Ouvrir le menu principal


LES AMOUREUX
DE CATHERINE
________


I

Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu meilleure cuisinière ni plus grand feu, dans toute l’Alsace, qu’à l’auberge de la Carpe, chez Catherine Kœnig, au village de Neudorf, près de Huningue.

En 1812, Catherine approchait de vingt-quatre ans ; elle était fraîche, rieuse et bien nourrie en chair. On ne pouvait voir de figure plus appétissante ; d’autant plus qu’elle se mettait toujours proprement à la mode de Neudorf : la jupe large à raies blanches et rouges, la taille longue, le corset orné de bretelles, et ses cheveux bruns soigneusement peignés et enfermés dans le bavolet de taffetas noir.

C’était vraiment une agréable personne ; son menton, un peu gras, ses joues roses, son nez droit, légèrement relevé par le bout, ses dents blanches comme neige, et ses lèvres fraîches comme un bouquet de cerises, charmaient vos regards et vous faisaient naître des idées d’abondance, de jubilation et de satisfaction inexprimable.

Aussi, tous les gros Jacques du pays, tous les rouliers, tous les voituriers qui, dans ce temps-là, allaient et venaient sur la route de Mulhouse à Bâle, en Suisse, s’arrêtaient à l’auberge de la Carpe. Il fallait voir comment Catherine les recevait, comment elle les dorlotait, comment elle leur tapait sur l’épaule.

« Eh ! c’est Andreusse. Ah ! vous voilà. Que j’ai donc trouvé le temps long depuis votre dernier voyage ! Mais savez-vous, Andreusse, que vousdevenez rare comme les beaux jours ! Qu’allez-vous prendre ? Un petit déjeuner, n’est-ce pas ? Oui… oui… c’est clair, il faut remonter la grosse horloge. Hé ! Katel, Orchel, mettez la nappe pour l’ami Andreusse. J’ai là justement un gigot tout prêt ; vous m’en donnerez des nouvelles. Kasper, conduis les chevaux à l’écurie et la voiture sous le hangar. N’oublie pas que c’est la voiture d’Andreusse ; que la crèche soit pleine d’avoine. Allons, allons, tout va bien… Maintenant que vous êtes là, je suis tranquille, »

Elle riait ; le roulier était content.

Quelle bonne vivante, que Catherine ! On ne serait pas allé ailleurs pour un empire. Quand arrivait le moment de régler le petit compte, on n’osait pas marchander d’un groschen avec une si brave commère. Et puis, il faut bien le dire, Catherine tenait à ses pratiques ; elle ne surfaisait jamais ; son vin était toujours bon.

« Allons, compère Andreusse, à table ; courage, bon appétit ! »

Le roulier entrait dans la grande salle, où l’attendaient trois ou quatre de ses confrères

arrivés le matin ou la veille ; les verres tin

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p526.jpg
« Ah ! monsieur Rebstock, soyez le bienvenu… (Page 90.)


taient, les bouteilles gloussaient, le gigot à l’ail remplissait la maison de sa bonne odeur. Et voilà comment Catherine Kœnig menait ses affaires, voilà comment elle recevait son monde ; qu’il s’appelât Andreusse, Jean-Claude ou Nicolas, n’importe, c’étaient toujours des amis, de vieilles connaissances.

On pense bien que Catherine, avec ses dix arpents de vigne, les plus beaux et les mieux cultivés de la côte, sa grande prairie des Trois-Chênes, sa magnifique auberge, ses granges, sa distillerie, sa basse-cour, où chantait le coq au milieu d’un régiment de poules ; on pense bien que Catherine, avec sa bonne mine, ses yeux vifs et doux, et son rire joyeux, ne manquait pas d’amateurs au pays. Mon Dieu ! elle en avait à revendre ; c’était curieux de les voir arriver à la file les dimanches et les jours de fête, sous prétexte de prendre leur petit pain blanc et leur chopine de vin avant d’aller à la messe ; on aurait dit une procession.

Cela commençait par Johann Noblat, le brasseur, un solide gaillard à barbe blonde, qui faisait cinq ou six tours dans la cuisine, les mains sur le dos, en méditant sa déclaration d’âmour, qu’il n’osait jamais faire. Il demandait des nouvelles de la maison, des vendanges, de ceci, de cela, toussait, jetait un coup d’œil de côté sur Catherine, qui répondait d’un air d’indifférence, et, finalement, il entrait dans la salle, se disant à lui-même :

« Ce sera pour un autre jour ; elle n’a pas l’air de bonne humeur ce matin. Dimanche prochain, nous verrons. »


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p527.jpg
Le pauvre Walter avait des visions merveilleuses. ( Page 92.)

Puis arrivait Conrad Schœffer, le marchand de chevaux, avec sa longue jaquette de laine grise son large chapeau de crin et sa barbiche en pointe, saluant jusqu’à terre :

« Que le Seigneur vous bénisse, Catherine, disait-il en louchant comme un bouc ; vous êtes donc toujours fraîche et rose, contente et souriante ! Eh ! eh ! eh ! »

À quoi Catherine répondait :

« Vous êtes bien bon, monsieur Schœffer. Entrez, entrez ; votre petite chope de vin est déjà prête ; Johann Noblat vous attend. »

Schœffer hésitait ; il aurait bien voulu dire autre chose ; mais la présence de la servante ie gênait. Il prenait donc le pas de Johann, tout rêveur, son grand chien sur les talons, la queue traînante et l’oreille basse.

Puis venait Michel Matter, le meunier de Tiefenbronn, en petite veste bleu de ciel, la figure épanouie, les cheveux roux frisés, et son gros bonnet de loutre sur l’oreille. Celui-là riait à faire trembler les assiettes ; ses petits yeux bruns se plissaient ; rien qu’à voir Catherine, il se sentait tout gaillard, et d’une voix tonnante, il s’écriait :

« Hé ! voisine, quand donc nous marierons-nous ? Ah ! ah ! ah ! Ça n’en finira donc jamais ? Ah ! Catherine, Catherine, vous me faites trop languir. Voyons, une bonne fois, parlez ! Est-ce que ça sera pour le mois prochain, pour la Saint-Jean, ou pour la semaine des trois jeudis ?

« Ah ! monsieur Michel, répondait Catherine, que me dites-vous là ? Vous n’y pensez pas, bien sûr.

— Je n’y pense pas ! Oh ! que si, j’y pense jour et nuit, » criait le meunier en prenant Catherine à la taille.

Alors elle se fâchait, les autres arrivaient de la salle et disaient, moitié riant, moitié furieux :

« Ce Michel ne sait pas vivre ! Est-ce que ce sont des manières, cela ?

— Mêlez-vous de vos affaires, criait Matter d’un ton bourru ; est-ce que cela vous regarde ? »

Et cela finissait pour lui comme pour les autres ; il entrait dans la salle, fronçant le sourcil et maudissant les femmes, qui ne savent jamais ce quelles veulent, et dont personne ne peut avoir le dernier mot.

À peine Michel Matter était-il assis en face de sa chope, grommelant entre ses dents, que le vieux Rebstock, le maire de la commune, se présentait à son tour dans la cuisine. Rebstock, le plus riche vigneron de Neudorf, en habit carré, gilet rouge et culotte courte, la face enluminée, le nez pourpre, la tête chauve, deux boucles de cheveux gris autour des oreilles. Il levait son tricorne et s’arrêtait un instant sur le seuil d’un air d’extase, contemplant les hautes poutres brunes, la grande cheminée flamboyante, l’étagère où brillaient les plats fleuronnés, les soupières rebondies, et respirant l’odeur du gigot, de l’oie ou du lapereau à la broche, admirant les larges dalles bien balayées et la batterie de cuisine étincelant à la muraille ; sa figure s’épanouissait.

« Ah ! qu’on serait bien ici ! » pensait-il.

Catherine l’avait bien vu, mais elle faisait mine de regarder ailleurs ; elle écumait le bouillon, levait le couvercle des marmites, donnait des ordres à la vieille Salomé, et lui, l’observant, exhalait un long soupir et s’écriait :

« Hé ! bonjour, Catherine ; me voilà ! »

Alors elle se retournait :

« Ah ! monsieur Rebstock, soyez le bienvenu… Je ne vous attendais pas encore… Mon Dieu ! qu’est-ce qui vous fait venir de si bonne heure ?

