Contes héroïques/14


La lettre d’adieu



Chez une de ses amies, Henriette Daubrée fit la connaissance d’une dame qui venait d’obtenir l’autorisation d’aller passer quelques heures dans un château qu’elle possédait non loin du front.

Or, le village voisin de ce château était précisément celui où Henriette savait que le régiment de son mari, fortement éprouvé, prenait actuellement quelques semaines de repos.

L’autorisation étant valable pour deux personnes, cette dame et sa sœur, et la sœur se trouvant malade, il fut convenu qu’Henriette profiterait de l’occasion et ferait le voyage.

Les deux femmes partirent donc le lendemain matin et déjeunèrent à Meaux, sans qu’Henriette eût à subir le moindre désagrément. Aussitôt après, elles montèrent dans une diligence qui assurait tant bien que mal le service du village. Là, elles se séparèrent en prenant rendez-vous pour le soir, et Henriette, s’étant renseignée, marcha vers un groupe de fermes qu’occupait la sixième compagnie, celle où Richard Daubrée avait gagné ses galons de lieutenant.

Tout cela semblait à Henriette l’équipée la plus amusante. En venant auprès de son mari, elle n’obéissait à aucun de ces élans qui soulèvent une femme et la font accomplir des prouesses. Mariée depuis cinq ans, elle n’accordait, à son mari, qu’une affection assez indifférente. Il lui suffisait d’être fidèle pour estimer qu’elle remplissait tout son devoir.

De devoir, d’ailleurs, elle n’en acceptait qu’envers sa beauté, envers son visage sans rides, envers sa taille admirable, que n’avait jamais déformée l’odieuse maternité. Et ils en étaient arrivés à vivre, l’un auprès de l’autre, comme deux étrangers, que chaque jour éloigne l’un de l’autre, et que ne peut plus rapprocher aucune émotion commune.

Cependant, elle éprouva un certain trouble lorsqu’elle apprit que la sixième compagnie devait retourner aux tranchées dans la nuit même, et sans doute participer à la prochaine attaque que l’on annonçait de tous côtés. Ce fut un sergent qui la renseigna et qui la conduisit à la ferme occupée par la section du lieutenant Daubrée, Là, on lui dit que le lieutenant avait été appelé au poste du commandant, mais qu’il allait revenir d’un moment à l’autre.

La chambre où il couchait se trouvait au premier étage. Elle y monta.

C’était une bien pauvre chambre un réduit plutôt, garni d’une mauvaise paillasse et dont l’aspect misérable la toucha. Pour la première fois elle pensa, d’une façon un peu réfléchie, et comme la chose le méritait, que Richard s’était bien battu jusqu’ici et que sa conduite lui avait valu son grade, une citation, la Croix de guerre. Son mari lui apparut comme une être nouveau, qui menait une existence incompréhensible et qui comptait parmi cette foule de soldats dont on exaltait l’héroïsme dans les journaux. Elle n’avait jamais imaginé cela, et elle s’en apercevait tout d’un coup avec un petit tremblement au cœur et, aussi, avec une sorte de gêne à se trouver là, elle, en robe trop élégante, le visage trop frais, les cheveux ondulés et les mains parfumées. Sa beauté et sa grâce lui semblaient des choses embarrassantes. Elle se sentit rougir.

Par contenance et pour se rendre utile, elle se mit à ranger la pièce. Il y avait, accroché aux clous d’une planche, du linge grossièrement blanchi et, sur cette planche, une vieille culotte de velours encore toute raidie par la boue, Et il y avait, sur une table, deux chemises et un dolman. Les ayant soulevés, elle avisa, à côté d’une petite bouteille d’encre et d’un porte-plume, des feuilles de papier et une enveloppe qui étaient là comme si on avait voulu les dissimuler aux regards. Et, tout de suite, elle vit, d’un coup d’œil involontaire, l’adresse et les quelques mots inscrits, sur cette enveloppe.

« Pour remettre à ma femme, en cas d’accident. »

Si la lettre avait été cachetée, jamais Henriette n’eût eu la tentation de l’ouvrir. Mais la lettre n’était pas cachetée. Même une partie de la feuille, insuffisamment pliée, dépassait l’enveloppe, et cette feuille portait son nom à elle, son nom inscrit par Richard ! Comment résister ? Elle avait cette occasion unique de connaître un secret qui ne l’intéressait pas jusqu’ici, mais, qui, soudain, par suite des circonstances exceptionnelles, prenait une importance considérable. Que pensait Richard de sa femme ? À l’heure effroyable du danger, en face de la mort, que lui voulait-il dire ? Quelles paroles solennelles éprouvait-il le besoin de lui dire par delà la mort ? Paroles de reproches ? Paroles de haine ? Paroles de désespoir ? Paroles de douceur et de bon conseil ?

Vraiment, aucune curiosité mauvaise ne la poussait. Et, en dépliant la lettre, elle éprouvait plutôt, à l’égard de son mari, un sentiment qui la rapprochait de lui et un désir confus de soumission et de déférence.

Elle lut :

« Henriette,

» Voici plusieurs fois que je t’adresse ces lignes suprêmes, que l’on écrit presque malgré soi, aux heures graves où la mort semble une menace plus imminente. Et, chaque fois, c’est à peu près les mêmes lignes que j’écris, parce que ce sont les mêmes idées qui m’animent et le même souci qui me préoccupe.

