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Contes et romans populaires/La Taverne du Jambon de Mayence


LA TAVERNE
DU
JAMBON DE MAYENCE
________


I


Le 1er septembre 1840, de neuf heures du matin à six heures du soir, Frantz Christian Sébaldus Dick, maître de taverne au Jambon de Mayence, à Bergzabern, propriétaire du moulin de la Fromuhle, de la prairie de l’Eichmatt, des vignobles de Rothalps, de Frankenthal, de Gleiszeller et autres coins fameux, régala ses amis et connaissances en l’honneur de sa nouvelle acquisition des vignes de Kilian.

La taverne du Jambon de Mayence est située au fond de l’antique cour des Trabans, où l’on entre par une porte cochère, en face de la fontaine Saint-Sylvestre. Sa large toiture plate descend à quinze ou vingt pieds du sol ; une file de hautes fenêtres, étroites, à petites vitres rondes, donnent du jour à l’intérieur et s’ouvrent sur la grande cour. De ces fenêtres on voit, à droite le jeu de quilles qui longe les murs décrépits de la vieille synagogue ; à gauche , par-dessus les échoppes d’une foule de chaudronniers, de savetiers, de vanniers et autres gens de cette espèce, on découvre les pignons innombrables de la ville, avec leurs sculptures gothiques, leurs dentelures, leurs gargouilles, leurs girouettes bizarres et leurs nids de cigogne ; la flèche de granit rouge de l’antique cathédrale qui perce les nuages, et, plus loin, la côte de Frankentha couverte de vignes qui s’élèvent, d’étage en étage, jusqu’au sommet de la montagne. Tout est lumière là-haut, et quand, du fond de la cour sombre, on regarde les vignerons, la houe sur l’épaule, grimper les sentiers arides entre les vignes, ou les jeunes filles en petite jupe, les jambes nues, traîner leurs ânes, chargés de fumier, de terrasse en terrasse jusqu’à la cime des airs, vos yeux en sont éblouis.

Du haut de la côte, la cour lointaine, au milieu de ses vieilles bâtisses, produit l’effet d’une citerne ; pourtant le soleil y descend aussi tout chargé de poussière d’or, et la brise, en automne, y chasse les feuilles rouges que recueillent les pauvres vieilles, pour servir de litière à leurs chèvres.

C’est là, dans cette cour profonde, que maître Sebaldus donna son festin, et ce fut quelque chose de solennel, quelque chose de vraiment grandiose. Jamais je ne pourrai vous dépeindre ces longues tables couvertes de nappes blanches, à l’ombre des murs de la synagogue, les grandes soupières fleuronnées à ventre rebondi, les plats énormes de bœuf, de veau, de choux aux petites saucisses ; les pâtés aux larges flancs dorés, les hures de sanglier au vin blanc, les rôtis de cerf, les bouillies de gruau au sucre brun, les chapons et les cochons de lait croustillants, les gelées de volaille, les pâtisseries de Hunebourg, les fromages d’Ourmatt, d’Emmenthâl et de Hirschland, qui furent consommés en cette occasion mémorable.

Les garçons de taverne, en manches de chemise et tablier de cuir, couraient avec leurs brocs autour des tables, remplir les verres de Deidisheim, de Gleiszeller, d’Umstein, de Bodenheimer, selon le goût des convives ; les verres cliquetaient, les canettes tintaient, les bouteilles gloussaient ; la joie, le bonheur, se peignaient sur toutes les figures. L’orchestre du Hareng Saur, celui des Trois Boudins et du Bœuf Gras jouaient ensemble sur les immenses estrades dressées jusqu’aux toits ; le soleil chaud remplissait l’air ; on avait plaisir à se rafraîchir, et chacun, la joue rouge, l’œil ardent, la lèvre humide, taillait, déchiquetait, levait le coude, avalait, riait et criait : « Vive maître Sébaldus ! honneur à maître Sébaldus ! »

Toute la ville de Bergzabern assistait au gala ; tous les toits d’alentour étaient couverts de têtes contemplant le service splendide, respirant l’odeur des viandes fumantes, et s’étonnant que maître Sébaldus eût invité tant de mauvais gueux, quand les honnêtes bourgeois auraient consenti volontiers à l’honorer de leur présence.

On s’indignait de voir Toubac, le chaudronnier ; Hans Aden, le marchand d’amadou ; Karl Bentz, le vannier ; Nickel Finck, le vétérinaire ; Bével Henné, la cardeuse de laine ; Trievel Rasimus, la ravaudeuse ; Ildes Jacob, le savetier ; Paulus Borbès, le rémouleur, et cent autres véritables chenapans, le bonnet de travers, le chapeau râpé, les manches trouées aux coudes, la chemise débraillée, les bottes éculées, la jupe pendante, avaler des alouettes rôties, des cuisses de poulet et de grands verres de Deidisheim, comme s’ils n’eussent fait que cela toute leur vie, et lâcher les boutons de leurs culottes l’un après l’autre, pour se farcir à l’aise de crème, de kougelhof, de küchlen, de compote et de toutes les choses les plus délicates.

« Oh ! les gueux, se disait-on, comme ils mangent ! Voyez, n’est-ce pas abominable ! Ils avalent cinquante plats à la file, tandis que tant d’honnêtes gens se contenteraient d’un plat de choucroûte et d’une omelette au lard les dimanches. Ils mériteraient d’être pendus, et on leur fait encore de la musique ! »

Tout cela n’empêchait pas le banquet d’aller son train, les éclats de rire de redoubler, les bouteilles de se vider, et l’orchestre d’élever ses chœurs joyeux jusqu’au ciel. Les musiciens, sur leurs estrades, avaient trois garçons pour les servir, qui montaient et descendaient sans cesse le long de la rampe, le broc au poing. A chaque morceau, après s’être desséché le gosier à souffler dans leurs trombones, leurs cors de chasse et leurs clarinettes, ils recevaient une grande coupe de vin frais, pour s’entretenir l’haleine. Ils jouèrent le Volfort de Rastadt, le Lutzelsteiner, la Course en traîneau, les trois Hopser de Pirmesens, et les Lendlers de Creutznach.

Le vieux chef d’orchestre, Rosselkasten battait la mesure ; on aurait dit, à le voir lever son archet, appuyer la jambe, se pencher, faire des signes à droite et à gauche, que c’était le diable en personne.

Vers trois heures, on n’entendait plus qu’un immense bourdonnement d’éclats de rire, de lambeaux do musique, de trépignements, de cris enroués et d’apostrophes joyeuses : Toubac pinçait la vieille Rasimus, Hans Aden entonnait le chant des Pèlerins. Au bout de la grande table du milieu, Christian, le peintre, sa toque de velours noir sur l’oreille, ses grands yeux bleus noyés de douces larmes, regardait la petite Fridoline Dick, fraîche et rose comme une églantine, qui rougissait et baissait modestement ses longues paupières. Maître Sébaldus, en face du capucin Johannes, à l’autre bout de la table, les joues cramoisies, son triple menton boursoufflé comme un coq d’Inde, les bras nus jusqu’aux coudes, sa large panse repliée en forme de cornemuse sur les cuisses, les yeux arrondis à fleur de tête, et son gros nez, du plus beau vermillon qu’il soit possible de voir, riait à faire trembler les vitres d’alentour, et criait, en présentant sa coupe au garçon :

« Verse, Kasper, verse jusqu’au bord. Ha ! ha ! ha ! ça va bien… Buvons ! »

Et tous les autres répétaient en chœur, le verre haut :

« Buvons ! Oui… oui… il faut boire ! »

Le digne maître de taverne avait un goût particulier pour le vin rouge du Rhingau, il le préférait à tout autre, cela lui réjouissait le cœur. — Son ami Johannes, au contraire, préférait le vin blanc de Bodenheimer, et, chose étrange, plus il en buvait, plus sa joue gauche se relevait, plus il s’assombrissait ; de petites rides lui sillonnaient les tempes comme des éclairs, il riait en nasillant et bégayait :

« Ça va bien ! Que maintenant les trente-cinq mille légions de Belzébuth se déchaînent ! que la race d’Abimélech soit confondue ! que l’ange du Seigneur extermine les premiers-nés d’Égypte ! hé ! hé ! hé ! »

Puis il faisait trois ou quatre grimaces et posait sa longue mâchoire sur ses deux poings velus.

Le jour baissait alors, mais le soleil oblique n’en était pas moins chaud. Un grand nombre de curieux se retiraient des toits ; les plus obstinés seuls restaient à se pâmer sur les tuiles. Quelques bambins s’étaient approchés des tables, et tantôt l’un, tantôt l’autre des convives leur passait son verre ou leur fourrait des küchlen dans les poches. La vieille Rasimus bégayait d’une voix chevrotante : « Ah ! maintenant… maintenant, je n’en puis plus !… Toubac, je vous ai toujours aimé !

— Et moi aussi, Trievel, » répondait le chaudronnier.

Et ils se faisaient des yeux à mourir de rire.

Partout il en était de même ; seulement les musiciens n’avaient plus de souffle, et l’ardeur de Rosselkesten commençait à se ralentir.

Or, comme on croyait le festin fini, et que plusieurs criaient : « Entrons nous rafraîchir avec de la bière ! » Voilà que du fond de la taverne s’avance un énorme pâté représentant le château de Rôthalps. Quatre garçons l’apportaient de la cuisine sur une large planche, et Grédel Dick, qui venait de mettre son bonnet à rubans roses, marchait à côté toute joyeuse. Et tandis que tout le monde soupirait, regardant ce beau pâté, le chef-d’œuvre de Grédel, et pensant qu’on ne pourrait jamais en venir à bout, on le déposa sur la table du milieu, puis deux paons farcis, ornés de leur queue en éventail, ce qui formait un coup d’œil superbe. L’orchestre se tut, et maître Sébaldus, faisant asseoir sa femme près de lui, se leva pour parler.

Le capucin Johannes, les sourcils joints en touffe à la racine du nez, les joues brunes, la barbe rousse, le gros capuchon de bure rabattu sur ses larges épaules, le contemplait en louchant d’un air rêveur, comme il arrive aux boucs quand ils regardent le soleil. Tous les autres convives, le nez en l’air, semblaient attentifs. Maître Sébaldus toussa trois fois, et dit d’une voix grasse et retentissante : « Chers compagnons, voilà bientôt vingt ans que nous menons joyeuse vie ensemble ; nous pouvons nous vanter et nous glorifier d’avoir bu des chopes, des pintes et des moos, Dieu merci !

« J’ai toujours fait en sorte de contenter tout le monde, d’avoir le meilleur vin, la meilleure bière, les meilleures andouilles, jambons, saucisses, boudins, et généralement tout ce qui peut satisfaire des gens qui jouissent d’un esprit sain et d’une bonne conscience.

Par ce moyen, la taverne du Jambon de Mayence est devenue célèbre sur les deux rives du Rhin, depuis Strasbourg jusqu’à Cologne. C’est d’abord à moi, Frantz Christian Sébaldus Dick, qu’elle le doit ; ensuite à vous, chers amis et compagnons !

« Oui, vous avez fait la réputation de ma taverne, et elle grandira dans les siècles des siècles, comme je l’espère ; car, après moi, d’autres viendront de ma race, qui ne la laisseront jamais périr. — Je suis, en quelque sorte, votre feld-maréchal, chers amis et compagnons ; nous avons gagné bien des batailles ensemble ; j’ai remporté le butin de la guerre : les moulins, les gras pâturages, les vignobles, et vous… vous… »

Maître Sébaldus ne sachant pas ce que les autres avaient gagné à cette guerre, prit son moos à deux mains et but un bon coup pour s’ouvrir les idées. Après quoi, posant sa cruche sur la table, il ajouta en riant aux éclats : « Vous avez gagné la gloire. Ha ! ha ! ha ! »

Ces paroles ne plurent pas à tout le monde, et plusieurs pensèrent qu’il voulait se moquer d’eux. Cependant personne ne dit rien, et le gros homme, émerveillé de sa propre éloquence, poursuivit :

« Regardez, chers camarades, regardez ! Voici les vignes de Frankenthal, celles de Lupersberg, celles de Rothalps, et plus loin celles de Lauterbach, et bien d’autres que l’on ne peut voir d’ici. Eh bien, vous avez gagné tout cela pour Frantz Christian Sébaldus Dick. Est-ce que dans tout Bergzabern un seul bourgeois peut se glorifier d’en avoir autant ? Non, pas même le bourgmestre Omacht ; je vous dis qu’il n’en a pas la moitié, pas le quart !

« Et cette taverne, la plus grande, la mieux fournie en nobles vins, à qui est-elle ? Et ma femme, Grédel Dick, la meilleure cuisinière du Rhingau, et ma fille Fridoline, et ma bonne santé ? — Quant aux amis, je n’en parle pas. Dieu merci, les amis ne manquent jamais lorsqu’on les régale ; lorsqu’on leur donne des combats de coqs, des fêtes et des galas, les amis vous arrivent par centaines, ha ! ha ! ha ! comme les moineaux dans les blés, comme les pinsons dans le chanvre vert : ils ont toujours trente-deux dents à votre service et une besace vide.

« Aussi je puis dire que le Seigneur m’aime, car… »

En ce moment, le capucin Johannes, dont les joues, le nez, et même les oreilles, frissonnaient depuis le commencement de ce beau discours, s’écria : « Maître Sébaldus, vous avez tort de laisser éclater votre orgueil comme vous le faites, ce n’est pas chrétien.

— Chrétien ! s’écria le tavernier, furieux d’être interrompu, je me moque bien d’être chrétien, moi. Tel que vous me voyez, je n’ai jamais eu de respect que pour le soleil.

— Le soleil, dit Johannes en haussant les épaules, vous êtes donc un païen ? vous ne croyez pas à notre sainte religion, aux prophètes, aux apôtres, à la vocation du Seigneur ? Vous n’avez donc ni foi ni loi ; vous adorez les oignons, les choux, les raves et les vaches d’Égypte ! vous êtes un Amalécite, un Moabite, un Madianite, un Philistin ! » Chacun alors regardait, tendait l’oreille.

« Moi, répondit maître Sébaldus, je n’adore pas les oignons, ni les choux, ni les raves ; j’aime bien mieux les boudins et les andouilles. Mais ça ne m’empêche pas de respecter le dieu Soleil. Celui-là, au moins on le voit, on sait ce qu’il fait pour nous. En hiver, quand il s’en va, tout le monde grelotte ; au printemps, quand il revient, chacun danse, rit, chante ; les oiseaux, les poissons, les animaux à quatre pattes et les hommes, et jusqu’aux hannetons, oui, les hannetons se réjouissent de le revoir. Le soleil fait la pluie et le beau temps ; sans lui, mes prés, mes champs et mes vignes ne me rapporteraient pas un pfenning : je tiens pour le dieu Soleil !

— Pourquoi donc allez-vous à la messe les dimanches ? répliqua Johannes indigné.

— A cause de ma fille Fridoline, pour lui donner le bon exemple. Mais, quant à moi, je dis qu’il faut être aveugle, et même estropié du cerveau pour croire à autre chose qu’au soleil.

— Alors, qu’est-ce que nous sommes donc, nous autres ? hurla le capucin. Nous sommes donc des artisans de mensonge et d’hypocrisie ?

— Non, vous êtes des goinfres, » répondit le gros tavernier d’un ton goguenard.

Et dans le même instant la cour retentit d’une véritable tempête d’éclats de rire ; on se tordait les côtes le long des tables, on se balançait, on s’étouffait, on n’en pouvait plus, de douces larmes coulaient sur les joues, et Sébaldus, tenant son large ventre à deux mains, criait : « Ha ! ha ! ha ! si j’ai jamais dit la vérité, c’est bien cette fois ! »

Mais le père Johannes ne riait pas ; il avait le vin mauvais, et surtout le vin blanc. Après avoir regardé quelques secondes cette foule qui s’égayait à ses dépens, ses yeux gris se plissèrent, puis il se leva les lèvres frémissantes. On crut qu’il allait s’en aller, et plusieurs jouissaient déjà de sa déconfiture ; mais lui, s’arrêtant derrière la chaise de Sébaldus, prit sa longue trique de cormier à deux mains, et, l’ayant balancée lentement, il en déchargea un coup si furieux sur les reins charnus du gros homme, que tous les assistants en eurent la chair de poule. Et, bien loin d’être satisfait, il continua de la sorte jusqu’à ce que maître Sébaldus, qui faisait le gros dos et exhalait des hein ! lamentables, se mit à crier : « Ah ! ah ! mes amis… on me tue… au secours… au… secours ! »

Tout le monde alors ne fit qu’un cri : « Assommons le capucin ! tombons sur le capucin ! »

Mais Johannes, reculant vers la porte des Trabans, ne semblait pas s’effrayer de ces cris.

Il était possédé d’une sainte fureur et faisait tourbillonner son énorme trique comme le vent. Les plats, les assiettes, les cruches volaient autour de lui par douzaines. Quelques-uns, indignés de l’orgueil du tavernier, venaient se joindre au terrible moine ; d’autres se sauvaient à toutes jambes ; les femmes gémissaient, Fridoline sanglotait dans les bras de Christian, la mère Grédel ôtait la cravate de maître Sébaldus, et voyant son dos tout bleu, levait les mains en appelant la vengeance céleste. Lui, ne disait rien, il paraissait ahuri, le vin coulait sur ses jambes, dans ses manches et jusque dans ses poches ; il murmurait des paroles confuses. Sa triple couche de graisse l’avait seule empêché d’avoir les côtes rompues.

Toubac, Hans Aden, la vieille Rasimus, tous les savetiers, vanniers, chaudronniers et rémouleurs, s’acharnaient à la poursuite de Johannes. Sous la voûte des Trabans, la mêlée devint épouvantable ; Toubac, s’étant trop approché de la terrible trique, reçut sur l’oreille un coup qui le renversa dans un coin, Paulus Borbès venait d’être éreinté, et la vieille Rasimus, sa tignasse grise arrachée, se retirait lentement de la bagarre en traînant derrière elle ses guenilles.

Lorsque Sébaldus sortit de sa stupeur profonde, il vit au loin le père Johannes qui battait en retraite en assommant les gens, comme l’ange exterminateur.

« Ah ! gueux de capucin, s’écria-t-il, tu viendras encore me demander de remplir les paniers de ton âne ! je t’en donnerai des œufs, du beurre, du fromage et des boudins, je t’en donnerai ! »

Au bout d’un quart d’heure, les défenseurs du dieu Soleil restèrent enfin maîtres du champ de bataille. Mais quel spectacle ! quel dégât ! les vitres enfoncées, les tables renversées, les gens éclopés, le grand pâté et les paons à terre, les cruches, les assiettes en mille morceaux ! — Allez donc donner des festins de Balthazar à des savetiers, à des chaudronniers, à des capucins ; servez-leur du Forstheimer, du Pleis zeller, de l’Umstein : que le ciel nous préserve d’avoir de pareils amis.

Ce qu’il y avait de pire, c’est que tout Bergzabern riait de la débâcle universelle, et disait que les honnêtes gens n’ont de meilleures raisons pour se réjouir, que lorsque les gueux s’exterminent les uns les autres.


II


Et voilà comment ces deux vieux camarades, le père Johannes et maître Sébaldus, se séparèrent brusquement à propos du dieu Soleil, qui ne les regardait pas et faisait très-bien ses affaires sans eux. Cela nous prouve que les idées divisent bien plus les hommes que les choses ; car les choses, on les voit, on les sent, on les goûte, on en jouit, tandis que pour les idées, chacun s’en forge d’après son tempérament et la couleur du vin qu’il a bu. Et cela nous prouve encore qu’il faut toujours boire du même vin que ses amis, si l’on veut rester d’accord avec eux.

Depuis vingt ans, le père Johannes remontait, chaque matin, au petit jour, la rue des Trabans, et sa longue figure de bouc s’épanouissait à la vue de la porte cochère ; car maître Sébaldus était là, sur le seuil de la vieille taverne enfumée, qui l’attendait en manches de chemise, et lui tendait les bras. « Hé ! bonjour, père Johannes, lui criait il de


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« Aussi je puis dire que le Seigneur m’aime… (Page 46.)

loin ; comment ça va-t-il ce matin ? Est-ce que les andouilles d’hier soir ont bien passé ? — Hé, mon Dieu oui, maître Sébaldus, répondait le capucin d’un ton joyeux ; dame Grédel n’a pas son égale pour les andouilles, toute la nuit je m’en suis léché les moustaches. Et votre petit vin d’Umstein est une fameuse sauce pour les andouilles… Hé ! hé ! hé ! »

Alors, tous deux, riant et jubilant, se serraient la main. Ils entraient dans la taverne ; le père Johannes déposait son bâton derrière la porte, et maître Sébaldus criait d’une voix retentissante : « Grédel ! Grédel ! voici le père Johannes, tu peux apporter la friture. Allons, père Johannes, asseyez-vous, je vais tirer une pinte du vieux vin pour nous rafraîchir. Il va faire joliment chaud aujourd’hui, il faut s’y prendre d’avance. »

Et le gros homme, embrassant sa panse à deux mains, descendait dans le cellier à droite, sous la galerie vermoulue, tandis que dame Grédel ouvrait la porte de la cuisine en criant : « Soyez le bienvenu, père Johannes, soyez le bienvenu. »

On entendait le beurre rire dans la poêle, et l’on voyait la flamme danser dans l’âtre et grimper comme un diablotin à la crémaillère. Le père Johannes s’asseyait, les yeux riants, tendus par deux grandes rides circulaires qui faisaient le tour de ses joues musculeuses, et dame Grédel accourait avec un grand plat de professersvurst tout violets et couverts de petites taches blanches de graisse bouillante. Maître Sébaldus remontait de la cave sombre un broc au poing, et, le déposant sur la table, s’asseyait en face de son joyeux compère, en exhalant un gros soupir : « Déjeunons, père Johannes, disait-il. Grédel, apporte des chopes. Vous allez me donner des nouvelles de ce vin-là, père Johannes ; c’est de ce vin gris clair que nous avons récolté nous-mêmes il y a sept ans ; il n’a fait que se bonifier depuis, tous les jours. En visitant ma cave du fond, sous le schlossgarten avant-hier, je l’ai vu et j’ai dit : « Toi, je te reconnais ! » C’est quelque chose de délicieux ! » Et il baisait le bout de ses gros doigts d’un air d’extase. « Nous allons voir, » répondait le capucin en retroussant ses grosses moustaches.

Maître Sébaldus lâchait quatre ou cinq boutons de sa culotte, et l’on empoignait les fourchettes. Un peu plus tard apparaissait Fridoline au haut de la vieille galerie, où s’ouvrait sa chambre ; elle s’inclinait sur la rampe, les yeux encore endormis, le petit bonnet blanc noué sous son menton rose, et le petit fichu de soie en croix sur son sein. « Eh ! bonjour, père Johannes, disait-elle. Bon appétit, papa Sébaldus. »

Et tous deux levaient la tête, l’un sa longue barbe luisante de graisse, l’autre ses joues pleines ; ils répondaient ensemble : « Bonjour, mon enfant, bonjour ! Viens donc prendre un doigt de vin, ces profcssersvurst sont délicieux. »

Elle descendait, et venait les embrasser l’un après l’autre.