— Ce qui me fait venir de si bonne heure, Catherine, pouvez-vous me le demander ? »

Et il clignait des yeux et toussait doucement en s’écriant :

« Pouvez-vous me le demander ? Ne savez-vous pas ce que je souffre à cause de vous ? Ah ! Catherine, jamais, jamais mon pauvre cœur n’a tant souffert que cela… Non, pas même du temps de ma jeunesse, quand je courais après ma pauvre défunte. »

Elle baissait les yeux et prenait un air de jeune innocente, tout en salant la soupe. Puis, après avoir écouté les soupirs du vieux Rebstock, elle répondait :

« Ah ! monsieur Rebstock, vous êtes toujours le plus grand enjôleur du village. Faut-il de la vertu à ces pauvres femmes, leur en faut-il, Seigneur Dieu ! Salomé, prends donc garde, le rôti brûle.

— Enjôleur ! s’écriait le vieux vigneron, vous savez bien que c’est pour le bon motif… Voyons, je ne plaisante pas. »

Mais elle, voyant arriver une déclaration en règle, s’écriait :

« Ah ! mon Dieu ! moi qui oubliais de faire mettre la grosse tonne en perce… aujourd’hui dimanche. Pardon, monsieur Rebstock, il faut que je me dépêche. Kasper, arrive ; Salomé, tu surveilleras le rôti. »

Et elle courait au cellier.

Rebstock alors hochait la tête, et d’un ton sec disait :

« Une chopine de vin blanc, Salomé, et un cervelas. »

Puis il entrait dans la grande salle de fort mauvaise humeur, envoyant Catherine à tous les diables ; mais elle avait de si belles vignes, une maison si bien montée, de si beaux écus !

« Il faut quelle en aime un autre, se disait-il ; oui, oui, ça ne peut pas être autrement… Bien sûr un jeune homme qui n’a pas le sou… Toutes les femmes sont les mêmes, elles ne regardent qu’à la figure. »

Là-dessus, le vieux vigneron s’asseyait au bout de la table, contre le mur tapissé de paysages de la Suisse, avec des montagnes vertes, des rivières bleues et des chemins rouges.

D’autres arrivaient encore : Nickel Finck, le ferblantier ; Zaphéri Goëtz, le maréchal ferrant ; Jacob Yaëger, le brigadier forestier ; Joseph Kroug, Christophel Henné, que sais-je ? Et, tous, Catherine avait l’esprit de les éconduire doucement, sans leur faire perdre l’espoir, car elle tenait à vendre son vin, ses cervelas et ses pains blancs. C’était toujours autant de gagné les dimanches ; il faut penser à tout. Oh ! c’était une fine commère, et qui connaissait les hommes par bon sens naturel ; cent fois elle s’était promis de ne jamais se marier, et l’on peut dire qu’elle avait bien raison. Vous n’avez qu’à regarder dans le village une maison après l’autre, pour voir que le mariage rapporte plus de coups de bâton que de bons morceaux, principalement aux femmes. Les hommes se rattrapent au cabaret ; mais les femmes, Seigneur Dieu ! faut-il que le dos leur démange, pour se hasarder dans une si terrible aventure !

Catherine n’avait donc pas envie de se marier, et pourtant de passer seule sa vie dans ce monde, c’est une chose bien dure. Il est vrai que le matin, quand on se lève pour aller à l’ouvrage, quand l’auberge bourdonne, que les chevaux piaffent à l’écurie, que les uns demandent à déjeuner avant de partir, que les autres arrivent au petit jour ; quand il faut allumer du feu sur l’âtre, dans la grande salle et dans les chambres, courir à la cave remplir les bouteilles, à l’écurie garnir les râteliers, donner des ordres aux servantes et aux domestiques, écouter les réclamations : « Madame, voilà le boulanger… Voici le boucher. Madame, à quelle tonne faut-il tirer le vin pour Jacob, pour Christian ? etc., etc. Quand celui-ci veut du rôti, cet autre une omelette et de la salade… il est bien vrai que tout cela fait passer le temps, et qu’on ne songe qu’à ses affaires. Mais, le soir, quand on est fatiguée d’aller et de venir, quand on s’asseoit à son tour pour prendre son repas ; et puis, quand tout le monde dort déjà et qu’on monte se coucher, oh ! alors, il vous passe bien des idées par la tête, et d’être seule cela vous rend triste.

Je ne sais pas si Catherine songeait à ces choses ; mais quelquefois le soir, en entrant dans sa chambre au-dessus de la porte cochère, après avoir déposé sa chandelle sur la table de nuit en soupirant, elle écartait ses rideaux et regardait, de l’autre côté de la rue, le jeune maître d’école Heinrich Walter, seul dans sa petite mansarde sous le pignon, en face de la lampe, lisant dans un gros bouquin à tranches rouges, et levant de quart d’heure en quart d’heure au plafond ses grands yeux mélancoliques. Elle voyait au fond son petit lit, à droite les quatre rayons de sa bibliothèque, sur le devant sa petite table de sapin avec l’écritoire dans l’ombre du toit ; et cela lui semblait triste, mais triste à répandre des larmes.

Heinrich Walter pouvait avoir vingt-cinq ans. Dieu sait les peines qu’il s’était données depuis dix-huit mois pour instruire les enfants du village, pour leur apprendre l’orthographe, l’arithmétique, l’histoire sainte, la civilité puérile et honnête, pour leur défendre de se moucher dans les doigts, de crier dans les rues comme des aveugles, de voler les fruits de leurs voisins, et d’aller mendier le jeudi et le dimanche sur les grandes routes. Eh bien ! le pauvre jeune homme ne pouvait pas se glorifier d’avoir réussi ; au contraire, tout le village s’indignait contre lui ; les femmes se moquaient de son vieil habit noir râpé jusqu’à la corde, de son petit tricorne usé, de son teint pâle, de sa vieille culotte et de ses bas rapiécés. Enfin, elles perdaient toute espèce de retenue à son égard, et pourquoi ? Parce qu’il lui était arrivé de dire un jour en classe à leurs enfants : « Mes chers amis, si cela continue, vous serez tous des ânes, comme vos papas et mamans ; M. Imant, mon prédécesseur, n’a jamais pu leur fourrer dans la tête le B-A BA, et quant à vous, je ne vous apprendrai jamais à distinguer le numéro 1 du numéro 2. »

Et c’était la triste vérité ; autant ces malheureux apprenaient vite à compter sur leurs doigts, autant ils avaient de peine à faire une addition sur l’ardoise.

Mais, à partir de ce jour, Walter eut la réputation d’être le plus sot, le plus pâle et le plus maigre des maîtres d’école d’Alsace. Il avait même été question, au conseil municipal, de lui retirer les deux cents francs de la commune, ce qui n’aurait pas été, je pense, un bon moyen de l’engraisser.

Tel était le pauvre garçon que Catherine regardait tous les soirs avant de se mettre au lit, et, chose singulière, plus elle le regardait, moins elle le trouvait laid ; sa figure blanche, son front haut, entouré de cheveux bruns bouclés, ses lèvres tendres et mélancoliques, tout attendrissait Catherine, tout, jusqu’à ses manches trop courtes, d’où sortaient ses longues mains, un peu sèches, jusqu’à ses joues creuses, jusqu’à la teinte bleuâtre qui cernait ses grands yeux rêveurs.

« Qu’il a l’air doux, se disait-elle, et bon… et beau !… oui, il est beau… Je l’aime autant que Michel Matter avec ses larges épaules, et que Jacob Yaëger avec ses moustaches longues d’une aune. Qu’on dise ce qu’on voudra, ce n’est pas un vilain homme ; il ne lui manque que de rire plus souvent ; et s’il avalait le quart de chopes de Joseph Kroug ou du vieux Rebstock, il serait aussi frais, aussi bien portant que pas un autre du village. »

Ainsi raisonnait Catherine.