» Je ne te parlerai pas du passé, Henriette. Il a été ce qu’il devait être. Si tu ne m’as pas aimé davantage, c’est que je n’ai pas su me faire aimer ou bien que je ne le méritai pas. Les sympathies de notre cœur et de notre chair obéissent à des lois capricieuses, sur lesquelles ne peuvent rien la raison, ni la volonté, C’est ainsi, et il est bien qu’il en soit ainsi.

» Mais, il y a autre chose, Henriette, il y a autre chose que toutes les petites querelles d’amoureux, que les désaccords des époux, et que les sympathies ou les antipathies de l’instinct. Il y a un devoir qui domine tout, qui est sans doute l’unique devoir, un devoir qui naît avec nous et qui nous oblige par le seul fait que nous existons. C’est le devoir de transmettre cette existence que nous avons reçue, et que nous n’avons reçue que comme un dépôt, pour la transmettre à notre tour.

» Je m’en suis rendu compte durant cette guerre effroyable, lorsque tant de jeunes hommes tombaient autour de moi. C’était tout le sang de la France qui s’épanchait, sa meilleure richesse à laquelle, par égoïsme et par vilain calcul, nous n’avions pas contribué. Et j’ai compris la faute que nous avions commise. C’est la grande faute, Henriette, le crime impardonnable. Si toutes les femmes de France avaient obéi aux lois de la nature, depuis longtemps déjà la guerre serait terminée. On peut même dire que la guerre n’aurait pas été déclarée. C’est la natalité décroissante du peuple vaincu qui, au cours de ces quarante années, a rompu l’équilibre en faveur du peuple vainqueur. Pas assez de fils, c’est-à-dire, hier, moins d’hommes qui travaillaient ; aujourd’hui, moins qui se battent.

» La grande faute ne doit plus être commise. Tu ne la commettras plus, n’est-ce pas, Henriette ? Il faut avoir des enfants, Henriette. Il faut que tu te remaries et que tu remplisses ta mission de mère. Je te le dis gravement, de toute mon âme qui te supplie. Je mourrais sans regrets, si je pouvais savoir que ma mort produira de la vie, et que je serai remplacé par des êtres jeunes qui, à leur tour, transmettront cette existence que je n’ai pas pu transmettre.

» Répare notre faute, Henriette. Offre à ton pays la part de richesse et de force que tu lui dois, Ta beauté n’en souffrira pas. Et dis-toi bien, d’ailleurs, qu’après cette guerre, ce n’est pas la mère stérile, froide et frivole, c’est la mère féconde qui sera la plus belle, la plus fraîche, la plus généreuse et la plus admirée. Henriette, Henriette, écoute ma prière… »

La lettre n’était pas achevée. Il y manquait ces mots de tendresse et d’amour par lesquels Richard, étant donné le ton même de son adieu, l’eût terminée certainement. Mais Henriette les devina, ces mots. Ils complétaient la lettre la plus émouvante, dont elle sentit toute la noblesse et toute la sincérité. Et elle demeurait là, silencieuse, plus près de son mari qu’elle ne l’avait jamais été, lorsqu’un bruit aigu ayant attiré son attention, elle leva la tête.

Richard était en face d’elle, debout, dans l’encadrement de la porte.

Elle fut stupéfaite. Elle ne l’avait pas entendu venir, et sa présence la bouleversait. Ni l’un ni l’autre ils ne bougeaient. Aucune parole ne sortait de leur gorge serrée. Mais ils se regardaient comme ils ne s’étaient pas regardés jusqu’ici.

À la fin, il lui dit très doucement :

— Tu as lu cette lettre ?

Elle ne tenta pas de protester, et il reprit :

— Tu as bien fait. Ce que j’ai écrit là, je te l’aurais dit si j’avais su que je te verrais. C’est ma pensée même.

Il fit quelques pas vers elle et lui dit :

— Tu as bien compris, Henriette ?

— Oui.

— Et… et tu me promets ?…

Elle secoua la tête et déclara :

— Non, je ne te promets pas.

— Cependant, si tu as compris… ne crois-tu pas que c’est là une promesse que tu me doives ?…

Elle sourit.

— Je n’ai pas de promesse à te faire. L’avenir est loin. Et tu es bien vivant. Alors… il me semble que ton vœu pourrait s’accomplir sans qu’il soit nécessaire… sans qu’il soit nécessaire que tu disparaisses, toi.

Son sourire avait ce quelque chose de spécial et de mystérieux, de charmant et d’affolant, où il y a de la coquetterie et de la pudeur, et qui est le signe de l’abandon chez la femme. Depuis combien de temps ne l’avait-il plus vu, ce sourire ! Il en fut ébloui et trembla sur ses jambes.

— Qu’est-ce que tu veux dire, Henriette ?

Elle souriait toujours en le regardant au fond des yeux, et il balbutia de nouveau :

— Qu’est-ce que tu veux dire, Henriette ?

— Pourquoi te répondre ? fit-elle. Tu me comprends mieux que si je te répondais.

Elle lui tendit les mains, ses mains blanches et parfumées. Il les baisa ardemment. Mais comme il hésitait, n’osant pas encore croire à son bonheur, elle l’attira contre elle et lui entoura la tête de ses bras.