’événement et n’en dirent rien à Noix de Coco.

Quand on fut arrivé au milieu de la mer les deux sœurs dirent à Noix de Coco : Notre sœur est tombée dans la mer. Elles lui dirent mensongèrement : Notre sœur a laissé tomber sa bague dans la mer, elle a eu peur que vous ne lui fissiez des reproches, c’est pourquoi elle s’est précipitée dans la mer à la poursuite de la bague. Cette bague, la sœur aînée et la cadette l’avaient jetée dans la mer, et maintenant elles disaient à Noix de Coco que c’était leur sœur qui l’avait laissée tomber.

Noix de Coco était venu à l’endroit où se trouvait la natte où était assise sa femme, il ne vit qu’une étoffe dont elle s’enveloppait et qu’elle avait laissée sur la natte, un mouchoir de bétel roulé, mais il ne vit pas la princesse. Il se mit alors à pleurer, il ne mangea plus de riz, ne but plus d’eau, et ne faisait que pleurer. Noix de Coco ordonna aux pilotes de virer de bord et de revenir à la maison. Quand aux deux sœurs, d’un côté elles étaient tristes parce qu’elles regrettaient leur sœur, de l’autre côté elles étaient encore amoureuses de Noix de Coco.

Le navire arriva à la maison et Noix de Coco alla annoncer à la reine que, il ne savait comment, la princesse avait laissé tomber la bague dans la mer, et craignant, dit-il, que je ne lui fisse des reproches elle s’est jetée elle-même à la mer, de sorte qu’elle n’est plus avec moi et que la mer l’a engloutie. Moi-même je ne l’ai pas vue se jeter à la mer. Ce sont ses sœurs qui me l’ont raconté.

La reine rapporta ce récit au roi ; le roi fit venir ses deux filles et Noix de Coco pour les interroger. Le roi et la reine les interrogèrent. Noix de Coco dit : Je ne l’ai pas vue se jeter dans la mer, seulement ses deux sœurs me l’ont ainsi raconté. Noix de Coco en même temps qu’il répondait au roi versait des larmes ; le roi et la reine aussi, dans le même temps où ils l’interrogèrent, pleuraient leur fille dernière née.

Le roi et la reine alors interrogèrent leur fille aînée et leur fille cadette ; d’une part elles avaient pitié de Noix de Coco qui restait ainsi solitaire, d’autre part enfin elles étaient amoureuses de lui. Pleurant et parlant à la fois elles dirent à la reine et au roi : Nous lui avons dit d’ôter la bague au chaton d’or pour la voir ; nous la lui avions rendue, quand, nous ne savons comment, elle lui a échappé des mains et elle l’a laissée tomber dans la mer. Elle restait à regarder cette bague, le bateau continuait sa marche, elle voyait la bague briller dans la mer et elle restait à la regarder.

Quant à nous deux, nous ne savions pas qu’elle voulût se jeter dans la mer, si nous l’avions su nous l’aurions arrêtée. Elle voyait cette bague briller dans l’eau de la mer et elle s’y jeta sans que nous le vissions. Alors nous deux nous avons couru conter la chose à Noix de Coco.

La reine et le roi dirent à Noix de Coco : Maintenant, fils, ne pleure pas davantage parce que ton union avec notre fille n’a pas été fortunée ; reste avec nous pour que nous jouissions de ta présence une année ; puisque tel a été le sort de notre fille, permets que nous te voyions et ce sera comme si nous voyions notre fille.

La reine et le roi parlèrent ainsi à Noix de Coco et tout en parlant ils pleuraient. Noix de Coco dit à la reine et au roi : Pour toutes les années, pour tous les mois c’en est fait de ma joie ; maintenant je resterai ici avec vous. Tout en parlant il versait des larmes, il se rappelait le temps où la princesse lui portait ses repas dans la brousse venant seule à travers la forêt, il se rappelait le temps où il gardait seul les buffles dans la brousse et où la princesse venait seule lui porter ses repas, souffrant ainsi l’un pour l’autre. Nuit et jour Noix de Coco pleurait, mais il ne le laissait voir à personne. Et tous leurs parents et tous les habitants du royaume pleuraient également la princesse.

Quant à ses sœurs, elles étaient amoureuses de Noix de Coco ; si elles lui portaient le plateau de riz pour manger elles lui souriaient. Toutes les nuits elles lui préparaient du bétel, elles restaient couchées en sa compagnie et causaient gaiement avec lui, mais elles ne purent faire qu’il ne pleurât et ne regrettât la princesse.

