Contes inédits (Poe)/Le Cadavre accusateur

Traduction par William Little Hughes.
Contes inéditsJules Hetzel (p. 59-83).

IV

LE CADAVRE ACCUSATEUR


Je veux me poser en Œdipe de l’énigme de Rattlebourg. Je vais expliquer, comme moi seul je suis à même de le faire, le mystérieux engrenage des faits qui ont préparé le miracle dont on s’émerveille encore, — miracle constaté, prouvé, avéré, qui a mis un terme à l’infidélité rattlebourgeoise et ramené à la foi bien des sceptiques endurcis.

Cet événement, dont je serais le dernier à vouloir parler avec une légèreté inconvenante, arriva vers la fin de l’été de 18…

M. Barnabé Shuttleworthy, un des citoyens les plus respectés de la ville, avait disparu depuis quelques jours dans des circonstances qui firent soupçonner un guet-apens. Un samedi matin, de fort bonne heure, il avait traversé à cheval la grande rue de Rattlebourg. On savait que son intention était de se rendre à la ville de X…, située à une distance d’environ quinze milles, et de revenir le soir du même jour. Mais il y avait à peine deux heures qu’il s’était mis en route, lorsqu’on vit arriver son cheval, sans cavalier et débarrassé de la petite valise qu’il portait au départ, bouclée à la selle. La pauvre bête, d’ailleurs, était blessée et couverte de boue. Ces circonstances excitèrent naturellement de vives inquiétudes chez les amis du personnage disparu ; aussi, la matinée du dimanche s’étant passée sans que celui-ci fût revenu, les habitants du bourg se levèrent en masse pour aller à la recherche du cadavre.

Personne ne témoigna plus d’empressement, plus d’ardeur en cette occasion que l’ami intime de M. Shuttleworthy, un M. Charles Bonenfant, ou ce cher vieux Charly, ainsi qu’on le désignait ordinairement.

Or, je ne sais à quoi cela tient ; j’ignore quelle mystérieuse influence ce nom peut exercer sur ceux qui le portent ; mais toujours est-il que les Charles sont francs, courageux, honnêtes, bienveillants, pleins de cœur, doués d’une voix claire et sympathique qui réjouit ceux qui l’entendent, d’un regard qui ne vous arrive jamais de travers, et qui semble dire : « J’ai la conscience tranquille, je n’ai peur de personne et suis incapable de commettre une bassesse. » C’est pour cela qu’au théâtre tous les oncles d’Amérique, tous les gros sans-souci s’appellent Charles.

Donc notre vieux Charly, bien qu’il n’habitât guère Rattlebourg depuis plus de six mois et que personne ne connût ses antécédents, n’avait eu aucune peine à se lier avec les gens les plus respectables de la ville. Il n’y avait pas un seul Rattlebourgeois qui ne lui eût avancé un billet de cinq cents sans autre garantie qu’une promesse verbale de remboursement. Quant aux femmes, je ne sais pas ce qu’elles n’auraient pas fait pour l’obliger. Et tout cela, parce que son parrain avait eu la bonne idée de lui donner le nom de Charles et parce qu’il possédait, en conséquence, un de ces visages ingénus que lord Chesterfield nous donne pour la meilleure des lettres de recommandation.

J’ai dit que le respectable M. Shuttleworthy était le plus riche des Rattlebourgeois. Il vivait avec Charly Bonenfant sur un pied d’intimité fraternelle. Les deux vieux gentlemen demeuraient porte à porte, et bien que M. Shuttleworthy visitât rarement son voisin et n’eût jamais mangé une seule bouchée chez lui, ce dernier allait deux ou trois fois par jour s’informer de la santé de son ami. Il restait fort souvent à déjeuner ou à goûter et presque toujours à dîner. Il serait difficile de préciser la quantité de vin que les deux convives ingurgitaient en une seule séance. Le vieux Charly avait un faible pour le château-margaux, et cela réjouissait le cœur de l’hôte de voir la façon dont son invité absorbait cette excellente boisson. Aussi, un certain soir, lorsqu’ils eurent expédié à eux deux pas mal de bouteilles, Shuttleworthy s’écria en frappant familièrement l’épaule de son camarade :

