Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/6

Imprimerie Bénard (2p. 36-44).


Une Rupture


Ils s’adoraient. Ils avaient tout ce qu’il faut pour être heureux : jeunes, bien portants, riches et oisifs, tous deux ; lui célibataire, elle mariée à un homme des plus raisonnables, qui tenait si peu de place dans sa vie qu’elle n’avait jamais à en parler à son amant. Ils avaient tout, tout, vous dis-je ! Et ils ont rompu, d’une façon définitive, irrévocable.

Ce fut dans un hôtel normand, un délicieux petit hôtel tout mangé de vigne-vierge et de chèvrefeuille, avec des pigeons roucoulant sur le toit, des poules picorant devant le seuil, et une grande cuisine fraîche, ombreuse, où l’on voyait de la route, par l’entrebâillement de la fenêtre, des cuivres rutiler gaîment dans le clair-obscur. Un vrai petit hôtel d’opéra-comique, bien fait pour plaire à cette Parisienne éprise surtout de simplicité très savante, de pittoresque astucieusement préparé, de naturalisme pomponné, poudrerizé. Ils l’avaient vu, doré par le soleil couchant, coupé d’ombres mauves et transparentes, un jour qu’ils passaient par là en automobile. Et, derrière le dos du mari, sourd et aveugle à tout ce qui n’était pas la route et le moteur, ils avaient murmuré en se griffant nerveusement les paumes :

— Comme on s’aimerait bien, là-dedans !

Moins de huit jours après, ils se retrouvaient à la gare Saint-Lazare, rajeunis, fébriles, dansant sur place comme des écoliers qui partent en vacances. Un prétexte fort piètre, mais très suffisant, la faisait libre pour deux jours. Il avait télégraphié au joli petit hôtel pour retenir la meilleure chambre. Et tandis que le train s’ébranlait, assailli aussitôt par une pluie furieuse qui semblait vouloir crever les vitres, elle murmurait, les yeux luisants, nimbée d’espoir, trépidante de plaisir attendu :

— Ça fait rien, m’ami ! Tu verras comme il fera beau, là-bas !

Là-bas, ce n’était pas la pluie, c’était le déluge. Sur le quai de la petite gare déserte, elle restait toute droite, essayant de se montrer brave, mais battant des cils pour retenir ses larmes, le cœur crevé d’une grosse désillusion. Lui se faisait rabrouer, en demandant si l’on pourrait avoir une voiture, par un employé dont le mal de dents se devinait à son humeur exécrable mieux encore qu’à sa joue enflée et contenue par un mouchoir à carreaux. Moyennant quarante sous, il décida un gosse loqueteux, dont le visage était mangé de croûtes, à courir jusqu’au village. Le jeune émissaire revint au bout d’une heure à peine, très fier et très content de lui, sur le siège d’une carriole non suspendue que recouvrait une bâche en lambeaux. Aux reproches qu’on lui fit, il répondit, maussade et hautain :

— J’avions cru qu’c’était pour les sacs de pommes que v’là su’l’quai !… Fallait donc l’dire, qu’c’était pas à vous les sacs de pommes !

Et ce fut dans cette infâme guimbarde, qui s’attestait avoir transporté naguère des gorets aux digestions abondantes et faciles, qu’ils arrivèrent au charmant petit hôtel qui hantait leurs songes depuis une semaine. La vigne-vierge et le chèvrefeuille pendaient, lugubres, ruisselants comme des chevelures de naïades. Mais ils eurent à peine un regard pour ce décor naguère si riant. Maussades, transis, ne rêvant plus que de pantoufles sèches et de bûches en brasier, ils se précipitèrent à l’intérieur.

