Contes indiens (Feer)/Récit/28

(p. 183-190).

RÉCIT DE LA 28e FIGURE



La vingt-huitième figure, pour empêcher l’auguste roi Bhoja de monter sur le trône, lui fit un récit des qualités de l’auguste roi Vikramâditya en ces termes  : « Hé ! dit-elle, roi Bhoja, écoute :

« Un jour, un pandit qui connaissait à fond le Çâstra des signes étant sur le chemin, bien fatigué, s’assit au pied d’un arbre, à l’entrée de la ville, pour se reposer. Ce pandit, en examinant les marques sur les parties du corps des hommes et des femmes, pouvait, grâce à sa profonde connaissance du sens du Çâstra des signes, deviner ce qui leur arriverait d’heureux ou de malheureux. Pendant qu’il était là, il remarqua sur la poussière la trace du pied d’un homme remarquable par des signes en forme de lotus, et se dit en lui-même : L’homme dont le pied a la marque du lotus est nécessairement un grand roi ; il faut donc bien que l’individu de qui proviennent ces traces, soit un grand roi : c’est évident ! Et cependant, si c’est un grand roi, comment donc viendrait-il à pied à l’entrée de la ville ? — Ce doute, troublant sa pensée, le préoccupait vivement.

« Sur ces entrefaites, un homme bien pauvre, portant sur sa tête une charge de bois, vint à passer. Le pandit remarqua que les deux traces de pieds, celles de ce pauvre et celles qu’il avait vues précédemment, étaient exactement pareilles, et il en tira la conclusion suivante : C’est à cet homme qu’appartiennent ces deux traces de pieds ; il n’y a pas de doute à cela ; mais quelle merveille n’est-ce pas que celui dont les pieds fournissent de telles empreintes soit un homme aussi pauvre ! — Ce problème le préoccupant, le pandit restait là l’air abattu.

« Sur ces entrefaites, l’auguste Vikramâditya s’approcha du pandit et, voyant son air abattu, lui fit cette question : Hé ! Brahmane, qui es-tu ? Pourquoi restes-tu assis ici ? — Le pandit répondit : Je suis un pandit qui juge d’après le livre des signes ; je me reposais des fatigues du chemin quand j’ai vu un homme extrêmement pauvre, dont le pied droit avait la marque du lotus ; et je médite sur cette circonstance qui est en désaccord avec le sens du Çâstra.

« Après avoir entendu ces paroles du pandit, le roi ne répondit rien, rentra chez lui et rassembla ses pandits. Une fois que le conseil fut réuni, il dépêcha un messager au pandit pour le faire venir et lui posa cette question : Hé ! pandit ! cet homme pauvre dont tu as vu les pieds marqués du lotus, qui est-il ? — Cet homme, qui portait une charge de bois, répondit le pandit, est entré dans la ville ; je présume qu’il y demeure. — Quel est son nom ? reprit le roi. — Son nom ? répondit le pandit, je ne le connais pas ; mais sa mine et son maintien sont de telle et telle façon.

« A l’ouïe de ces paroles du pandit, le roi fit faire des recherches par un messager qui amena cet homme en sa présence. Après avoir constaté de ses yeux que c’était bien là l’homme décrit par le pandit, le roi dit : Hé ! pandit, sans l’examen comparatif des signes réguliers et des signes exceptionnels, il est impossible de se rendre compte du sens du Çâstra ; fais donc la recherche du sens du Çâstra d’après les signes différents et forme ainsi tes inductions. Il faut que cet homme ait quelque signe fâcheux et prédominant dont l’influence empêche le bon signe de porter son fruit.

« Quand le roi lui eut parlé de la sorte, le pandit fit la recherche du sens du Çâstra et dit : Hé ! grand roi, le sujet a-t-il le signe du lotus, etc. ; c’est certainement un roi, voilà la règle générale. Mais si, sur la plante du pied ou la racine du palais, il a le signe « du pied du corbeau[1] », ce signe annule tous les signes royaux, quels qu’ils soient, et fait du sujet un homme pauvre ; voilà l’exception.

« Le roi, ayant entendu cette parole du pandit, découvrit par quelque expédient et vit de ses yeux le signe « pied de corbeau » sur la partie postérieure du palais de cet homme, dont il reconnut ainsi la vraie nature. Il dit alors au pandit : Hé ! pandit, je reconnais que tu es versé dans l’essence du Çâstra des signes ; c’est bon ! Dis-moi donc quels sont mes signes de royauté et sur quelles parties de mon corps ils se trouvent. Le pandit examina, à plusieurs reprises, les membres du roi et dit : Ô grand roi, je ne vois sur ton corps aucun signe royal[2]. — Hé ! pandit, reprit le roi, analyse le sens du Çâstra et conjecture quelle peut bien être l’exception. — Le pandit répondit : Hé ! grand roi, si quelque homme n’a pas sur son corps des signes heureux bien distincts, ou s’il a des signes malheureux bien distincts, mais qu’il ait au côté gauche, à l’intérieur du corps, la marque appelée « réseau du mantra d’or », alors la conséquence des signes fâcheux ou de l’absence des signes heureux désignés par le Çâstra n’apparaît pas, tandis que la conséquence de tous les signes favorables se manifeste. Je conjecture donc qu’à l’intérieur de ton corps se trouve la marque appelée « réseau du mantra d’or. »

« À l’ouïe de ce discours, le roi, pour rendre manifeste le sens du Çâstra, prit en main un rasoir et se prépara à s’ouvrir le flanc gauche. Mais aussitôt le pandit retint la main du roi et dit : Hé ! grand roi, il ne convient pas d’y mettre tant d’énergie ; car il s’agit d’une chose qui dépasse les sens, et dont l’existence ne se manifeste que par ses effets, de même que Içvara, l’être unique et invisible, dont l’existence est démontrée et rendue comme visible à tous par les phénomènes qui apparaissent sous la forme du Samsâra. Puisque, de la même manière, les fruits de tes signes favorables se manifestent tous et arrivent à bonne fin, c’est fort bien ! Cela prouve qu’il y a évidemment dans ton côté gauche la marque appelée « Réseau du mantra d’or » ; qu’est-il besoin de la rendre visible en t’ouvrant le corps ? — Après ces paroles du pandit, il n’y avait plus de doute à avoir sur le sens du Çâstra ; le roi le comprit, il ne s’ouvrit point le corps avec un rasoir, fit don au pandit d’un grand nombre d’objets divers qui témoignaient de son extrême satisfaction, puis le congédia. »

La vingt-huitième figure ajouta : « Hé ! roi Bhoja, le roi qui a une telle énergie est digne de s’asseoir sur ce trône. »

En entendant ce discours, le roi Bhoja se désista encore ce jour-là.


  1. Signe en forme de croix appelé Kâkapâda.
  2. Il a été dit plusieurs fois dans les récits précédents (19 et 21) que la royauté de Vikramâditya se reconnaissait aux signes qu’il avait sur lui, et même qu’il était pourvu de vingt signes. À moins qu’on ne fasse allusion aux insignes royaux extérieurs (ce qui ne paraît pas probable), il y a contradiction entre ces récits et le présent récit. Je signale ce désaccord sans y attacher une bien grande importance.