« Sais-tu, mon vieux Charly, que tu es sans aucun doute le plus aimable compagnon que j’aie rencontré de ma vie ? Tiens, puisque tu lèves si bien le coude, je veux te faire cadeau d’une caisse de château-margaux. Nom d’un petit bonhomme !… (il avait la mauvaise habitude de jurer ; mais il n’allait jamais plus loin que sac à papier ! ou nom d’une pipe !)… je vais écrire cette après-midi même à mes fournisseurs et leur donner l’ordre de t’expédier de la ville une double caisse du meilleur vin qu’ils pourront trouver et je t’en ferai cadeau. Pas un mot ! J’y suis bien décidé, te dis-je ; c’est entendu, tu recevras mon présent un de ces beaux jours, au moment où tu t’y attendras le moins. »

Je cite ce trait de générosité tout bonnement pour montrer la grande intimité qui existait entre les deux amis.

Or, le dimanche en question, lorsque la nouvelle se répandit qu’on craignait que M. Shuttleworthy eût été victime d’un mauvais coup, Charly témoigna une émotion dont je ne l’aurais pas cru capable. En apprenant que le cheval de son ami était revenu tout seul, sans la valise, couvert de sang, blessé d’une balle qui lui avait traversé la poitrine sans le tuer tout à fait, — en apprenant cela, il devint aussi pâle que si le propriétaire du pauvre animal eût été son frère ou son père, et se mit à trembler comme une feuille.

Au premier moment, il parut trop accablé de douleur pour pouvoir agir ou juger ce qu’il y avait de mieux à faire ; de sorte qu’il conseilla aux amis de M. Shuttleworthy de se tenir cois, disant qu’il valait mieux attendre une semaine ou deux, et même un mois ou deux, pour voir si l’on ne recevrait pas des nouvelles de M. Shuttleworthy, ou s’il ne reviendrait pas lui-même expliquer pourquoi il avait envoyé son cheval en avant. Le lecteur aura sans doute remarqué que cette tendance à l’inaction est assez générale chez les gens qui se trouvent sous le coup d’une violente douleur. Une sorte de torpeur semble s’emparer de leur esprit et leur inspirer l’horreur du mouvement ; ils se plaisent à rester au lit afin de dorloter leur chagrin, comme disent les vieilles commères, c’est-à-dire afin de ruminer leur douleur.

Les Rattlebourgeois avaient une si haute opinion de la sagesse et de la discrétion du vieux Charly, qu’ils paraissaient disposés à suivre ce conseil et à ne faire aucune démarche immédiate. Je crois même que l’avis du digne gentleman aurait prévalu sans l’intervention inopportune du neveu de M. Shuttleworthy, jeune homme fort dissipé et jouissant d’ailleurs d’une assez mauvaise réputation. Ce neveu, qui se nommait Pennyfeather, ne voulut pas entendre raison. Il s’indigna quand on parla de ne pas bouger et insista au contraire pour qu’on cherchât de suite le cadavre de la victime. Je cite les propres expressions du jeune homme. M. Bonenfant fit remarquer, avec beaucoup de justesse, que c’était là une singulière façon de s’exprimer, pour ne rien dire de plus. Cette observation ne manqua pas de produire un certain effet sur l’auditoire, et un des assistants demanda d’un ton significatif si M. Pennyfeather connaissait assez bien les circonstances de la disparition de son oncle pour se croire autorisé à affirmer sans détour que ce digne gentleman n’était plus qu’un cadavre et une victime ? À ce propos, quelques paroles amères furent échangées, surtout entre M. Bonenfant et M. Pennyfeather. Toutefois, une discussion entre ces deux derniers personnages ne devait étonner personne ; car depuis trois ou quatre mois, ils ne vivaient pas en bonne intelligence. Les choses étaient même allées si loin qu’un jour M. Bonenfant avait été renversé d’un coup de poing par le neveu de son ami, qui voulait, disait-il, lui apprendre à se conduire d’une façon convenable dans la maison d’autrui. Dans cette circonstance difficile, Charly fit preuve d’un sang-froid exemplaire et d’une charité toute chrétienne. Il se releva, répara le désordre de sa toilette et ne tenta pas de tirer vengeance de l’affront qu’il venait de recevoir. Il se contenta, dans un premier mouvement d’irritation bien naturelle, de s’écrier qu’on lui payerait ça un jour ou l’autre, — menace assez vague, qui ne signifiait rien et aussi vite oubliée que prononcée, je n’en doute pas.

