Contes secrets Russes/Les deux épouses
XXXV
LES DEUX ÉPOUSES
eux marchands vivaient dans une étroite
amitié. Ils étaient tous deux mariés, et un jour
l’un d’eux dit à l’autre : « Écoute, mon ami ! Faisons
une expérience pour savoir laquelle de nos femmes
aime le mieux son mari. — Soit, mais comment
nous assurer de cela ? — Voici : partons pour la
foire de Makarieff, et celle de nos femmes qui
pleurera le plus sera celle qui aime le plus son
mari. » Ils firent leurs préparatifs de départ et,
quand ils se séparèrent de leurs épouses, l’une
d’elles versa un torrent de larmes, tandis que l’autre
se montra fort gaie. Les marchands partirent pour
la foire ; après qu’ils eurent fait cinquante verstes,
l’un des voyageurs dit à son compagnon : « Comme
ta femme t’aime, comme elle a pleuré en te
disant adieu ! La mienne, au contraire, n’a fait
que rire ! — J’ai une idée, mon ami, » proposa
l’autre, « à présent que nos femmes nous croient
en route pour la foire, retournons chez nous et
ainsi nous saurons ce que nos femmes font en
notre absence. — Bien ! »
Il était nuit quand ils rentrèrent à la ville. Ils se dirigèrent d’abord vers la demeure du marchand dont l’épouse avait tant pleuré au moment des adieux, et voici ce qu’ils virent en regardant à la fenêtre : la femme était en train de s’amuser avec un amant. Celui-ci remplit un verre d’eau-de-vie, le porta à ses lèvres, puis le présenta à l’épouse infidèle : « Tiens, bois, ma chère ! » Elle but à son tour et dit : « Mon cher ami ! Maintenant je suis à toi. — Quelle bêtise, toute à moi ! Il y a bien aussi quelque chose qui est à ton mari ! » Elle répondit en lui montrant son derrière : « Voilà ce qui est à ce fils de putain : rien que mon κυλ ! »
Après avoir été témoins de cette scène, les marchands allèrent voir comment les choses se passaient chez la femme qui avait ri lors du départ de son époux ; en levant les yeux vers la fenêtre, ils aperçurent une lampe allumée devant l’icone ; la femme était à genoux et priait avec ferveur : « Seigneur, » disait-elle, « accorde à mon mari un heureux retour ! » « Eh bien ! voilà, » fit un des marchands ; « maintenant, allons à la foire. »
Ils se rendirent à la ville, où ils firent d’excellentes affaires : jamais ils n’avaient eu tant de bonheur ! Quand ils furent sur le point de retourner chez eux, l’idée leur vint de rapporter des cadeaux à leurs femmes. Le marchand qui avait surpris son épouse en prière, lui acheta du brocart pour en faire un manteau. L’autre acheta aussi de cette étoffe, mais seulement pour le κυλ. « Puisque le κυλ seul est à moi, je n’ai besoin que d’une demi-aune : je ne veux pas que mon κυλ soit mal vêtu. » De retour chez eux, ils remirent leurs présents à leurs femmes. « Pourquoi as-tu acheté une si petite pièce ? » demanda avec colère l’épouse coupable. — « Rappelle-toi, putain, ce que tu as dit à ton amant : puisque ton κυλ seulement m’appartient, j’ai acheté de quoi habiller la partie de ta personne qui est à moi ! Porte ce brocart sur le κυλ. »