C’était peut-être la petite lampe qui lui montrait Walter en beau ; mais une autre chose encore l’avait intéressée au pauvre jeune homme : c’est que Walter ne pouvait la voir, même de loin, sans rougir jusqu’aux oreilles, et que souvent, lorsqu’elle venait à passer au temps des récoltes ou des moissons, coiffée de son grand chapeau de paille, la faucille sous le bras ou le râteau sur l’épaule, pour aller fauciller les blés ou retourner les foins, elle avait remarqué que Walter, an fond de son école et derrière les exemples pendues à des ficelles, pensant n’être pas vu, se dressait sur la pointe des pieds, pour la suivre d’un long et doux regard. Et alors elle s’était sentie toute fière ; son cœur s’était mis à battre plus fort, et même elle n’avait osé tourner la tête et s’était dépêchée d’aller plus vite, pour n’avoir l’air de rien.

Et voilà pourtant comment sont les femmes : cette Catherine, si gaie, si riante à la cuisine, si bien avec Michel Matter, Joseph Kroug, Nickel et Finck, enfin tous les beaux hommes du pays, rêvait aux maigres épaules, aux grands yeux bruns d’un simple maître d’école. Et parfois même elle chantait tout bas un vieil air commençant ainsi : « Ô jeune homme pâle, tourne, tourne tes regards vers moi ! » et autres balivernes semblables. Elle en pleurait de tendresse et murmurait en se couchant : « Je suis pourtant sûr qu’il m’aime… Oui, j’en suis sûre ! » Ce qui lui procurait un doux sommeil.

Catherine ne se trompait pas. Heinrich Walter l’aimait, ou plutôt il l’adorait ; il ne pouvait rassasier sa vue de la voir ; il trouvait Catherine la plus belle, la plus gracieuse, la plus admirable créature du Seigneur en ce monde ; rien que d’entendre sa voix de loin, le pauvre garçon en tressaillait jusqu’au fond du cœur. Mais de pouvoir l’approcher un jour, lui toucher la main, oh ! jamais une idée pareille ne serait entrée dans son esprit ; lui, le fils d’un simple bûcheron de Hirschland, sans fortune, sans autre ressource que sa petite place d’instituteur, comment aurait-il pu concevoir des espérances si orgueilleuses ? Il en aurait rougi, il se serait regardé comme un présomptueux ; mais il aimait Catherine, il songeait à elle nuit et jour, même au milieu de ses classes.

C’était plus fort que lui ; surtout en été, vers le temps des foins et des moissons, dans ces beaux jours où chantent tous les oiseaux du ciel, où l’air bourdonne de mille insectes, où la chaleur est si grande, que nos paupières se ferment d’elles-mêmes, les deux coudes sur le pupitre de sa chaire, son front dans la main, le pauvre Walter avait des visions merveilleuses ; il s’oubliait des heures entières à rêver.

Et les enfants de son école, avec leurs grosses joues rouges, leurs yeux écarquillés, leur impatience de sortir, avaient beau causer, remuer, bâiller, éternuer, traîner leurs sabots sous les bancs, ils ne pouvaient le tirer de son extase. Il n’entendait rien ; sa pensée était au milieu des marguerites, des mille fleurs des prés agitant leurs tiges, leurs épis, leurs collerettes blanches ou bleues, leurs festons et leurs étoiles les unes par-dessus les autres ; il entendait bourdonner les abeilles, il voyait voltiger les sauterelles par milliards autour de lui, sa poitrine alors se soulevait de bonheur, il respirait l’air libre du dehors en rêve : au loin les petites jupes des faneuses flottaient à la brise ; leurs grands chapeaux de paille se retroussaient ; leurs râteaux allaient et venaient en cadence ; leurs cous bruns, hâlés par le soleil, se balançaient au-dessus de la plaine, et Catherine, Catherine, plus svelte, plus élancée, plus gracieuse, apparaissait au milieu d’elles, les aidant, leur donnant ses ordres.

Oh ! qu’il était attentif à ce spectacle intérieur, et comme il se trouvait heureux !

Et vers le soir, quand les grands chariots, chargés jusqu’au-dessus des échelles, remontaient lentement le chemin de Neudorf, quand les faucheurs, leur faux luisante sur l’épaule, la pierre à repasser pendue aux reins, les manches de chemise retroussées, suivaient, respirant de leurs fatigues, et que les faneuses, assises sur la voiture, au milieu du foin, comme une couvée de rouges-gorges dans leur nid, entonnaient en chœur le vieux lied si mélancolique de Rinaldo, ou quelque autre vieil air du même genre, alors prêtant l’oreille, il reconnaissait entre toutes la voix de Catherine, qui lui paraissait celle d’un ange du paradis ; il n’osait respirer de peur d’en perdre un soupir, et c’est dans ce moment qu’il aurait fallu le voir se lever, se dresser sur la pointe des pieds et regarder par-dessus les exemples.

Tout le temps de décharger les foins, il ne bougeait pas, observant Catherine et l’admirant d’un air d’extase. Puis, quand elle était rentrée, il restait encore longtemps, le cou tendu, à contempler les beaux chevaux, la tête penchée sur le poitrail, et les grands bœufs sous le joug, la paupière close, bavant et sommeillant debout.

Il aimait ces bœufs et ces chevaux, parce qu’ils étaient à Catherine ; il comptait les bottes et les gerbes que la fourche luisante engouffrait dans le grenier, où la vieille Salomé les recevait les bras tout grands ouverts. Et il bénissait le Seigneur des grâces qu’il répandait sur la tête de Catherine.

Et quand arrivaient cinq heures et qu’au coup de la pendule tous les bambins se levaient, en saisissant leurs sacs et leurs bonnets, et roulaient du haut des bancs, criant d’un ton de triomphe :

« Bonsoir, monsieur Walter ! Bonsoir, monsieur Walter ! »

Alors lui, tout étonné et les yeux fixés sur le cadran, murmurait :

« — Déjà !… que le temps a passé vite aujourd’hui ! »

Puis, sur le seuil de la maison d’école, il suivait des yeux les enfants courant comme des lièvres et se dispersant dans les rues, les talons aux épaules et le nez presque à terre, tant ils étaient heureux de s’échapper.

« Ah ! le bon temps, le bon temps ! pensait-il ; voilà pourtant comme j’étais il y a quinze ans. »

Il regrettait ce temps, car d’être amoureux sans espoir, c’est bien triste, chacun sait cela. Les jours ordinaires étaient pourtant ses plus beaux jours, il pouvait au moins rêver à son aise ; mais les dimanches, lorsqu’il voyait tous les richards entrer à l’auberge de la Carpe et prendre leur chopine de vin dans la grande salle, c’est alors qu’il souffrait et qu’il s’indignait contre son triste sort :

« Seigneur Dieu ! pensait-il, quand on songe qu’il y a des êtres assez fortunés sur la terre pour s’asseoir dans cette maison, pour voir mademoiselle Catherine, et même pour causer avec elle ! On a bien raison de dire que les gens naissent avec une bonne ou une mauvaise étoile. »

Et voilà pourquoi Heinrich Walter était si mélancolique. Ah ! s’il avait pu savoir que Catherine le contemplait chaque soir assis devant ses livres, s’il avait pu savoir qu’elle ne le trouvait pas déjà si laid, et qu’elle pensait en elle-même : « Pauvre jeune homme, qu’il a l’air doux et timide, je l’aime mieux que Michel Matter, que Finck, etc., » s’il avait su que Catherine pensait ces choses en le regardant, c’est alors qu’il aurait remercié le ciel de l’avoir fait pâle et maigre, pauvre et mélancolique, afin d’attirer les yeux d’une personne si compatissante. Mais il n’en savait rien et renfermait son amour en lui-même, pour ne pas exciter la malveillance des notables, qui n’auraient pas manqué de demander son renvoi, s’ils s’étaient doutés de quelque chose. Et d’ailleurs, voyant tous les villageois gros et gras, et se voyant pâle et maigre, il se trouvait laid et pour ainsi dire contrefait. Chacun sait que de grosses joues rouges et des oreilles écarlates sont indispensables pour être un bel homme dans le Brisgau, et qu’en dehors de cela, il n’y a pas de salut.