Quoi qu’il en soit (tout cela d’ailleurs ne se rattache guère à l’affaire en question), il est certain que les habitants de Rattlebourg, à l’instigation de M. Pennyfeather, se décidèrent à se diviser en groupes afin de parcourir les environs à la recherche de M. Shuttleworthy. Du moins, tel fut leur première idée. Dès qu’on eut résolu de se mettre en quête de l’absent, tout le monde crut qu’on se diviserait par bandes afin de visiter à la fois tout le voisinage. Cela allait sans dire, pensait-on. Mais M. Bonenfant trouva des arguments fort ingénieux pour prouver que ce serait la plus grande sottise qu’on pût commettre. Je ne me rappelle pas quels raisonnements il employa ; je sais seulement qu’il finit par convaincre son auditoire, à l’exception toutefois de M. Pennyfeather. Bref, il fut convenu que les Rattlebourgeois procéderaient en masse à une battue en règle, sous la conduite de Bonenfant.

Il faut convenir qu’ils auraient eu de la peine à trouver un meilleur guide que le vieux Charly, que tout le monde savait posséder des yeux de lynx ; mais bien qu’il les conduisît dans les endroits les plus ignorés, les plus incroyables, par des chemins dont personne ne soupçonnait l’existence, et bien que les recherches durassent déjà depuis près de huit jours, on ne découvrit aucune trace de M. Shuttleworthy. Quand je dis aucune, je me trompe ; car on avait pu suivre la piste du vieillard (grâce à l’empreinte laissée par les fers de son cheval qui étaient d’une forme peu commune) jusqu’à un endroit situé à environ trois milles à l’ouest du bourg, sur le chemin menant à la ville, où la piste prenait une allée de traverse qui, coupant un petit bois, ramenait à la grande route de façon à abréger le voyage d’environ un demi-mille. Les chercheurs arrivèrent enfin auprès d’une mare à moitié cachée par des ronces et qui se trouvait à droite du sentier. En face de l’étang, toute trace des pas du cheval disparaissait. On eut dit qu’une lutte avait eu lieu à cet endroit, qu’on avait tiré du sentier jusqu’à la mare quelque chose de plus grand et de plus lourd qu’un corps humain. À deux reprises, on dragua la flaque d’eau, mais sans y rien découvrir ; la bande allait s’éloigner en désespoir de cause, lorsque la Providence suggéra à M. Bonenfant l’idée d’un drainage complet. Cette proposition fut accueillie avec enthousiasme et l’on adressa à M. Bonenfant une foule de compliments sur sa sagesse et son esprit d’initiative. Comme beaucoup de Rattlebourgeois s’étaient armés de bêches en prévision d’un cadavre à déterrer, on eut bientôt drainé l’étang, dont le fond ne fut pas plus tôt à jour qu’on y aperçut un objet qu’on ne tarda pas à reconnaître pour un gilet de soie noire appartenant à M. Pennyfeather. Ce gilet était tout déchiré et taché de sang ; plusieurs des assistants se rappelèrent l’avoir vu sur le jeune homme, le matin même du départ de M. Shuttleworthy ; tandis que d’autres étaient prêts, au besoin, à déclarer sous la foi du serment, qu’à la fin de cette mémorable journée, M. Pennyfeather portait un gilet de couleur différente. Personne ne lui avait vu le premier à partir de la disparition du vieillard.