Ah ! qu’ils aimaient cette enfant ! Combien de fois, depuis quinze ans, le père Johannes l’avait-il prise sur son âne Polak, lorsqu’il allait en quête ! combien de fois l’avait-il fait sauter dans ses larges mains velues ! Toute petite, il la promenait des heures entières sur les larges manches de sa robe de bure, elle sa petite joue rose contre sa joue brune, ses petites mains vermeilles dans sa barbe fauve, lui tout heureux, tout souriant, et les yeux un peu humides de satisfaction intérieure.

Il la promenait ainsi dans tout Bergzabom, dans la campagne, lui montrant de loin la ligne bleue du Rhin, qui s’éloigne dans les plaines verdoyantes, et du haut du Bocksberg, les villages innombrables, la vieille ville aux toits en équerre, les petites cours intérieures, les échoppes, les bouges ; puis, au retour, il lui faisait voir la vieille Rasimus nourrissant ses lapins, Toubac raccommodant ses casseroles, ou la mère Bével filant de la laine. Partout il s’accoudait le long des fenêtres, pour lui faire plaisir et lui donner une idée de toutes choses. — Ahi qu’il aimait cette enfant, qu’il aimait la taverne, qu’il aimait Sébaldus, et qu’il était aimé d’eux ! Tous les souvenirs de Fridoline se confondaient avec les bonnes explications du vieux capucin ; elle le voyait, elle se le rappelait partout, elle le croyait de la famille.

Après le déjeuner, vers sept heures en été, huit heures en hiver, arrivaient les autres amis du Jambon de Mayence : Hans Aden, Toubac, Borbès, la vieille Rasimus, quelquefois tous ensemble les jours de fête, le plus souvent les uns après les autres, à mesure que chacun avait fini son ouvrage. On prenait un petit verre sur le pouce, on dépêchait un plat de choucroute, on entrait, on sortait, ceux qui n’avaient rien à faire jouaient au rams, au youker, ou bien aux quilles dans la cour. Puis on dînait.

Le peintre Christian, le plus joli garçon de Bergzabern, avec sa petite toque et sa polonaise de drap vert bien serrée sur les hanches, l’œil vif, les dents blanches et la petite moustache blonde retroussée, arrivait d’habitude vers cinq heures du soir, en faisant résonner les talons de ses bottes dans la cour et sifflotant tout bas : « Que je t’aime, que je t’aime, ma tourterelle ! » Fridoline alors retirée dans sa petite chambre sous les toits, derrière ses pots de fleurs, le voyant venir, déposait aussitôt son ouvrage et descendait bien vite à la taverne. Elle était là, derrière le comptoir, quand il entrait. « Hé ! criait le brave garçon, salut, père Johannes ! salut, maître Sébaldus et tous les amis ! Une petite chope pour l’amour de Dieu, maman Grédel ! — Hé ! c’est le petit, disait Johannes ; à la bonne heure ! je commençais à croire qu’il ne viendrait pas ce soir, | et ça me faisait de la peine. »

Il regardait du coin de l’œil la petite Fridoline, qui rougissait jusqu’aux oreilles. Christian serrait la main de tout le monde ; puis, les deux coudes sur les épaules du vieux capucin, il faisait semblant de regarder la partie de Toubac, de Hans Aden ou de tout autre, sans quitter des yeux sa chère Fridoline, qui baissait ses longues paupières toute rêveuse. On ne rentrait guère chez soi avant minuit, et le père Johannes partait toujours le dernier, avec. sa grande lanterne de fer-blanc, pour l’ermitage de Luppersberg.

Je ne parle pas des jours de combats de coqs, de combats d’ours, de grand concours de pinsons en automne, de la course des sacs, de la fête des asperges et des vendanges ; ces jours-là, c’était bien autre chose encore, et la vieille Rasimus se distinguait en dansant le Hopser de Lutzelstein avec Toubac.

Telle était la vie de tous les jours ; une vie grasse, plantureuse, une existence vraiment fortunée, et qui promettait de dorer ainsi des siècles, à la satisfaction universelle.

Mais,.pour en revenir à la grande bataille, cette nuit-là maître Sébaldus, indigné, ne fit que traiter le père Johannes de mauvais gueux, de va-nu-pieds, de pendard, de mendiant, de goinfre. Il ne croyait jamais en avoir assez dit sur son compte, et se ranimait, à chaque instant pour l’accabler d’injures. Toubac, la vieille Rasimus et les autres, réunis autour des grandes tables de la taverne, ne cessaient de se glorifier de leur victoire, et d’avaler des chopes avec enthousiasme,

Cependant, vers quatre heures du matin, quelques-uns furent pris tout à coup de la mélancolie des chats, et s’endormirent, en gémissant, le nez dans leur chope ; d’autres eurent encore la force de se retirer en trébuchant. On les entendait au loin frapper à leur porte, on entendait les voisins ouvrir leurs fenêtres, et les maudire, les chiens aboyer et les coqs annoncer l’approche du jour.

A cette heure, Sébaldus, assis derrière son comptoir, les yeux ronds et les joues pendantes, se prit à sentir la fraîcheur du dehors, car les fenêtres étaient restées ouvertes, et le brouillard matinal se répandait dans la taverne. Alors fo gros homme eut l’idée d’aller se coucher ; mais qu’on juge de sa consternation, lorsqu’il se sentit roide comme une bûche, et que des douleurs terribles lui passèrent tout le long du dos, depuis la nuque jusqu’au croupion.

« Seigneur Dieu ! fit-il, qu’est-ce que cela veut dire ? »

Et tentant un nouvel effort, la douleur fut telle qu’il se prit à crier :

« Grédel !… ah ! Seigneur, qu’est-ce que je sens ! Ce gueux de capucin m’a cassé les reins… Ouf… je suis mort ! »

Et ses joues devinrent pourpres ; il soufflait, clignait des yeux et criait :

« Ho ! hol ho ! Seigneur, ayez pitié de moi. »

Le restant des convives s’éveilla stupéfait, épouvanté, comme ceux du festin de Balthazar.

Grédel accourut en criant :.

  • Sébaldus ! Sébaldus ! qu’as-tu ?

— Ne me touche pas ! ne me touche pas ! gémissait le pauvre homme ; quand on me touche, c’est comme si je recevais mille coups de bâton. Ah ! Dieu du ciel, dire que je ne peux plus bouger ni bras ni jambes ; il faudra maintenant qu’on m’aide à boire… Ah ! Seigneur… Encore, si j’étais sûr d’en réchapper… Grédel, Grédel, cours vite chez le docteur Eselskopf… qu’il vienne tout de suite. Ah ! brigand de capucin, moi qui t’ai nourri… Que le diable emporte le soleil… Je me moque pas mal du soleil I >

Il criait si fort, que tous ses amis et Toubac lui-même en furent épouvantés ; la vieille Rasimus seule conserva tout son calme, et fourrant ses cheveux gris dans son bonnet, elle puisa une large prise dans sa tabatière de carton noir, et dit d’un air philosophique :

« Il a une courbature, le pauvre cher homme. Ne vous effrayez pas, dame Grédel, ne vous effrayez pas ; les coups de bâton sont marqués sur son dos, c’est tout naturel. Restez tranquillement chez vous, faites un emplâtre de graine de lin ; moi, je vais éveiller Eselskopf, il ordonnera des compresses à l’eau-de-vie, c’est ce qu’il y a de mieux contre les coups de bâton, je sais ça ! »

Et elle sortit en marmottant :

< Dieu du ciel, que ces hommes gras sont douillets ; moi, j’en aurais reçu dix fois autant, que je ne dirais pas seulement : « Ho ! » Ce que c’est pourtant d’avoir la peau blanche et luisante comme un ortolan. »


III


Le jour commençait à blanchir les pignons décrépits, et Trievel Rasimus, la tête penchée, un pan de sa robe traînante relevé dans la main, les grandes franges de son bonnet retombant sur son nez rouge, trottait comme une vieille hase dans la ruelle du Pot-Cassé, en murmurant des paroles confuses :

« Quelle noce nous avons faite ! Dieu de Dieu, quelle noce ! m’en suis-je donné ! se disait-elle. Hé ! hé ! la bonne aubaine ! En voilà pour six semaines, jusqu’à la fête des vendanges, Les pommes de terre ; les carottes et les navets vont recommencer : gueux de navets, je ne peux pas les sentir ! Et quand on pense qu’il y a des gens qui mangent tous les jours des omelettes au lard, des harengs saurs et de la morue, et qui font des noces tout le long de l’année ! »

Puis rêvassant tout haut :

« Toubac en tient pour moi, se disait-elle ; je l’ai ébloui, c’est clair comme le jour ; il faut que je l’entortille tout à fait, pour que nous nous marions ensemble. Alors, tout sera bien ; il travaillera comme le caniche du cloutier Hans ; moi, je ferai tranquillement mon café tous les jours au coin du feu, je rôtirai des marrons en société de la mère Schmutz et de mademoiselle Sclapp, ma bonne chaufferette sous mes jupons, pendant que Toubac gèlera dehors à raccommoder ses casseroles. Tiens, c’est tout simple, quand on adore la beauté, il faut qu’on se sacrifie pour elle. »

Et la vieille, en pensant à ces choses, se donnait des tours de reins gracieux, et souriait dans sa barbe grise ; elle croyait déjà tenir le chaudronnier sous sa coupe.

Au bout de dix minutes environ, Trievel Rasimus déboucha sur la Kapougnerstras, en face d’une maison étroite, ayant deux fenêtres grillées au rez-de-chaussée, la porte précédée de cinq ou six marches raboteuses.

« Nous y voilà ! » se dit-elle.

Et tirant sa tabatière du fond de sa poche, elle aspira d’abord une prise, s’essuya les moustaches du revers de la manche ; après quoi, grimpant les marches de la cassine, elle donna trois coups de marteau, qui retentirent au loin dans la rue silencieuse. Presque aussitôt on entendit quelqu’un remuer dans la maison.

« Eselskopf met ses savates et sa robe de chambre verte ; il a peur d’attraper un gros rhume, » fit la vieille en clignant de l’œil. Puis elle prêta l’oreille, et, n’entendant plus rien, elle se remettait à frapper de plus belle, quand une fenêtre s’ouvrit brusquement au premier, et une tête longue, jaune, maigre, les joues creuses, le front étroit, surmonté du bonnet de coton en pyramide, une grosse cravate de laine bouffante autour d’un vrai cou de girafe, et les épaules revêtues de la robe de chambre verte à larges fleurs jaunes ; bref, la tête, le cou et le bras maigre du docteur Eselskopf se penchèrent au dehors. Le digne homme, regardant dans la rue, se prit à crier :

« Qu’est-ce qu’il y a ? qu’est-ce qu’on veut ? Vous n’avez pas besoin de frapper jusqu’à demain ; je ne suis pas sourd.

— Ah ! pardon, monsieur Eselskopf, dit la vieille ; il faut arriver bien vite chez maître Sébaldus Dick, à la taverne du Jambon de Mayence.

— Est-ce que maître Sébaldus est malade ?

— Oui, monsieur le docteur, son ami Johannes lui a donné des coups de bâton sur le dos, et le pauvre cher homme ne peut plus remuer.

— Ah ! ah ! j’avais prévu cela, fit Eselskopf, dont la longue figure jaune s’illumina de satisfaction. C’est un corps brûlé par les liqueurs spiritueuses ; maintenant il a recours à moi, quand l’incendie se déclare. Bon, bon, j’arrive. »

Et Eselskopf se retira de la fenêtre. Ce docteur, le seul de Bergzabern, aimait autant l’eau que maître Sébaldus aimait le vin. Il avait même essayé de fonder en ville une société de tempérance, pour combattre l’ivrognerie et le débordement de la chair. Mais allez donc fonder une société de tempérance en pays vignoble, en face de la cour des Trabans ! Sauf trois ou quatre goutteux, deux ou trois graveleux et cinq ou six vieilles filles quinteuses, Eselskopf n’avait pu rallier personne à sa doctrine. Il avait eu beau prédire les plus terribles accidents aux amis du Jambon de Mayence, pas un ne s’en était ému, et le pire, c’est que tous continuaient d’être gros et gras, frais, vermeils, riants et jubilants.

M. Eselskopf, maigre comme un coucou et jaune comme un citron, nourrissait une sorte de malveillance secrète contre maître Sébaldus, dont la nature plantureuse était la critique vivante de ses idées sur le vin et la bonne chère. Qu’on juge de sa satisfaction en apprenant que le gros homme avait enfin besoin de lui ; il triomphait d’avance, et voyait tous les suppôts de Bacchus embrigadés dans sa doctrine. Pendant qu’il s’habillait, la vieille Rasimus se prit à songer qu’un incendie de liqueurs spiritueuses dans l’estomac devait être quelque chose de terrible, et quand, dix minutes après, le docteur parut sur le seuil avec son vieil habit de ratine noire, sa culotte de velours, ses bas de soie et ses souliers ronds à boucles d’argent, le jonc à pomme d’ivoire sous le bras et le tricorne en tête, elle lui demanda d’un ton de confidence :

« Vous pensez donc, monsieur Eselskopf, que maître Sébaldus a le feu dans le corps ?

— Sans doute, dit-il ; voilà les effets de l’intempérance ; que ceci vous serve de leçon ! Combien de fois n’ai-je pas averti maître Sébaldus qu’il se précipitait dans un abîme sans fond et sans rivages, par l’abus du vin et des viandes succulentes ? Bien loin de m’écouter, il se moquait encore de mes avis salutaires ; il portait même l’inconvenance jusqu’à me rire au nez, en m’appelant buveur d’eau et mangeur de fromage blanc. Plût à Dieu qu’il n’eût jamais bu que de l’eau et mangé du fromage blanc ! au lieu d’acquérir cette énorme corpulence, cette face pourpre, signe d’apoplexie imminente, il se serait maintenu dans d’heureuses conditions hygiéniques ; les fluides se seraient tenus en équilibre dans ses vaisseaux, et nous ne serions pas forcés aujourd’hui d’éteindre cet embrasement colossal, qui se déchaîne spontanément comme je l’avais prévu.

« Quand on songe à ce que cet homme a bu de vin, de kirschwasser, de bière, de liqueurs de toutes sortes depuis vingt ans, il y a de quoi frémir ; on doute que toutes les eaux du Rhin et toutes les neiges de la mer Glaciale puissent apaiser l’inflammation intérieure qui le consume. C’est incroyable, c’est quelque chose d’exorbitant et de sinistre. Enfin, il faut essayer, la science nous impose le pénible devoir d’essayer. Si nous avions le bonheur de réussir, ce serait une cure merveilleuse, unique dans son genre ; j’en enverrais la description à toutes les académies de l’Europe. »

Ainsi parlait Eselskopf tout en marchant, s’adressant plutôt ces réflexions à lui-même qu’à Trievel Rasimus.

La vieille, d’après le ton du docteur, jugeait maître Sébaldus un homme mort, et faisait vœu pour son compte de ne plus jamais boire que de l’eau.

C’est ainsi qu’ils arrivèrent à la cour des Trabans, où régnait alors une agitation inusitée, car tous les amis de Sébaldus, à la nouvelle de son accident, étaient revenus, encore tout engourdis du sommeil de l’ivresse.

La porte de la taverne était ouverte ; on ne faisait qu’entrer, sortir, regarder en tous sens, se raconter la chose, lever les mains au ciel, maudire Johannes et boire du vin blanc pour se donner du courage. La mère Grédel s’essuyait les yeux avec son tablier, en racontant le malheur à cinq ou six commères, qui se pressaient autour d’elle, et Christian, assis derrière le comptoir, cherchait à consoler la petite Fridoline qui pleurait à chaudes larmes.

Lorsque Eselskopf et la vieille Rasimus parurent sous la voûte des Trabans, une foule de voix s’écrièrent :

« Les voilà… les voilà ! »

Eselskopf devint fort grave ; en traversant la cour, ses yeux se portèrent sur les tables, où Toubac et plusieurs autres levaient le coude un peu dans l’ombre. Le digne homme, à cette vue, parut éprouver une sorte d’horreur, et, quand il fut sur le seuil du Jambon de Mayence, s’arrêtant une seconde, il dit :

« Oui, me voilà, me voilà ! Quand des gens de cette espèce — il montrait les buveurs — ont passé dix, quinze, vingt ans à s’ingérer tous les poisons de la nature, du matin au soir, et qu’il leur arrive enfin de se sentir tout à coup embrasés, consumés jusqu’aux entrailles, jusqu’à la moelle des os, alors on nous appelle, on nous crie : « Le voilà… le voilà… Sauvez-nous ! » Mais nous ne sommes pas des dieux, ce qui est brûlé est brûlé. »

Il avait l’air de vouloir en dire davantage, mais comme Toubac lui répondit tranquillement, en vidant sa chope :

« A votre santé, monsieur Eselskopf ! » Il haussa les épaules et demanda :

« Voyons le malade. »

La mère Grédel, tout en larmes, le précéda dans le vieil escalier de la taverne, et toutes les commères les suivirent dans une sorte de recueillement religieux. Au haut de l’escalier s’ouvrait la chambre de Sébaldus, sur l’antique galerie vermoulue ; cette chambre, assez vaste et haute, recevait le jour de la cour intérieure par deux fenêtres. Il y avait à droite une vieille armoire sculptée, à belles ferrures luisantes ; à gauche, un grand lit à baldaquin, les rideaux bleu de ciel à carreaux blancs, et dans ce lit était couché, la tête haute, le dos dans un énorme tas de coussins, maître Sébaldus, dont on découvrait à peine le nez pourpre et les grosses joues en forme de citrouille, sous un bonnet de coton. Le gros homme avait une physionomie vraiment consternée ; à peine vit-il entrer Eselskopf qu’il gémit :

« Sauvez-moi, monsieur Eselskopf ; vous I êtes mon unique consolation dans le malheur ; ce gueux de capucin m’a brisé les os, je ne peux plus seulement remuer le cou. Ah ! le brigand ! un homme que j’aimais comme mon propre frère ! »

Eselskopf, sans rien dire, déposa son tricorne au rebord de la fenêtre et sa canne dans un coin ; puis, relevant ses manchettes jaunes, il s’approcha lentement du lit et prit le pouls de maître Sébaldus, qui le regardait, les yeux arrondis par la crainte. Le savant docteur, son front chauve, étroit et jaune, contracté, les yeux fixes, les lèvres serrées et le menton dans sa cravate blanche, semblait réfléchir. Derrière, Grédel, Christian, Toubac, Hans Aden, une dizaine de commères, attendaient, se regardant les uns les autres. Fridoline n’osait monter, de peur d’apprendre qu’il n’y avait plus de remède. Et comme Eselskopf ne disait rien, l’épouvante de Sébaldus grandissait de seconde en seconde. A la fin, n’y tenant plus, il allait crier : « Est-ce que je suis mort sans rémission ? » lorsque enfin le docteur dit en hochant la tête :

« Fièvre latente ! pouls irrégulier ! soubresauts des tendons ! symptômes gastriques ! haleine embarrassée ! »

Et il continua de la sorte, jusqu’à ce que Sébaldus, qui pâlissait à mesure, s’écria :

« J’ai donc toutes les maladies réunies, maintenant !

— Vous ne les avez pas toutes, dit Eselskopf, vous êtes trop usé, trop épuisé, trop annihilé par l’usage immodéré de la boisson, pour les avoir toutes, mais vous en avez au moins la moitié, et les plus dangereuses. »

Sébaldus voulut encore parler, mais sa langue était devenue si épaisse, qu’il ne put dire un mot.

« Ah ! s’écria la mère Grédel, quand on pense que ce malheureux père Johannes est cause de tout.

— Non, madame Dick, non ! s’écria Eselskopf avec dignité. n’attribuez pas la cause d’un pareil état aux coups de bâton portés par cet homme ; rendons à César ce qui appartient à César. La cause de ce mal est bien antérieure aux événements d’hier soir ; la cause de ce mal remonte à quinze, vingt et peut-être trente ans ; toutes les liqueurs, tous les vins absorbés par monsieur Dick, ont déposé lentement en lui un germe de toute espèce de maladies ; de sorte qu’en se réunissant, ces germes ont formé dans sa personne une sorte d’œuf, contenant en graine toutes les infirmités, comme la boîte de Pandore. Il y avait hier dans cet œuf la gravelle, la goutte, la sciatique, les rhumatismes articulaires, la gastrite, les rétentions de toute sorte, l’apoplexie séreuse et l’apoplexie sanguine, la paralysie générale et partielle, et une foule d’autres maladies qu’il serait trop long d’énumérer. Tout cela se trouvait dans l’œuf, madame Dick ; l’œuf devait éclore tôt ou tard : cela pouvait encore durer trois mois, six mois, un an peut-être. Je veux bien admettre que les coups de bâton du père Johannes aient cassé l’œuf, mais les petits étaient dedans, et le capucin ne les y avait pas mis ; c’est maître Sébaldus, ici présent, qui les y avait mis et couvés lui-même.

— Il n’y a donc plus de remède ! s’écria la mère Grédel en joignant les mains.

— Si, madame Dick, il y a un remède propre à toutes les maladies, un remède qui guérit tous les maux, toutes les infirmités humaines, ce remède est le contraire du vin, qui produit toutes les misères ; c’est l’eau, madame Dick, c’est l’eau, dont les hommes ingrats méconnaissent les vertus, c’est l’eau que nous allons appliquer. »

Et comme maître Sébaldus, recouvrant la voix, disait :

« Ah ! pourvu que je guérisse, je boirai de l’eau… Oui, j’en boirai… quoique depuis bien longtemps j’en aie perdu l’habitude.

— Vous guérirez, dit Eselskopf d’un ton ferme ; seulement ce sera peut-être un peu long, car, pour entraîner les mauvais germes, il vous faudra boire autant d’eau que vous avez bu de vin. Or, comme vous buvez du vin depuis vingt à trente ans, et quelquefois six, sept, huit et dix bouteilles par jour, jugez du nombre de bouteilles d’eau qu’il vous faudra boire. »

Alors la figure de Sébaldus, qui commençait à s’épanouir, devint sombre, ses joues tombèrent, et il bégaya :

« Je ne peux pourtant pas en boire plus de dix pintes par jour, et si ça dure trente ans, je serai trop vieux pour pouvoir reprendre du vin. »

A cette réflexion, Eselskopf se fâchai « Du vin ! s’écria-t-il, vous pensez eneore à reprendre du vin ! en ce cas, je n’ai plus qu’à m’en aller. »

Il saisissait déjà sa canne et son tricorne, quand la mère Grédel et tous les autres le supplièrent de rester. Il se laissa fléchir, et prescrivit d’appliquer sur-le-champ à maître Sébaldus, des compresses d’eau à la glace sur les reins, et de renouveler ces compresses de quart d’heure en quart d’heure. Quant à la boisson, de l’eau claire ; et pour le manger, des épinards, de l’oseille et des choux cuits à l’eau. Il défendit les pommes de terre comme trop nourrissantes, et prévint la mène Grédel que le moindre écart de régime tuerait du coup maître Sébaldus, comme un poison violent.