Or, il advint que le vieux Rebstock, allant tous les jours de grand matin à ses vignes, remarqua Heinrick Walter adossé contre le mur de l’école et perdu dans des réflexions si profondes, qu’il ne voyait pas même les gens qui passaient sur la route. Heinrich avait l’habitude de balayer la salle et de dresser son pot-au-feu au petit jour. Cela fait, il sortait pour regarder le soleil se lever derrière les montagnes bleues du Schwartz-Wald. Il écoutait au loin la caille sonner le réveil dans les champs d’orge, les coqs se saluer d’une ferme à l’autre. C’était un vrai bonheur pour lui de voir les alouettes monter dans les blanches vapeurs, où le jour étendait sa pâle lumière, puis de les entendre, une fois au-dessus et scintillant comme des étincelles dans la brume, de les entendre commencer leurs babillages d’amour et leurs chants de triomphe. — Et les chiens qui sortent de leurs niches, rôdant de porte en porte autour des fumiers ; et le premier son de la corne du pâtre, réunissant le troupeau près de la fontaine ; et les petites maisonnettes qui s’ouvrent une à une ; les commères qui s’appellent en se grattant le chignon ; les enfants en chemise qui s’avancent nu-pieds, rentrent et ressortent, regardent et trottent comme des nichées de lapins blancs ; et enfin le grand troupeau qui se met en route à la file, deux à deux, quatre à quatre, les chèvres en tête, la barbiche levée, leurs gros yeux or pâle pleins de lumière étrange, trottant à petits pas et chevrotant d’un ton doctoral ; et les pauvres moutons qui pleurnichent et se plaignent toujours ; les belles vaches et les grands bœufs, qui mugissent du fond de leur poitrail, le cou tendu, la bouche béante ; et les porcs, le dos rond, la queue en trompette, qui fouillent du groin toutes les ordures ; et tout ce troupeau confus, qui s’allonge ou se resserre, qui galope ou se ralentit, selon que le chien est devant ou derrière ; ce tourbillon qui s’éloigne sur la route poudreuse, aux heures pourpres du crépuscule : tout cela c’était la vie, le bonheur de Walter, car, voyant ces choses, il rêvait à Catherine, il se la représentait éternellement jeune et belle, ignorant son amour, mais accompagnée de tous ses vœux à travers une longue et calme existence.

On ne pouvait lui faire un crime de ces contemplations, elles ne nuisaient à personne ; mais Rebstock, le voyant ainsi plusieurs jours de suite, conçut des soupçons, et ces soupçons grandirent un matin qu’il aperçut Catherine, en petite jupe de laine, qui choisissait quelques légumes derrière la haie de son jardin. De très-loin, car il avait la vue bonne, il lui sembla qu’elle se levait de temps en temps, pour jeter un regard furtif vers la maison d’école, et s’était approché tout doucement ; il ne conserva bientôt plus aucun doute.

« Ah ! ah ! se dit-il, je comprends maintenant pourquoi Catherine ne veut pas de moi, elle aime le maître d’école ; oui, oui, c’est clair. »

Le vieux renard savait bien que les femmes s’obstinent quand on les contrarie, et que même on leur donne quelquefois des idées qui ne leur seraient pas venues, aussi se garda-t-il de rien dire, mais il prit la résolution de se débarrasser de Heinrich Walter.

C’est pourquoi, cinq ou six jours après, on entendit un beau matin la cloche de la mairie qui convoquait le conseil municipal. C’était vers le commencement du mois d’août, au temps des grandes récoltes ; aussi tout le monde fut-il étonné, car, en cette saison, chacun aime mieux aller à ses affaires que de délibérer sur celles de la commune : le conseil se réunit rarement. Malgré cela, chacun, pensant qu’il s’agissait d’une affaire grave, revêtit son habit des dimanches et se coiffa de son tricorne pour aller voir.

Vers huit heures, tous les membres du conseil étaient présents, savoir : Conrad Schœffer, Michel Matter, Christophe Henné, etc. Et tous s’étant assis, le père Rebstock se leva, déposa son tricorne sur la table et, d’un ton grave, se prit à dire :

« Que c’était une abomination de nourrir des fainéants aux frais de la commune, des gens qui restent assis depuis sept heures du matin jusqu’à midi, et d’une heure à cinq, près d’un bon feu en hiver, et les fenêtres ouvertes, au frais, en été, tandis que des centaines de gens laborieux sont à grelotter devant leur porte, en fendant des bûches, ou à suer sang et eau dehors en fauchant, faucillant ou piochant, les reins au soleil. »

Puis il s’écria :

« C’est de Heinrich Walter que je parle, de cet individu qui traite d’ânes les pères de famille et les meilleurs bourgeois de Neudorf, dont le moindre vaut cent mille fois mieux que lui. Ces bruits n’étaient pas encore arrivés à mon oreille ; sans cela, depuis longtemps, je sais ce qu’il aurait fallu faire. Qu’est-ce donc que ce Walter, pour mépriser tout le monde ? Un va-nu-pieds qui vit à nos dépens, sans rendre le moindre service à la commune.

« Autrefois, au moins, nous avions la consolation d’entendre le maître d’école chanter au lutrin ; le vieux Imant, malgré son âge, avait une voix magnifique ; mais celui-ci chante comme un grillon dans l’herbe desséchée, on ne l’entend pas ; notre pauvre curé est forcé de chanter pour quatre, et de risquer d’avoir un coup de sang, parce que ce Walter ne veut pas se donner la peine d’ouvrir la bouche.

« Ce qu’il y a de pire, c’est que les gens, en allant le matin à l’ouvrage, voient le grand flandrin qui respire le frais, les mains dans ses poches, et qui regarde du côté de l’auberge de la Carpe, comme si les alouettes rôties devaient lui tomber dans le bec. Il ne salue pas seulement ceux qui vont lui déterrer des pommes de terre ; ah ! bien oui, un si grand seigneur se croirait déshonoré de vous tirer le chapeau. C’est étonnant qu’il ne demande pas encore des subventions, pour qu’une servante vienne lui faire la soupe, lui couper le pain et les carottes. Écoutez, cela ne peut pas durer plus longtemps ; il faut que nous demandions un autre maître d’école, un homme d’âge, ayant de bons poumons, un homme raisonnable. De cette façon, un maître d’école sera bon à quelque chose. Mais allez donc demander à M. Walter de gagner les deux cents. francs qu’on lui donne ! Je vous le dis, il faut demander un autre maître d’école, et qui soit marié… voilà mon opinion. »

Alors Rebstock s’assit et, comme le temps pressait, tous les autres furent de son avis. Le secrétaire Vendling choisit aussitôt le modèle des décisions à l’unanimité ; chacun mit sa signature au-dessous, de sorte qu’on put aller à l’ouvrage tout de suite, et que Walter, entre huit et neuf heures, sans avoir été entendu et qu’il y eût de sa faute, fut en quelque sorte destitué.

Mais la grande nouvelle ne se répandit que le soir, car, en ce jour, la moitié de Neudorf était dehors à lier les blés.

Heureusement Rebstock et les autres amis de la Carpe n’étaient pas au bout de leurs peines. On a bien raison de dire que l’homme propose et que Dieu dispose ; je crois même que l’homme ferait mieux de le laisser proposer et disposer tout seul ; il n’aurait pas l’occasion de se repentir si souvent.


II


Ce jour-là, pas une âme ne restait à l’auberge de la Carpe, excepté la vieille Salomé et sa maîtresse ; Orchel et Kasper étaient partis de grand matin avec les bœufs et la voiture, et comme les rouliers avaient aussi de l’ouvrage chez eux, le tourne-broche reposait pour la première fois depuis trois semaines.

Il faisait un temps si lourd et si chaud, que les volets étant fermés vers la rue, à cause du soleil, et les fenêtres ouvertes dans l’ombre sur le jardin, pour donner de l’air, cela ne vous empêchait pas de suer à grosses gouttes. Catherine se sentait tout inquiète et abattue ; elle ne savait à quel saint se recommander ; elle montait et descendait l’escalier comme une âme en peine, elle ouvrait ses armoires, visitait ses piles de linge, rêvait et regardait la vieille Salomé, qui sommeillait au coin de l’âtre, au lieu de peler ses pommes de terre, puis de temps en temps ouvrait les yeux à demi, prenait une grosse prise de tabac et se remettait à l’ouvrage.