Les choses commençaient à prendre une assez vilaine tournure pour M. Pennyfeather ; on remarqua qu’il était devenu très-pâle et n’avait rien trouvé à répondre, lorsqu’on lui avait demandé des explications. Son trouble confirma les soupçons. Les rares amis que sa vie dissolue n’avait pas éloignés de lui l’abandonnèrent un à un sans exception, et mirent encore plus d’aigreur que ses ennemis avoués à réclamer son arrestation. Mais, d’un autre côté, la magnanimité de M. Bonenfant n’en brilla que d’un plus vif éclat, par le seul effet du contraste. Il défendit M. Pennyfeather dans un petit discours plein d’éloquence, où il fit plus d’une allusion au pardon généreux que lui-même avait accordé à ce jeune écervelé, l’héritier du digne M. Shuttleworthy, lorsque ce jeune homme l’avait insulté d’une façon si grossière.

« Je lui pardonne de tout mon cœur, dit-il, et je regrette que les faits lui soient si défavorables. Cependant je suis si loin de vouloir envisager les choses sous le plus mauvais jour que je ferai tout ce qui dépendra de moi, que j’emploierai le peu d’éloquence que je possède, afin d’adoucir, autant que ma conscience me le permettra, les graves présomptions qui semblent s’élever contre ce malheureux jeune homme. »

M. Bonenfant parla encore une demi-heure sur ce ton-là, et son discours annonçait autant d’intelligence que de bonté ; par malheur, les gens doués d’une âme aussi tendre n’ont pas toujours beaucoup de suite dans les idées. Emportés par leur zèle, ils commettent une foule de bévues, et, avec les meilleures intentions du monde, font plus de tort que de bien à ceux dont il embrassent la cause.

C’est ce qui arriva, par exemple, au vieux Charly, malgré son éloquence. Il eut beau faire monts et merveilles en faveur de l’inculpé ; il arriva, je ne sais trop comment, que ses paroles, sans doute à son insu, ne tendirent qu’à donner une très-haute opinion de l’orateur, et loin de dissiper les doutes dont Pennyfeather était l’objet, soulevèrent contre lui une indignation de plus en plus vive.

Une des erreurs les plus inconcevables commises par le généreux défenseur, fut de désigner le coupable supposé comme l’héritier de son digne ami. Personne ne se serait avisé de songer à cela. On se rappelait seulement certaines menaces, proférées une année ou deux auparavant, par l’oncle, qui n’avait plus d’autre parent que ce neveu. Les Rattlebourgeois étaient gens si naïfs qu’ils croyaient tout bonnement que ces menaces avaient été suivies d’exécution et que Shuttleworthy avait en effet déshérité le jeune homme ; mais la remarque de Charly leur avait donné à penser qu’après tout, ces menaces pouvaient bien n’avoir été que des paroles en l’air. Puis vint, naturellement, l’importante question cui bono ? — question qui tendait encore plus que la présence du gilet dans l’étang à convaincre Pennyfeather d’un crime horrible.

Qu’on me permette ici une petite digression. Je désire faire remarquer, en passant, que la locution latine si simple et si laconique dont je me suis servi, cui bono ? a toujours été mal comprise et mal traduite. Dans les romans fashionables et ailleurs, par exemple, dans ceux de madame Gore (charmante dame qui sait toutes les langues, depuis le chaldéen jusqu’au chicksaw, bien qu’elle se fasse aider par M. Beckford dans ses travaux littéraires[1]), — dans les romans fashionables, dis-je, depuis ceux de l’illustre Bulwer jusqu’à ceux de MM. Deux-sous-la-ligne, Ainsworth et Ce, ces deux petits mots, cui bono ? sont rendus par à quel propos ? ou (si c’est quo bono ?) par à quoi bon ? Or, ils signifient pour qui est-ce un bien ? ou qui en profite ? C’est un simple terme de jurisprudence qui s’applique justement aux cas analogues à celui qui nous occupe, lorsqu’on veut prouver que tel ou tel individu a dû commettre tel crime, parce que lui seul en profite.

Or, dans les circonstances actuelles, la question cui bono ? compromettait singulièrement M. Pennyfeather ! Son oncle, après avoir fait un testament en sa faveur, avait menacé de le déshériter ; mais la menace n’avait pas été suivie d’exécution ; car le testament existait toujours. S’il eût été détruit ou changé, le parent qu’on soupçonnait n’aurait été poussé à commettre le meurtre que par un besoin de vengeance ; — encore aurait-il été retenu par l’espoir de rentrer dans les bonnes grâces de son oncle. Mais le testament étant resté intact, tandis que la menace de le détruire demeurait toujours suspendue sur la tête de l’héritier, le jeune homme avait le plus grand intérêt à se défaire du vieillard. Telle fut la conclusion très-raisonnable à laquelle on arriva.

