Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/7

Imprimerie Bénard (2p. 45-50).


Il faut se faire apprécier


Nichette a entendu dire : « Il ne suffit pas d’avoir de la valeur, il faut encore se faire apprécier. » Qui a dit cela devant elle ? Le précepte n’est pas de la première fraîcheur ; les gens d’esprit en usent, les imbéciles en abusent. Il est donc probable que Nichette a entendu parler un imbécile. Raison de plus pour qu’elle se soit écriée :

— C’est rudement vrai ! C’est pas une bête, celui qu’a dit ça ! J’comprends maintenant pourquoi qu’je ne suis pas à la place que j’mérite ; on n’apprécie pas ma valeur !

Car Nichette a découvert, il y a une quinzaine de jours, qu’elle n’occupe pas dans la société la place à laquelle elle a droit. C’était au théâtre. Pendant qu’on applaudissait les acteurs, la grande Angèle a déclaré, en haussant les épaules :

— Pfut ! J’en ferais bien autant qu’eux.

Ne voulant pas laisser croire qu’elle vaut moins que la grande Angèle, Nichette a déclaré, sans penser plus loin :

— Moi aussi, pour sûr.

Mais ensuite, elle a réfléchi que c’était vrai, après tout, qu’elle en ferait autant que toutes ces grues qui se trimbalent sur les planches. Car Nichette, marchande d’amour avérée, si elle déclare à tout venant et à tout propos qu’elle est honnête femme, ne parle jamais des actrices sans affirmer que toutes sont des grues.

Le lendemain, elle a dit à son ami, — pas le baron, ni l’agent de change, c’était le sénateur, ce jour-là, — elle a dit à son ami :

— Moi, j’étais née pour être artiste.

— Dans ce cas, a-t-il répondu, moi, j’étais né pour être cardeur de matelas.

Nichette n’a pas insisté, parce qu’elle a vu à la pendule que le général allait venir, et qu’il était temps d’expédier le sénateur. Et depuis, les complications de sa vie lui ont complètement fait oublier son impérieuse vocation.

Mais en entendant ce précepte tout nouveau pour elle : « Il ne suffit pas d’avoir de la valeur, il faut encore se faire apprécier », elle a vu clair dans sa destinée. Si elle doit entrer au théâtre, pour devenir célèbre, bien entendu, elle doit faire apprécier sa valeur par des gens qui soient de la partie, car elle a conclu de sa réponse singulière que le sénateur n’y entendait rien. Nichette rêve à cela, quand un journal lui tombe sous la patte. Elle parcourt la chronique théâtrale et s’arrête à ces lignes :

« Un grand théâtre des boulevards montera prochainement la nouvelle pièce en trois actes du célèbre écrivain Claude Soleret. Le rôle principal, une jeune fille du très grand monde, est d’une telle complexité que l’auteur n’a pu se décider encore à en choisir l’interprète. »

Cela veut dire, bien entendu, que l’interprète vient d’être choisie, et qu’on lancera son nom au public quand il sera suffisamment alléché par quelques échos du même genre. Mais Nichette plane bien au-dessus de ces petites combinaisons, et elle s’écrie : — Une jeune fille du très grand monde… v’là ç’qu’i m’faut. Si je plais tant aux hommes du monde, c’est qu’je suis un peu mieux que les petites dindes qu’ils voient chez eux, pour sûr… Complexité, je ne sais pas ce que ça veut dire, mais ce doit être quelque chose de rigolo… Ça me botte !

Elle regarde la date du journal. Il est vieux de huit jours. Pas de temps à perdre, il faut se faire apprécier. Elle cherche dans le Tout-Paris l’adresse de Claude Soleret, saute en voiture, et se fait conduire chez l’auteur.

Elle est reçue !… Qui dira jamais pourquoi ? Confusion de noms ? Maladresse de valet ? Affaissement momentané de l’énergie défensive chez un écrivain surmené ?… Quand direz-vous, ô portes si bien closes d’habitude, le secret de vos défaillances, à quels « Sésame » saugrenus vous obéissez parfois ?

Mais Nichette ne se doute de rien, et ne doute de rien. Elle entre en coup de vent dans le cabinet où on l’introduit, saisit une main qu’on ne lui tendait pas, et s’écrie de sa voix la plus aiguë :

— Bonjour, cher monsieur ! C’est moi : Nichette de Fontenoy… Vous ne connaissez que ça, voyons !… On a assez parlé de moi, la semaine dernière, quand le grand-duc a jeté cet acteur à la porte de ma chambre à coucher, sans même lui laisser le temps de remettre ses bottines !… Voici ce qui m’amène : Je voudrais jouer le rôle de la jeune fille du très grand monde dans votre nouveau truc… v’s savez bien, la pièce qu’on va jouer au théâtre des… choses… des machins, quoi !

Trente-deux candidates sont inscrites pour ce rôle. Claude Soleret pense qu’il n’y a aucun inconvénient à en compter trente-trois, d’autant plus que l’interprète est choisie depuis une semaine. Il déclare en s’inclinant :

— Je vous écoute, madame.