Enfin, au bout d’une heure, et comme neuf heures sonnaient à l’église, Catherine ouvrit tout doucement un volet sur la rue et regarda vers la maison d’école. Walter, les coudes au bord de la fenêtre, était là tout pâle, et tout rêveur ; il regardait dehors d’un air de tristesse inexprimable. Catherine, après l’avoir longtemps contemplé dans l’ombre, retira le volet sans bruit et s’approcha de Salomé, qui venait décidément de s’endormir et ronflait comme un tuyau d’orgue.

Un rayon de soleil, tout fourmillant de poussière, traversait la cuisine obscure et tremblotait au fond de la cheminée, sur les oreilles et le dos du chat, qui dormait aussi, les poings fermés sous le ventre. Dehors on entendait un grand bourdonnement, mais pas d’autre bruit.

Catherine, debout, regardait toujours sa servante, et tout à coup, lui touchant l’épaule, elle l’éveilla. Salomé alors, regardant les yeux écarquillés, vit sa maîtresse devant elle.

« Ah ! pardon, madame, je dormais… il fait si chaud… je vais me dépêcher.

— Non, Salomé, non, dit Catherine d’une voix douce, ce n’est pas pour ça que je t’éveille, je t’aurais bien laissé dormir, mais… mais il faut que je te consulte sur quelque chose. Je sais que tu es portée pour moi, oui, j’en suis sûre !

— Si je suis portée pour vous ! Ah ! madame, vous seriez ma propre fille, que je ne prendrais pas plus vos intérêts. »

Puis, reniflant une bonne prise, elle mit sa tabatière dans la poche de son tablier et demanda :

« Mais, Seigneur Dieu ! qu’est-ce qu’il y a donc ?

— Viens, fit Catherine, entrons dans la grande salle, il fait plus frais. Tire le verrou, que personne n’entre. »

En disant cela, Catherine fermait elle-même le verrou, puis entrait dans la salle, où les bancs et les tables se voyaient à peine dans l’ombre, tandis que le trou des volets brillait comme de l’or. Un de ces volets restait entr’ouvert, et deux grandes roses blanches se balançaient dehors contre le mur. De temps en temps une abeille venait bourdonner dans cette lumière, puis regagnait les champs.

C’était une fine commère que cette Salomé, et qui savait bien des choses ; dans le temps, elle avait été mariée à un certain hussard chamboran, nommé Barabas Heck, qui la menait, comme on dit, au doigt et à la baguette ; aussi comprit-elle tout de suite qu’il se passait des événements extraordinaires, et même elle devina presque ce dont il s’agissait.

« Assoyons-nous, » fit Catherine en lui montrant une chaise et s’asseyant elle-même au coin du banc, près de la fenêtre.

On ne pouvait voir de plus jolie fille que Catherine en ce moment, avec ses grands yeux bleus et son air embarrassé. La vieille servante fourrait ses cheveux gris dans sa cornette et la regardait en silence.

Longtemps Catherine ne dit rien, ne sachant par où commencer ; enfin, élevant la voix, elle dit :

« Oui, je suis sûre que tu m’aimes, Salomé, et voilà pourquoi je veux te demander quelque chose. Tu sais que tous les garçons du village, les jeunes et les vieux, Yaëger, Matter, Schœlfer, Johann Noblat, et même Rebstock, courent après moi.

— Ah ! ah ! pensa Salomé, j’en étais sûre, c’est bien ça. »

Puis elle dit :

« Mon Dieu ! madame, ce n’est pas étonnant, car, pour une fille bien faite, riante et avenante comme vous, on serait bien embarrassé d’en trouver deux au village, et peut-être dans les environs ; sans parler de vos biens, de vos terres…

— Oui, interrompit Catherine ; mais voyons, lequel me conseillerais-tu de choisir, si je voulais me marier ; car, de vivre comme cela, Salomé, sans famille, c’est bien dur… Pourquoi est-ce qu’on travaille ?…

— C’est pour être contente et satisfaite, dit Salomé, et pour se passer toutes les douceurs de la vie ; ça, c’est sûr, madame, et même je me suis déjà bien des fois étonnée que vous n’y ayez pas pensé plus tôt.

— Alors, dit Catherine, tu me conseilles de me marier ?

— Ça va sans dire, ça va sans dire. Le mariage, voyez-vous, madame, c’est tout ce qu’il y a de plus agréable quand on tombe bien ; car les gueux ne manquent pas ; on trouve assez de Barabas, comme j’en avais un, pour vous échiner ; mais un mari jeune, bien tourné, qui fait tout ce que vous voulez, qui vous mène à la danse, ça, madame, c’est le bonheur de la vie ; à côté de ça, tout le reste ne vaut pas la peine qu’on en parle ! »

Alors elles se regardèrent l’une l’autre durant quelques secondes, et Catherine, d’un ton rêveur, dit :

« Je crois que tu as raison, Salomé ; mais lequel choisir ?

— Oh ! pour ça, c’est difficile de vous répondre ;

ça dépend des goûts et des couleurs,

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p534.jpg
Cela devait arriver tôt ou tard… Ah ! l’amour… l’amour !… » (Page 100.)


madame. Il y en a des bruns, des blonds, des châtains, il y en a des roux, des gris et même de tout blancs qui valent bien leur prix ; mais c’est rare. Moi, je ne suis pas pour les gris et les blancs ; par exemple, comme le père Rebstock, tout bien conservé qu’il ait l’air d’être. Et puis, voyez-vous, la vieillesse rend avare ; c’est triste, ça tousse, ça reste dans un fauteuil, ça n’est jamais de bonne humeur, ou si rarement que c’est encore une chance tous les trente-deux du mois. Outre ça, madame, les gris et les blancs sont jaloux comme des ânes rouges ; ça voit tout, ça se défie de tout, ça mâche du jus de réglisse. Non, pour l’amitié que je vous porte, croyez-moi, défiez-vous des gris et des blancs.

— Et les roux ? demanda Catherine.

— Les roux, c’est autre chose, ça possède des qualités, les roux, oui, mais gare au bâton. Ainsi, par exemple, le meunier Matter, je suppose ; eh bien ! je suis sûre qu’il ne plaisanterait pas souvent avec sa femme, s’il avait le bonheur d’en avoir une. Maintenant il rit bien ; il veut vous embrasser ; il crie : Ha ! ha ! ha ! hé ! hé ! hé ! — C’est bon, c’est bon, je connais ça ; mon Barabas était roux et il ne me refusait pas les coups de trique. C’est pourtant bien triste de ne savoir jamais sur quel pied danser. Et puis, c’est défiant en diable, comme les vieux, et ce qu’il y a de pire, c’est traître : vous croyez qu’il faut rire, justement ça les fâche, ça ne vous dit jamais ce que ça pense. Mais si vous avez du goût pour Matter…


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p535.jpg
Et vous pensez que de cette façon tout sera réparé ? ( Page 102.)

— Non ! interrompit Catherine, ce n’est pas dans mes idées.

— Eh bien ! madame, vous avez raison, dit la vieille, cent fois raison ! Défiez-vous des roux, que le ciel vous en préserve, c’est la couleur du diable. Mais les bruns, à la bonne heure, parlez-moi de ça ; oh ! les bruns, surtout les bruns frisés. »

Catherine rougit, Walter était brun frisé, et Salomé vit tout de suite que ce conseil lui convenait ; c’est pourquoi elle poursuivit avec un redoublement d’enthousiasme :

« Les bruns frisés… oh ! l’agréable couleur ! c’est doux, c’est vif, ça vous a toujours le mot pour rire, et puis c’est dur au travail. Tenez, sans vous commander, Jacob Yaëger, le brigadier forestier qui vient tous les dimanches, je suis sûre que cet homme-là fait ses dix et même ses douze lieues par jour sans s’en apercevoir. C’est agréable d’avoir un homme qui se porte bien, car la bonne santé fait la bonne humeur.

— Sans doute, dit Catherine avec indifférence, sans doute Jacob Yaëger est un brave homme, un homme gai ; mais un forestier, c’est toujours en route, et quand on se marie…

— Ah ! je vois bien, dit la rusée Salomé, que vous aimez les blonds, et pour dire la vérité, je ne peux pas blâmer votre goût. D’abord les blonds ont le cœur tendre et les yeux bleus ; ils vous regardent jusqu’au fond de l’âme, les pauvres blonds ! Ils sont craintifs avec leur femme, ils obéissent comme des moutons ; ils auraient peur de vous dire un mot de travers, et puis, ils ont le teint rose comme une jeune fille. Dire qu’ils ne valent pas les bruns, ce serait aller un peu loin, car même je crois qu’ils sont plus tendres. Enfin, madame, enfin, moi, voyez-vous, entre les blonds et les bruns, je serais bien embarrassée ; Jacob Yaëger est plus vieux que Johann Noblat, mais ce bon Johann…

— Eh ! qui te parle de Johann Noblat ? Je me moque bien de lui !