M. Pennyfeather fut donc arrêté sans plus de cérémonie, et les Rattlebourgeois, après avoir inutilement prolongé leurs recherches, retournèrent chez eux avec leur prisonnier. Durant le trajet, une nouvelle circonstance vint confirmer les soupçons. On vit M. Bonenfant, qui, dans son zèle, marchait en avant, faire quelques pas en courant, se baisser, puis ramasser dans l’herbe un objet qu’il parut examiner à la hâte. On remarqua qu’il essayait de cacher cet objet dans la poche de son paletot ; mais il s’y prit si maladroitement qu’on s’aperçut que c’était un couteau catalan, qu’on le somma d’exhiber. Une douzaine de témoins reconnurent cette arme pour avoir appartenu à M. Pennyfeather, dont les initiales se trouvaient d’ailleurs gravées sur le manche. Le couteau était ouvert et la lame tachée de sang.

À partir de ce moment, on cessa de mettre en doute la culpabilité du jeune homme, et dès qu’on arriva à Rattlebourg, on le conduisit devant un magistrat.

Les affaires du prévenu prirent de nouveau une tournure très-défavorable. Le prisonnier, interrogé sur l’emploi de son temps le matin de la disparition de M. Shuttleworthy, eut l’audace d’avouer qu’il se trouvait à la chasse dans le voisinage immédiat de la mare, ou grâce à la sagacité de Bonenfant, on avait découvert le gilet ensanglanté.

Ce témoin se présenta en dernier lieu et demanda, avec des larmes dans les yeux, à faire sa déposition. Il dit qu’un sentiment sévère des devoirs qu’il avait à remplir envers son créateur et envers ses semblables lui défendait de garder plus longtemps le silence. Jusqu’à ce moment, la sincère affection qu’il portait au neveu de son ami, bien que ce jeune étourdi eût manqué d’égards envers lui, l’avait engagé à formuler toutes les hypothèses imaginables afin d’expliquer d’une façon favorable les faits qui incriminaient M. Pennyfeather ; par malheur, ces faits étaient trop convaincants, trop clairs. Il ne lui était donc plus permis d’hésiter, ajoutait-il ; il se croyait tenu de révéler tout ce qu’il savait, dût son cœur se briser dans l’accomplissement de ce pénible devoir.

Il raconta alors que la veille du jour où M. Shuttleworthy avait disparu, ce digne gentleman avait annonce à son neveu qu’il se rendrait le lendemain à la ville voisine, afin de confier une somme très-considérable à la Banque Provinciale. Puis, en présence de M. Bonenfant, il avait déclaré audit neveu qu’il était irrévocablement décidé à annuler certain testament et à ne pas laisser un sou à son unique parent. Le témoin, en terminant, somma l’accusé de déclarer si ces détails n’étaient pas de la plus exacte vérité. Au grand étonnement de l’auditoire, M. Pennyfeather répondit que tout cela était parfaitement vrai.

Le magistrat crut devoir envoyer deux agents opérer une perquisition dans la chambre que l’accusé occupait chez son oncle. Ceux-ci ne tardèrent pas à revenir avec un portefeuille à coins d’acier qu’on était habitué, depuis des aimées, à voir entre les mains de M. Shuttleworthy ; mais ce portefeuille ne renfermait plus rien. Le magistrat chercha en vain à arracher des aveux au prévenu, qui refusa de dire ce qu’il avait fait des valeurs soustraites. Il s’obstina à répondre qu’il ne savait rien. Les agents avaient aussi découvert, dans la paillasse du malheureux jeune homme, une chemise et un mouchoir marqués à ses initiales et qui paraissaient tachés de sang.