Alors il sortit majestueusement, et je vous laisse à penser la mine et les réflexions que dut faire maître Sébaldus, quand on lui appliqua sa première compresse de glace sur la nuque, et qu’on lui donna son premier verre d’eau pour le consoler.

« Ah ! seigneur Dieu, criait-il, qu’est-ce que j’ai fait pour mériter un si triste sort ! Grédel, Grédel, ce linge froid me donne des frissons… Je ne me sens plus… Ah ! le gueux de capucin… Eselskopf a beau dire : sans lui, l’œuf aurait pu durer encore longtemps ; c’est ce misérable Johannes qui l’a cassé, et maintenant, voilà que tous mes vieux péchés sortent par centaines. »

Et chaque fois qu’on lui présentait un verre d’eau, le pauvre homme faisait une mine vraiment pitoyable.

a De l’eau… toujours de l’eau ! gémissait-il ; je n’en puis plus, et c’est avec de l’eau qu’on veut me ressusciter ; encore si elle était rouge, je pourrais du moins la regarder ; mais de l’eau claire, rien qu’à la voir, mon pauvre estomac grelotte ! Et puis, ces épinards, cette oseille, ces choux à l’eau ; toujours des épinards, des choux, de l’oseille, ça me fait prendre la verdure en grippe. Qui jamais aurait cru que je pourrais en venir là ! je suis sûr qu’en me voyant, je me ferais peur à moi-même. »

Le fait est que le pauvre homme maigrissait d’heure en heure ; sa graisse fondait à vue d’œil, son gros nez devenait bleu, et son triple menton, se vidant, ne forma bientôt plus qu’une mince collerette transparente, qui lui descendait en serpentant sur la poitrine.

« Allons, Sébaldus, allons, du courage ! lui disait sa femme. Tiens, je t’apporte ce que tu aimes le mieux, tes bons choux, à la place de l’oseille qui t’agace les dents.

— Mes choux… mes bons choux… tu veux te moquer de moi, Grédel ; mes bons choux ! faisait-il, c’est abominable de rire d’un pauvre malade.

— Voyons, Sébaldus, calme-toi ; et tu te fâches et si tu te plains déjà là cinquième jour, comme tu fais, que sera-ce donc dans trois ou quatre mois ? Il faut de la patience. »

Ces réflexions judicieuses stupéfiaient tellement Sébaldus, qu’il ne trouvait plus un mot à dire. Quelquefois, lorsque Fridoline, les yeux tout rouges, venait le voir, il la regardait longtemps, et une larme coulait lentement sur sa joue pendante :

« Tu vois, mon enfant, tu vois à quel état est réduit ton pauvre père, murmurait-il tout bas ; ce n’est plus qu’une ombre, mais c’est une ombre qui t’aime bien, Fridoline ; c’est une ombre qui voudrait te voir bien heureuse, chère enfant. Dans ma misère, avec cette eau froide sur le dos, et ces épinards dans l’estomac, j’ai encore la force de t’aimer ! »

Alors ils sanglotaient tous deux ensemble, il y avait de quoi vous fendre l’âme.

Quanta Eselskopf, il venait régulièrement deux fois par jour, et voyant Sébaldus maigrir, pâlir et S’affaissant, il disait :

« Bon… bon… ça va bien… ça va très-bien. Puisque les épinards et l’oseille produisent un si bon effet, il faut continuer. Et si l’oseille agace les dents du malade, il faudra s’en tenir aux épinards. »

Peindre la figure de Sébaldus, lorsqu’il, entendait ces choses, serait impossible ; ses yeux s’arrondissaient, ses joues pâlissaient ; la colère, l’indignation l’étouffaient ; l’aspect seul d’Eselskopf lui donnait froid. L’idée de cet homme et celle de l’eau claire n’en faisaient plus qu’une dans sa tête ; il en avait horreur, et parfois il se prenait à croire qu’Ëselskopf se vengeait de lui, ce qui l’exaspérait plus qu’il n’est possible de le dire.


IV


Cependant le bruit de ces événements étranges : de la grande bataille, des coups de trique et de la maladie de maître Sébaldus, s’était répandu dans le pays, et c’est alors qu’on put voir combien le digne maître de taverne avait d’amis sur la rive gauche du Rhin.

En effet, le dimanche suivant, une foule innombrable de buveurs accoururent s’informer de son état. Il en arrivait de cinq, six et jusqu’à dix lieues à la ronde. 11 y en avait de vieux à perruque, le dos cassé, les genoux en zigzag » le tricorne sur la nuque et le nez bleu ; il y en avait des jeunes en bien plus grand nombre, et même quelques femmes arrivant de Pirmesens et de Landau. Tous ces braves gens défilaient en procession sous la voûte des Trabans ; ils se serraient la main d’un air triste, puis s’acheminaient vers la taverne, où la mère Grédel les recevait tout en larmes, leur recommandant de s’asseoir le long des grandes tables et de ne faire aucun bruit, car maître Sébaldus ne pouvait plus entendre le glou-glou des bouteilles et le cliquetis des fourchettes, depuis qu’il buvait de l’eau et se nourrissait de légumes.

Vers une heure, ces braves gens, au nombre de cinquante ou soixante, présentaient un coup d’œil attendrissant ; tous buvaient et causaient dans un recueillement qui vous faisait venir les larmes aux yeux. L’un vantait le bon cœur de maître Sébaldus, l’autre ses bonnes idées, l’autre son humeur joyeuse.

Le vieux greffier Frantz Schlouck, le plus fin connaisseur en vins du Rhingau, racontait comment il l’avait vu jadis arriver à Bergzabern, simple garçon vigneron, ne possédant que son tablier de cuir, son gilet rouge et sa serpe, mais plein de bon sens, doué d’un grand appétit et d’une soif proportionnée ; comment il s’était marié fort heureusement avec Grédel Baltzer, la cuisinière du grand hôtel de l’Aigle, par amour du vin rouge, du jambon et du pâté de veau, ce qui prouvait, disait-il, un rare discernement ; comment il s’était établi d’abord dans le cul-de-sac des Tanneurs, à l’enseigne des Trois Harengs, où les charbonniers et les marchands de bois avaient commencé sa réputation ; mais que plus tard, aspirant au grand monde, il avait vendu cette petite taverne, pour acheter le fonds de la vieille synagogue, ce qui fut un véritable trait de génie, car ses affaires n’avaient fait que croître et s’embellir tous les jours, la foule s’étant portée en masse à la cour des Trabans.

« Et depuis, grâce au ciel, disait le digne greffier, la vieille cour était plus fréquentée que l’église. Voilà ce que font le bon vin, la bonne humeur et les bons comestibles, ajouta-t-il, ils font les bonnes digestions, et les bonnes digestions sont les trois quarts de la santé, du plaisir et de la prospérité en ce bas monde. »

Chacun reconnaissait la justesse de ce discours.

D’autres alors exaltèrent les exploits de maître Sébaldus aux grands concours de la Cruche de Rudesheim. En telle année, il avait

battu tous les vignerons, et même le fameux

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p494.jpg
— Est-ce que maître Sébaldus est malade ? (Page 52.)


Sexomen de Neustadt. En telle autre année, il avait mis tous ses adversaires sous la table ; une tonne d’une mesure ne lui faisait pas peur, d’autant plus qu’il mangeait en proportion, ce que les autres ne pouvaient faire. On célébra ses heureuses opérations, ses grandes caves, son cellier, le plus frais de Bergzabern, et, finalement, comme trois heures sonnaient à l’église Saint-Sylvestre, le vieux Zaphéri Mutz dit qu’il fallait aller le voir ; que cela lui ferait certainement plaisir ; qu’on lui souhaiterait une bonne santé, et qu’on lui témoignerait l’espérance de le voir bientôt assis au milieu de ses anciens camarades, la cruche au poing, ce qui ne pouvait manquer de lui mettre la joie au cœur.

Tous, à l’unanimité, trouvèrent cette idée très-bonne ; la mère Grédel eut beau leur dire qu’il avait besoin de repos.

« Bah ! s’écria Zaphéri, nous le connaissons bien, rien que le plaisir de nous voir serait capable de le guérir. »

Et, bon gré, mal gré, la mère Grédel dut aller prévenir Sébaldus que ses vieux compagnons allaient défiler autour de son lit et lui serrer la main. Sébaldus venait de prendre sa huitième pinte d’eau quand il reçut cette nouvelle ; il était aussi pâle et défait que les autres étaient rouges et joyeux ; son nez pourpre avait pris des teintes violettes, par le froid intérieur ; la consternation se peignait dans ses yeux. Avant qu’il eût eu le temps de répondre, la porte s’ouvrit, et ses joyeux compères d’autrefois entrèrent deux à deux en disant :


Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p495.jpg
Il regardait du coin de l’œil la petite Fridoline. (Page 50.)

Hé ! hé ! maître Sébaldus, comment ça va-t-il ? Ha ! ha ! ha ! vous voilà donc malade une fois… ça ne vous arrive pas souvent… Ça ne sera rien… ça ne sera rien ! »

Mais à peine l’eurent-ils regardé, que la voix leur manqua ; un frisson leur passa dans le dos, et plusieurs se tournèrent vers la porte pour s’en aller. Comment un homme si gros, si frais, si vermeil il y avait huit jours, pouvait-il être réduit à ce point ? Cela ne leur semblait pas naturel. Les derniers arrivants poussant les autres, bientôt toute la chambre fut remplie de ces bons vivants, la bouche béante, les yeux écarquillés, regardant muets de terreur.

Zaphéri Mutz avait préparé quelques mots d’encouragement pour le malade, mais alors il n’eut pas le courage de les prononcer et se prit à bégayer :

« Oh ! le gueux de capucin ! dans quel état il vous a mis, mon pauvre Sébaldus ; ça fait dresser les cheveux sur la tête.

— Oui, oui, balbutia le pauvre homme, qui, lisant la stupeur sur toutes ces figures, en conçut une peur singulière ; oui… ça ne peut plus durer longtemps comme cela… Je ne tiens plus ensemble… je m’en va… je n’ai plus seulement la force de tousser… Ho ! ho ! ho ! quel malheur… quel malheur !

— Le brigand de capucin ! s’écrièrent plusieurs autres, le misérable gueux ! si nous avions été là, tout cela ne serait pas arrivé !

— Ah ! fit Sébaldus, il vous aurait tous exterminés jusqu’au dernier ; vous ne connaissez pas sa fureur !… C’est le Seigneur lui-même… c’est l’ange du Seigneur qui m’a puni de mes péchés innombrables, de ma paresse, de mon ivrognerie, de ma gourmandise, de mes blasphèmes contre son saint nom. Jamais le père Johannes n’aurait eu cette force tout seul. Son bâton m’entrait dans le dos comme un sabre ! Maintenant me voilà… Que la volonté du Seigneur soit faite… Oui, que votre volonté soit faite, mon doux Jésus ! Je ne murmure pas… je reconnais votre justice… je renonce à Satan, à ses pompes et à ses œuvres !… C’est fini… je le sais bien… Il y a longtemps que la mesure était pleine… elle a débordé par ma faute… par ma très-grande faute. J’ai blasphémé… | Les tempêtes se sont déchaînées sur moi ! »

Il disait ces choses par la peur horrible qu’il avait de mourir ; on aurait juré, à le voir les mains jointes et le nez violet, que c’était un véritable saint du paradis.

« Bah ! fit Zappéri Mutz tout pâle, vous en reviendrez, maître Sébaldus ; vous pouvez encore en revenir.

— Non, Zaphéri, non ; je sais bien que ma fin approche. Tout ce que je désire maintenant, c’est que vous profitiez de mon exemple pour vous convertir, car nous menions tous ensemble une vie bien criminelle, et que vous renonciez aux faux biens de la terre. Regardez-moi : à quoi me servent maintenant mes fermes, mes vignes, mes moulins, mes caves, mes vieux vins de Rudesheim, de Markobrünner, de Johannisberg, et tant d’autres, que je réservais pour la satisfaction de ma bouche et la perdition de mon âme ? Tout cela n’existe plus pour Frantz Christian Sébaldus Dick. Hélas ! c’est la vanité des vanités ! »

Alors il se prit à pleurer en songeant à ces, choses.

Chacun se disait :

< Maître Sébaldus est un saint homme, nous ne l’aurions jamais cru, il parle comme un prophète. »

On ne pouvait rien voir de plus édifiant, surtout quand on songeait que le digne maître de taverne avait déclaré huit jours auparavant qu’il fallait être estropié du cerveau, pour croire à autre chose qu’au dieu Soleil.

Voilà comment les réflexions inspirées par l’eau claire vous ramènent un homme aux saines doctrines, et voilà pourquoi les saints anachorètes sont toujours représentés vivant de racines au milieu du désert. C’est un symbole, une sorte d’apologue en peinture.

Mais tout cela n’empêchait pas les amis du Jambon de Mayence d’être consternés d’une pareille transformation, et de faire un triste retour sur eux mêmes. « La même chose peut nous arriver, pensaient-ils ; tout le vin que nous avons bu peut tourner en vinaigre du jour au lendemain. Alors, au lieu d’être frais et vermeils, nous tomberons ensemble, comme une vessie qu’on désenfle, et ce sera, pour chacun de nous en particulier et pour tous en général, l’abomination de la désolation prédite par les saintes Écritures. »

Or, ces réflexions judicieuses ne leur paraissaient pas gaies ; au contraire, ils en devenaient tout mélancoliques, et tous, les uns après les autres, se retiraient doucement, gagnaient l’escalier, puis la cour des Trabans et la rue, et s’en allaient la tête basse, sans oser regarder ni à droite ni à gauche. Au bout de vingt minutes, maître Sébaldus restait seul dans la chambre avec la vieille Rasimus et Grédel, qui tricotaient en silence, Christian qui rêvait, et la petite Fridoline qui n’avait plus de larmes, à force d’avoir pleuré. Tous les vieux camarades étaient partis, et cela prouve que si le chanvre vert attire les moineaux et les pinsons, l’épouvantail du malheur les chasse bien vite.


V


La désertion des amis de maître Sébaldus eut un effet étrange à Bergzabern ; le bruit se répandit que toutes les prédictions d’Eselskopf s’étaient vérifiées ; que le digne maître de taverne, à force d’excès, était tombé dans un état d’affaissement incurable ; qu’il maigrissait, qu’il s’en allait, qu’il radotait, qu’il fondait comme du beurre dans la poêle. Ainsi les honnêtes gens attribuaient au vin rouge l’effet déplorable des légumes et de l’eau claire. La société de tempérance prenait racine, les adhérents du bon vin étaient en déroute, et Eselskopf, grâce à sa persévérance, triomphait sur toute la ligne.

Adieu les combats de coqs, adieu les combats d’ours et de chiens, adieu les fêtes de saint Magloire, de saint Pancrace, de saint Boniface, de saint Crépin, de saint Cyprien, de tous les saints du calendrier que maître Sébaldus avait l’habitude de célébrer avec magnificence. Adieu la fête des asperges et celle des vendanges, adieu la course des sacs, le grand concours des Biberons en automne, adieu ! « Maintenant tout est fini, » se disaient les véritables soutiens du Jambon de Mayence : les vanniers, les cloutiers, les savetiers, les gagne-petit, les chaudronniers, les marchands d’amadou, Hans Aden, Toubac, Paulus Borbès et cent autres, qui s’étaient fait une habitude, une seconde vie, une manière d’être à part dans l’antique et respectable taverne. La désolation était au milieu d’eux, la consternation se peignait sur leurs figures. Bien loin d’abandonner maître Sébaldus, ils se relayaient dans la grande salle, causant à voix basse, s’informant des ordpnnances et de la santé du malade, s’essuyant les yeux du revers de la manche, lorsqu’il y avait une petite amélioration, et se désolant lorsque la nuit avait été mauvaise.

La mère Rasimus seule avait le bonheur de veiller auprès du malade. Chaque fois qu’elle entr’ouvrait la porte sur la galerie vermoulue, on lui faisait signe de descendre ; alors elle attirait ses guenilles, et, relevant les loques de son bonnet, elle se penchait sur la rampe, et tout bas leur donnait des nouvelles : « Ça va bien ! — Ça va mal ! — Il ne veut plus d’oseille. — Il se fâche contre Eselskopf. »

Tels étaient, du matin au soir, les bruits qui couraient dans l’antique cour de la synagogue, et qui faisaient la joie ou la désolation de ces pauvres diables.

Tant que maître Sébaldus sentit ses maux de reins, ce qui dura bien une douzaine de jours, il se soumit avec résignation aux ordonnances du docteur ; mais aussitôt après la figure d’Eselskopf lui devint odieuse. A chacune de ses visites, il se retournait la face au mur pour ne pas le voir ; et quand il l’entendait répéter sans cesse : « Ça va bien ! continuons les légumes ! » une indignation profonde lui remuait les entrailles. Mais ce qui le désespéra plus que tout autre chose, ce fut lorsqu’un soir Eselskopf, frappé lui-même de sa pâleur et de son état de vacuité complète, se prit à sourire en lui montrant ses dents jaunes et dit :

« Monsieur Dick, maintenant je réponds de vous ! vous êtes en bonne voie de guérison ; encore un ou deux mois du même régime, et tous vos liquides seront en équilibre, vos flegmes auront disparu, et vous aurez une taille comme cela. »

Eselskopf se serrait les hanches de ses deux longues mains sèches avec une sorte d’admiration pour lui-même.

« Va-t’en au diable ! » murmura Sébaldus en se retournant tout désolé.

Et de toute la nuit il ne put fermer l’œil. Il se voyait aussi maigre qu’Eselskopf, et n’osait lever les yeux.

« Comment paraître ainsi devant les honnêtes gens ? se disait-il. Que pensera-t-on de moi ? Tous ceux qui m’ont connu me montreront du doigt ; je serai forcé de me cacher ; le petit tailleur Eisenlœffel sera un géant auprès de moi, et le vieux Diederich Sauffer pourra me renverser d’une chiquenaude. J’aime mieux mourir, oui, j’aime mieux mourir que de suppporter une pareille honte. »

Or, dans la matinée, Trievel Rasimus vint, comme d’habitude, relever la mère Grédel au petit jour. Depuis longtemps elle était revenue sur le compte d’Eselskopf, et le considérait comme un âne ; la peur qu’il lui avait faite d’abord s’était dissipée.

« Ce gueux, se disait-elle parfois en levant son tablier, et tirant de sa poche un long flacon couvert d’osier, ce gueux d’Eselskopf, il avait entortillé tout le monde. Moi qui voulais boire de l’eau, hé ! hé ! hé ! Oui, je t’en donnerai de l’eau, ma pauvre Trievel, de l’eau pour t’éclaircir le teint, en voilà ! »

Et, levant le coude, elle buvait d’un air de jubilation goguenarde, puis faisait claquer sa langue et glissait le flacon dans sa poche.

« Oh ! la bonne eau de fontaine ! » » Et tout aussitôt elle levait la jambe et se balançait sur les hanches, comme au moment de danser un hopser avec Toubac.

Mais elle se serait bien gardée de souffler un mot de ses idées sur Eselskopf à dame Grédel, qui considérait M. le docteur comme un oracle.

« Pas si bête ! faisait-elle, on me chasserait de la maison, et je ne pourrais plus secourir ce bon maître Sébaldus, qui est bien la crème des honnêtés gens. Pauvre cher homme, il n’a plus que la peau et les os… Qu’est-ce qu’il lui faudrait ? Des bouillons gras pour lui remonter le cœur… et on lui verse de grands verres d’eau froide ! Ah ! gueux d’Eselskopf, c’est pire que les coups de bâton du capucin. »

Donc, ce matin-là, Trievel Rasimus tricotait et rêvassait comme d’habitude au coin de la fenêtre. Un beau rayon de soleil pourpre et or s’étendait sur les vitres, à travers le feuillage d’un grand acacia qui s’élevait dans la cour ; une troupe de moineaux pillards se chamaillaient ; on les entendait crier, se démener, puis s’enfuir au moindre bruit. La vieille, fourrant les aiguilles de son tricot dans sa tignasse grise, regardait alors ce qui se passait aux environs sur les toits ; elle observait le chat du voisin Yéri-Péter, un gros chat roux, qui faisait sa ronde matinale dans les lucarnes et balançait la queue en cadence ; les beaux nuages blancs voguant dans l’azur ; elle songeait aux prochaines vendanges ; enfin elle regardait maître Sébaldus, les paupières closes, dans l’ombre du baldaquin, et se remettait à l’ouvrage.

Parfois un petit cliquetis de verres et de bouteilles arrivait jusque dans la chambre, quoique la porte fût fermée, et que la mère Grédel eût bien recommandé de faire doucement. Aussitôt les paupières du malade s’entr’ouvraient, il prêtait l’oreille, puis soupirait longuement, et jetait un coup d’œil triste sur la carafe étincelante au bord de la cheminée, entre deux grandes chopes bien propres.

« Quelle misère ! murmurait-il, quelle misère ! » !

Dans un de ces moments, n’y tenant plus, il fit un effort pour lever le rideau, et voyant la vieille toute seule, il se prit à dire :

« Ah ! je voudrais être enterré sous le Schlossgarten ! J’en ai bien assez de choux, d’épinards et d’oseille comme cela. Trievel, tiens, puisque ma femme et Fridoline ne sont pas là, je te le dis à toi : oui, j’aimerais mieux être mort, que de continuer à boire de l’eau. Je me suis bien assez donné de bon temps ; et si c’est fini, si je ne dois plus descendre dans ma taverne que les pieds en avant… eh bien, j’aimerais autant qu’on m’achevât tout de suite avec une cruche de Rudesheim ou de Johannisberg ; ça serait au moins une mort digne de Sébaldus Dick !… Mais mourir en buvant de l’eau… pouah ! Rien que d’y penser, ça me retourne le cœur de fond en comble… J’aurais cassé mon broc sur la tête de celui qui m’aurait dit ça ! »

Le brave homme parlait avec tant de conviction et d’un accent si pathétique, que Trievel Rasimus en fut attendrie. Elle se retourna ; ils se regardèrent deux ou trois secondes dans le blanc des yeux d’un air expressif ; puis la vieille se leva, déposa son tricot au bord de la fenêtre, et tout doucement alla entr’ouvrir la porte. Elle vit à travers la balustrade de la galerie, dans l’ombre de la taverne, Hans Aden, Toubac et plusieurs autres, assis le coude sur la table, d’un air mélancolique, et vidant leur petite chope sans rien dire ; la mère Grédel, toute pensive, les mains jointes sur ses genoux, derrière le comptoir, et Fridoline auprès d’elle. Alors, bien sûre.que personne ne pouvait la troubler, elle revint près du lit, et, souriant à maître Sébaldus d’un air étrange :

« Du vin ! fit-elle ; seigneur Dieu ! vous donner du vin ! mais ce serait votre mort, maître Sébaldus. Si vous me demandiez de l’eau, à la bonne heure ; de la bonne eau du Sonneberg, je ne dis pas. Oui, je vous en donnerais, quoiqu’elle soit un peu forte pour un malade.