La princesse, quand elle se fut jetée à la mer, plongea pour saisir sa bague au chaton d’or et la passa à son doigt, ensuite les eaux de la mer la recouvrirent et elle ne fut plus. Mais comme la bague était enchantée la princesse qui la portait à son doigt acquit un pouvoir surnaturel. Elle fut transformée en un petit enfant et entra dans une coquille nacrière. Pendant de longs jours les flots soulevèrent la coquille et la princesse, ils les roulèrent une année entière et enfin elle échoua sur le rivage de la mer. Elle fut portée à un endroit où des gens ramassaient des coquillages.

La princesse sortit de la coquille, elle se leva et voulut revenir chez elle, mais elle ne savait où était son pays. Elle ne faisait que pleurer regrettant Noix de Coco ; elle rentra dans la coquille et y resta.

La princesse regrettant Noix de Coco ne faisait que pleurer dans la coquille nacrière. Au bout d’un mois et demi elle vit un homme et une femme qui venaient ramasser des coquillages. La princesse rentra dans la coquille et pleura, ses gémissements ressemblaient à ceux d’un enfant. L’homme et la femme les entendirent, ils coururent voir ce que c’était et ne trouvèrent pas de nouveau-né, ils ne virent qu’une coquille nacrière grande comme un boisseau et ils entendaient l’enfant gémir au dedans.

Ce jour-là l’homme et la femme ne ramassèrent plus de coquillages, ils emportèrent cette coquille à la maison. Quand ils furent arrivés chez eux la femme la plaça dans le jardin derrière la maison. Cet homme et cette femme étaient pauvres, ils n’avaient d’autre métier que d’aller ramasser des coquillages ou du bois et de les vendre pour vivre.

L’homme alla faire du bois, la femme alla vendre des coquillages et ils laissèrent la maison seule. La princesse alors sortit de la coquille nacrière, elle fit paraître du riz, de l’eau, du bétel, de l’arec, des gâteaux de toute sorte, elle prépara du thé ; elle mit tout cela dans la maison, ensuite elle rentra dans la coquille.

Quand le mari et la femme rentrèrent ils virent le riz sur le plateau, le bétel préparé dans la boîte, les gâteaux de toute espèce rangés là. L’homme et la femme avaient faim et voulaient manger ; ils s’en détournaient l’un l’autre de peur que quelqu’un n’eût mis dans ce riz quelque maléfice, mais l’homme avait grand’faim, il n’écouta pas sa femme, il prononça un vœu et mangea. Il prit une bouchée et y goûta et ne trouva aucun mauvais goût. Il mangea donc deux bols entiers sans voir rien se produire. Il exhorta alors sa femme et ils mangèrent sans voir rien se produire. Le mari et la femme mangèrent, et, chaque jour, pendant qu’ils étaient dehors, la princesse sortit de sa coquille et fit apparaître du riz. Il en fut ainsi très souvent.

L’homme et la femme se cachèrent et virent que la princesse sortait de la coquille de nacre et venait verser le riz. Ils la poursuivirent et la prirent par la main. Ils furent tout joyeux, la prirent sur leurs genoux et lui dirent : Est-ce vous qui jusqu’ici avez porté du riz, porté des gâteaux, préparé du bétel que vous avez mis dans la boîte, fait chauffer de l’eau et mis du thé dans la bouilloire, et qui avez mis tout cela dans la maison ?

La princesse leur répondit, pleurant à mesure qu’elle parlait : Vous m’avez ramassée et portée ici pour me garder ; je n’avais rien et j’ai voulu faire quelque chose pour vous rendre service. J’ai fait cuire le riz, j’ai fait des gâteaux, j’ai fait bouillir l’eau, préparé le bétel, pour que vous puissiez manger en revenant de faire du bois.

Cet homme et cette femme virent que la princesse était belle, qu’elle portait au doigt une bague au chaton d’or étincelant, qu’elle avait des grains d’or et d’argent plein les mains et plein le cou. Ils se dirent : C’est un don que nous fait le Seigneur. Ils lui demandèrent : Comment fais-tu pour faire paraître tout ce riz et ces gâteaux ? Mais la princesse ne faisait que pleurer. Ils lui demandèrent : Pourquoi pleures-tu ? Elle répondit : Parce que j’ai beaucoup de regrets. Qui regrettes-tu, lui demandèrent-ils : Je regrette les jours heureux, répondit-elle. L’homme et la femme dirent : S’il en est ainsi, nous allons faire une assemblée pour décortiquer le paddy, les gens viendront causer plaisamment et cela te distraira.