Là, c’était lamentable. Dans la salle à manger, aux murs tapissés d’un vert acide, cruel, agaçant, un petit poêle en fonte, déshabitué de son service, fumait avec constance et sérénité. Dans la cuisine, la belle cuisine aux cuivres rutilants entrevue l’autre jour, un enfant au maillot braillait sans fin, avec les cris perçants d’un cochon qu’on égorge. La nuit tombait, lourde et prématurée, du ciel implacablement gris. Leurs couverts étaient déjà dressés, face à face, au centre d’une table pour vingt convives, sur une toile cirée dont les lavages innombrables avaient effacé les vignettes, en respectant toutefois les rondelles vineuses tracées par des culs de verres poissés. Au-dessus de leurs têtes, une suspension en zinc débronzé puait beaucoup, n’éclairait guère, et laissait suinter dans les plats les larmes de son pétrole. Ils espéraient au moins être servis par une bonne grosse paysanne saine et réjouie. Ce fut une petite vieille au teint jaune, aux cheveux d’un blanc verdâtre, serrée dans un caraco noir qu’attachaient sur sa poitrine plate d’invraisemblables boutons bruns, si gros qu’ils semblaient enlevés aux tiroirs d’un lavabo. Elle les servit avec une aigre obséquiosité, où perçaient l’envie et la malveillance, expliquant d’une voix pointue et inlassable, sans leur laisser le temps de placer un mot, qu’elle était de Paris, elle aussi, qu’elle avait été jeune et courtisée, elle aussi, qu’elle aurait pu avoir des rentes, elle aussi, et commander aux autres au lieu de les servir, si la justice ne lui avait fait des saletés dans son métier de sage-femme. Ce titre, fièrement évoqué par la petite vieille, acheva de les dégoûter du repas mal cuit qu’elle leur servait de ses mains étroites et longues, et qu’ils chipotèrent dans leurs assiettes, sans presque y toucher. La vieille parlait, inlassable et criarde ; la pluie grésillait aux vitres, têtue, interminable, désespérante. Ils ne se disaient rien, ils n’osaient même plus se regarder, anéantis, désolés, sans résistance et sans courage contre le mauvais sort, l’esprit harassé, engourdi, mal à l’aise. Et il leur semblait qu’ils allaient s’endormir, sous cette douche d’ennui, du sommeil pesant et angoissé de ceux qu’on chloroforme avant de leur couper la jambe.

Le dessert était à peine posé sur la table quand elle se leva, comme si on venait de lui faire un signe de délivrance, de lui accorder une permission longtemps attendue. Elle demanda d’une voix brève :

— Voulez-vous nous indiquer notre chambre, s’il vous plaît ?

Ayant allumé une bougie, la vieille reprise de justice les conduisit, avec des mines scandalisées, pleines de muette réprobation.

Et ils se trouvèrent seuls, enfin seuls, dans une chambre immense et trop sobrement meublée. La flamme tremblante de la bougie agitait leurs ombres sur les murs, comme des fantômes gigantesques et menaçants. Des coins obscurs, où l’on ne distinguait rien, faisaient penser à des choses hostiles ou répugnantes : assassins, voyeurs, champignons, araignées… L’atmosphère était froide, humide, molle, et sentait le moisi. Dès le seuil franchi, elle s’arrêta, n’osant aller plus loin. Et il la vit si piteuse, si désillusionnée, si désespérée, qu’il sentit le besoin de faire un grand effort pour triompher de sa propre tristesse, vaincre ses nerfs titillés par l’ennui, et lui dire quelque chose de gentil et de consolant.

— Ma petite chérie…, bredouilla-t-il en l’embrassant. Elle se laissa faire, muette, passive, puis le repoussa soudain, d’un geste presque hostile. Il sentait le chien mouillé. Et ils se regardèrent, les bras ballants, la face morne, sans force, sans courage, déprimés jusqu’à l’anéantissement.