— De l’eau du Sonneberg, bégaya Sébaldus.

— Oui… vous ne connaissez pas ça… c’est une eau… une eau bonne pour les yeux… et toutes les autres infirmités du corps, maître Sébaldus ; une eau si bonne, que ma grand’mère Annah, qui ne manquait jamais d’en boire au moins deux pintes par jour, lisait encore son almanach sans lunettes à quatre-vingts ans. »

Et comme maître Sébaldus ne répondait pas, tant il avait en horreur toutes les eaux du monde, elle tira sa gourde de sa grande poche et dit :

« Cette nuit, j’ai été en chercher, tout exprès pour vous, ce petit flacon… Hé ! hé ! hé ! Tenez, goûtez-moi ça ? »

Le bon tavernier détournait la tête d’un air désolé ; mais à peine eut-il le goulot près des lèvres, que, se relevant bien vite sur le coude, il prit la gourde d’une main tremblante et se mit à boire, les yeux écarquillés, avec une sorte d’extase inexprimable. Son cou se gonflait et se dégonflait, comme celui d’un rossignol qui chante l’amour. C’était admirable de le voir ; il ne finit qu’à la dernière goutte, en exhalant un soupir de regret. La vieille, sa longue figure lie de vin penchée entre les rideaux, le regardait d’un œil tendre.

« Eh bien, fit-elle en reprenant le flacon vide et le glissant dans sa grande poche, eh bien ! que pensez-vous de mon eau du Sonneberg ? Ça va-t il mieux ? hé ! hé ! hé ! Ça vous éclaircit-il la vue, hein ?

— Oui… oui… bégaya le brave homme, oui, ça m’éclaircit la vue… ça me rafraîchit les idées ! Ça, Trievel, c’est comme l’eau de la piscine miraculeuse qui guérissait les paralytiques. Est-ce que tu en as encore de cette bonne eau ?

— Soyez tranquille, je vais en chercher.

— Une grande bouteille, n’est-ce pas ? une bouteille de deux pintes.

— Oui, maître Sébaldus, oui, dit la vieille en riant de bon cœur.

— Et tu la mettras ici dans le placard, derrière mon lit.

— Ne vous inquiétez de rien ; mais il ne faudra pas en prendre trop à la fois : s’il vous arrivait quelque chose, je serais perdue.

— Il ne m’arrivera rien, Trievel. Oh ! la bonne eau !… Tu m’en chercheras tous les jours au… au Sonneberg ; c’est sous le Sonneberg qu’elle coule ? fit-il en clignant les yeux.

— Oui, sous la roche du Sonneberg, au pied du coteau.

— Bon… bon… je m’en doutais ; elle doit venir de là… Ah ! si j’avais déjà l’autre flacon, je serais guéri !

— Chut ! fit Trievei Rasimus en se dépêchant de reprendre son tricot, dame Grédel arrive. »

Maître Sébaldus, se tournant aussitôt la face vers le mur, fit semblant de dormir, et la vieille se rassit au coin de la fenêtre.

Ce n’étaient pas seulement Grédel, Fridoline et Christian qui montaient à la chambre, c’était aussi le docteur Eselskopf, qui venait faire sa visite.

« Il dort, » dit la vieille à voix basse.

Eselskopf, inclinant la tête, posa son tricorne sur la table et sa canne dans un coin ; s’approchant du lit, il leva doucement la couverture et prit le pouls du malade. Tout le monde le regardait ; il semblait tout étonné, et, se retournant au bout d’une minute :

« Qu’avez-vous donné à monsieur Dick ? fit-il ?

— De l’eau et de l’oseille, répondit la mère Grédel.

— Rien que de l’eau et de l’oseille ?

— Oui, monsieur le docteur. »

Il reprit le pouls et réfléchit.

« C’est vraiment étrange, je le disais bien, l’eau est encore trop nourrissante ; Ce fait mérite d’être consigné dans les Annales médicales du Hundsrück. »

Et les lèvres serrées, le front soucieux, tout à coup il sortit, oubliant son tricorne. Christian courut après lui :

« Hé ! monsieur Eselskopf, vous oubliez votre canne et votre chapeau. Que faudra-t-il faire aujourd’hui ? vous n’avez pas tracé d’ordonnance.

— Ah ! vous réduirez les épinards de moitié et vous ne donnerez pas tant d’eau ; l’eau est délicieuse, excellente, mais il ne faut pas en abuser.

— C’est tout ?

—Oui, je repasserai demain ; il faut que je réfléchisse. »

Eselskopf s’en alla.

Tous les assistants étaient inquiets, surtout la vieille Rasimus, qui ne pouvait se défendre d’admirer la pénétration du docteur.

« Il en sait pourtant plus que je ne croyais, » se disait-elle.

Malgré cela, comme maître Sébaldus n’éprouvait aucun inconvénient de la chose, et Grédel s’étant installée dans la chambre, la bonne vieille se mit en devoir d’aller chercher de l’eau du Sonneberg, selon sa promesse.


VI


Trievel Rasimus n’était pas sortie depuis un quart d’heure, que maître Sébaldus, grâce à la bonne eau qu’il avait bue, dormait profondément. Jusqu’à huit heures du soir, le brave homme ne fit que rêver de vendanges, de combats de coqs, de fêtes, de noces et de festins. Tantôt il se voyait en face d’un magnifique pâté à la croûte brune, qui répandait une odeur délicieuse, et dont il creusait les flancs avec jubilation. Tantôt, debout sur le char des vendanges, entre les grandes tonnes cerclées de fer, et couronné de pampres, il levait sa large coupe pleine d’un vin écumeux, et célébrait la gloire du dieu Soleil ; le père Johannes, à côté de lui, comme un vieux faune attaché à la famille, faisait danser dans ses mains la petite Fridoline ; et Christian, derrière le char, sa toque sur l’oreille, et les joues gonflées, tirait des airs amoureux d’une longue trompe d’écorce. Puis tout à coup il se retrouvait dans l’antique cour des Trabans, au milieu des cages d’osier ; son coq, le Petit-Vigneron, venait de remporter une grande victoire sur l’Amiral-Hollandais du bourgmestre Omacht, et l’air retentissait de mille cris d’enthousiasme.

Au milieu de ces rêves joyeux, des paroles confuses trahissaient l’agitation du brave homme ; la mère Grédel et Fridoline n’étaient pas sans inquiétude. Mais vers le soir sa respiration devint calme et régulière, puis douce comme celle d’un enfant.

Enfin, sur le coup de huit heures à l’église Saint-Sylvestre, il s’éveilla, bâilla, détira ses bras, et dans le moment même ses yeux se rencontrèrent avec ceux de la vieille Rasimus, déjà de retour, et qui tricotait au coin de la fenêtre. Elle lui fit signe, d’un clin d’œil expressif, que la gourde était dans le placard, et cela le remplit d’une satisfaction inexprimable.

« Grédel ! fit-il.

— Ah ! te voilà éveillé.

— Oui, et je me sens tout à fait bien ! Cet Eselskopf est un savant homme, il m’a sauvé. Maintenant, vous pouvez aller vous coucher tranquillement, je n’ai plus besoin de vous. »

Il disait ces choses afin d’écarter Grédel et Fridoline, pour s’emparer de la gourde.

« Tu n’as pas envie de manger ?

—Si, je mangerais bien une andouille, une omelette au lard, une…

— Une andouille ! s’écria la mère Grédel ; Seigneur Dieu, tu perds la tête ; tant que tu auras des idées pareilles, Sébaldus, tu ne seras pas guéri. »

Le brave homme comprit qu’il venait de commettre une grande imprudence, et s’efforçant de rire :

« C’est une plaisanterie, fit-il, pour voir ce que tu dirais, Grédel. Dieu me garde de vouloir manger une andouille, du boudin, ou toute autre chose de pareil ! Ce sont des choux, de l’oseille, des épinards qu’il me faut. Mais allez-vous coucher. Trievel, dis donc à Grédel d’aller se coucher ; de la voir toujours veiller auprès de moi, ça me fait de la peine. Et cette pauvre petite Fridoline, comme elle a les yeux rouges ! Viens m’embrasser, mon enfant, viens embrasser ton bon père, et puis va dormir. N’est-ce pas, Trievel, que j’ai raison ?

— Oui, monsieur Dick, je l’ai déjà dit cent fois à dame Grédel ; elle se tue, il lui faudrait un peu de repos. »

Grédel alors, sans savoir pourquoi, se prit à concevoir une vague défiance.

« Fridoline a veillé la moitié de la nuit dernière, dit-elle, Trievel veillera demain ; à chacun son tour. Que tout le monde aille se coucher, je resterai ce soir.

— Mais, dit Sébaldus, ça me gêne qu’on veille auprès de moi, ça m’empêche de dormir ; cette chandelle-là m’ennuie.

— On la mettra derrière le rideau, répliqua Grédel d’un ton ferme. Bonne nuit, Trievel ; bonsoir. Fridoline. »

Bon gré, mal gré, la vieille Rasimus dut s’en aller. Avec sa finesse habituelle, elle avait compris qu’en insistant, les doutes de Grédel ne feraient que se confirmer. Elle se leva donc, et dit en bâillant :

« Eh bien, au revoir, maître Sébaldus, je ne suis pas fâchée de faire un bon somme cette nuit ; je vais m’en donner pour aujourd’hui et demain. »

Et Fridoline, ayant embrassé son père, elles sortirent ensemble, tandis que la mère Grédel plaçait la lumière au rebord de la fenêtre, et reprenait son tricot.

Maître Sébaldus ne se possédait plus d’indignation et de convoitise.

« Faut-il être malheureux pour avoir une femme si bonne, se disait-il ; à force de m’aimer, elle me ferait manger des légumes et boire de l’eau toute ma vie. A-t-on jamais rien vu de pareil ! C’est pire que l’amitié du père Johannes, au moins lui voulait m’assommer tout de suite. Comment faire maintenant pour avoir la gourde ? Si je remue, si j’étends le bras, elle regardera, elle verra la chose, elle criera, elle chassera la vieille Rasimus, et moi je resterai tranquillement avec ma bonne femme d’un côté et Eselskopf de l’autre. »

Ces idées allaient et venaient dans sa tête ; il entendait les aiguilles du tricot poursuivre ! leur jeu sans relâche, il voyait le profil de Grédel se dessiner contre le rideau, il écoutait le tic-tac de l’horloge, et son impatience grandissait de seconde en seconde.

« Au nom du ciel 1 Grédel, dit-il au bout d’une heure, je t’en prie, va te coucher. De te voir veiller comme cela, ça me crève le cœur. Tu maigris, tu n’es plus la même… Tu finiras par tomber malade. »

11 parlait d’un ton si naturel et si tendre, que Grédel en fut touchée.

« Ne pense pas à moi, Sébaldus, dit-elle, tâche seulement de dormir. »

Un mouvement de colère prit le gros homme, mais il se contint et dit avec expression : « Tu ne peux pas t’imaginer, Grédel, comme tu me ferais plaisir de te coucher. Je me sens tout à fait bien ; mais de te voir là, ma pauvre femme, ça me tourne le sang ; je me dis en moi-même : « Comme elle est bonne, Cette pauvre Grédel ! comme elle se fatigue à cause de moi ! » Va donc te coucher, au nom du ciel ! Tiens, voilà onze heures qui sonnent ; si tu te couches, je vais m’endormir tout de suite. »

Grédel, vraiment épuisée de fatigue, finit par céder. Elle déposa son ouvrage et s’étendit sur un lit de repos, en face de l’alcôve, en disant . « Tu le veux, Sébaldus, je vais donc tâcher de dormir un peu, mais s’il te fallait quelque chose…

— J’appellerai… je crierai. — Tu n’auras pas besoin de crier, dis seulement « Grédel ! » et je serai là. »

L’excellente femme ayant soufflé la lumière, Sébaldus attendit encore un bon quart d’heure ; puis, tout doucement, tout doucement, il s’empara de la gourde et but à sa satisfaction. Après quoi, tout glorieux de son triomphe et riant en lui-même, il ramena la couverture sur son épaule et se prit à ronfler comme un bienheureux.

Il faisait grand jour lorsque la bonne mère Grédel fut éveillée par une musique étrange. Elle prêta l’oreille, croyant que Kasper, le garçon de taverne, chantait, en rinçant ses chopes et ses canettes, ce qu’il faisait tous les matins vers six heures ; mais quelle ne fut pas sa surprise d’entendre maître Sébaldus lui-même fredonner la chansonnette de Karl Ritter :

Ah ! qu’on est bien sous la treille !
Tra deri dera, tra deri dera lallà !

« Seigneur Dieu ! s’écria-t-elle, Sébaldus devient fou ! »

Mais lui, d’un ton calme, répondit :

« Fou, Grédel, oh ! que non ; quand j’ai fait venir Eselskopf, à la bonne heure ? j’étais fou ; mais à cette heure, j’ai repris mon bon sens. Tra deri dera ! »

Malgré cette assurance, Grédel bégayait en mettant ses jupes à la hâte :

« Eselskopf… bien vite ! il faut chercher Eselskopf. »

Et comme elle ouvrait la porte, la mère Rasimus, qui venait la relever, lui apparut dans l’escalier de la galerie.

« C’est le Seigneur qui vous amène, Trievel, s’écria la pauvre femme.

— Quoi ! qu’est-çe qui se passe ? » demanda la vieille sans trop s’émouvoir, sachant combien dame Grédel était peureuse.

Sébaldus, qui de son lit entendait tout, s’écria

« Hé ! Trievel, il se passe que ma femme perd la tête. Grédel, n’as-tu pas honte d’effrayer les gens ? Va… je te croyais plus de bon sens. » :

La mère Rasimus était montée, et les mains sous son grand châle replié, les franges jaunes de son bonnet pendant jusque sur les sourcils, elle regardait Sébaldus en souriant.

« Mais cet homme-là se porte comme un charme, ficelle. Qu’est-ce que vou6 me chantez donc, dame Grédel ? il n’a jamais été plus frais, plus réjoui. Hé ! Fridoline, venez donc voir, il a rajeuni de-vingt ans depuis hier, le pauvre cher homme ! »

Fridoline accourut en petite jupe blanche, puis Christian, qui venait justement d’arriver pour avoir des nouvelles, puis Kasper, le garçon tonnelier, Sofiayel, la cuisinière ; et Sébaldus, le teint coloré, souriait à tout ce monde, comme un gros poupon qui s’éveille et regarde autour de son berceau, tout émerveillé :

« Ha I ha ! ha ! fit-il enfin, le temps des légumes est passé ! Hum ! hum ! ça va bien… ça va très-bien ! »

Puis, regardant la mère Rasimus, ses gros yeux se troublèrent ; il lui tendit la main sans rien dire ;

« Est-ce que vous voulez me tâter le pouls ? demanda la vieille en riant.

— Non, Trievel, non, grâce au ciel, tu n’as pas besoin qu’on te tâte le pouls, pour savoir que tu as bon cœur, Dieu merci ! Je veux seulement t’embrasser, Trievel ; viens, que je t’embrasse. »

Et la vieille, émue à son tour, dit :

« Si ça peut vous faire plaisir, monsieur Dick, moi je ne demande pas mieux ; vous êtes un bel homme, il n’y a pas de honte. »

Et ils s’embrassèrent.

Grédel restait stupéfaite.

Alors le bon maître de taverne, se remettant un peu, s’écria :

« Grédel, Fridoline, regardez cette bonne vieille Trievel Rasimus ; regardez-la bien, c’est elle qui m’a sauvé la vie. Vous vous rappelez comme j’étais encore hier faible, minable et pâle ; je n’avais plus une goutte de sang dans les veines : c’est ce gueux d’Eselskopf qui m’avait mis dans cet état. Ah ! j’ai réfléchi depuis hier, j’ai pensé à bien des choses ; les coups de bâton du père Johannes n’étaient rien, qu’est-ce qu’il m’aurait fallu ? un cataplasme sur le dos, oui, un simple cataplasme, et au bout de trois ou quatre jours, on n’aurait plus rien vu que des lignes jaunes et vertes, comme lorsqu’on reçoit un coup sur la figure. Au lieu de ça, ce gueux de médecin a voulu me dessécher le corps, pour dire à tous les bons vivants de Bergzabern : « Voyez cet homme maigre, long, jaune, qui passe en toussant, qui n’a ni bras, ni cuisses, ni mollets, ni rien, et qui ressemble à un manche à balai, c’est Frantz Christian Sébaldus Dick, le gros Sébaldus, vous savez, celui qui était si gros ; c’est le même, je l’ai sauvé : sans moi, sans mon eau claire, il était mort… Que cela vous serve d’exemple ! » Et l’on aurait eu peur, tout le monde aurait bu de l’eau, et Eselskopf aurait écrit de gros livres sur mon histoire, sur l’eau, sur les légumes ; il aurait été fier, et on l’aurait appelé à Vienne, à Munich, à Berlin, pour guérir tous les gens un peu gros. Ah I j’ai bien réfléchi… oui, c’est ça… Le bandit… qu’il arrive !… Heureusement son coup est manqué… et c’est à elle, c’est a Trievel que je dois mon bonheur, ma santé, ma vie… tenez ! »

Il tira une gourde énorme du placard, et la levant d’un air de vénération :

« C’est avec ça qu’elle m’a guéri ! O Rasimus, Rasimus, je n’oublierai jamais que je te dois la lumière du jour ! — Toi, Grédel, je ne t’en veux pas, tu es la bête du bon Dieu ; Eselskopf t’avait fait croire que l’eau et les légumes allaient me sauver, tu l’as cru, je ne puis pas t’en vouloir ; mais qu’il revienne, lui, qu’il revienne, j’aurai quelque chose à lui dire ea particulier ! »

Le brave homme reprit haleine ; puis, regardant Fridoline, qui pleurait de joie au pied du lit, il lui fit signe d’approcher et la tint longtemps serrée sur son cœur en silence. Christian n’était pas le moins ému de cette scène ; maître Sébaldus le vit immobile et pâle à l’angle de la fenêtre.

« Hé ! garçon, fit-il, approche donc un peu… Tu ne m’as pas abandonné… tu es venu tous les jours savoir de mes nouvelles… Sois tranquille… sois tranquille… Sébaldus Dick n’est pas ingrat. J’ai quelque chose pour toi qui te fera plaisir. »

Il regarda Fridoline encore penchée sur son

épaule, et Christian se prit à trembler si fort,

Erckmann - Chatrian - Contes et romans populaires, 1867 p502.jpg
« Fièvre latente ! pouls irrégulier ! soubresauts des tendons ! symptômes gastriques !… » (Page 53.)


que, durant quelques secondes, il ne put répondre un mot ; enfin il dit :

« Vous savez, maître Sébaldus, que je vous aime, et toute votre famille, depuis longtemps.

— Oui, oui, je sais ; nous recauserons de ça plus tard.

Et, s’adressant de nouveau à la mère Rasimus :

« Trievel, s’écria-t-il en riant, il ne faut pas croire que je paye les gens avec de belles paroles : tu sauras que ta place est marquée à ma table tous les jours, tant que nous durerons l’un et l’autre, avec la grâce de Dieu, afin que tu n’aies plus à t’inquiéter de rien, que de prendre ta fourchette et ton verre. Et si, par malheur, je mourais avant toi, eh bien, Grédel et Fridoline seront là pour se rappeler ma promesse.

— Ça, fit la vieille toute joyeuse, ce n’est pas de refus, maître Sébaldus, au contraire, je ne dirais pas ce que je pense, si j’avais la délicatesse de refuser.

— Oui, mais ce n’est pas tout, Trievel, il faut que je te fasse un présent, en échange de cette belle gourde, que je garde comme souvenir ; je me suis fourré ça dans la tête depuis hier soir. Tu vas me demander quelque chose, n’importe quoi. Voyons, forme un vœu. Si tu me demandais ma vigne de Kilian ou mon moulin de la Fromuhle, je serais capable de te les donner, car tu es une brave femme, et pas sotte comme on en voit tant. »

La vieille Rasimus, à ces mots, devint grave ;


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Il prit h gourde d une main tremblante et se mit à boire. (Page 60.)


de petites plaques rouges se formèrent à droite et à gauche de son grand nez, sur ses joues et ses tempes ; jamais elle ne s’était trouvée en aussi belle passe. Cependant cette émotion disparut vite ; et, tirant de sa poche profonde sa grande tabatière de carton noir, elle ferma l’œil gauche, aspira une prise lentement, regarda tout autour d’elle les gens qui l’observaient, se disant tout bas : « Voilà Trievel devenue riche d’un seul coup. C’est maintenant le plus beau parti de Bergzabern après mademoiselle Fridoline. » Elle regarda, dis-je, toutes ces bouches béantes, puis elle finit par répondre :

« Puisqu’il faut que je fasse un vœu… eh bien, nous verrons ça plus tard… Je n’ai pas l’habitude de faire des vœux, il pourrait m’arriver comme à la femme des trois boudins et des trois vœux. Elle souhaita d’abord un boudin, et elle l’eut ; ensuite, étant en colère, elle le souhaita au nez de son mari ; ensuite il lui fallut son dernier vœu pour l’ôter de là. Moi, je vais réfléchir. Si je pouvais me souhaiter trente ans de moins, avec un joli garçon pour mari, ce serait bientôt fait ; mais, à mon âge, il faut que je réfléchisse.

— Allons, réfléchis, s’écria Sébaldus en riant. Et maintenant, Christian, tu vas aller chez le watchmann Purrhus, et tu lui diras de trompetter et de publier par toute la ville, au coin de tputes les rues, que Frantz Christian JSébaldus Dick se porte bien, et qu’il invite tous ses amis et connaissances, pour dimanchoen huit, à une grande noce, à cette fin de célébrer son rétablissement et de rendre grâce au Seigneur. Tu lui recommanderas de s’arrêter sous les fenêtres d’Eselskopf, et de trompetter jusqu’à ce qu’il arrive, ei qu’il entende que toutes ses gueuseries n’ont servi à rien… que je me moque de lui, et que je vais boire du vin, du vieux vin… tout ce qu’il y a de mieux en fait de Rudesheim afin de rattraper le temps perdu. Va, Christian, et reviens vite, car Grédel ne peut pas manquer de nous préparer une bonne friture, pour célébrer mon rétablissement ; il me semble déjà entendre le beurre dans la poêle. Ha ! ha ! ha !

— Sébaldus, dit Grédel d’un ton de reproche, prends garde ; il ne faut pas recommencer tout d’un coup.

— Ne crains rien, femme, je sais ce qu’il me faut pour me conserver. Je n’ai plus envie de boire de l’eau, et puis la mère Rasimus sera là pour m’avertir. Allons, déguerpissez, que je me lève ; — vive la joie ! »

Tout le monde alors sortit, causant de ces événements merveilleux, de la générosité de maître Sébaldus, et du bonheur de Trievel, qui se trouvait tout à coup élevée au pinacle de la gloire, n’ayant qu’un vœu à faire pour être riche. On ne se lassait point d’admirer ces choses, et la nouvelle s’en répandit aussitôt dans la cour des Trabans.