Au moment où il va désigner un siège, la visiteuse s’assied spontanément, sans doute pour lui éviter la peine de faire un geste. L’auteur s’installe à son tour, et Nichette repart comme un petit phonographe qui aurait pris le mors aux dents :

— Il ne faudrait pas croire, mon petit, que je suis la première venue, parce que j’ai l’air de vous demander du turbin. Ah ! mais non, mon vieux, j’suis bien au-dessus d’ça, j’ai pas besoin d’travailler pour vivre. Mais ce n’est pas tout, d’avoir de la valeur, il faut encore se faire apprécier, et si je consens à faire du théâtre, faut bien que je m’fasse connaître d’abord. C’est humiliant, pour une femme qui a des amis distingués, de laisser croire qu’elle vit de son travail, mais on ne fait pas toujours ce qu’on veut dans la vie, c’est rudement vrai, ce que je vous dis là… Vous non plus, bien sûr, vous ne faites pas toujours ce que vous voulez. C’est pas un métier bien sérieux, ni bien reluisant, d’écrire des bouffonneries pour faire rigoler les imbéciles… Moi, ça ne me fait pas rire, les pièces, je ne vais au théâtre que pour regarder les toilettes. Faut être gourde pour s’emballer sur des histoires que c’est pas même arrivé !… Moi, je n’admets que les pièces où on change de robe à chaque acte, ou bien les revues. Ça, c’est chic, les revues ! Et on peut se faire apprécier, au moins, là-dedans… Pourquoi que vous n’en faites pas, plutôt que des comédies ? Faudra m’en faire, plus tard, je vous donnerai des idées… Pour l’instant, j’aime mieux une comédie, parce que, vous me croirez si vous voulez, j’ai un peu le trac de me mettre en maillot. C’est pas que je sois mal faite, ah ! mais non, mon vieux ! Tout Paris est là pour vous dire le contraire. Mais ça me gêne, parole d’honneur ! On se figure comme ça que je dois m’en battre l’œil, on croit que je n’ai pas de pudeur… C’est encore des gens qui ne m’apprécient pas, tout ça ! Il n’y en a pas une qui ait autant de pudeur que moi. C’est toujours ainsi : on a de la valeur, et les gens ne s’en rendent pas compte. Il faut que je vienne vous le dire moi-même pour me faire apprécier. Alors, si je ne me fais pas apprécier, vous continuez à prendre un tas de grues, toujours les mêmes, parce que vous les avez sous la main, parce qu’elles sont du métier… Beau métier, ma foi ! Si vous croyez que c’est difficile, ce qu’elles font, vous vous fourrez le doigt dans l’orbite, mon pauvre vieux ! Y’a qu’à parler comme si on était chez soi, j’m’en tirerai mieux qu’elles, craignez rien. Vous entendez bien comment que j’parle, et qu’on n’peut rien trouver à m’redire là-dessus. Et puis, du moment où le public se rince l’œil en regardant une jolie femme dans des nippes qui sont un peu là, vous pensez bien que le reste, les bêtises qu’on dégoisse, et tout ça, c’est de la balançoire… Moi, j’m’assieds d’sus ! C’est pas avec ça qu’on fait reconnaître sa valeur… Maintenant, mon vieux, je suppose que vous m’avez suffisamment appréciée. Vous me gardez le rôle ? C’est convenu ?

Claude Soleret l’avait écoutée avec une attention profonde.

— Mademoiselle, répondit-il, je vous ai pleinement appréciée, croyez-le bien, et j’en suis ravi, car vous êtes la femme que je cherchais. Je ferai quelque chose de vous, je vous le jure. Mais ne m’en demandez pas davantage pour le moment, ne cherchez pas à me revoir, attendez que je vous écrive. Je vous l’affirme, je ferai quelque chose de vous.

Il répéta ces mots plusieurs fois, en la poussant doucement dehors. Elle s’en fut, ravie.

L’auteur sonna son domestique, et lui dit :

— Vous reconnaîtrez cette dame ?

— Oui, monsieur.

— Chaque fois qu’elle reviendra, vous lui direz que je viens d’avoir une attaque d’apoplexie.

— Bien, monsieur.

Resté seul, Claude Soleret se remit à sa table de travail, devant la page interrompue par l’arrivée de Nichette. C’était une grande feuille portant ce titre :

AU PIED DU LIT,
vaudeville en trois ou quatre actes.
PERSONNAGES.

Sous le titre, il y avait des noms d’hommes et de femmes, suivis de brèves indications de caractère, raturées, couvertes de surcharges. La dernière ligne contenait ces mots :

« La petite grue du second acte. Caractère… »

Il n’y avait rien, plus rien, après le mot « caractère ».

L’auteur empoigna sa plume, d’un grand geste joyeux, et se remit à écrire :

« Bête, bête, bête ! Vaniteuse, bavarde, volubile et gaffeuse. Chacune de ses bêtises, de ses gaffes, de ses insanités, est précédée de cette petite annonce : « Je vous dis ça pour me faire apprécier. »

Il avait l’air ravi d’un homme qui vient de faire une bonne trouvaille, et il murmura, en se frottant les mains :

— C’est la providence des vaudevillistes qui l’a envoyée poser chez moi, cette enfant… Fichtre oui, mademoiselle, je ferai quelque chose de vous ; mais pas comme vous l’entendez…