Ils firent donc une assemblée pour décortiquer le paddy, jeunes gens et jeunes filles causaient joyeusement et la princesse fut consolée par ces gens. Tous les jours il y avait du monde et tous les jours aussi la princesse pleurait. La cause de ses larmes était qu’elle regrettait sa mère, son père et son époux.

Elle demanda à l’homme et à la femme : Dans ce pays y a-t-il un roi ? L’homme et la femme répondirent : Il y en a un. La princesse demanda : Le roi a-t-il des enfants ? L’homme et la femme répondirent : Ce roi a trois filles ; une des filles du roi nommée la dernière née a épousé le Seigneur Noix de Coco. Le Seigneur Noix de Coco équipa un navire pour aller faire le commerce, la princesse laissa échapper de sa main et tomber dans la mer la bague à chaton d’or du Seigneur Noix de Coco, elle la regretta fort et se jeta dans la mer, l’eau de la mer l’engloutit et elle mourut. La sœur aînée et la sœur cadette vivent encore.

La princesse dit : Le Seigneur Noix de Coco est-il demeuré avec le roi ou s’est-il remarié ? L’homme et la femme dirent : Le Seigneur Noix de Coco ne fait que pleurer, tous les jours il pleure, toutes les nuits il pleure, un an entier il n’a fait que pleurer. Quand l’homme et la femme eurent fini de parler la princesse se mit à sangloter pitoyablement. Ils lui demandèrent : Pourquoi le fait d’avoir prononcé le nom de Noix de Coco te fait-il pleurer ainsi, ma fille ? La princesse dit : Vous avez parlé d’un mari qui pleurait sa femme, c’est ce qui m’a attristée.

L’homme et la femme ne savaient pas que leur fille était la princesse femme du Seigneur Noix de Coco ; eux étaient tout contents et disaient : C’est une fille que nous a donnée le Ciel. Ils ne savaient pas que c’était la princesse fille, dernière née du roi.

La princesse leur parla, elle ordonna à la femme d’aller acheter du coton et de le lui rapporter pour en tisser des dalah[8] qu’elle irait vendre. Cette femme alla acheter du coton et le rapporta à la princesse pour le tisser. La princesse tissa une paire de dalah et les donna à la femme pour aller les vendre. Elle ôta sa bague de son doigt et la mit au doigt de la femme, et dans ses recommandations lui enjoignit de ne pas aller vendre n’importe où, mais d’aller dans le palais du roi et là de crier sa marchandise.

Cette femme obéit aux ordres de sa fille, elle prit les dalah et alla les vendre au palais du roi. Les serviteurs de gauche, les serviteurs de droite lui demandèrent : Que portez-vous pour vendre ? Elle répondit : Je porte des dalah. Les serviteurs de gauche et les serviteurs de droite allèrent rendre compte au roi. Le roi leur ordonna de dire à la femme de lui porter les dalah pour les acheter. Les serviteurs de gauche et les serviteurs de droite dirent à la femme de venir, le roi ordonna à la femme de lui montrer les dalah. Elle les lui montra. Le roi vit ces dalah brodés de fleurs semblables à celles que tissait la main de sa fille, le roi se mit à sangloter ; il appela la reine et sa fille aînée et sa fille cadette et Noix de Coco pour venir voir ces dalah. Ils vinrent tous et ils virent ces dalah semblables à ceux que tissait la princesse dernière née. La reine pleura, Noix de Coco pleura, la sœur aînée et la sœur cadette pleurèrent aussi.

Le roi demanda à la femme : Qui a tissé ces dalah ? Elle répondit : C’est ma fille. Le roi dit : Est-ce la fille de vos entrailles ou comment ? La femme répondit : Ce n’est pas la fille de mes entrailles, c’est une que j’ai trouvée. Ce jour-là j’étais allée avec mon mari ramasser des coquillages, nous entendîmes les gémissements d’un enfant nouveau-né dans une coquille nacrière, mon mari et moi nous prîmes la coquille et nous la rapportâmes à la maison. Ma fille sortit alors de la coquille nacrière et vint demeurer avec nous et nous servir.