VII


Trievel Rasimus habitait une petite cassine, à cinquante pas sur la gauche du Jambon de Mayence. Cette cassine était recouverte de vieilles planches moisies, de quelques tuiles disjointes et d’un morceau de tôle en forme de cheneau, où passait la pluie comme dans une écumoire ; elle avait deux lucarnes à fleur de terre, garnies d’un vitrail de plomb nacré par la lune.

Contre les murs décrépits, la vieille ravaudeuse suspendait aux beaux jours toutes ses guenilles : ses vieux casaquins, ses jupons rapiécés, ses chapeaux, ses bas et ses savates.

Elle accrochait aussi aux jambages vermoulus de sa porte, dans une petite cage d’osier, son merle Jacob, un oiseau superbe au large bec jaune, aux yeux luisants comme des perles d’agate, et qui chantait l’air « J’ai du bon tabac » jusqu’à la première reprise. Ces cinq ou six notes, sans cesse répétées d’une voix sonore, éveillaient tous les échos de la cour et formaient une sorte d’harmonie avec le tic-tac du marteau de Toubac, le sifflement de la roue du gagne-petit Paulus, le chant nasillard du vannier Karl Bentz, qui tressait ses corbeilles, et les mille bruits, les mille rumeurs de l’antique cloaque.

Jacob était en quelque sorte le chef d’orchestre des grillons, des bourdons, des savetiers, des vanniers, des rémouleurs, des marchands d’amadou, des vieilles commères bavardes, et des enfants criards de tout le voisinage. C’était le dieu familier de l’endroit, la première voix du printemps, le dernier soupir de l’automne. Quand Jacob ne chantait plus, tout se taisait ; la neige encombrait les petites lucarnes, il y avait de la boue dehors, on grelottait au coin du feu. Quand il se remettait à siffler « J’ai du bon tabac, » il suffisait d’ouvrir sa porte pour voir le soleil, le beau soleil trébucher du haut des toits dans la cour fangeuse, et vous dire en riant : « Me voilà de retour ! Regardez là-haut, les violettes fleurissent, les dernières neiges fondent sous les haies du Bocksberg. »

Aussi la vieille Rasimus aimait son merle plus qu’il n’est possible de le dire ; elle le nourrissait de fromage blanc et nettoyait sa cage tous les matins.

Du reste, rien de simple comme l’intérieur de la cassine : le grabat au fond, à droite le bahut ; au-dessus du bahut, une petite Vierge habillée de soie toute passée, et couronnée de macaroni jaune ; à gauche, le merle rêveur dans sa cage ; les lapins qui grignotent dans l’ombre ou se promènent, la queue en trompette, sous le lit ; enfin les guenilles suspendues à des clous.

C’est là-dedans que vivait Trievel, depuis trente-cinq ou quarante ans. Elle n’aurait pas changé sa baraque pour un empire, et je crois qu’elle n’avait pas tout à fait tort, car ce qui fait valoir les choses, ce sont les souvenirs qui s’y rattachent. Or, la baraque de Trievel lui rappelait de fort jolis moments ; elle n’avait pas toujours eu le nez rouge, l’excellente femme, et le merle n’avait pas toujours chanté seul à la maison. Pauvre Trievel, rien que de se courber sous la petite porte, tous les airs de sa jeunesse lui revenaient comme un songe, et, sans le vouloir, elle en fredonnait des bribes, tantôt mélancoliques, mais le plus souvent joyeuses, surtout quand elle sortait de la taverne.

On pense bien que ce jour-là Trievel n’était pas triste, bien au contraire ; elle riait et se dandinait en traversant la cour, et quelques finauds du voisinage, feignant de ne pas savoir la nouvelle, lui disaient en passant : « Hé ! mère Rasimus, comment ça va-t-il ce malin ? Vous ne prenez pas une prise ? »

Ils lui tendaient leur tabatière par la fenêtre, pensant se bien mettre avec elle ; mais Trievel, clignant de l’œil, répondait :

« Merci, Fritz ! merci, Yokel !… ce sera pour une autre fois ; vous êtes bien honnête… bien honnête… Hé ! hé ! hé ! on m’attend à déjeuner ; il faut que je m’habille. »

Et, tout en descendant les marches concassées de sa vieille cassine : « Dieu du ciel ! que l’on a d’amis, se disait-elle, quand on n’en a plus besoin ! »

Les lapins, effarouchés, disparurent alors dans leur cabane, le merle se prit à chanter. Elle, toute préoccupée, sans faire attention à ces choses, se mit à choisir, dans ses plus belles nippes, ce qu’il y avait de mieux : un grand bonnet de tulle à rubans larges comme la main, une robe orange à grands ramages verts, des bas bleus, un châle traînant rouge et noir, et une paire de souliers presque neufs.

« Maintenant, Trievel, pensait-elle tout haut, tu n’as plus rien à ménager ; il faut te mettre comme la bourgmestre. Dieu merci ! tu vaux bien Catherina Omacht, sans te flatter. Il faut te soigner, Trievel, pour faire honneur à la table de maître Sébaldus ; il faudra t’arracher les moustaches avec des pincettes, comme mademoiselle Kœnig, la fille du bedeau ; ça ne convient pas aux demoiselles à marier d’avoir des moustaches. »

Elle déposa ses effets sur le vieux bahut, puis, tout en s’habillant, songeant à ce qu’elle venait de penser :

« Hé ! hé ! hé ! de quoi t’inquiètes-tu, Trievel ? fit-elle en riant ; est-ce que tu veux devenir folle à ton âge ? grâce au ciel, le temps des folies est passé. »

Et la pauvre vieille exhala un soupir.

En ce moment deux coups retentirent à la porte.

« Hé ! cria-t-elle, n’entrez pas, je mets ma robe.

— C’est moi, Trievel ; c’est Toubac, dit le chaudronnier.

— Attendez, attendez une minute, je vais avoir fini. »

Et tout bas, elle se dit à elle-même :

« Ah ! le gueux, il vient me faire sa déclaration, maintenant. Ah ! nous allons voir, nous allons entendre. »

Et ayant passé sa jupe : « Vous pouvez entrer, Toubac ; entrez ! »

Toubac, tout affairé, ses yeux gris un peu troubles, les pommettes de ses joues enluminées et les narines dilatées, entra gravement, comme un caniche qui fait le beau. Il avait son feutre des dimanches, une chemise blanche, dont le col lui coupait les oreilles en ligne droite à la hauteur des tempes, sa belle veste brune à boutons de cuivre luisants, et son pantalon de toile bleue, qu’il ne mettait que les jours de fête, pour aller à l’église.

« Bonjour, Trievel, dit-il en adoucissant sa voix, d’habitude un peu voilée par le kirschwasser et la pipe, bonjour, Trievel. Seigneur Dieu, que vous êtes belle ! rien que de vous voir, ça m’éblouit ; vous rajeunissez tous les jours, Trievel, vous êtes comme un buisson d’églantines : quand il n’y en a plus le soir, il en repousse le matin.

— Hé ! hé l hé ! fit la vieille. Est-ce bien possible, Toubac ? vous ne pensez pas ce que vous dites !

— Trievel, comment pouvez-vous croire qu’à mon âge…

— Toubac, vous êtes un enjôleur.

— Moi, Trievel ? Oh ! si j’en étais capable…

— Oui, vous avez beau faire, Toubac ; avec vos belles paroles…

— Mais… mais… Trievel… quand je vous dis là… parole d’honneur… c’est la pure vérité : votre beauté me tire des yeux de la tête. Voilà vingt-cinq ans que je vous regarde, et de jour en jour vous embellissez, vous rajeunissez.

— Tiens… tiens… tiens… c’est drôle… vous trouvez que je rajeunis ?

— Oui… je vous aurais déjà cent fois demandée en mariage, mais j’avais peur d’être refusé ; ça m’aurait donné le coup de la mort.

— Pas possible, Toubac ?

— Ça, c’est sûr ; j’en aurais dépéri. Que voulez-vous ? je suis craintif comme un enfant ; à moins d’avoir bu un coup de trop, je n’ose pas dire ce que j’ai sur le cœur. Comme à la grande fête, il y a quinze jours ; vous vous en rappelez, Trievel ?

— Oui ; mais vous ne m’avez plus reparlé de cela depuis.

— Justement, je n’ai pas osé ! Mais je suis amoureux de plus en plus ; tenez, Trievel, regardez, j’en tremble. »

La vieille alors avait le dos tourné, elle mettait son bonnet en face du petit miroir et riait tout bas. Toubac entendit quelle riait, et lui dit :

« Vous riez, Trievel, c’est pourtant comme ça ; vous faites mon malheur, je rêve de vous nuit et jour.

— Je ris, Toubac, parce que tout le monde m’adore depuis ce matin ; les uns m’offrent des prises de tabac, les autres disent que je suis comme un buisson de fleurs et que je rajeunis ; tout cela me fait plaisir. Je veux bien croire ; Toubac, que vous m’aimez ; je ne suis pas déjà trop Rasimus pour qu’on ne puisse pas m’aimer ; il y en a qui ont plus de pattes de mouches au bout du nez que moi, et qu’on adore tout de même. Et puis, vous m’avez déjà raconté ça dans le temps, deux ou trois fois, ce qui montre que vous êtes un homme d’esprit… Mais… Mais… là… franchement, Toubac, pour venir me demander en mariage aujourd’hui, plutôt que la semaine dernière, et sans avoir bu un coup de trop, comme vous dites, il doit y avoir autre chose. »

Et, se retournant, elle se prit à rire :

« Voyons… est-ce vrai ? »

Toubac fit un geste pour nier.

« Vous n’avez pas entendu dire que maître Sébaldus veut que je fasse un souhait, que je lui demande quelque chose ? »

Le chaudronnier ne savait plus sur quel pied danser.

« J’ai bien entendu causer de cela, fit-il en se grattant l’oreille ; mais je ne croirai jamais que maître Sébaldus…

— Eh bien ! voilà justement ce qui vous trompe, » interrompit la vieille, en minaudant un sourire, et se balançant la tête d’un air gracieux.

Elle fit ainsi le tour de la chambre, se dandinant, tirant son châle et se regardant par-dessus l’épaule, pour voir si la robe balayait le plancher convenablement.

« Voilà ce qui vous trompe, monsieur Toubac, il a dit ça ; je n’ai qu’à souhaiter quelque chose : une maison, une vigne, une grosse somme, il me la donnera !

— Est-ce possible ? fit le chaudronnier d’un air naïf. Et qu’est-ce que vous allez souhaiter, Trievel ? qu’est-ce que vous allez demander ? »

Alors la vieille, s’arrêtant, reprit son air bonasse habituel, et puisant une prise dans sa tabatière, elle l’aspira lentement avec un bruit de trompette, et sans y mettre de coquetterie ; puis, d’un ton rêveur, elle répondit :

« Quant à cela, il faudra voir. Vous comprenez, ça mérite qu’on y pense. Je me déciderai le jour de la grande fête, et, selon que je voudrai me marier à un bourgmestre, un conseiller ou un chaudronnier, je demanderai autre chose. Il faut que je choisisse d’abord un homme, et, Dieu merci ! il ne m’en manquera pas maintenant ; ensuite je choisirai la dot. Mais, pour le quart d’heure, je ne vous réponds ni oui ni non, Toubac. Puisque vous me trouvez belle femme, moi, je vous trouve aussi bel homme ; mais si d’autres viennent se mettre sur les rangs, alors je regarderai, j’aurai les moyens de faire la difficile : je choisirai selon mon goût.

— Trievel ! s’écria le chaudronnier en faisant mine de s’arracher les cheveux, si vous en choisissez un autre que moi, je me pends à votre porte.

— Bah ! Toubac, allons déjeuner, dit la vieille ; tenez, venez avec moi, ça vaudra mieux que de vous désespérer, donnez-moi le bras et en route. »

Toubac s’empressa de lui donner le bras, et ils sortirent ensemble gravement. Tout le monde était aux fenêtres dans la cour et disait :

« Toubac a séduit Trievel. Faut-il qu’elle soit encore bête, pour croire que c’est pour ses beaux yeux qu’il est venu ! Regardez comme elle se redresse, comme elle se donne des airs. Hé ! hé ! hé ! »

La vieille, entendant ces choses, fermait à moitié les yeux et se pinçait les lèvres, pour faire encore mieux enrager ces gens ; et c’est ainsi qu’ils arrivèrent à la porte du Jambon de Mayence. A peine maître Sébaldus, assis derrière la table, les eut-il aperçus, qu’il se mit à frapper des mains au-dessus de sa tête, en s’écriant :

« Trievel !… Trievel !… à la bonne heure !… Ha ! ha ! ha ! tu me feras toujours du bon sang !… Viens ici, voici ta place, et toi, Toubac, voici la tienne. »

Et comme Trievel, sans rire, saluait et faisait la révérence d’un air de grande dame, le gros tavernier, tout réjoui, se prit à rire de si bon cœur, que les échos de la vieille taverne, depuis longtemps assoupis, se réveillèrent à leur tour, et lui répondirent jusqu’au fond de la cuisine.


VIII


Ce jour-là fut une véritable fête pour les bons vivants de la cour des Trabans et de tout Bergzabern. On entendait au loin retentir le tambour du watchmann Purrhus et sa voix perçante crier :

« Faisons savoir que, par la grâce de Dieu et l’intercession de la sainte Vierge, maître Frantz Christian Sébaldus Dick s’est heureusement rétabli de son accident ; qu’il se porte bien, et qu’il invite tous ses amis et connaissances à venir de dimanche en huit, après la grand’messe, célébrer les louanges du Seigneur le verre à la main. H y aura banquet dans la cour de la vieille synagogue, musique des trois orchestes, jeu de quilles, jeu de bague, jeu de tonneau, etc., etc. »

Le dieu Soleil semblait lui-même prendre part à la jubilation universelle, jamais il n’avait été plus beau, plus splendide. On voyait, par les hantes fenêtres de la taverne, l’automne pourpre s’étaler sur la côte, les vignes, à perte de vue, chargées de raisin, et la forêt de chênes du Schlosswald au-dessus, dont le feuillage vert commençait à brunir.

Dans la cour tout bruissait, tout s’agitait, tont bourdonnait à la chaleur un peu humide, concentrée entre les hautes bâtisses sombres. Le coq roux d’Anna Schmidt battait de l’aile et grasseyait au milieu de ses poules ; le merle de la vieille Rasimus chantait comme un coucou, ses quatre notes, toujours les mêmes. Des milliards de petites mouches dorées voltigeaient dans la lumière rouge tombant du haut des toits. Et dans le fond de la taverne obscure, autour de la grande table du milieu, maître Sébaldus, la vieille Rasimus, Christian, Fridoline, Toubac, Grédel et vingt autres, la face épanouie, buvaient, mangeaient, se donnaient du bon temps, et serraient la main de ceux qui, par trois, quatre, six, accouraient sans cesse de la voûte des Trabans, agitant leurs feutres, et s’écriant :

« Hé ! salut, salut, maître Sébaldus ! quel bonheur de vous revoir en bonne santé ! — Ah ! diable, vous nous avez fait peur ; ce gueux d’Eselskopf vous avait mis bien bas. Enfin, vous voilà revenu, grâce au ciel ! — Savez-vous, maître Sébaldus, qu’il fallait être taillé comme vous pour en réchapper ?

— Je crois ma foi bien ! s’écriait le brave homme, cinquante autres y auraient laissé leur peau. Il m’a fallu vivre quinze jours de ma propre graisse, heureusement il y avait de quoi. Mais gare à Eselskopf, si je le rencontre, gare ! »

Il levait le poing avec expression, et tout le monde approuvait sa colère. Mais le brave homme, enveloppé de son ancien habit marron comme d’une robe de chambre, en voyant les larges manches s’aplatir sur ses bras et le collet descendre le long de ses reins, comme la capuche du père Johannes, semblait fort triste.

« On en mettrait quatre comme moi là-dedans, disait-il ; mais un peu de patience, Grédel, un peu de patience ! Je me charge de le remplir tout seul ; avant quinze jours ou trois semaines, je veux qu’il n’y ait plus un seul pli. Christian, verse donc, ma coupe est vide ! Trievel, passe-moi les boudins Dieu de Dieu ! quel bonheur de se sentir là, le ventre à table, et de ne plus voir cette longue figure jaune d’Eselskopf, qui vous crie chaque bouchée : « Halte 1 halte ! c’est trop, prenez garde ! vous mangez trop d’épinards !… Est-ce qu’un pareil gueux ne mériterait pas d’être pendu ? J’ai toujours dit qu’il n’y a pas de justice sur la terre ; sans cela, cet Eselskopf serait depuis longtemps à gigotter au bras de la potence, sur le Galgenberg ! »

Toute la journée se passa dans ces occupations agréables. Vers six heures du soir, le vieux Rosselkasten, à la tête de l’orchestre des Trois-Harengs, vint jouer une sérénade à la porte du Jambon de Mayence. Il y avait trois clarinettes, deux trombones, un fifre et Rosselkasten, qui tenait la contre-basse. Ils jouèrent la grande symphonie : « Soleil, lève-toi, voici ton fils qui te contemple ! » Maître Sébaldus, dans un doux recueillement, écoutait, de grosses larmes coulaient sur ses joues, et il s’écria :

« Seigneur Dieu ! quand on pense pourtant que j’aurais pu mourir ! »

Et à ces paroles touchantes, toute l’assistance frémit ; Grédel pâlit, et Fridoline vint se jeter dans les bras du brave homme, qui sanglotait comme un enfant.

On fit alors entrer Rosselkasten et tout l’orchestre, pour boire un coup au rétablissement du digne maître de taverne.

Cependant il fallut partir plus tôt que d’habitude, car maître Sébaldus, un peu fatigué, se retira de bonne heure. Grédel, la mère Rasimus, Fridoline et Christian, après tant de veilles et d’inquiétudes, éprouvaient aussi le besoin de repos.

Ce qui réjouit le plus ces braves gens, c’est qu’à la nuit tombante, Purrhus, après avoir fait sa tournée en ville, vint dire qu’Eselskopf s’était embarqué dans la patache de Baptiste Kromer, sous prétexte d’aller visiter sa tante à Creuznach. Tout le monde comprit qu’il se sauvait, pour cacher la honte de sa défaite.

Maître Sébaldus vida sa coupe en l’honneur de ce nouveau triomphe ; après quoi, les jambes un peu vacillantes, soutenu d’un côté par Christian, et de l’autre par Toubac, il remonta dans sa chambre. En même temps, ses amis évacuèrent la salle, et longtemps on les entendit aux environs, causer entre eux de ces choses extraordinaires, du bonheur singulier de maître Sébaldus Dick qui, dans toutes les circonstances orageuses de sa vie, avait toujours été protégé par les puissances invisibles. On parla beaucoup aussi de la chance surprenante de Trievel Rasimus, des tendres regards que la petite Fridoline reposait sur Christian, et d’une foule d’autres choses semblables. La nuit était si belle, si parsemée d’étoiles, si calme et si douce, qu’on ne pouvait se décider à rentrer.

Enfin toutes ces conversations, tous ces chuchotements oe turent. Vers onze heures, tout dormait à Bergzabern, en attendant la fête promise et les événements de l’avenir, que personne ne peut prévoir


IX


L’Ecclésiaste a dit dans sa sagesse que tout est vanité sur la terre ; que l’amour, la richesse, la santé, l’ambition satisfaite, l’humiliation de nos ennemis et notre propre glorification ne font point le bonheur ; que jamais nous ne sommes contents de nous-mêmes ni des autres, et que les choses vont ainsi de jour en jour, de mois en mois, d’année en année, jusqu’à ce qu’enfin, maigres, jaunes, chauves, cassés, perclus, tremblants, l’œil terne, l’oreille sourde, la mâchoire dégarnie, le nez et le menton en carnaval, nous finissions par nous écrier d’une voix chevrotante : « Vanitas vanitatum, et omnia vanitas ! »

Hélas ! le roi, le prophète, le philosophe, le vieux rabbiniste, quel qu’il soit, qui jadis (il y a deux ou trois mille ans), écrivait ces choses, celui-là connaissait les hommes et la vie humaine ; il avait vu, palpé, senti, goûté, observé, raisonné : il avait raison, mille fois raison ; mais ces vérités ne sont pas consolantes, et, sauf meilleur avis, il aurait mieux fait de se taire que de nous mettre la mort dans l’âme.

Toujours est-il que le vieux rabbin avait raison. Que manquait-il alors à maître Sébaldus pour être parfaitement heureux ? N’avait-il pas recouvré sa bonne santé, son bon appétit et sa bonne mine ? N’était-il pas délivré d’Eselskopf ? Ne voyait-il pas autour de lui Grédel, Fridoline, Christian, Trievel Rasimus et les gens qu’il aimait le plus au monde ? Le temps des vendanges n’approchait-il pas ? et le jour, le grand jour du festin, fixé par lui-même pour célébrer son heureuse convalescence, n’était-ce pas le deuxième dimanche suivant ?

Sans doute, tout aurait dû le satisfaire, et pourtant Trievel Rasimus, dès le lendemain, avait remarqué qu’il n’était plus le même homme ; qu’il ne buvait plus avec autant de recueillement ; qu’il ne riait plus d’aussi bon cœur, et qu’à tous les instants de la journée, ses gros yeux se tournaient vers la porte, comme s’il y eût cherché quelque chose. C’était surtout le matin que la vieille ravaudeuse, en mettant le nez à sa lucarne, remarquait en lui cette inquiétude étrange. Dès la pointe du jour, il descendait de sa chambre, ouvrait la taverne, et, les mains croisées sur le dos, l’épaule appuyée au mur, il regardait vers la porte des Trabans. On voyait l’ennui se peindre sur sa bonne figure ; il entrait, sortait, regardait encore ; puis, tout abattu, tout mélancolique, il s’asseyait devant son déjeuner, l’œil vague, l’air distrait. Souvent sa fourchette lui tombait des mains, son verre restait à mi-chemin de ses lèvres, il le déposait avant d’avoir bu. L’arrivée de Fridoline même ne pouvait le faire sourire.

« Assieds-toi là, mon enfant, disait-il, causons. »

Mais Fridoline ni lui ne trouvaient rien à dire.

« Ah ! s’écriait-il parfois, le bon temps est passé, il ne reviendra plus ! »

Presque toujours alors la mère Rasimus, qui s’était dépêchée de mettre sa jupe et d’accourir, entrait en disant :

« Bonjour, monsieur Dick. Eh bien, l’appétit ! marche-t-il ce matin ?