Sur ces entrefaites, on apprit que le cheval de M. Shuttleworthy venait de mourir des suites de sa blessure. M. Bonenfant proposa une autopsie afin de retrouver la balle. Aussitôt dit, aussitôt fait. Le vieux Charly, après s’être donné beaucoup de peine, finit par découvrir dans la poitrine de l’animal une balle d’un calibre peu commun qui s’adaptait exactement au canon du fusil de M. Pennyfeather. Comme pour prévenir la possibilité d’une méprise, cette balle portait une marque qui correspondait au défaut d’un moule que le prévenu reconnut pour lui appartenir. Lorsqu’on eut examiné ces deux pièces de conviction, le magistrat renvoya le prévenu devant les prochaines assises et refusa d’accepter caution. M. Bonenfant lui adressa en vain des remontrances à ce sujet, offrant de déposer lui-même la somme qu’on jugerait à propos d’exiger. Cette nouvelle preuve de générosité de la part du vieux Charly s’accordait avec la conduite aimable et chevaleresque qu’il avait tenue depuis son séjour à Rattlebourg. Seulement, il faut avouer qu’en cette occasion le digne homme s’était laissé emporter par un excès de dévouement et de sympathie, attendu qu’en offrant de servir de caution, il oubliait qu’il ne possédait guère que des dettes.

On devinera aisément le résultat du renvoi de M. Pennyfeather devant les assises. Il fut jugé à la session suivante, au milieu des bruyantes exécrations de la population rattlebourgeoise. Les preuves, appuyées de faits supplémentaires que la conscience de M. Bonenfant ne lui permit pas de taire, étaient si accablantes que le jury déclara, sans quitter la salle, que l’accusé était coupable de meurtre avec préméditation. Le malheureux fut donc condamné à mort et réintégré dans la prison du comté pour y attendre l’exécution de la sentence.

Cependant, la noble conduite de Charly Bonenfant avait augmenté l’estime et l’amitié que lui portaient les Rattlebourgeois. Il devint dix fois plus populaire que par le passé et pour répondre à l’hospitalité avec laquelle on le traita, il se relâcha des habitudes de parcimonie qu’une gêne momentanée lui avait sans doute imposée jusqu’alors, et nous eûmes chez lui diverses petites réunions dont l’ennui et la formalité furent exclus. Il va sans dire que la gaieté de ces charmantes soirées se trouva tempérée par le souvenir du sort aussi triste qu’inattendu réservé au neveu de feu l’ami intime de notre hôte.

Un beau matin, cet excellent gentleman reçut une lettre qui le surprit fort agréablement. Elle était ainsi conçue :


Ch. Bonenfant, esq., Rattlebourg.
Chât. Mar. A. N. I.
Monsieur,

D’ordre et pour compte de notre honoré correspondant, M. Barnabé Shuttleworthy, et conformément aux instructions que nous avons reçues de lui, nous avons l’honneur d’expédier à votre adresse, deux mois après le reçu de sa lettre, une caisse de château-margaux, marquée et numerotée comme en marge.

Nous avons l’honneur, etc.

Hoggs, Frogs, Bogs et Cie.

P. S. La caisse vous parviendra par roulage accéléré. Nos respects à M. Shuttleworthy.

Le fait est que M. Bonenfant, depuis la mort de son ami, avait renoncé à tout espoir de recevoir la caisse de vin qu’on lui avait promise ; il regarda donc cet envoi comme une dispensation spéciale de la Providence en sa faveur. Il fut enchanté, naturellement, et dans l’exubérance de sa joie, il invita un grand nombre d’amis à souper avec lui le lendemain, afin de déguster le cadeau du bon M. Shuttleworthy. Non qu’il eût songé à prononcer le nom de son pauvre ami en formulant ses invitations. Il y pensa sans doute beaucoup ; mais il se décida à ne rien dire. Si j’ai bonne mémoire, il ne confia même à personne qu’on lui avait fait cadeau d’une caisse de château-margaux. Il se contenta de prier ses amis de venir l’aider à boire quelques bouteilles d’un excellent crû qu’il avait commandées et qu’il attendait le lendemain. Je n’ai jamais pu deviner pourquoi Charly jugea à propos de ne pas annoncer que ce vin était un cadeau de son ami défunt, mais il est probable qu’il avait d’excellentes raisons pour cela.