— Mais alors, qui donc ? Est-ce que ce serait Zaphéri Goëtz, le maréchal ferrant ; Conrad Schœffer, le marchand de chevaux ; Joseph Kroug… ?

— Non, dit Catherine, aucun de ces gens-là ne me plaît. »

Puis, d’un accent de tendresse inexprimable, les yeux levés au plafond, les joues roses, elle dit :

« Ce que j’aimerais, Salomé, ce serait un bon jeune homme, doux, un peu craintif, et qui m’aimerait comme je l’aime ; qui ne penserait pas du matin au soir à gagner de l’argent, et qui me chanterait, d’une voix douce, de vieux airs ; un pauvre jeune homme qui saurait beaucoup de choses et qui me trouverait la plus belle !

— Mais, madame, s’écria la vieille servante stupéfaite, il n’y en a pas comme cela dans le monde, il n’y en aura jamais ; celui que vous me dites doit être blond comme la paille, il doit avoir des ailes !

— Non, il est brun, dit Catherine tout bas.

— Brun ? ça n’est pas possible !

— Si, c’est possible.

— Alors il doit tousser du matin au soir ; il doit être tout à fait maigre et pâle ; il doit être malade. »

Catherine ne put s’empêcher de sourire ; et, se levant :

« Salomé, dit-elle, tu es folle ; j’ai voulu rire, et voilà que tu prends toutes ces choses au sérieux.

— Ah ! madame, madame, dit la vieille servante en levant le doigt, vous n’avez pas confiance en moi, et vous avez tort ; maintenant je sais qui vous aimez… Il regarde bien assez souvent par ici, le pauvre jeune homme ! »

Catherine rougit jusqu’aux oreilles.

« Tu te trompes peut-être, Salomé, » dit-elle.

Puis, se ravisant :

« Et de celui-là, que penses-tu ? »

Salomé allait répondre, lorsqu’on entendit une lourde voiture s’avancer dehors, et, dans le même temps, quelqu’un essayer d’ouvrir la porte de la cuisine.

« Hé ! voici Kasper qui rentre, dit Salomé ; allons, allons, il faut ouvrir la grange. »

Alors, poussant le volet, elle vit la grande voiture, couverte de gerbes jusqu’au premier étage, étendre son ombre sur la façade de l’auberge ; Kasper, Orchel et les journaliers autour, le cou nu, la poitrine découverte et baignés de sueur, attendant qu’on vînt leur ouvrir, et les grands bœufs, l’œil hagard, les jambes écartées, le cou dans les épaules.

« Hé ! vite, bien vite, cria Catherine ; monte au grenier ouvrir la grande lucarne ; moi, je descends à la cave chercher du vin pour nos gens. »

Et la maison fut ranimée. Tout le monde se mit à l’ouvrage pour décharger la voiture.

Dehors on entendait les enfants de l’école crier en chœur : B-A BA, B-E BE.

Et la vieille Salomé à la lucarne, en recevant les gerbes, se disait :

« Ce pauvre Walter, il ne se doute pas du bonheur qui l’attend. Ah ! ce garçon-là peut se vanter d’avoir de la chance ! »


III


Les voitures continuèrent d’arriver depuis midi jusqu’à six heures ; à peine l’une était-elle déchargée qu’il en venait une autre. C’était un grand ouvrage, mais il faut profiter du beau temps ; jamais les récoltes ne sont mieux qu’au grenier, dans la grange ou sous le hangar ; qu’il vente, qu’il pleuve ou qu’il grêle, alors on peut louer le Seigneur de ses bénédictions.

Enfin vers sept heures tout était fini ; les gerbes s’élevaient en muraille des deux côtés de la grange. C’est pourquoi Catherine fit monter une petite tonne de sept à huit pots, et Kasper, Orchel, Brêmer, tous les moissonneurs et moissonneuses, en manches de chemise, les joues, la nuque et le dos trempés de sueur, entrèrent dans la cuisine boire un bon coup.

La tonne était placée au coin de la table, le vin pleuvait dans les verres ; on causait des belles récoltes, de la bonté des grains, des prochaines vendanges, qui promettaient d’être magnifiques.

« Allons, Brêmer, allons, Kasper, disait Catherine, encore un coup ! »

Et naturellement ils ne demandaient pas mieux ; car chacun aime à se faire du bien, surtout quand cela ne vous coûte que la peine de lever le coude.

La nuit arrivait ; Salomé venait d’allumer la lampe, et plusieurs, jetant leur veste sur l’épaule, s’apprêtaient à sortir, lorsque Kasper, se retournant vers sa maîtresse, dit :

« Vous connaissez la grande nouvelle, madame ?

— Quelle nouvelle, Kasper ? demanda Catherine.

— Hé ! notre maître d’école s’en va ; le conseil municipal lui donne son congé ! »

Catherine, à ces mots, ne put s’empêcher de rougir, et durant plus d’une minute elle ne dit rien. La vieille Salomé, dans l’ombre, la regardait, et comme le silence continuait, Kasper reprit :

« Oui, Michel Matter nous a raconté ça d’abord, sur la route ; ensuite, — la mère Frentzel et ses deux filles, qui glanaient derrière nous ; il paraît qu’on est las de lui.

— Pourquoi ? dit Catherine ; qu’est-ce qu’il a fait ? »

Orchel, Kasper, Brêmer et les autres se regardèrent du coin de l’œil sans répondre ; puis Brêmer s’écria :

— « Des mensonges, des misères ! Il ne faut pas croire ce que disent les gens. »

Catherine se sentit toute troublée, car elle voyait bien qu’on lui cachait quelque chose. Elle alla s’essuyer les mains à la serviette, derrière la porte, et demanda d’un air d’indifférence :

« Et qu’est-ce que les gens disent ? »

Alors le père Brêmer prit sur lui de tout raconter :

« On le chasse, dit-il, parce qu’au lieu de s’occuper de son école, Rebstock lui reproche de regarder toute la sainte journée du côté de cette maison, et que même il se lève de grand matin pour se planter le nez en l’air devant vos fenêtres ; mais je sais bien que c’est faux.

— Oui, c’est faux, dit Kasper, et surtout ce que chantait Matter. »

Catherine, en entendant cela, rougissait de plus en plus.

« Et qu’est-ce qu’il chante donc ce Michel Matter ? fit-elle.

— Hé ! que vous regardez aussi par-dessus la haie du jardin, en ayant l’air de couper des choux, et qu’il était temps de faire partir l’autre.

— Ah ! c’est parce qu’il regarde ici qu’on chasse ce pauvre jeune homme, dit Catherine d’un air étrange ; on devrait donc me chasser aussi, moi ?

— Oh ! vous, madame, vous êtes la maîtresse dans votre auberge.

— C’est bien heureux, fit-elle, c’est bien heureux ! »

Alors tout le monde se tut, et Brêmer, au bout de quelques instants, s’écria :

« Quel tas de gueux on trouve pourtant dans le monde ! Mais tout cela ne nous regarde pas. Allons, bonsoir, vous autres ; bonsoir, Catherine.

— Attendez donc, dirent les moissonneurs, nous sortons avec vous. »

Tous vidèrent leurs verres et sortirent.

Aussitôt Catherine monta dans sa chambre, et la vieille Salomé fit du feu sur l’âtre.

Catherine redescendit à huit heures pour souper et remonta tout de suite après. Kasper et Orchel allèrent dormir ; ensuite Salomé, vers dix heures.

C’est ainsi que les choses se passèrent en ce jour, et chacun peut se figurer l’indignation de Catherine ; mais sa douleur était encore peu de chose auprès du désespoir de Walter : elle était riche, elle pouvait mettre Rebstock, Matter, Schœffer, tout le conseil municipal à la porte ; lui, perdait à la fois son unique bonheur et son pain.