— Tiens, assieds-toi, Trievel, répondait le brave homme, mange, bois ; ces andouilles ; sont excellentes, mais je n’ai plus faim, j’ai quelque chose de dérangé à l’intérieur. »

Et, appuyant le doigt sur son cœur :

« Là… là ! faisait-il d’un accent ému, il y a quelque chose de dérangé, je le sens bien, ça me serre, ça ne va plus. »

Alors, il se mettait à crier.contre le père Johannes :

« Le gueux ! c’est lui qui m’a tué… il m’a porté un coup qui me fait dépérir… Ah ! le brigand, moi qui l’aimais tant ! moi qui lui aurais tout donné, tout, la moitié de mon bien ; moi qui le regardais comme mon propre frère ! »

Et sa voix devenait de plus en plus sourde ; il pâlissait :

« Je vois bien, disait-il, que c’est fini pour moi. »

Et il se levait ; il se mettait à marcher, la tête basse, les yeux pleins de larmes, en criant :

« C’est toujours ceux qu’on aime le plus qui nous font aussi le plus souffrir. On ne devrait jamais aimer personne… Je n’ai pas pu faire autrement ; ce gueux-là, quand je le voyais, mon cœur riait ; j’aurais dû le jeter à la porte. Oui, mais que voulez-vous ? c’était écrit. »

En de telles circonstances, la mère Rasimus ne disait rien ; elle laissait sa colère suivre son cours, et cela durait quelquefois une demi-heure. Puis il venait se rasseoir et buvait en silence.

Quelquefois Toubac, ou tout autre, arrivant sur l’entrefaite, voulait ajouter quelque chose aux imprécations du brave homme contre le capucin, mais il les interrompait tout de suite en s’écriant :

« De quoi vous mêlez-vous ? C’est moi qui dois me plaindre. Est-ce que j’ai besoin de vous pour dire que c’est un gueux, un mendiant, un bandit ? Est-ce que je ne peux pas le dire moi-même ? Est-ce moi, oui ou non, qu’il a lâchement attaqué par derrière ? Qu’on ne me parle plus de lui, il ne mérite pas qu’on en parle. Qu’est-ce qu’on vient donc toujours m’ennuyer avec cet homme-là ? Je ne le connais plus… c’est comme s’il n’avait jamais existé ! »

Presque tous les jours il arrivait que des bûcherons ou des charbonniers entraient en passant au Jambon de Mayence, prendre leur chope de vin. Maître Sébaldus, connaissant tous les gens du pays, allait aussitôt s’appuyer les deux mains sur leur table, et sans s’asseoir, causant des récoltes, du prix des bois, de ceci, de cela :

« Et le bandit… le capucin ? finissait-il par dire.

— Ah ! maître Sébaldus, répondaient ces gens, il n’est pas à la noce tous les jours comme autrefois ; maintenant ses andouilles sont des pommes de terre cuites sous la cendre, et son Pleiszeller, c’est l’eau de la fontaine.

— Est-ce qu’il est bien maigre ? demandait-il.

— S’il est maigre ? il n’a plus que la peau et les os.

— Pourquoi ne fait-il pas des quêtes avec son âne Polak ?

— Ah ! monsieur Dick, le monde n’est plus aussi charitable que dans le temps. Les capucins n’ont plus la ressource de visiter les cheminées du village ; le père Johannes a beau chanter des oremus du matin au soir, le corbeau d’Élie ne lui apporte pas de boudins ; il dépérit, il décline.

— Ah ! bon ! bon ! faisait le brave homme, je suis content. Ah ! c’est comme cela ; le gueux n’aurait pas le cœur de venir me voir et de me dire : « Maître Sébaldus, c’est le vin blanc qui m’a fait pécher contre vous. » Ce ne serait pourtant pas bien difficile d’inventer ça, et je ferais semblant de le croire ; mais il aime mieux dépérir, par orgueil ; il veut que j’aille lui dire : « Père Johannes, venez donc manger mes boudins, mes andouilles, boire mon Pleiszeller ! » Oui, oui, j’irai lui dire ça ; qu’il attende ! »

Et il ajoutait :

« Quel bonheur d’être débarrassé d’un pareil gueux, quel bonheur ! Je peux dire hardiment que le jour où j’ai reçu ses coups de bâton est le plus beau jour de ma vie ; au moins me voilà débarrassé pour toujours de cette peste. »

Ainsi le digne maître de taverne était heureux de tout ce qu’il voyait, de tout ce qu’il entendait, et pourtant sa tristesse semblait grandir à mesure que s’avançait le jour de la fête.

Vers le milieu de la semaine, il fallut songer aux apprêts du festin, à l’ordonnance des tables, à l’élévation des estrades pour la musique, à la décoration dé la cour.

On voyait maître Sébaldus se promener, le mètre en main, avec le menuisier Furst et le charpentier Ulrich, prendre des mesures et discuter les dispositions générales lui-même, chose qu’il n’avait jamais faite ; et dès lors on put prévoir que cette solennité serait plus grande, plus imposante que toutes celles du même genre qui l’avaient précédée.

Lui-même descendit dans ses caves immenses et les parcourut d’un bout à l’autre, accompagné du tonnelier Schweyer et de ses garçons, indiquant les tonneaux qu’il faudrait mettre en perce pour le premier, le deuxième et le troisième service, et choisissant les vins en bouteille qui devaient paraître au dessert. Lui-même aussi s’occupa des commandes de comestibles ; il écrivit à tous ses correspondants de Spire, de Mayence, de Francfort, et jusqu’à Cologne.

Contrairement à l’avis de Grédel, il voulut avoir de la marée, et comme sa femme avoua qu’elle ne connaissait pas la manière d’apprêter le poisson de mer, n’étant jamais sortie du pays, lui, ne voulant rien négliger, écrivit au célèbre cuisinier Hâfenkouker, de l’hôtel du Rœimer, à Francfort, de venir présider en personne à cette partie de la cuisine.

Toutes ces choses l’occupèrent beaucoup, et Fridoline, la mère Rasimus ainsi que Christian furent consultés. Christian eut particulièrement à veiller sur la décoration, qui devait être de différents feuillages : le chêne, le hêtre, le platane et le mélèze y furent employés.

Le grand monde de Bergzabern se relayait sous la voûte des Trabans, pour contempler ces préparatifs grandioses : ces guirlandes, qui s’élevaient en courbes immenses jusqu’à la cime des toits, ces murailles tapissées de mousse, cette profusion de feuilles et de fleurs recouvrant les pauvres échoppes d’alentour, au point qu’on ne découvrait plus que leurs petites vitres miroitantes.

Dès le jeudi de la deuxième semaine, les tables étaient dressées ; elles formaient fer à cheval. Entre les deux branches se trouvait une autre table pour les amis intimes de Sébaldus, pour sa famille et les gens qu’il voulait honorer.

Ce jour-là, lorsqu’il s’agit de désigner la

place de chacun, afin que tous les amis fussent

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Toubac, tout affairé, ses yeux gris un peu troubles. (Page 67.)

ensemble, le menuisier Furst, montrant le haut bout de la table du milieu, ayant dit :

Maître Sébaldus, voici la place d’honneur, vous pourriez y mettre notre bourgmestre Omacht.

— Le bourgmestre ? s’écria maître Sébaldus indigné, je me moque bien de votre bourgmestre, moi ! Un homme qui fait venir des coqs d’Amsterdam pour exterminer les nôtres. Qu’il s’en aille au diable, qu’il se mette où il voudra !

— Mais, dit Furst, alors à qui donner la place d’honneur ? Vous ne pouvez pas être assis aux deux bouts à la fois, mpnsieur Dick, cela ne s’est jamais vu.

— Cette place restera vide, dit alors le gros nomme d’une voix sourde, oui, elle restera vide ; on ne mettra personne à cette place. »

Et s’animant :

« Celui qui devrait y être est un gueux, dit-il, un être rempli d’orgueil et de vanité, et qui n’aura pas seulement le cœur de se présenter, je vous en pré riens ; un être qui s’est rendu méprisable aux yeux de tout l’univers ; sa place restera vide, et chacun dira : « Voyez, le capucin devrait être là, mais lui-même se reconnaît indigne de venir s’asseoir en face de celui qui l’a nourri, abreuvé, aimé comme un frère pendant vingt ans. » Voilà ce que je veux ! Et qu’on ne pense pas que je lui ôte sa place ; non, j’en suis incapable, ça n’entre pas dans mes idées. Car, si par hasard, il revenait, vous m’entendez, et s’il voyait sa place occupée par un autre, ça lui crèverait le cœur,


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On fit alors entrer Rosselkasten et tout l’orchestre, pour boire un coup. ( Page 69.)


et la honte alors retomberait sur ma tête. »

Ainsi parla le digne maître de taverne, et quoique personne ne comprît rien à ses raisons, Furst lui répondit :

« Ah ! c’est bien différent, bien différent ; j’ignorais ces choses. »

Au dernier jour, arrivèrent les envois de tous les pays d’Allemagne ; la grande salle était tellement encombrée de paniers, de bourriches, de colis, de caisses et de ballots, que cinq personnes avaient peine à mettre tout en ordre. La cuisine était en feu pour la prépation des küchlen des kougelhof et autres pâtisseries, que Grédel préparait à l’avance.

Dans la cour s’entendaient des exclamations enthousiastes à l’arrivée de chaque nouvelle voiture. Mais ce qui surprit le plus la foule, ce fut l’arrivée des poissons de mer ; jusqu’alors maître Sébaldus avait eu de l’inquiétude à ce sujet. Le célèbre Hâfenkouker était arrivé la veille, avec ses trois principaux marmitons en veste blanche et bonnet de coton ; il avait fait aussitôt construire un fourneau de briques dans l’un des angles de la cour, la cuisine n’étant pas assez grande pour suffire à la préparation de tant de viandes succulentes, ni la porte assez large pour les servir.

La marée arriva donc dans l’après-midi du samedi, en telle abondance, que la voiture eut peine à passer sous la voûte des Trabans. Et quand, au milieu de la cour, entre les longues tables de sapin, on se mit à décharger ces poissons inconnus, — larges et plats comme des assiettes, gluants, blancs d’un côté, noirs ou roses de l’autre, aux larges nageoires dentelées comme des ailes de chauve-souris, — ces soles, ces raies, ces merlans, ces turbots, tous ces êtres étranges dont on ne reconnaissait pas la tête de la queue, et qui avaient la bouche au milieu du ventre ; des êtres absolument ignorés dans la montagne, et que maître Sébaldus lui-même ne connaissait que de nom, alors il est facile de concevoir la stupéfaction générale. On se tenait autour en cercle, on regardait, on contemplait, on discutait pour savoir s’ils nageaient debout, de côté ou à plat. On ne pouvait concevoir que le Seigneur eût créé des êtres aussi hideux, et chacun se promettait à part soi de ne jamais y mordre. Maître Sébaldus lui-même, se bouchant le nez, dit :

« Ça, c’est bon pour les sauvages, quand ils ont jeûné trois ou quatre jours, et qu’ils ne leur reste plus d’autre ressource que de se dévorer entre eux, ou de manger ces grands têtards. Je croyais que c’était autre chose, sans quoi je n’en aurais pas demandé. »

Cependant tout le monde fut satisfait de voir qu’il y avait parmi ces monstres vingt-quatre écrevisses de mer si magnifiques, que les plus belles du Hundsrück auraient paru petites à côté.

Hâfenkouker, lui, n’était pas de l’avis des assistants ; ils trouvait les poissons de mer fort beaux, et les fit transporter dans sa baraque de planches, affirmant que maître Sébaldus lui-même reviendrait de ses préventions sur leur compte, lorsqu’il les verrait apprêter convenablement.

Ainsi les expéditions arrivaient de toutes parts, les tables étaient dressées, la cour décorée, les fourneaux en feu, et pourtant maître Sébaldus, au milieu de sa gloire, semblait triste ; au lieu de rire et de se glorifier lui-même comme autrefois, il regardait ces choses d’un air d’indifférence. Dans la soirée de ce jour, en soupant, la mère Rasimus remarqua même que le digne homme avait les yeux pleins de larmes.

« Chers enfants, dit-il tout à coup, en s’adressant à Fridoline et à Christian, qui se souriaient tendrement après avoir suspendu leurs dernières guirlandes ; chers enfants, vous ne sauriez croire combien je suis satisfait de vous ; tous mes désirs, vous les avez accomplis ; aussi ce n’est pas sans orgueil et sans attendrissement que je vous contemple. Oui, Frantz Christian Sébaldus Dick est le plus heureux des hommes, et demain sera un beau jour pour tout le monde ; pour vous d’abord, mes enfants, pour Trievel Rasimus, qui formera son souhait, pour tous nos amis et nos parents, pour tous, excepté… »

Alors il ne finit pas sa pensée, et seulement au bout d’un instant il ajouta :

« Je voudrais pourtant bien que les pauvres, ceux qui n’ont que des pommes de terre à | manger et de l’eau à boire, se réjouissent avec nous ! »

Et d’une voix attendrie, il témoigna le désir que les débris du grand festin fussent distribués aux pauvres, avec une somme de cent gulden.

« Christian et Fridoline feront cela, dit-il, et le Seigneur étendra sur eux ses bénédictions. »

Il n’en dit pas davantage et monta dans sa chambre fort ému.

Trievel comprit que le brave homme désirait revoir son vieux compagnon Johannes ; que cette privation gâtait tout son bonheur, et que l’idée de le savoir dans la misère, tandis que tout autour de lui respirait la joie et l’abondance, l’accablait.

Mais que faire à cela ? L’orgueil du capucin n’était pas moins grand que celui du maître de taverne ; Johannes tenait mordicus au Dieu de Jacob, Sébaldus se serait méprisé lui-même de renoncer au dieu Soleil. — Allez donc les décider à faire le premier pas l’un ou l’autre ! C’était impossible. — Trievel rentra dans sa baraque, rêvant à ces choses.


IX


Or, dans cette nuit du samedi au dimanche, vers trois heures du matin, tout à coup les lucarnes de la cassine de Trievel Rasimus s’illuminèrent ; la vieille se leva, passa ses jupes, puis, entrouvrant sa porte, elle se mit à regarder le ciel tout scintillant d’étoiles.

« La nuit est magnifique, se dit-elle, il va faire bon marcher à la fraîcheur. »

Alors elle finit de s’habiller.

Son merle Jacob, tout étonné d’être éveillé bien avant le jour, lui qui, depuis longtemps, avait pris l’habitude d’éveiller les autres, Jacob ne bougeait pas ; du fond de sa cage, la tête inclinée, il suivait, de ses petits yeux luisants, la lumière allant et venant dans la chambre. Les lapins aussi se taisaient ; seulement, le plus vieux, le grand-père de la nichée, un superbe lapin blanc à taches rousses, que la mère Rasimus appelait familièrement Abraham, à cause de ses grands favoris ébouriffés, de sa fécondité singulière et de son air vénérable, Abraham, sur le seuil de sa cabane, : regardait tout émerveillé, relevant et abaissant tour à tour ses grandes oreilles, et se grattant le nez de sa patte, comme pour dire : « Que fait-elle là ? Pourquoi court-elle de si grand matin ? En voudrait-elle à mon cher petit Isaac, l’espoir et la consolation de ma vieillesse ? » Enfin Trievel, ayant mis ses gros souliers, prit son bâton et sortit sans se donner d’autre peine que de repousser la petite porte criarde et de tirer le verrou, puis elle se dirigea vers la voûte des Trabans et gagna la rue.

La rue des Trabans, au sortir de la cour, descend à gauche dans la ville basse, jusqu’à la petite porte des Halles et des Vieilles-Boucheries. Elle s’élève à droite vers la côte du Schlosswald, derrière laquelle se trouve l’ermitage de la sainte chapelle du Lupersberg. C’est cette dernière direction, plus rapprochée de la campagne, que prit Trievel Rasimus. Elle allait en trottinant, la tête penchée, sa longue robe de rayage bleu et rouge lui remontant au milieu du dos, la main sur son bâton, et les franges de son bonnet caressant ses joues couleur de brique. On l’eût prise, dans l’ombre des murs, où se découpaient les pâles rayons de la lune, pour une vieille bohémienne en maraude, d’autant plus qu’elle courait sans relâche.

Au bout d’un quart d’heure, elle avait atteint le sentier qui monte à travers les vignes jusqu’au sommet de la côte. La lune, en rase campagne, brillait comme un miroir, éclairant les petits murs de pierres sèches, les ceps noueux aux larges feuilles rouges, les broussailles et jusqu’aux plus petits cailloux du sentier : on y voyait mieux qu’en plein jour. Le temps était doux ; au loin, une perdrix claquait du bec, on entendait frôler ses ailes et de petits cris amoureux lui répondre.

Trievel Rasimus s’arrêta deux secondes au pied de la vieille croix moussue où s’agenouillent les pèlerins de Marienthal ; elle tira sa gourde de sa poche et but un bon coup ; puis, saisissant le bas de sa jupe de la main gauche, elle se mit à grimper comme une chèvre, ne s’arrêtant que de loin en loin, sur les petits plateaux en terrasse, pour reprendre haleine.

Bientôt elle fut au-dessus de la cour des Trabans. La vieille ville, de cette hauteur, avec ses pignons aigus, ses toits immenses à quatre et cinq étages de lucarnes, ses flèches, ses gargouilles, ses rues étroites, enchevêtrées les unes dans les autres, ses hangars en au— vent, ses tourelles découpant leurs ombres noires sur le pavé blanc comme neige ; l’église Saint-Sylvestre, fouillée de mille sculptures en relief, avec ses trois portails sombres et ses mille statuettes de saints et de saintes, argentées par la lune sur le fond obscur des niches ; la synagogue décrépite, la taverne et les échoppes innombrables dans la cour profonde des Trabans, où ne descendait pas la pâle lumière ; tout cela présentait un coup d’œil étrange, mystérieux et grandiose. Tout dormait à Bergzabern ; seulement, dans l’un des angles de la cour des Trabans, une vive lumière rouge annonçait que les fourneaux de Hâfenkouker étaient en pleine activité ; Hâfenkouker lui-même et ses marmitons, en bonnet de coton, passaient parfois devant cette flamme comme des diablotins, et leurs grandes ombres tourbillonnaient alors tout autour des hautes murailles revêtues de feuillage.

« Hé ! hé ! hé ! fit la vieille en riant, la bonne odeur monte jusqu’ici. Quelle fête, Dieu de Dieu, quelle fête nous allons avoir ! »

Après cette réflexion, Trievel se reprit à grimper. Aux vignes succédèrent bientôt les broussailles, puis les bruyères ; enfin, sur le coup de quatre heures, et comme déjà des centaines de coqs se saluaient d’une ferme à l’autre, et que les aboiements des caniches et des roquets de la ville s’élevaient à la cime des airs en rumeurs confuses, Trievel Rasimus atteignit le plateau aride, et vit en face d’elle, sur l’autre pente du Lupersberg, le clocher de la petite chapelle de Saint-Jean et la large toiture de chaume de l’ermitage se découper en vignette dans les brumes matinales. Pas un bruit ne s’entendait de ce côté, pas un murmure. Comme la lune s’inclinait vers Pirmesens, l’ombre du plateau couvrait toute cette pente de la montagne. Un éclair intérieur illuminait parfois les deux lucarnes de la hutte, puis tout redevenait sombre.

« Allons, nous y voilà, » se dit Trievel en aspirant une large prise de tabac ; puis elle poursuivit son chemin. Deux minutes après, elle arrivait près de la masure ; et, le cou tendu, se penchait dans l’une des lucarnes pour voir à l’intérieur.

D’abord elle ne vit rien, tant il y faisait sombre ; mais bientôt elle distingua quelques poutres en l’air, à travers lesquelles pendaient des milliers de brindilles de paille, de foin et d’herbages, comme d’une grande hotte ; ensuite, une grande caisse pleine de feuilles sèches, et un sac pour oreiller ; puis à gauche, une ouverture dans la muraille, un trou noir, au fond duquel s’agitait quelque chose. Trievel crut d’abord que c’était le capucin, qui se couchait dans ce trou par esprit de pénitence ; mais en regardant mieux, elle reconnut que c’était l’âne Polak, dont les grandes oreilles et la tête mélancolique se dessinaient parfois audessus de la crèche, et presque aussitôt elle vit le père Johannes assis à terre, les jambes écartées devant la pierre de l’âtre ; il retournait des pommes de terre sous la cendre, et, comme le feu se prit à briller, toutes les brindilles du plafond, les barreaux de la crèche, la tête ébouriffée de l’âne, son bât et son licou suspendus au mur, le vieux crucifix de chêne et le petit bénitier de faïence au-dessus de la caisse, le pot à eau dans un coin et la grande trique de cormier dans un autre ; toutes ces choses confuses, entassées, hérissées, se prirent à danser avec leurs ombres autour des murailles de terre glaise : c’était vraiment étrange.

Le père Johannes, le coude sur le genou, la joue sur le poing, ressemblait alors au bouc Hazazel, qui porte les péchés du genre humain ; il était devenu jaune, sec et maigre comme un vieux buis ; ses sourcils joints en V à la racine du nez semblaient s’être rapprochés davantage, et ses yeux regardaient les pommes de terre en louchant. Trievel, connaissant le caractère ombrageux du capucin, après avoir vu ces choses, se retira tout doucement dans les bruyères, puis elle fit du bruit en approchant de la porte, pour avoir l’air d’arriver.

« Hé ! c’est moi, père Johannes ! Êtes-vous là ? Ouvrez ! c’est Trievel Rasimus ! » cria-t-elle d’un accent joyeux.

Quelques instants après, la porte s’ouvrit et le capucin, qui s’était fait une mine moins désolée, lui dit en souriant :

« Hé ! c’est Trievel Rasimus ! d’où venez-vous donc de si bonne heure, Trievel ?

— J’arrive de Hirschland, père Johannes ; je n’ai pas voulu passer si près de l’ermitage sans vous souhaiter le bonjour.

— Et vous avez bien fait, Trievel ; entrez, entrez. »

Ils se courbèrent sous les bottes de paille du fenil et entrèrent, la figure épanouie.

« Asseyez-vous, Trievel, dit le capucin en présentant à la vieille le seul escabeau de la hutte, chauffez-vous, il fait assez frais ce matin. Ah ! vous arrivez de Hirschland ?

— Mon Dieu, oui, je viens d’inviter mon cousin Frantz Piper, le clarinette, à la grande fête d’aujourd’hui, et j’ai quitté Hirschland de bon matin, pour arriver avant la chaleur. »

Les oreilles du père Johannes se dressèrent en entendant parler de fête, mais il ne dit rien.

« C’est très-bien, fit-il, c’est très-bien. »

Trievel s’était assise près de l’âtre et se fourrait les cheveux dans son bonnet ; puis regardant autour d’elle :

« Mais vous n’êtes pas trop mal ici, père Johannes, dit-elle ; en hiver surtout, avec votre âne, vous devez avoir bien chaud. Et puis, ce lit de feuilles… moi, j’aime les lits de feuilles, ça n’est pas aussi salissant que le linge, on n’a qu’à remuer un peu… Enfin, je vois que vous êtes tout à fait bien.

— Oui, oui, on pourrait être plus mal logé, » répondit le capucin d’un air rêveur.

Et, revenant à la charge :

« Ainsi, vous arrivez de Hirschland pour une fête. Il y a donc fête aujourd’hui, Trievel, en l’honneur de quel saint ?