Le lendemain soir, une société nombreuse et choisie se trouvait donc réunie chez M. Bonenfant. Je puis même dire qu’une bonne moitié des habitants de Rattlebourg s’y trouvait. J’avais été invité un des premiers, bien entendu. La soirée se passa très-gaiement ; mais, au grand ennui de notre hôte, le château-margaux, qu’il attendait depuis le matin, ne fut annoncé que fort tard, lorsque nous avions déjà fait honneur au somptueux souper du vieux Cbarly. Le vin arriva enfin, au moment où on y songeait le moins. C’était un fameux vin, je vous en réponds. La société fut très-réjouie de l’arrivée de ce renfort de bouteilles ; on décida à l’unanimité que la bienheureuse caisse serait hissée à l’instant même sur la table et qu’on en déballerait sans retard le précieux contenu.

On se mit immédiatement à l’œuvre. Je donnai un coup de main, et, en un clin d’œil, la caisse fut placée sur la table, au milieu des bouteilles et des verres, dont un grand nombre furent brisés dans ce remue-ménage. Le vieux Charly, déjà à moitié ivre et le visage enluminé, se leva d’un air plein de dignité et, frappant sur la table avec une carafe, réclama le silence pendant la cérémonie, c’est-à-dire « pendant qu’on déterrerait le nectar. »

Peu à peu le tumulte s’apaisa, et ainsi qu’il arrive souvent en pareil cas, il s’ensuivit un silence profond. M. Bonenfant m’ayant prié d’enlever le couvercle, je me conformai à son désir avec le plus grand plaisir du monde. Je fis usage d’un ciseau auquel je donnai quelques légers coups de marteau. Le haut de la caisse sauta brusquement, comme mû par un ressort, et l’on vit se dresser sur son séant, juste en face de notre hôte, le cadavre meurtri, ensanglanté, à moitié décomposé de l’infortuné M. Shuttleworthy. La victime, fixant sur M. Bonenfant le regard attristé de ses yeux éteints, prononça lentement, mais distinctement ces paroles :

« C’est toi qui es mon assassin ! »

Puis, comme satisfait de cette dénonciation, le cadavre retomba hors du cercueil et alla rouler sur la table.

Il faut renoncer à décrire la scène qui s’ensuivit. On s’étouffait pour gagner les portes ou les croisées, et plus d’un homme robuste fut impressionné au point de se trouver mal. Mais le premier moment de terreur passé, tous les regards se dirigèrent vers M. Bonenfant. Dussé-je vivre encore cent ans, jamais je n’oublierai l’angoisse et la pâleur plus que mortelle de sa physionomie naguère si rubiconde et si triomphante. Pendant une minute ou deux, il resta aussi immobile qu’une statue de marbre ; ses yeux, qui paraissaient ne rien voir, semblaient absorbés dans la contemplation de son crime. Enfin, la conscience du monde externe vint de nouveau les éclairer. Se redressant brusquement, il s’élança de son siège et retomba lourdement la tête sur la table, presque en contact avec le cadavre. Alors il fit d’une voix rapide et entrecoupée l’aveu détaillé de l’horrible meurtre pour lequel M. Pennyfeather avait été condamné.

Voici, en peu de mots, le résumé de cette confession. Ayant suivi sa victime jusque dans le voisinage de la mare, il avait abattu le cheval d’un coup de pistolet et profité de la chute de l’animal pour assassiner le cavalier ; puis, il s’était emparé du portefeuille de sa victime. Croyant le cheval mort, il l’avait traîné à grand’peine vers les broussailles qui entourent l’étang. Il avait ensuite mis le cadavre de M. Shuttleworthy sur son cheval à lui, et l’avait ainsi transporté dans un endroit écarté, au fond de la forêt.

Le gilet, le couteau, le portefeuille et la balle avaient été placées par lui aux endroits ou on les avait trouvés ; car il désirait se venger de M. Pennyfeather. C’est lui aussi qui avait amené la découverte de la chemise et du mouchoir tâchés de sang.