Dès onze heures, le pauvre garçon avait tout appris. Comme il regardait les enfants sortir de l’école, selon son habitude, des femmes s’étaient écriées en passant :

« Hé ! bon voyage, monsieur Walter, bon voyage ! »

Puis elles s’en étaient allées riant entre elles. Plusieurs autres passants l’ayant ensuite salué d’un air moqueur, il avait conçu des inquiétudes. Et comme Wendling, le secrétaire de la mairie, après avoir écrit la demande du conseil municipal à M. le sous-préfet, s’en retournait chez lui des papiers sous le bras et le cou dans les épaules, Walter l’avait arrêté quelques instants pour savoir ce qui se passait. Alors le petit bossu, le regardant, non sans quelque pitié, s’était écrié de sa voix glapissante :

« Monsieur Walter, écoutez, vous êtes jeune… bien jeune ! Je ne vous en dis pas davantage.

— Mais qu’ai-je donc fait, monsieur Wendling ?

— Ce que vous avez fait !… Ne le savez-vous pas mieux que moi ?

— Au nom du ciel, quelle faute ai-je donc commise ?

— Non, non, monsieur Walter, vous avez beau dire, tout cela ne doit pas vous étonner ; c’est votre faute, vous ne connaissez pas les hommes ; j’étais sûr qu’un jour ou l’autre M. le maire demanderait votre changement…

— Mon changement ?

— Eh oui, c’est une affaire terminée, la décision est prise ; je viens d’écrire la demande du conseil à M. le sous-préfet. Mon Dieu ! cela me fait de la peine, car vous êtes un honnête garçon ; mais, je vous le répète, c’est votre faute ; cela devait arriver tôt ou tard… Ah ! l’amour… l’amour ! »

Et le digne bossu, agitant sa grosse tête jaunâtre d’un air de commisération profonde, poursuivit son chemin en bredouillant des paroles confuses.

Walter, pâle comme la mort, le regarda s’éloigner, puis il rentra dans la salle ; ses genoux tremblaient, il eut à peine la force de pousser le verrou et de monter dans sa petite chambre en se tenant à la rampe.

« Qu’ai-je donc fait ? se disait-il. Ces malheureux enfants ne travaillent pas, c’est vrai, mais en suis-je cause ? Si le conseil me renvoie, je suis perdu ; un instituteur révoqué sur la demande d’un conseil municipal ne peut plus rien espérer ! »

Ces idées frappèrent d’abord Walter ; il se voyait chassé, rentrant à Hirschland, chez son vieux père infirme, qu’il avait l’habitude de secourir, et qui, maintenant, serait forcé de le faire vivre de sa propre misère ; car, de manier la hache, de scier des troncs, de schitter du bois, Walter ne s’en sentait point capable ; il était trop faible pour un si rude état.

« Que faire ? que faire ? » murmurait-il, allant et venant la mort dans l’âme.

Il voulait aller trouver M. le maire, M. l’adjoint, M. l’inspecteur, leur exposer son innocence ; et ce n’est que bien tard, vers dix heures, qu’il prit la résolution d’aller voir le lendemain M. le curé Dimones, avant l’office, pour le supplier d’intercéder en sa faveur.

« Oui, c’est le mieux, pensait-il ; on écoutera M. le curé, on reviendra sur cette décision trop prompte. Il est juste qu’on m’entende ; les règlements veulent qu’on m’entende. »

Il s’était assis, les coudes sur la table, la tête entre les mains ; malgré sa confiance en M. le curé, il se sentait désespéré.

Jusqu’alors toute sa joie, tout son bonheur en ce monde, avait été de voir Catherine, de se la figurer dans son auberge, dans sa petite chambre, dans la cour au milieu de ses poules, toujours fraîche et souriante. Une sorte de pressentiment l’avertissait que ses malheurs venaient de là, mais il n’avait pas la force de regretter son amour ; au contraire, il s’y complaisait encore au milieu de sa souffrance.

L’image du vieux Rebstock, de Michel Matter, de Schœffer, de tous ces gens qui venaient le dimanche à l’auberge, sous prétexte de prendre une chopine, frappa son esprit, et, pour la première fois, il ne douta point que tout ce monde ne vint se disputer la main de Catherine ; il comprit les dernières paroles du greffier Wendling et maudit sa triste destinée ; il voulut courir à son tour chez Catherine et crier :

« Mais, je vous aime ! on me chasse parce que je vous aime ; je vaux mieux que ces gens… Je ne demande qu’un de vos regards pour être heureux… qu’ils prennent vos terres, vos vignes, tous vos biens, et me laissent mon seul bonheur… Ah ! les misérables, je suis sur qu’ils ne vous aiment pas comme je vous aime ! »

Et, se penchant sur la table, les bras ployés et la face dessus, il fondit en larmes.

« Non, murmurait-il, aucun ne l’aime comme je l’aime ; c’est celui qui l’aime le plus qu’elle doit préférer. »

Mais ensuite, songeant à sa misère profonde, au mépris des notables qui l’accablait, au ridicule de sa vieille capote et de son tricorne tout usés, il fut comme anéanti.

Longtemps il resta dans cette attitude désolée, en face de la lampe, rêvant à l’insolence, à la joie, aux richesses de ceux qui n’ont ni cœur, ni honte, ni tendresse, et qui ne craignent pas de prendre tout ce qui leur plaît, sans se demander s’ils le méritent, et sans s’inquiéter du désespoir des autres.

« Heureux, se disait-il, ceux qui n’ont pas d’âme, qui naissent sans pudeur ; ceux-là sont les maîtres de la terre ; c’est pour eux que tout a été créé ; aux autres il ne faudrait qu’une fleur pour être heureux ; ces fortunés la cueillent, et tout est dit. Si quelqu’un s’y oppose, ils le dénoncent à tort, ils le font chasser comme un mendiant ; ils ont pour eux tous les gueux, et les gueux font le grand nombre. »

Or, tandis que Walter pleurait et se désolait de la sorte, Catherine, ayant éteint sa chandelle pour ne pas être vue, le regardait de sa petite fenêtre en face ; elle le voyait étendre ses regards désolés vers l’auberge, elle devinait ses pensées, et sentant tout ce qu’il y avait de tendresse pour elle dans le cœur du pauvre Walter, elle l’en aimait davantage, et, tout en le plaignant, elle se trouvait heureuse d’un pareil amour.

Enfin, après une longue rêverie, Walter songeant qu’il faudrait aller voir M. le curé de bonne heure le lendemain, se leva, éteignit sa lampe et se coucha. Mais chacun peut bien penser qu’il ne dormit guère, et que les plus tristes préoccupations le poursuivirent dans le sommeil.


IV


Le lendemain, qui se trouvait être un dimanche, tous les habitués de la Carpe, en tricornes, en feutres noirs ou gris, habits carrés, gilets rouges et bas de laine, défilaient l’un après l’autre dans la cuisine, selon leur habitude. Ils regardaient à droite et à gauche, pour faire leur compliment à Catherine, mais elle n’était pas là. Kasper, en manches de chemise et la pipe à la bouche, dépouillait un vieux lièvre roux accroché par les pattes de derrière à la porte de la cour, et la vieille Salomé, debout devant l’évier, récurait sa batterie de cuisine.

« Hé ! faisaient-ils, qu’est-ce qui se passe donc ce matin, Salomé ? Est-ce que mademoiselle Catherine est malade, qu’on n’a pas le plaisir de la voir ? »

Salomé, sans même se retourner pour répondre, disait :

« Malade ? hé ! hé ! hé ! je ne crois pas ! Non, monsieur Yaêger ; non, monsieur Matter, Dieu merci ; elle se porte comme un charme ; elle ne s’est jamais mieux portée, la pauvre chère enfant. — Kasper, une chopine de vin blanc pour monsieur Yaëger. »

Eux, alors, entraient dans la salle tout rêveurs et s’asseyaient devant leur chope. Plusieurs parlaient de la déconfiture du maître d’école, d’autres jouaient aux cartes, mais ils ne tapaient pas sur la table comme à l’ordinaire et semblaient inquiets.