À tout prix, il fallait sortir de là. Autour de sa taille souple, il eut un geste gauche, maladroit, timide, puis murmura :

— Il fera meilleur dans le dodo…

Elle acquiesça d’un signe de tête, puis commença à se dévêtir. Comme il enlevait son veston, elle murmura à son tour :

— Regarde sous le lit… partout…

Et, le bougeoir au poing, il fit lentement le tour de la chambre, lançant des coups de pied dans les rideaux aux plis flasques, se mettant à quatre pattes pour scruter d’un regard inquiet la poussière floconneuse qui dormait sous les meubles. Il visita les moindres coins, consciencieusement, beaucoup pour la rassurer, un peu pour se rassurer lui-même. En revenant vers le lit, il vit qu’elle était déjà blottie sous le drap, bien sage, immobile, ne laissant voir que sa chevelure dénouée, ses grands yeux brillants et inquiets.

Pendant qu’il se déshabillait, elle se tourna soudain, d’un saut brusque, et agita les couvertures d’un mouvement rageur. Vingt secondes plus tard, un nouveau saut la retourna, et les trémoussements reprirent de plus belle. Tout à coup, elle rejeta les couvertures d’un geste fou, découvrit son genou poli, son mollet de petite chasseresse, et pencha sa face anxieuse et convulsée vers la blancheur douteuse des draps. Puis elle s’abattit sur l’oreiller, dans un grand « ah ! » de terreur et de dégoût ; et elle se mit à pleurer, avec de longs sanglots à fendre l’âme, en geignant d’une voix faible et désespérée :

— C’est trop fort !… C’est trop fort !

À ce moment même, il sentit au bras un vague chatouillement, une légère piqûre, et releva sa manche. Un minuscule grain de beauté, qu’il ne se connaissait pas à cette place, s’évanouit soudain, reparut un instant sur la blancheur de la chemise, puis disparut de nouveau.

La chambre était infestée de puces.

Elle continuait à geindre, la tête cachée dans le bras, gauche replié, se grattant avec frénésie de la main droite, frottant son pauvre petit corps aux draps rugueux, et répétant sans fin, comme une plainte de petit enfant qui a du bobo :

— C’est trop fort !… C’est trop fort !…

Lui, debout au milieu de la chambre, à moitié dévêtu, ridicule, s’envoyait de grandes claques par tout le corps, livré à la grotesque pantomine du monsieur qui se collette avec le néant, puis essaie de se regarder dans le dos. Et les piqûres se multipliaient, irritantes, agaçantes, mettant à bout leur nervosité déjà exaspérée.

Alors, bien entendu, chacun d’eux s’en prit de sa malechance à celui qu’il avait sous la main, c’est-à-dire à l’autre.

— Vous avez eu du flair, de m’amener ici ! gémit-elle entre deux plaintes.

Il bondit, indigné, et répliqua d’une voix furibonde :

— C’est ça ! c’est ça ! Dites que c’est ma faute ! Partis en si bonne voie, deux êtres irrités, furieux. exaspérés, ne s’arrêtent pas à mi-chemin. En moins de cinq minutes, tout y passa, ce fut le grand déballage. Ils se reprochèrent les petits sacrifices naguère si joyeusement consentis l’un pour l’autre, les menus mensonges que l’être le plus sincère ne peut éviter, tout ce qui démontrait que nul des deux n’atteignait à la perfection absolue ; ils tracèrent avec de gros mots, de vilaines allusions, une caricature violemment accentuée de leurs défauts respectifs ; puis, pour clôturer dignement cette petite fête, ils s’envoyèrent au nez les histoires vraies ou fausses qui couraient sur leurs familles et l’origine de leurs fortunes. Enfin, quand le sac fut bien vidé, le mal à tout jamais irréparable, la libre et folle amoureuse d’hier eut cette phrase stupéfiante :

— Tournez-vous, je vous prie. Je dois m’habiller.

Il obéit sans mot dire, comme si cet ordre était tout naturel, comme s’il n’avait jamais vu la couleur de son corset. Et il se rhabillait en même temps, le nez au mur, tapant ses bottines, craquant ses vêtements, avec de grands gestes de bataille.

Quand il la devina prête, il demanda :

— Nous partons ?