Vers la fin de ce récit, bien fait pour donner la chair de poule, la voix du misérable assassin devint caverneuse et entrecoupée. Enfin, lorsqu’il eut achevé ses aveux, il se leva, s’éloigna en trébuchant de la table, puis tomba à la renverse, roide mort !


Rien de plus simple que les moyens, si efficaces pourtant, employés par moi pour arracher au meurtrier une confession si opportune. La franchise si excessive du sieur Bonenfant m’avait dégoûté au point de m’inspirer des soupçons dès le commencement. Témoin de la scène du coup de poing donné par M. Pennyfeather, j’avais été frappé de l’expression diabolique qui avait animé les traits du vieux Charly. Ce ne fut qu’un éclair ; mais il n’en avait pas fallu davantage pour me convaincre que le parasite ne manquerait pas de se venger dès qu’il en trouverait l’occasion. J’étais donc disposé à envisager ses manœuvres sous un autre jour que les Rattlebourgeois. Je remarquai tout d’abord que les découvertes compromettantes pour M. Pennyfeather provenaient directement ou indirectement de M. Bonenfant. Mais ce qui acheva de m’ouvrir les yeux, ce fut l’affaire de la balle. Les Rattlebourgeois oubliaient (mais moi je me le rappelais), que le plomb qui avait blessé la bête était entré d’un côté et ressorti de l’autre. Donc, il était clair que celui qui avait découvert la balle n’était qu’un habile escamoteur. Cette conviction me donna à penser que les autres preuves pouvaient bien avoir été préparées de la même façon. Lorsque je songeai à tout cela, lorsque je remarquai, en outre, que depuis la mort de son ami, M. Bonenfant se montrait plus généreux et dépensait beaucoup plus d’argent qu’autrefois, je sentis naître en moi certains soupçons, qui n’en étaient pas moins vifs parce que je ne les confiais à personne.

Je me livrai donc, de mon côté, à d’actives recherches, dans l’espoir de retrouver le corps de M. Shuttleworthy, et, pour d’excellentes raisons, je les dirigeai dans un sens contraire à celui que M. Bonenfant avait cru devoir donner aux siennes. Le résultat fut qu’au bout de quelques jours, je tombai sur un vieux puits dont l’orifice était presque bouché par des broussailles et au fond duquel je trouvai ce que je cherchais.

Or, le hasard voulait que j’eusse entendu l’entretien des deux vieillards, le jour où M. Bonenfant avait cajolé son ami de façon à se faire offrir une caisse de château-margaux. Ce fut là-dessus que je fondai mon plan d’opération. Je me procurai un long et solide morceau de baleine, que je fis entrer dans le cadavre par la gorge ; ensuite, je déposai le défunt dans une vieille caisse à vin, ayant soin de ployer le corps de façon à doubler en même temps la baleine. Je fus même obligé de presser vigoureusement le couvercle afin de le retenir, tandis que je le clouai ; je prévoyais naturellement que le couvercle sauterait en l’air et que le cadavre se redresserait, dès qu’on aurait retiré les clous.

Ayant ainsi disposé ma boîte à surprise, j’eus soin de marquer, de numéroter et d’adresser la caisse comme on l’a vu ; puis, après avoir écrit une lettre au nom des fournisseurs ordinaires de M. Shuttleworthy, j’ordonnai à mon domestique de transporter le colis chez M. Bonenfant à un signal convenu. Quant aux paroles accusatrices que j’avais l’intention de faire sortir de la bouche du cadavre, je me fiais à mon talent de ventriloque ; et je m’en rapportais aux remords du misérable assassin pour assurer l’effet qu’elles devaient produire.

Je crois qu’il ne me reste plus rien à expliquer. On relâcha sur-le-champ M. Pennyfeather, qui hérita de la fortune de son oncle, profita des leçons de l’expérience, s’amenda et mena désormais un autre genre d’existence.

  1. Les lecteurs des amusants romans de madame Gore ont parfois été surpris des connaissances polyglottes de cette dame ; on sait aujourd’hui que Beckford, l’excentrique auteur de Vathek, a fourni les citations grecques, latines et autres dont sont émaillés au moins un des ouvrages en question.
    (Note du traducteur.)