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Contes et romans populairesJ. Hetzel, éditeur (p. 103-104).


ENTRE DEUX VINS




Pendant la messe de minuit de l’an 1847, à Phalsbourg, le petit greffier de la justice de paix, Conrad Spitz et moi, nous vidions notre troisième bol de punch au café Schweitzer, près de la porte d’Allemagne. Tout le monde était à l’église. La veuve Schweitzer, avant de partir, avait éteint les quinquets ; la chandelle, placée entre Spitz et moi, éclairait vaguement un angle du billard, notre bol et nos verres : le reste se perdait dans l’ombre. La servante Grédel chantait à voix basse dans la cuisine, et nous venions d’entendre une chaise tomber au milieu du silence.

En ce moment, le petit greffier se prit à dire :

« Comment se fait-il, mon cher monsieur Vanderbach, qu’à cette heure indue, sans nous être dérangés de notre place au café Schweitzer, nous nous trouvions transportés chez Holbein, le tisserand, au coin de la halle aux grains et des vieilles boucheries ? »

Ces paroles m’étonnèrent. Je regardai autour de moi, et je reconnus qu’en effet nous étions assis dans une petite chambre tellement basse, que les poutres enfumées du plafond nous touchaient presque la tête. Les petites vitres à mailles de plomb étaient ensevelies sous la neige. Un métier de tisserand en forme de buffet, des écheveaux de chanvre suspendus à des traverses, un lit à baldaquin drapé de serge grise, un antique fauteuil à fond de cuir poli comme un plat à barbe, trois chaises effondrées, des ficelles tendues en tous sens, où pendaient des guenilles : voilà ce que je vis dans ce recoin du monde ! Enfin, entre le métier et le pied du lit, une perruque jaunâtre s’élevait et s’abaissait tour à tour, et je reconnus que c’était la tête du grand-père Holbein, tombé en enfance, et qui dormait toujours à la même place, plus jaune, plus ratatiné qu’une momie du temps de Sésostris.

Mais ce qui m’étonna le plus, c’est qu’en me retournant vers Conrad Spitz, pour lui témoigner ma surprise, je me trouvai face à face avec une vieille pie chauve, posée sur le bâton supérieur de la chaise du greffier, le bec droit, la tête enfoncée entre les épaules, les yeux recouverts d’une pellicule blanche qu’elle relevait de temps en temps, et ses petites pattes sèches et noires, cramponnées au bois vermoulu. Elle était immobile et rêveuse.

Je me dis aussitôt que Spitz connu par son humeur caustique, s’était transformé en pie pour jouir de ma confusion ; rien de plus naturel, il avait profité du moment où je tournais la tête. Du reste, son habit noir, sa cravate blanche, son nez pointu, ses petites mains nerveuses, lui donnaient les plus grandes facilités à cet égard. « Oh ! oh ! camarade, lui dis-je, si tu veux jouir de mon embarras, tu te trompes. Ce n’est pas moi qui m’étonne de ces choses-là. Il y a bel âge que j’ai entendu raconter de semblables histoires !

— » Ce n’est pas pour cela que j’ai pris cette forme, dit-il, c’est parce qu’elle m’est plus commode. Ces chaises mal rempaillées ne me conviennent pas. Je suis bien mieux sur ce petit bâton ; il semble avoir été fait tout exprès pour moi. »

Je compris que ses raisons pouvaient être bonnes. Cependant, sa nouvelle physionomie me parut bizarre, et je le considérais avec une curiosité singulière. « Conrad, repris-je en dissimulant mes véritables pensées, je m’étonne que Holbein, sa femme et sa grande fille borgne, abandonnent ainsi leur maison au milieu de la nuit, car enfin, si nous n’étions pas d’honnêtes gens, nous pourrions fort bien enlever ces écheveaux de chanvre et cette pièce de toile : il y a tant de coquins dans ce monde !

— Oh ! fit-il, je suis ici pour garder la maison. Ce fut pour moi un trait de lumière. J’avais souvent remarqué sur le seuil de la vieille cassine une pie chauve. J’avais observé cet animal avec une vague défiance, ainsi que la mère Holbein, aux mains sillonnées de grosses veines bleuâtres, aux cheveux plus blancs que le lin. « Hé ! hé ! me disait la vieille en branlant la tête… vous regardez mon oiseau. Vous voudriez bien l’avoir, mais il est de la famille ! »

Je ne doutai pas alors que cette pie ne fût Conrad Spitz lui-même ; le petit greffier venait se reposer là de ses fatigues, se voyant bien accueilli par ces braves gens. Je lui communiquai ma supposition. « Hé ! fit-il, vous êtes plus perspicace que je ne l’aurais cru, monsieur Vanderbach. En effet, c’est bien moi ! Que voulez-vous ? la vieille Ursule me soigne bien ; elle se priverait plutôt que de me laisser manquer. Chacun cherche ses avantages. »

Nous causions ainsi, quand la voix du père Holbein se fit entendre au dehors, criant : « Orchel, tu as oublié de fermer notre porte. Que le diable emporte la vieille folle. Nous sommes peut-être volés ! »

En même temps il entra, et me voyant assis en face de la lampe : « Hé ! ; fit-il, c’est monsieur, Vanderbach ! » Puis la vieille, avec son livre de prières… puis la fille, secouant la neige attachée au bas de sa robe, entrèrent à leur tour, en me saluant d’un : « Dieu vous bénisse ! »

La pie s’envola sur l’épaule de la vieille, et Holbein, me regardant, dit à sa femme : « Hé ! hé ! hé ! ce bon M. Vanderbach ! Comment diable est-il ici ? Il m’a l’air d’avoir fait le réveillon.

— Oui, dit la femme, conduis-le chez lui.

— Allons, monsieur, dit le tisserand, il est tard… Prenez mon bras.

— Oh ! je retournerai bien tout seul, lui répondis-je.

— C’est égal… c’est égal… faites-moi le plaisir de vous appuyer un peu. »

Nous venions de sortir. Il y avait deux pieds de neige. « Et Spitz ? lui dis-je en marchant.

— Qui, Spitz ?

— Le greffier ?… la pie ?…

— Ah ! fit-il, oui… oui… je vous comprends… la pie va dormir… Vous avez causé avec elle… C’est un animal bien intelligent.

Et le brave homme me conduisit jusqu’à la porte de ma maison. Ma servante m’attendait ; elle le remercia. Cette nuit-là, je dormis comme un bienheureux. Le lendemain, quand je rencontrai Spitz, il ne se souvenait plus de rien ; il prétendit que j’étais sorti seul du café, et que j’étais entré en trébuchant chez les Holbein. Du reste, il ne voulut jamais convenir de sa transformation, et s’indigna même de mes propos à ce sujet !