— Je pars, rectifia-t-elle. Ce que vous faites m’importe peu désormais.

— Permettez au moins que jusqu’à la gare…

Mais elle l’interrompit, violente :

— Je vous défends de m’accompagner ! Je ne vous connais plus !

Et elle sortit en claquant la porte.

Il ouvrit la fenêtre. La pluie avait cessé, mais le vent soufflait en tempête, de gros nuages sinistres couraient au ciel, et de longues ornières pleines d’eau, de grandes flaques luisaient sur la route boueuse.

Il la vit sortir de l’hôtel et partir vers la gare, rapide et résolue, la tête baissée contre le vent, se troussant à peine, posant sans hésiter dans les flaques rejaillissantes, dans la boue grasse et liquide, les jolis petits souliers blancs qu’il lui avait achetés la veille.

Il descendit à son tour, leur valise à la main. Au bas de l’escalier, l’ex-sage-femme guettait

— Monsieur s’en va déjà ? demanda-t-elle d’un ton agressif. J’espère que monsieur est satisfait ?

Il pensa à se plaindre, à récriminer, pour calmer un peu sa rage. Mais il se sentit capable de taper sur la vieille, à la moindre réplique insolente, et demanda sèchement :

— Combien vous dois-je ?

La dame aux boutons bruns voulut entrer dans de longues explications :

— Monsieur avait commandé la chambre par télégramme ; elle avait refusé de louer à des Anglais, des gens qui promettaient de faire des dépenses folles, qui devaient amener des Américains, lesquels auraient certainement…

Il l’interrompit :

— Combien vous dois-je ?

Alors, un défi dans ses yeux sournois, un pli méchant sur ses lèvres minces, prête à faire de la musique s’il le fallait, elle lâcha d’une voix résolue :

— Je veux mes deux jours de pension. Ça fait soixante francs.

Il sortit trois louis de sa poche, et les lui tendit, en disant avec un calme féroce :

— Ce n’est pas cher ; vous ne comptez même pas les puces à un centime la pièce… À quelle heure y a-t-il un train pour Paris ?

Ayant empoché l’or, la vieille tourna le dos, murmura dédaigneusement : « Je ne sais pas… », et rentra dans sa cuisine.

Il sortit et s’aventura sur la route boueuse. D’abord, il risqua des pas prudents, le pantalon troussé haut, essayant d’éviter les flaques luisantes. Mais ayant constaté qu’il posait chaque fois le pied dans des flaques obscures, aussi profondes que les autres, il marcha bravement devant lui, dès qu’il eut les deux pieds bien mouillés, sans regarder où il les posait.

Au moment où il arriva en vue de la gare, un train en partait, dont il put voir encore le fanal d’arrière et le panache de fumée. L’employé qui avait mal aux dents n’était plus là. Un gros rougeaud, loquace et pris de vin, répondit à ses questions que la petite dame, crottée jusqu’aux yeux, « mais bien jolie tout d’même », était arrivée juste à temps pour sauter dans ce train. Le suivant passait dans trois petites heures.

Alors, il comprit que c’était fini, bien fini, qu’elle aurait pu oublier sa désillusion, la pluie, l’ex-sage-femme, le mauvais dîner, la chambre infestée de puces, les reproches, les gros mots, les récriminations injustes ; qu’elle lui eût peut-être pardonné tout ce qu’il avait dit, et même, chose bien plus difficile, tout ce qu’elle avait dit, mais qu’elle ne lui pardonnerait jamais de ne pas l’avoir rattrapée pour faire ce pénible voyage avec elle, malgré elle.

Puis, comme il n’y avait même pas un café aux environs de la gare, il s’assit dans la salle d’attente, presque heureux d’avoir à se gratter continuellement, parce que cela l’empêchait un peu de penser, de regretter, de souffrir…

Et il attendit le train, un train omnibus, bien entendu, qui devait passer trois heures plus tard.

Ils ne se sont jamais revus.