La femme parla ainsi au roi ; le roi lui ordonna de laisser les dalah au palais où les serviteurs de gauche et les serviteurs de droite les garderaient et de s’en retourner chez elle et de ramener sa fille pour que le roi la vît. Le roi fit l’éloge des dalah de cette femme. La femme se prosterna devant le roi et s’en retourna. Or, le Seigneur Noix de Coco vit la bague à chaton d’or que cette femme portait à ses doigts, il lui dit de lui donner cette bague pour l’examiner. Il reconnut la bague à chaton d’or et la porta à la sœur aînée et à la sœur cadette. Celles-ci la reconnurent aussi et dirent que c’était véritablement la bague du Seigneur Noix de Coco. Alors le Seigneur Noix de Coco suivit cette femme chez elle. Comme ils approchaient de la maison, la princesse aperçut Noix de Coco, elle rentra aussitôt dans la maison et demeura dans l’intérieur.

Quand la femme fut arrivée à la maison elle cria à la princesse : Ma fille, sors pour que le Seigneur te voie. La princesse répondit : Quel Seigneur veut me voir ? Qu’il entre dans la maison, mais quant à moi, pour sortir, je ne sortirai pas. Noix de Coco reconnut la voix de la princesse, il pria la femme de le faire entrer dans la maison pour voir. Il entra dans la maison. La princesse embrassa ses genoux et pleura et lui conta toute son aventure : Comment la sœur aînée et la sœur cadette avaient fait tomber la bague dans la mer, comment elle avait eu peur des reproches de Noix de Coco et s’était précipitée elle-même dans la mer à la suite de la bague. La princesse conta toute l’aventure, le Seigneur Noix de Coco pleurait et la princesse pleurait.

La femme avait laissé Noix de Coco et la princesse pleurer ensemble dans la maison, elle était sortie et restait à l’extérieur. Le mari et la femme réfléchissaient en écoutant ce que la princesse disait à Noix de Coco. La princesse et Noix de Coco pleurèrent et causèrent ensemble, ensuite ils sortirent et allèrent tout conter au mari et à la femme. Ensuite Noix de Coco les amena tous chez lui. Il amena la princesse à la maison et rentra dans le palais pour rendre compte au roi. Aussitôt le roi et la reine accoururent et embrassèrent la princesse, le roi et la reine pleuraient abondamment. La sœur aînée et la sœur cadette pleuraient aussi, mais tout en pleurant elles avaient peur de la princesse. Tous les serviteurs de gauche et de droite, tous les parents vinrent féliciter la princesse ; tous les gens du pays vinrent aussi la féliciter.

La princesse alors raconta tous les maux qu’elle avait soufferts dans la mer. Les serviteurs de gauche et les serviteurs de droite, et les parents et tous les assistans pleuraient sur la princesse.

Le roi donna à l’homme et à la femme un lot de villages pour les récompenser des services qu’ils avaient rendus à la princesse ; il donna à la femme les dalah que la princesse avait tissés, il donna aussi à cet homme et à cette femme cent chars de paddy, un char de sapèques, et quand le roi cessa de régner le Seigneur Noix de Coco monta sur le trône et devint roi.

Longtemps après Noix de Coco cessa de régner et ses enfants montèrent sur le trône et furent rois.



  1. Je traduis par serviteurs le mot pannong qui désigne des officiers royaux.
  2. Il y a dans le texte une grande obscurité due sans doute à quelque lacune.
  3. Il semble que cette préparation de chiques de bétel implique des relations amoureuses ou même des fiançailles.
  4. Le Tjame emploie pour exprimer la demande le mot pwœtj (dire). L’Annamite dit également di nói (aller parler) pour un des rites du mariage. Mais on retrouve le mot tjame employé quand il s’agit par exemple d’aller demander les buffles du roi.
  5. Tjru, tribu sauvage des montagnes. Les hommes des bois ou raglai sont également des tribus de sauvages, mais ils parlent la langue tjame.
  6. Dans les énumérations la femme passe toujours avant le mari (ce qui a lieu également dans l’annamite, hai vo chông), la mère avant le père. L’on verra dans ces contes la mère jouer toujours un rôle beaucoup plus actif que le père ; le fils ne dit jamais : la maison de mon père, mais la maison de ma mère. Le mari paraît, en effet, s’établir dans la maison de la femme comme gendre, coutume dont nous avons une image affaiblie dans le di làm re des Annamites.
  7. « Dans la littérature khmêr la lune du jour qui suit la pleine lune est considérée comme la plus brillante. » (Aymonier, Notions sur tes inscriptions en vieux khmêr, p. 12 du tirage à part). Il en est sans doute de même chez tes Tjames, à en juger par ce passage.
  8. Dalah, espèce de coiffure.