Sur le coup de neuf heures, Catherine descendit enfin, légère comme une hirondelle. Elle avait mis sa petite jupe coquelicot, son beau casaquin bleu de ciel et son petit béguin de velours à broderies d’or et grands rubans de moire. Catherine n’avait pas fermé l’œil durant toute la nuit ; elle s’était retournée bien des fois dans son lit, ne sachant à quoi se résoudre ; mais, à cette heure, elle avait pris sa résolution, et toute sa gaieté naturelle lui était revenue ; jamais elle n’avait été si fraîche, si vive, si animée.

« Salomé, dit-elle, tu vas préparer un bon petit dîner… nous aurons du monde aujourd’hui. Moi, je sors… j’ai à faire… tu m’entends ?

— Oui, madame, répondit la vieille servante, avec un sourire qui voulait dire bien des choses ; vous pouvez être tranquille… votre monde sera content ! »

Au même instant, Rebstock entrait dans la. cuisine.

« Hé, bonjour, mademoiselle Catherine ! s’écria-t-il en ouvrant sa grande bouche jusqu’aux oreilles ; que vous êtes donc belle ce matin !

— Vous trouvez, monsieur Rebstock ?

— Oui, Catherine, oui, je trouve !

— Eh bien, ça me fait joliment plaisir ! C’est que, voyez-vous, monsieur Rebstock, je veux plaire aujourd’hui.

— Vous voulez plaire !… et à qui donc ?

— Ah ! voilà, c’est mon secret, vous saurez cela plus tard ! »

Et, tournant le dos au vieux vigneron, elle entra dans l’allée qui donne sur la rue. Le pauvre Heinrich Walter, dans son long habit noir râpé, son petit tricorne sous le bras, sortait justement pour se rendre chez M. le curé Dimones.

Catherine, descendant l’escalier, lui cria de sa jolie voix claire :

« Monsieur Walter ! monsieur Walter ! »

Alors lui, voyant celle qu’il aimait, devint tout pâle et resta la main sur le loquet.

« Monsieur Walter, lui dit Catherine en souriant, entrons chez vous, s’il vous plaît ; j’aurais à vous parler. »

Walter était tellement saisi qu’il ne put répondre et tourna la clef dans la serrure en silence. Catherine entra, puis le pauvre garçon, qui ne se tenait plus sur ses jambes.

Voilà ce que virent, à leur grande stupéfaction, les amoureux de Catherine, le nez aplati contre les vitres de l’auberge ; — et voici maintenant ce qui se passa dans la salle d’école.

Catherine était toute rouge ; il lui avait fallu du courage pour faire une démarche pareille, mais on voyait dans ses beaux yeux brillants qu’elle était bien contente tout de même. Walter, appuyé contre la chaire, était pâle comme la mort ; il n’osait la regarder ; il avait chaud et froid, ne sachant pourquoi elle était venue.

« Monsieur Walter, dit Catherine en prenant son petit air sérieux, j’ai de grands reproches à vous faire.

— À moi ! mademoiselle, fit le maître d’école tout consterné.

— Oui, monsieur Walter ; votre conduite imprudente me fait beaucoup de tort ; voilà plus d’un an que vous regardez du côté de l’auberge ; tout le monde en parle… Hier, on n’entendait que cela dans le village.

— Oh ! pardonnez-moi, dit le pauvre garçon, les mains jointes ; oui, je le reconnais, j’aurais dû réfléchir qu’un maître d’école… mais, c’était plus fort que moi, mademoiselle… j’étais si abandonné, si malheureux, dans ma triste position… de vous voir un instant le matin, cela me faisait du bonheur pour toute la journée… je ne pensais pas que cela pourrait vous nuire… Mon Dieu ! j’en suis bien puni… puisqu’on me chasse… puisqu’il faut que je parte ! »

Il sanglotait ; de grosses larmes brillantes coulaient sur ses joues pâles.

Catherine, le voyant ainsi, sentait son cœur se fondre dans sa poitrine.

« Mon Dieu ! monsieur Walter, reprit-elle avec douceur, je ne suis pas plus méchante qu’une autre… Je ne demande pas la mort du pécheur… nous sommes tous faibles ! Mais si je vous pardonne… si j’oublie… que ferez-vous pour réparer vos torts ?

— Je partirai ! s’écria le pauvre jeune homme d’une voix déchirante ; oui, quand je devrais en mourir, je quitterai le village pour toujours… Vous n’entendrez plus parler de moi !

— Et vous pensez que de cette façon tout sera réparé, monsieur Walter ? Vous croyez que votre départ empêchera les mauvaises langues d’aller leur train ?

— Mais alors que faut-il donc faire ? s’écria-t-il vraiment désespéré.

— Ce qu’il faut faire ? Mon Dieu, ce n’est pas moi qui devrais vous l’apprendre… mais, puisque vous m’y forcez, monsieur Walter, il faut bien que je vous le dise : quand un honnête homme a compromis une jeune fille, il ne se sauve pas, il la demande en mariage. »

Alors le pauvre garçon, croyant avoir mal entendu, leva la tête ; mais à la vue de Catherine, qui le regardait avec un doux sourire, et les yeux humides de tendresse, toutes les joies du ciel furent dans son âme.

Oui, la plus grande félicite qu’il soit donné à l’homme de connaître sur cette terre, Walter l’éprouva, lorsque, sans savoir comment cela s’était fait, il pressa Catherine sur son sein, et que leurs lèvres se touchèrent dans un premier baiser. À côté de ce bonheur-là, c’est moi qui vous le dis, tous les autres sont peu de chose. Et si quelqu’un prétend le contraire, croyez qu’il est bien à plaindre ; car c’est le Dieu bon et miséricordieux qui a fait l’amour pour ses enfants. N’est-ce pas lui qui leur a dit : — Aimez-vous ! Croissez et multipliez ! Remplissez la terre et l’assujettissez, et dominez sur les poissons de la mer et sur les oiseaux du ciel, et sur toute bête qui se meut ! »

— Or, puisque Dieu lui-même a trouvé cela bien, quel être assez insensé pourrait le trouver mauvais ?

Walter et Catherine étaient là depuis une minute, se regardant jusqu’au fond de l’âme, et ne songeant qu’au bonheur de se voir, lorsqu’une ombre, vers la fenêtre, les étonna ; et, levant les yeux, ils virent tous les amis de la Carpe qui les observaient, le nez long d’une aune sous leurs grands tricornes, et l’œil arrondi comme en face d’une vision.

« Ah ! ah ! cria le vieux Rebstock d’une voix enrouée, en tapant du doigt contre la vitre, voilà donc comment se comporte mademoiselle Catherine Kœnig ? »

Catherine, d’abord un peu émue, se remit aussitôt et ouvrit la fenêtre.

« Oui, monsieur Rebstock, dit-elle en riant de bon cœur, c’est la surprise que je vous réservais ; voilà justement pourquoi je m’étais faite si belle ce matin : je voulais plaire à M. Walter. Vous lui avez ôté sa pauvre petite place par méchanceté ; eh bien, moi, je lui en donne une autre beaucoup meilleure. »

Et comme personne n’avait rien à répondre, et que tous restaient ébahis, Walter et Catherine sortirent de la salle, bras dessus, bras dessous, et traversèrent la rue. Ils étaient si rayonnants, qu’on aurait dit que tout le soleil donnait sur eux.

C’est ainsi qu’ils entrèrent dans l’auberge, et, comme la vieille servante les regardait tout émerveillée :

« Salomé, lui dit Catherine d’une voix joyeuse, voici notre maître ! Nous allons prévenir M. le curé de publier les bans, et puis nous viendrons dîner. Tâche que tout soit bon ! »

Je pourrais encore en raconter longtemps sur le bonheur de Walter et de Catherine, mais tout homme de bon sens comprendra le reste. Trois semaines après, ils se marièrent ; M. le maire Rebstock étant malade ce jour-là, ce fut l’adjoint Baumgarten qui remplit ses fonctions. Aucun des amoureux de Catherine n’assistait à la cérémonie. Cela n’empêcha pas la noce d’être très-gaie, et les convives de célébrer, le verre à la main, le bonheur des nouveaux mariés : je vous laisse à penser si les vieux vins de Rangen et de Drahenfellz coulèrent en cette circonstance.


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p542.jpg
Waller et Catherine sortirent de la salle bras dessus bras dessous. (Page 102.)


FIN DES AMOUREUX DE CATHERINE.