— Comment ! vous ne savez pas ça ? dit la vieille d’un air naïf ; vous ne savez pas que maître Sébaldus donne une fête, un banquet, un festin, mais quelque chose, là, quelque chose de tellement extraordinaire, qu’on en parle jusqu’à Landau, jusqu’à Neustadt, enfin partout ? »

Le père Johannes, durant un instant, parut stupéfait.

« Ah bah ! fit-il ; comment ! il donne une fête pareille ? »

Et le brave homme resta les yeux fixes, les narines tirées, comme s’il eût vu ce spectacle ; puis, se réveillant :

« Maître Sébaldus est donc rétabli, demanda-t-il, tout à fait rétabli ? Ah ! bon… bon… tant mieux, ça me fait plaisir ! Mais, quoique cela, je déplore, oui, je déplore qu’un homme d’âge, un homme d’expérience, à peine échappé des bras de la mort, songe à se replonger tout de suite dans un océan de jouissances sensuelles, à se gorger de nourriture succulente, à s’abreuver de vins délicieux ; c’est déplorable, tout à fait déplorable. »

En parlant de nourriture succulente, de vins délicieux, de jouissances sensuelles, Johannes en avait la bouche pleine, son nez remuait, et une légère teinte pourpre colorait ses joues brunes. Trievel l’observait en clignant des yeux.

« Vous avez bien raison, dit-elle, ça fait frémir de penser à cela ; mais que voulez-vous ? le danger passé, on songe à autre chose. Figurez-vous, père Johannes, qu’on a fait venir de Mayence trois de ces pâtés d’anguilles, vous savez, de ces pâtés fondants, aux petites knœpfe et aux champignons blancs, de ces pâtés…

— Ne me parlez pas de ça, interrompit le capucin en se levant, ne me parlez pas de ça ! Dire que ce Sébaldus, au lieu de songer à son salut, après une crise terrible, ne s’inquiète que de se farcir la panse de choses délicates, c’est révoltant, c’est abominable. »

Mais, remarquant que la vieille l’épiait du coin de l’œil :

« Seigneur Dieu, fit-il d’un ton paterne en joignant les mains, je vous remercie de m’avoir éclairé de votre divine lumière ; je vous remercie de m’avoir arrêté sur le bord de cet abîme sans fond du sensualisme, et de m’avoir appris que les choses humaines ne sont que la vanité des vanités. Il ne m’appartient pas, indigne que je suis, de critiquer la conduite de mon prochain, mais il m’est permis de verser des larmes sur ses égarements. »

Alors le vieux pécheur se passa la main sur la figure en reniflant, et la mère Rasimus lui dit d’un ton de pitié bonasse :

« C’est beau, père Johannes, c’est beau ce que vous venez de dire là ; j’ai toujours pensé que vous finiriez par devenir un saint homme ; même dans le temps, quand vous buviez la grand’coupe de Gleiszeller de l’an XI, vous leviez les yeux au plafond avec un air d’adoration qui me faisait penser : « Quel beau saint ça ferait ! Dieu du ciel, quel beau saint, en peinture, dans la cathédrale ! »

Le père Johannes regarda la vieille de travers, croyant qu’elle voulait rire ; mais elle semblait si convaincue, de si bonne foi, et si bonasse avec ses mains jointes sur les genoux, et les franges de son bonnet pendant sur son nez rouge, qu’il ne douta point qu’elle ne parlât sérieusement.

« Oui, reprit-elle, vous avez bien raison, père Johannes ; tout ça, les jambons, les andouilles, les professerswurst, les pâtés d’anguilles, les dindes farcies, les bouteilles de Forstheimer, de Bodenheimer, tout ça, c’est de la vanité ! Il n’y a de bien sûr, là, de bien sûr, que la vie éternelle, les anges, les saints et les séraphins qui volent en l’air en soufflant dans des trompettes, comme on en voit dans la chapelle Saint-Sylvestre ; ça, c’est sûr… c’est clair ! Aussi, déjà plus de cent fois, j’ai eu l’idée de me convertir ; mais la chair est si faible, père Johannes, rien qu’en sentant l’odeur de la cuisine, ça bouleverse toutes mes bonnes résolutions. »

Le capucin ne disait rien ; au bout d’un instant seulement, il toussa : « Hum ! hum ! fit-il, oui… oui… la chair… la chair ! »

Mais il n’ajouta rien, et Trievel poursuivit, en aspirant une prise de tabac :

« La chair, c’est la perdition des hommes et des femmes. Ainsi, par exemple, vous ne pouvez pas croire comme tous les bourgeois de Bergzabern viennent saluer maître Sébaldus, pour être de sa fête, c’est une procession du matin au soir. Mais, pour dire la vérité, tout ce que vous avez vu jusqu’à présent, auprès de cette fête-là, n’est qu’une véritable misère. On a fait venir de la haute montagne du gibier de toute sorte, des grives du Hundsrück, des bécasses, des gélinottes et des coqs de bruyère des Vosges, trois sangliers pour être farcis avec des châtaignes, trois chevreuils pour être farcis avec des olives ; on a fait venir des poissons du Rhin : de la carpe, du saumon, des truites en abondance, et des poissons de mer tellement extraordinaires, tellement délicats, que le sacristain Kœnig, le conseiller Baltzer et tous ceux qui s’y connaissent disent que ça fait les délices du corps et de l’âme. On a fait venir des fruits de Hoheim, de Vandenheim, de Baden et d’ailleurs, dans de petites corbeilles garnies de mousse : des poires fondantes, des rainettes grises, tout ce qu’il est possible de se figurer de plus beau ; rien qu’à les voir, l’eau vous en vient à la bouche. Et, pour la première fois, maître Sébaldus a consenti de verser au deuxième service des vins de France, du vin de Bourgogne, de Bordeaux et de Champagne rose et blanc, chose qu’il n’avait jamais voulu faire, à cause de son grand respect pour la patrie allemande ; mais cette fois il veut que toutes les délices de la terre, de la mer et du ciel soient réunies sur sa table, et qu’on s’en souvienne dans les siècles des siècles.

— Dans les siècles des siècles ! dit le capucin en haussant les épaules, voilà bien son orgueil et sa sotte vanité ; dans les siècles des siècles, je vous demande un peu ! Et quand ce serait, la belle gloire qu’il aurait là, de passer pour un goinfre jusqu’à la centième génération !… O honte ! ô être matériel, être porté sur sa bouche !… Enfin… enfin… — fit-il en bredouillant et se promenant à grands pas dans la hutte, — que faire ? que dire à cela ? C’est l’opprobre, c’est la honte de Bergzabern et de toute la ligne du Rhin ! Dans le temps, on songeait aux choses divines, et aujourd’hui on ne pense qu’à s’introduire des choses agréables dans le gosier ; ainsi périssent les civilisations, ainsi la terre fut inondée par le déluge universel, ainsi Sodome et Gomorrhe furent englouties par une mer de flammes ! Et je plaignais cet homme ; je me repentais, je m’en voulais presque de l’avoir châtié, j’éprouvais presque un serrement de cœur en songeant…

— Alors, interrompit Trievel, vous ne viendrez pas au banquet ?

— Venir au banquet, moi ! mais ce serait le comble de la honte, ce serait renier mon Dieu, ma foi, mes convictions ; Dieu m’en préserve ! »

Il marchait en faisant de grands gestes ; Trievel le suivait des yeux, tournant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche, comme une girouette.

« Et pourtant, père Johannes, dit-elle, pourtant votre place est là… maître Sébaldus vous a gardé votre place. »

A ces mots, le capucin s’arrêta tout court, et, regardant la vieille d’un œil perçant :

« Comment ! maître Sébaldus m’a gardé ma place ? dit-il ; alors il ne m’en veut donc plus ? il reconnaît ses torts ? il veut entrer en accommodement avec moi ? Il a toujours eu du bon, je dois le reconnaître ; c’est son maudit orgueil qui le perd ; mais, sauf cela, c’est un excellent cœur. Ah ! il m’a réservé ma place ! Tu penses bien, Trievel, que je ne peux pas retourner à la taverne après l’affront que j’ai reçu, non, non ! mais je l’avoue, en songeant que j’avais perdu l’affection de tous mes vieux camarades : de Toubac, de Hans Aden, de Paulus Borbès, la tienne, celle de la mère Grédel, — une excellente femme, une femme estimable, la meilleure cuisinière du Rhingau, et qui ne se vante pas, qui ne se glorifie pas à tort et à travers, — en songeant que j’avais perdu son affection, celle de Christian, et surtout celle de la petite Fridoline, de cette chère enfant que j’ai portée dans mes bras, que j ai bercée sur mon sein… pauvre petite !… Oui, je l’avoue, de ne plus revoir tout ce monde, ça m’était pénible, c’était dur, bien dur, j’en souffrais plus, mille fois plus que de tout le reste. Enfin, c’est un grand soulagement pour moi de savoir qu’il n’y a pas de rancune entre nous ; mais, de retourner au Jambon de Mayence, de m’incliner devant maître Sébaldus, jamais ! jamais ! »

Trievel Rasimus, pendant ce beau discours, semblait fort attentive.

« Jamais ! répéta le capucin, plutôt périr de misère. Ah ! si maître Sébaldus faisait le premier pas, s’il reconnaissait qu’il a eu tort, s’il envoyait quelqu’un pour m’inviter formellement… »

Il s’arrêta, regardant la vieille, et pendant qu’elle allait lui dire : « Mais je suis ici pour cela, père Johannes. » Aussi sa déception fut grande, lorsque Trievel s’écria :

« Reconnaître ses torts, lui ! allons donc ! Ah ! vous ne le connaissez guère.

— Mais puisqu’il me garde ma place.

— Sans doute, il vous garde votre place, par défi.

— Comment, par défi ?

— Oui, par défi. Vous n’avez donc rien appris de ses publications ?

— De quelles publications, Trievel ? voyons, explique-toi.

— Mais de celles que le watchmann Purrhus a fait dans toute la ville, annonçant, par l’ordre de maître Sébaldus, que votre place serait là, et que vous n’oseriez pas venir la prendre pour soutenir le Dieu de Jacob ; qu’il vous en défiait à la face de l’univers, et que si vous ne veniez pas ; comme c’était probable, alors tout le monde devrait reconnaître que vous étiez terrassé, foulé aux pieds, et que vous demandiez grâce. En raison de quoi, ; lui, Sébaldus, se chargerait alors de faire proclamer à son de trompe, la victoire définitive du dieu Soleil et votre défaite éclatante. Comment ! vous ne savez rien de ces choses ? mais on ne parle que de ça dans tout le pays : les uns disent que vous viendrez, les autres que vous n’oserez jamais. »

Le capucin était devenu tout pâle, ses joues tremblotaient de colère ;

« Comment ! comment ! se prit-il à bégayer, ce gros âne, ce matérialiste, cet ignorant, cette outre gonflée d’orgueil ose me défier, moi… moi… de venir ! Ah ! c’est trop fort. Tout ce que j’avançais tout à l’heure, Trievel, touchant son bon cœur et son bon sens, je te retire. Il est clair que la vanité le suffoque, qu’il perd la tête. Oui, je vois de plus en plus, et malgré mon indulgence, que c’est un être borné, stupide, arriéré de vingt siècles. Son dieu Soleil ! son dieu Soleil ! ha ! ha ! ha ! quelle découverte : la religion des premiers sauvages !… Mais… mais vraiment c’est incroyable… c’est…

— Vous viendrez donc ? demanda Trievel en baissant la tête pour cacher un sourire.

— Si je viendrai défendre mon Dieu, le Dieu de nos pères ! Certainement, certainement. Mais qu’on ne s’imagine pas que j’arrive pour manger et boire, non, voilà ma nourriture. »

Il montrait ses pommes de terre.

« Je préparais cela pour aller en quête aujourd’hui, mais dans des circonstances aussi graves, je renonce à ma quête, je pars, je marche à la rencontre des hérétiques ; je vais, comme le saint roi David, au-devant du géant Goliath, armé de ma houlette, de ma fronde et de mes trois cailloux. Ah ! il me défie ! »

Il y eut un instant de silence, Trievel Rasinius, se levant, murmura :

« Aussi je m’étonnais, père Johannes, de votre grande tranquillité ; je ne pouvais comprendre qu’au moment de la bataille, vous restiez ainsi les bras croisés, comme si vous vous sentiez battu d’avance.

— Battu d’avance ! fit le capucin. Écoute, Trievel, c’est aujourd’hui qu’on verra le triomphe de Jéhovah, du Dieu fort, du Dieu jaloux. Tu peux aller dire de ma part à Bergzabern…

— Soyez tranquille, soyez tranquille, fit la vieille en prenant son bâton, je vais annoncer partout la grande nouvelle. Le banquet commence à onze heures, arrivez un peu d’avance ; tous les amis seront là.

— Oui, Trievel, je compte sur toi, et je te remercie d’être venue me prévenir. Dieu du ciel, quand je pense que sans toi, le Dieu, des armées recevait une défaite en ce jour ! »

Ils sortirent ensemble, ; et le capucin ranimé, les yeux étincelants, ayant reconduit Trievel Rasimus à cinquante pas dans, les bruyères, lui serra la main en répétant :

« Tu peux dire que je viendrai ; quand toutes les légions des ténèbres seraient là, maître Sébaldus en tête, je viendrai ! »

Trievel Rasismus s’éloigna, riant dans les franges de son grand bonnet en capuche. Il était alors près de six heures du matin, le jour dorait la côte. Au moment où la vieille atteignit le sentier de Bergzabern, Johannes sonnait matines à tour de bras, et les tintements de la petite cloche de Saint-Jean se prolongeaient d’échos en échos jusqu’au pied de la montagne.


X


Cette nuit-là, maître Sébaldus dormit grassement de neuf heures du soir à huit heures du matin ; le jour étincelait sur ses vitres lorsqu’il s’éveilla. Depuis longtemps la mère Grédel, Hâfenkouker et ses marmitons, Schweyer et ses garçons tonneliers, Christian et Fridoline, tous les domestiques et toutes les servantes du Jambon de Mayence étaient en l’air, allant et venant, causant, se dépêchant de prendre les dernières dispositions du banquet. La brise d’automne balançait les guirlandes dans la cour ; la taverne était pleine de cette bonne odeur de feuillage qu’on respire autour des reposoirs à la Fête-Dieu, et sous la voûte des Trabans se pressaient une foule de curieux, qui se renouvelaient sans cesse, pour contempler ces merveilles.

Maître Sébaldus, en tournant la tête, vit son grand tricorne à banderoles roses et bleues et ses habits de gala sur la commode ; Grédel avait tout prévu d’avance ; c’était une femme de grande exactitude et qui n’oubliait jamais rien. Le brave homme se leva donc, il mit ses bas de laine noire, ses souliers à boucles d’argent et sa culotte de velours, qu’il commençait à remplir de nouveau de son heureux embonpoint.

Puis, ayant revêtu son magnifique gilet écarlate, il ouvrit une fenêtre, et voyant que la cour sombre, avec ses hauts pignons couronnés de chêne, sous la voûte immense du ciel, ressemblait à la cathédrale Saint-Sylvestre et qu’elle avait même plus de grandeur imposante, il en fut saisi d’admiration ; mais au lieu de pousser comme autrefois des éclats de rire retentissants et de s’écrier : « C’est moi… moi… Frantz Christian Sébaldus Dick, par la grâce de Dieu, qui suis l’auteur de ces choses, » il devint tout grave et garda le silence.

Durant plus d’une demi-heure, le digne tavernier, en planches de chemise, sa grosse tête grisonnante ébouriffée, resta plongé dans une douce extase, regardant les longues tables couvertes de leurs nappes blanches à filets rouges, les couverts innombrables miroitant tout autour, les trépieds d’argent, que Hâfenkouker avait placés lui-même de distance en distance, pour servir le poisson ; les garçons tonneliers remontant de la cave profonde, le dos courbé, une tonne sur l’épaule, qu’ils plaçaient le long de l’estrade et mettaient tout de suite en perce, pour n’avoir plus qu’à tourner le robinet, lorsque le moment de la presse serait venu. Tout cet ensemble lui plaisait : « Sébaldus ! se disait-il, c’est bien, c’est très-bien ; toi-même, tu n’aurais pu mieux arranger tout cela. »

Mais ce qui l’attendrissait le plus, c’était de voir Christian et Fridoline élever ensemble des pyramides de fruits, de fleurs et de mousse pour orner le festin : Christian, en polonaise de velours violet, sa toque noire surmontée d’une superbe plume de coq, vert changeant et or, les petites moustaches retroussées, les lèvres pourpres, ses grands yeux étincelants d’amour ; et Fridoline en robe blanche, une rose sur son sein gracieusement arrondi, les cheveux soigneusement nattés et tressés sur son coude cygne, les joues d’un rose transparent, et ses longues paupières abaissées, humides de tendresse. Ces deux jolis enfants se regardaient, ils rougissaient, ils soupiraient, ils roucoulaient tout bas ; leurs mains se touchaient, et alors une sorte de frisson les faisait pâlir, surtout Christian, dont la plume de coq en faucille tremblotait d’enthousiasme.

Maître Sébaldus, regardant ainsi, croyait renaître au beau temps de sa jeunesse :

« Comme ils s’aiment ! comme ils s’aiment ! murmurait-il, les yeux pleins de larmes ; Dieu du ciel, peut-on s’aimer de la sorte ! »

Alors, songeant aux temps écoulés, il revoyait Grédel telle qu’il l’avait vue la première fois, fraîche, accorte et souriante, et il se rappelait tous les bons moments qu’ils avaient eus ensemble : la naissance de Fridoline, leur

bonheur, la joie de sa femme, l’extase de la

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« La nuit est magnifique, se dit-elle, il va faire bon marcher à la fraîcheur. » (Page 74.)

grand’mère Dick, penchée sur le petit berceau tout blanc, joignant ses vieilles mains ridées et murmurant : « Cher petit ange, descendu du ciel pour la joie de mes vieux jours, sois béni, sois aimé, sois adoré ! » Il revoyait aussi l’enfant, comme un petit bouton de rose, et s’il avait pu la peindre, il l’aurait peinte jour par jour, à tous les âges, à tous les moments de sa vie ; et ces amours de tous les instants n’en formaient plus qu’un dans son cœur : c’était sa chère Fridoline !

Ensuite, regardant Christian, qu’il savait bon et tendre, il se disait :

« Vont-ils être heureux ! vont-ils s’aimer ! »

Voilà ce qui l’attendrissait.

Puis, dans cette longue suite de souvenirs, l’image de son vieux compagnon Johannes, à la barbe rousse, lui revenait aussi ; il revoyait le capucin promener la petite sur les larges manches de sa robe de bure et la bercer dans ses mains musculeuses, tandis que de longues rides sillonnaient ses joues brunes, et qu’il riait d’une voix cassée dans la joie de son âme.

Et, se rappelant ces choses, il pensait en lui-même : « Je ne puis cependant pas marier Fridoline sans qu’il soit là pour la bénir… Non, je ne le puis pas… ce serait contraire au bon sens… Il faut que Johannes arrive… pourquoi ne vient-il pas ? Est-ce qu’il me croit assez mauvais cœur pour lui tenir rancune ? Est-ce que je pense encore à ses coups de bâton, mot ? Est-ce que le vin blanc n’est pas cause de tout ? S’il revenait, est-ce que je ne

serais pas content, et Fridoline, et Grédel, et

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Malire Sébaldus, sa large tête grisonnante découverte, et tenant à la main Fridoline. (Page 88.)


Christian, et tout le monde ? Oui, le capucin levrait être là. S’il ne revient pas, tout sera manqué ; qui pourra chanter comme lui : « Buvons ! buvons ! buvons ! » Il n’y en a pas un dans tout Bergzabern… dans tout Bergzabern ? allons donc, il n’y en a pas un dans tout le pays, dans tout l’univers !… Ah ! s’il revenait... tout serait en ordre. »

Et ses yeux se tournaient involontairement vers la porte des Trabans ; il exhalait de longs soupirs.

Cependant le moment de la fête approchait ; de grandes rumeurs s’élevaient par toute la ville ; la foule, hommes, femmes, enfants, pêle-mêle, riant, chantant, sifflant, remontait en tumulte de la place des Halles et des Vieilles-Boucheries, et se précipitait vers la voûte de l’antique synagogue ; et le tambour du watch-mann Purrhus, se rapprochant de seconde en seconde, marquait la mesure de cette marche colossale. Il y avait des cris, des grognements, des hurlements, des murmures, des éclats de rire et des clameurs étranges, inouïes, mais toujours le pan, pan, pan du tambour dominait le bruit, comme à la danse des ours.

Toutes les tables alors étaient prêtes ; la mère Grédel, Hâfenkouker, Christian et Fridoline rentrèrent à la taverne, où se trouvaient déjà réunis bon nombre des amis du Jambon de Mayence : Toubac, Hans Aden, Trievel Rasimus, Paulus Borbès, Bével Henné, sans parler du bourgmestre Omacht, du conseiller Baltzer et d’une quantité d’autres personnages de la ville.

La foule commençait à se répandre dans la cour ; à l’arrivée de Purrhus, il fie fit comme un roulement d’orage, c’était la cohue qui grimpait aux estrades. Maître Sébaldus, en ce moment, revêtit son grand habit marron et se coiffa de son magnifique tricorne ; puis, exhalant un soupir, il ouvrit la porte des vieilles galeries et se mit à descendre gravement l’escalier extérieur de la taverne, au milieu des acclamations universelles. Le digne homme s’efforçait de paraître joyeux, comme il convient en pareille circonstance ; mais il avait beau faire, il avait beau se redresser, rejeter sa grosse tête entre ses épaules, souffler dans ses joues rouges, se croiser les mains sur le dos, ce n’était plus le vainqueur des vainqueurs aux combats de coqs, à la course des ânes, et son sourire même, son bon gros sourire, avait quelque chose d’amer.

Toutefois l’enthousiasme de ses amis et connaissances ne laissa pas de l’attendrir encore, et surtout la vue de Christian et de Fridoline qui vinrent l’embrasser. Il sourit à Trievel Rasimus, parée de ses plus beaux atours, et que Toubac couvait des yeux, comme un épervier mélancolique en arrêt devant une vieille poule jaune et maigre qu’il voudrait agripper et qui se moque de lui dans sa cage.

Puis, levant son tricorne, il salua gravement à la ronde M. le conseiller Baltzer, M. le bourgmestre Omacht, et les autres dignitaires de Dergzabern, en possession d’assister à toutes les fêtes et de boire du vieux Forstheimer qui ne leur coûtait rien.

Mais, cela fait, maître Sébaldus se crut suffisamment acquitté de ses obligations, et, prenant les deux mains de Trievel Rasimus, il lui dit avec sentiment :

« Trievel, Trievel ! ta vue me réjouit le cœur !

— Je vous crois, monsieur Dick, répondit la vieille en se donnant des grâces et lorgnant Toubac du coin de l’œil, dans l’espoir de le rendre jaloux, je vous crois, hé ! hé ! hé ! ça ne m’étonne pas, on sait se mettre, Dieu merci, on sait se nipper ; on n’est pas embarrassée de trouver des maris à la douzaine. Si vous n’étiez pas marié par-devant notre sainte Église, maître Sébaldus, je vous choisirais tout de suite.

— Oui, poursuivit le gros homme avec attendrissement, j’ai du plaisir à te voir ; tu es encore une ancienne, une de celles que j’ai toujours rencontrées depuis trente ans ; tu n’oublierais pas, toi, les vieux amis, par orgueil, par vanité.

— Oh ! pour ça, non, interrompit Trievel, je suie à la vie, à la mort, pour le Jambon de Mayence.

— C’est bien, c’est bien, fit Sébaldus, je le sais, j’en suis sûr. »

Et d’un ton d’indignation profonde, les mains étendues vers la voûte des Trabans, il s’écria :

« On ne dira pas maintenant que j’ai manqué de patience ; si ceux qui devraient être ici n’y sont pas, est-ce par ma faute ? Quelqu’un osera-t-il dire que c’est par la faute de Frank Christian Sébaldus Dick ? Si quelqu’un le disait, ce ne pourrait être qu’un gueux, car la vérité est la vérité, j’ai toujours eu en horreur le mensonge et l’artifice. Qu’on ne dise pas que Sébaldus Dick a manqué de patience et qu’il n’a pas attendu jusqu’à la fin ; mais l’orgueil est la ruine de la vieille amitié, oui, l’orgueil nous montre ces choses abominables ! »

Alors, il fit trois ou quatre fois le tout de la salle, murmurant des paroles confuses ; et tous les assistants, comprenant qu’il parlait du père Johannes, s’indignaient contre le capucin, disant entre eux :

« C’est un homme rempli d’orgueil ! »

Dehors, les rumeurs, les cris, les sifflements, les roulements de pas sur les estrades redoublaient ; on aurait dit que la vieille synagogue allait s’écrouler.

Maître Sébaldus, s’arrêtant de nouveau devant la porte, s’écria :

« Il ne viendra pas, c’est sûr, je vous le prédis hardiment, et voilà que la fête commence ; les gens s’impatientent, il faut se mettre à table sans lui ! »

Et s’indignant de plus en plus :

« Quelle honte ! quelle honte ! tout le pays va savoir que sa place était là, et qu’elle est restée vide ! N’est-ce pas la plus grande honte qui se puisse concevoir, non-seulement pour lui, mais encore pour toute ma maison ? Et c’est un ancien ami, mon plus vieil ami qui me fait de ces choses, à moi, à moi, Sébaldus !

— Encore, reprit-il au bout d’un instant, pour moi, je ne veux rien dire, puisque nous sommes censés fâchés ensemble ; mais ces enfants, ces chers enfants qu’il a baptisés et portés dans ses bras, qu’est-ce qu’il peut leur reprocher, Toubac ? Qu’est-ce qu’il peut dire ?

— Moi, je n’en sais rien, dit Toubac ; que voulez-vous, c’est un gueux, un va-nu-pieds, un vrai pendard.

— Je ne dis pas ça, s’écria Sébaldus, pourpre d’indignation ; tout le monde ne peut pas avoir toutes les qualités réunies ; celui qui soutiendrait que le père Johannes n’est pas le meilleur capucin, le plus digne homme du pays, c’est à Frantz Christian Sébaldus Dick qu’il aurait à faire, entendez-vous ! « 

Et, se retournant vers la porte après un instant de silence, d’une voix sourde il dit :

« Dans le temps, je me rappelle que la grand’mère Orchel répétait sans cesse que l’orgueil nous a tous perdus, au moyen d’un serpent, et c’est la pure vérité : le serpent de l’orgueil avait une pomme de la science, et cette pomme était comme qui dirait la science du bien et du mal. J’ai toujours pensé cela, et je vois bien aujourd’hui que j’avais raison, car le père Johannes, à cause de son Dieu de Jacob, se croit plus savant que tous les autres, et… »

En ce moment, le digne homme pâlit, puis rougit et s’écria :

« C’est lui ! le voilà ! Hé ! je savais bien qu’il viendrait, j’en étais sûr ; ça ne pouvait pas être autrement. »

Tout le monde s’était précipité aux fenêtres. En effet, le père Johannes, du fond de la voûte sombre, en bas, fendait la presse lentement. Maître Sébaldus, de son côté, les bras étendus, semblait vouloir se jeter à la nage, pour aller repêcher son vieux camarade. Mais plus le capucin avançait, plus sa tête de bouc, sèche et osseuse, exprimait la douleur et l’indignation.

Johannes, depuis son entrevue avec Trievel Rasimus, avait roulé dans son âme de terribles arguments contre le dieu Soleil. Il voulait terrasser Sébaldus et le forcer de crier grâce ; mais, à la vue de cette antique taverne, témoin de tant d’heureux instants passés le verre en main et le sourire aux lèvres ; à la vue de son vieux compagnon, les bras étendus, la face épanouie ; à la vue de Grédel, de Fridoline, de Christian et de tant d’autres vieux amis attentifs et souriants dans l’ombre, son cœur fut saisi d’une tristesse inexprimable ; il aurait voulu s’écrier : « Écartez, écartez ce calice de mes lèvres ! » Mais l’obstination de son esprit, aussi bien que son orgueil, l’emportait. Il marchait donc, l’oreille droite en avant, la tête basse comme pour lancer un coup de corne, tandis que dans son œil gauche scintillait une larme tremblotante. Ces signes n’annonçaient rien de bon, les bras de maître Sébaldus lui tombèrent, et il se prit à bégayer :

« Qu’est-ce que le capucin me veut encore ? Il a l’air fâché. »

Johannes, arrivé devant la taverne, à quinze pas, s’arrêta brusquement, ferma les yeux à demi, pour en voiler les larmes, et le nez en l’air, la barbe en avant et la main étendue, il s’écria :

« Quand les tribus de Lévi et de Roboam furent reçues dans la tente du vénérable patriarche Sichem, et qu’ayant accordé leur sœur Dina au fils aîné de ce monarque, elles abusèrent de son hospitalité, au point d’exterminer ses fils circoncis, le troisième jour de la fièvre, ce fut un crime à la face de Jacob, et le Seigneur blâma leur conduite. Or, moi, je ne viens pas de la sorte ; je ne viens pas avec des intentions perfides. Je me rappelle votre hospitalité, respectable Sébaldus Dick ; je me rappelle aussi que votre chère enfant et votre digne épouse m’ont accordé cent fois le pain, le sel et la place au foyer de votre estimable taverne. C’est donc avec des sentiments de paix que j’arrive en votre présence. Mais autre chose, respectable Sébaldus, autre chose est la reconnaissance de la chair, et l’accomplissement des devoirs de l’âme ! Pourquoi faut-il que vous m’ayez défié ? Pourquoi faut-il qu’au son de la trompe, vous ayez provoqué le père Johannes ? Pourquoi l’avez-vous appelé solennellement à la défense du Dieu de ses pères, de son propre Dieu, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ? Pourquoi, je vous le demande, l’orgueil vous-t-il porté à de telles extrémités ? Me voilà donc, avec des sentiments de paix, les reins ceints pour la guerre ; car tel est mon devoir, telle est ma foi, tel est l’ordre de notre sainte religion. »

Ayant parlé de la sorte au milieu du plus grand silence, car toute la cour prêtait l’oreille, le père Johannes se tut, et maître Sébaldus resta quelques instants stupéfait, la bouche béante.

Puis, se retournant vers sa femme, non moins étonnée :

« Grédel, lui dit-il, est-ce que tu as entendu parler de ces choses ? Est-ce que j’ai défié quelqu’un sans le savoir ? Je ne me rappelle rien, moi ! C’est terrible… terrible… la grande bataille va recommencer. »

Le père Johannes aussi regardait, attendant une réponse ; la stupéfaction se peignait sur toutes les figures ; on prévoyait des événements graves. Et comme tout le monde restait ainsi dans l’attente, Trievel Rasimus, clignant de l’œil, s’avança, sortit sa grande tabatière de carton noir du fond de sa poche et prit une bonne prise. Après quoi elle alla simplement se placer entre maître Sébaldus et Johannes, et leur dit :

« Écoutez, et ne vous fâchez pas contre Trievel Rasimus. car elle a fait ces choses pour la joie universelle. Vous êtes deux êtres remplis d’orgueil et d’obstination ; plutôt que de faire le premier pas, vous aimeriez mieux vous consumer d’ennui l’un et l’autre ; c’est abominable d’avoir des caractères pareils ! Comment ! deux vieux camarades, deux hommes du bon Dieu vont se tenir rancune à perpétuité, parce l’un a bu du vin rouge et l’autre du vin blanc ? Ça n’a pas le sens commun. Donc, moi, voyant cela, je suis allée dire ce matin au père Johannes que maître Sébaldus le défiait de venir soutenir son Dieu de Jacob ; ça l’a remué de fond en comble, et il est venu, hé ! hé ! hé !… Maintenant, monsieur Dick, » vous savez que vous m’avez promis de m’accorder ce que je vous demanderais. Eh bien, embrassez votre vieux compagnon, et que la paix soit avec vous — c’est le souhait de Trievel Rasimus ! »

A mesure que parlait la vieille ravaudeuse, la bonne grosse figure de Sébaldus s’épanouissait de bonheur, et le front du capucin se déridait aussi. Ils se regardaient l’un l’autre avec attendrissement ; et, quand elle eut fini, le gros maître de taverne, étendant les bras avec expression, se prit à bégayer tendrement :

« Père Johannes… père Johannes… est-ce que vous m’en voulez encore à celle heure ? »

Alors le capucin, les bras étendus, la tête basse, pour cacher ses larmes, monta les trois marches de la taverne, et jeta ses grandes manches autour du cou de Sébaldus, la joue contre la joue, en sanglotant. Et tous les deux sanglotaient ensemble comme de véritables enfants, bégayant :

< Hé ! hé ! hé ! Hi ! hi ! hi ! Étions-nous bêtes… étions-nous bêtes ! »

Tous les assistants, autour d’eux, pleuraient aussi et s’embrassaient l’un l’autre sans savoir pourquoi. Grédel embrassait Trievel, Toubac embrassait Hans Aden, et ceux qui ne pouvaient pas pleurer disaient :

« Je ne peux pas pleurer… mais ça me fait plus de mal qu’a ceux qui pleurent. »

D’autres se mouchaient ; enfin on n’avait jamais rien vu de pareil.

Borbès était tout honteux de ne pouvoir pleurer ; il alla se cacher dans la cuisine, et Bével Henné le traita de brigand en lui disant :

« Je n’aurais jamais cru ça de toi ; tu as un cœur de roche ! »

Et lui ne savait que répondre.

Dans la cour où poussait des acclamations universelles, et dans la taverne on ne pouvait plus se calmer. Enfin, maître Sébaldus, levant la tête, se prit le ventre à deux mains, et poussa de tels éclats de rire, que les vitres de la taverne en grelottèrent. Il ne se possédait plus d’enthousiasme, et le père Johannes, à côté de lui, riait aussi, comme un vieux bouc qu’on ramène au bois après l’hiver, et qui respire l’odeur du chèvrefeuille ; de douces larmes coulaient jusque dans sa barbe.

Les embrassades avaient cessé, Grédel s’essuyait les yeux avec le coin de son tablier, Christian et Fridoline s’étaient mis à danser, et toute la salle, du haut en bas, répétait en ; riant :

« Ha ! ha ! ha ! le bon temps est revenu ; les chopes, les canettes, les andouilles, les saucisses vont reprendre leur train jusqu’à la consommation des siècles.

— Trievel ! Trievel ! s’écria Sébaldus, tu m’as déjà sauvé d’Eselskopf, et maintenant tu me rends mon vieux compagnon Johannes, tu es la première femme du monde. »

Et prenant Johannes par le bras, il lui raconta comment Trievel l’avait sauvé ; puis, tout à coup s’interrompant, il dit :

« Mais ce n’est pas tout, non, ce n’est pas tout, mon pauvre vieux capucin ; tu arrives toujours au bon moment. Hé ! Christian ! Fridoline ! approchez un peu. »

Il finissait à peine de parler, que l’orchestre. du Hareng Saur, celui des Trois Boudins et celui du Bœuf gras arrivaient dans la cour ; on entendit Rosselkasten crier dehors :

« Faites place ! faites place ! »

Puis la grosse caisse frappa trois coups, les cymbales frémirent, les clarinettes nasillèrent pour se mettre d’accord, et de grandes rumeurs annoncèrent que la multitude avait fini par monter sur les toits de la synagogue.

« Christian ! Fridoline ! répéta le digne maître de taverne, arrivez ici. »

Alors les deux enfants, tout émus, s’approchèrent, et maître Sébaldus, d’un ton grave, I s’exprima en ces termes :

« Grédel, Johannes, Trievel Rasimus, et vous tous, écoutez-moi. Voici le plus beau jour de ma vie, car, grâce à Dieu, je commence à ravoir mon bon appétit, et puis j’ai retrouvé mon vieux compagnon Johannes. C’est pourquoi je suis content, et je veux que d’autres le soient aussi ; je veux que la joie règne dans ma maison, et que nous soyons tous entre nous comme les oiseaux du ciel : les ramiers, les bouvreuils, les merles, les grives et les mésanges, qui nichent ensemble dans le même arbre, les uns en haut, les autres un peu plus bas, les autres tout à fait dans l’herbe au-dessous, comme les fauvettes, les perdrix et les cailles, mais tous en paix, tous sifflant, se réjouissant et célébrant la gloire du Seigneur. Il faut aussi que les jeunes s’accouplent et qu’ils produisent de nouvelles générations d’êtres bien portants, heureux, chantant et sifflant, afin que les bonnes espèces se multiplient à la face du ciel, selon la parole du Seigneur, n’est-ce pas, capucin ? »

Johannes inclina la tête, et Christian et Fridoline devinrent rouges comme des pivoines.

La mère Grédel se remit à pleurer d’attendrissement, et la vieille Trievel se bourra le nez de tabac avec enthousiasme.

« Or donc, reprit Sébaldus, voici deux jeunes êtres qui m’ont l’air de s’aimer, et de s’accorder pour travailler ensemble à la vigne du Seigneur. Ma fille Gretchen Fridolina Dick entre dans sa dix-huitième année depuis hier, et Kasper Christian Diemer aura vingt et un ans à la Noël prochaine. Qu’en pensez-vous… si nous les mariions ? »

Alors il se fit une grande émotion dans la salle, et Christian s’écria :

« Oh ! maître Sébaldus ! oh ! maître Sébaldus ! »

Mais il n’en put dire davantage, tant la joie le suffoquait.

« Si nous les mariions, répéta le gros homme, voudriez-vous les bénir, père Johannes ?

— Ce sont de braves enfants, et que j’aime bien, murmura le capucin attendri, je les bénirais du fond de mon cœur.

— Eh bien donc ! dit maître Sébaldus à Christian, embrasse Fridoline, ta fiancée. Dans quinze jours, elle sera ta femme. »

A ces mots, Christian, levant sa toque, fit entendre un cri de triomphe tel qu’on n’en avait jamais entendu de pareil, et d’un bond il embrassa Fridoline et la serra sur son cœur.

La pauvre enfant, toute confuse, n’osant lever les yeux sur lui, cachait sa jolie figure dans son sein ; on aurait dit qu’ils allaient s’envoler au ciel.

Et, chose étrange, aussitôt les trois orchestres commencèrent à jouer la Flûte enchantée, de Mozart : « O mon âme, mon âme adorée ! » soit que maître Sébaldus l’eût ordonné de la sorte, soit que le Seigneur lui-même eût prévu ces choses depuis l’origine des temps.

Tout se taisait donc pour entendre cette noble harmonie, et cependant le digne maître de la taverne, d’un accent ému, poursuivit :

« Je te la donne pour l’aimer, pour l’honorer et la rendre heureuse. Mais écoute bien ceci, Christian, tu n’abandonneras pas le grand art de la peinture ; tu vivras avec nous, loin de tout souci, de toute inquiétude, de tout chagrin, mais tu seras peintre. Il faut toujours que les hommes fassent quelque chose, et qu’est-il de plus beau que de représenter les œuvres de Dieu par de vives couleurs ? Durant mon voyage en Hollande, j’ai vu partout que les grands peintres représentaient leurs tavernes ; c’est là qu’ils buvaient l’ale et le porter, c’est là qu’ils consommaient glorieusement le hareng et la morue frite dans l’huile douce. Toi, tu boiras du vin du Rhin, tu consommeras des andouilles, et tu seras le peintre du Jambon de Mayence, de la cour des Trabans et de l’antique synagogue.

— Ne vous inquiétez de rien, papa Sébaldus, interrompit Christian, comme illuminé d’un rayon du ciel, ne vous inquiétez de rien, je serai peintre ; et là… là… — fit-il en montrant la haute muraille enfumée au fond de la taverne, — là, tout Bergzabern viendra contempler mon premier chef-d’œuvre : la côte verdoyante du Braumberg couverte de vignes jusqu’aux nuages, les ceps noueux écrasés sous les raisins vermeils, le père Johannes couronné de pampres, en dieu Bacchus ; et vous, papa Sébaldus, tout rond, tout riant, tout barbouillé de lie de vin, assis sur l’âne Eselskopf, qui tirera la langue d’une aune, vous irez à la conquête des nobles coteaux du Johannisberg avec votre nourrisson. Vous aurez le ventre en forme de cornemuse ; vous serez le bon, le digne, le vénérable Silénus, et tout le long de la route, on verra des auberges, des hôtelleries, des tavernes et des bouchons ouverts tout au large pour vous recevoir, à perte de vue.

— Ha ! ha ! ha ! fit le gros homme, dont les yeux s’étaient arrondis d’admiration, c’est un beau dessin, Christian ; fasse le Seigneur que tu puisses l’exécuter comme je me le représente. Mais il est temps de se mettre à table, nous recauserons de ces choses plus tard. »

En effet, l’église Saint-Sylvestre sonnait alors midi.

Après l’ouverture de la Flûte enchantée, on n’entendait plus qu’un immense murmure dans la cour. Tous les cris avaient cessé, tout le monde était à sa place : les convives autour des tables, les musiciens sur les estrades ; les garçons tonneliers, le tablier de cuir aux genoux, auprès de leurs tonnes ; les servantes en petite jupe rouge et en manches de chemise, les marmitons et les sommeliers à leur poste ; la foule partout, le long des rampes, aux lucarnes des greniers, sur les toits, sous la voûte sombre des Trabans, et jusqu’à la cime du clocher de Saint-Sylvestre, car le sonneur Pétrousse avait loué des places.

Tout le monde attendait le signal du festin.

Alors Frantz Christian Sébaldus Dick ouvrit la porte de la taverne à deux battants, et cet immense coup d’œil frappa les regards. La cour, comme une immense corbeille de feuillage, contenait la foule innombrable et frémissante ; les estrades pliaient sous le poids de la multitude ; partout on ne voyait que des têtes attentives, jeunes ou vieilles. Sur la grande estrade, appuyés contre l’antique synagogue, se trouvaient les trois orchestres ; la grosse caisse, au-dessus de la foule, arrondissait son ventre dans les airs, et, tout autour, les trombones, les chapeaux chinois, les cors de chasse, les cymbales resplendissaient au soleil.

Mais, plus haut encore, sur le dernier gradin, se tenaient debout quatre trompettes, vêtus mi-partie de rouge, de jaune, d’azur et de violet, à l’ancienne mode des Trabans, et tels qu’on les voit encore sur les jeux de cartes ; ils tenaient à leurs lèvres les longues trompes recourbées, à fanon de velours brodé d’argent et d’or, la toque sur l’oreille et le poing sur la hanche ; on les eût pris de loin pour les quatre pitons en cariatides de la toiture sombre.

Or, à peine maître Sébaldus eut-il apparu sur le seuil de la taverne, que ces quatre musikanten se mirent à sonner l’antique fanfare du duc Rodolphe, entrant à Bergzabern en l’an 1575. Ces sons éclatants, renvoyés par les échos, firent passer sur toutes les figures une pâleur étrange ; les vieilles générations éteintes de Bergzabern semblaient venir assister à la grande fête du Jambon de Mayence.

Mais ce que le père Johannes admira plus que tout le reste, ce fut la magnifique ordonnance du festin : les trois sangliers dans de larges bassins d’argent, une touffe de fenouil au grouin ; les chevreuils, les coqs de bruyère, les paons ornés de leur queue en éventail, les gélinottes, les faisans, les vases de fleurs, les pyramides de fruits, les immenses soupières au large ventre fleuronné, envoyant au ciel leur fumée odorante, comme un pur encens, les buissons d’écrevisses, les hautes croquantes ; tout cela, confusément d’abord, — avec les mille éclairs de la vaisselle d’argent, que le riche Sébaldus avait tirée pour la première fois de ses armoires, — tout cela frappa, éblouit, transporta le capucin, qui se prit à renifler, à écarquiller les yeux et à se lever sur la pointe des pieds pour voir de plus loin.

Les grands hanaps ciselés et les hautes aiguières à cou de cygne, pleines d’un vin rouge écumeux, n’étaient pas ce qui flattait le moins ses regards, et tout nous porte à croire que le digne capucin dut se féliciter d’avoir quitté son ermitage le matin, et pris congé définitif de ses pommes de terre cuites sous la cendre.

Maître Sébaldus, sa large tête grisonnante découverte, et tenant à la main Fridoline, traversait alors gravement la cour ; puis, venaient à sa suite, et deux à deux, Christian et la mère Grédel, le père Johannes et Trievel Rasimus, Toubac et Bével Henné, enfin tous les vieux et solides amis de la maison. Lorsqu’ils furent arrivés à leurs places, tous les autres convives, debout derrière leurs chaises, s’assirent, et maître Sébaldua resta seul debout à l’extrémité de la table du milieu.

Alors, d’une voix grave, onctueuse, il dit :

« Chers amis et compagnons, et vous tous quels que vous soyez, habitants de cette bonne ville, ou même étrangers au pays, nous célébrons en ce jour du Seigneur notre heureux rétablissement, dont nous rendons grâce au ciel, et non pas au docteur Eselskopf, qui est un âne, c’est moi qui vous le dis, afin que chacun le sache et qu’on se le répète. — Nous célébrons aussi notre réconciliation avec le brave, le digne, le vénérable père Johannes, notre ami selon le cœur, et notre frère en Dieu. — Enfin, nous célébrons les fiançailles de notre chère fille Gretchen Fridolina, avec le jeune peintre Christian Diemer, et nous vous prévenons que, d’aujourd’hui en quinze, vous êtes tous invités à revenir ici célébrer les noces, qui seront dignes de la fille bien-aimée de Frantz Christian Sébaldus Dick. Sur ce, chers amis et compagnons, buvons, mangeons, réjouissons-nous, et jouissons de toutes les bonnes choses que le Seigneur a faites pour ses enfants ! »

Mille cris d’enthousiasme s’élevèrent jusqu’aux nuages.

Et maître Sébaldus, s’étant assis en face du capucin, on plongea les grandes cuillers dans les bonnes soupes aux écrevisses.


FIN DE LA TAVERNE DU JAMBON DE MAYENCE