Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/5

Imprimerie Bénard (2p. 30-35).


Une Affaire d’Honneur


— Moi aussi, déclara Bercelin, j’ai eu mon duel, et ce fut un combat singulier, vraiment singulier. Cela m’advint un jour, ou plutôt un soir de ma vingtième année…

— Comment, un duel aux flambeaux ?

— Non, pas aux flambeaux, ni même au réverbère, pas plus qu’au clair de lune, car je vis rarement une nuit aussi noire que celle-là.

Je fréquentais alors, dans la ville de province où je suis né, une petite salle d’armes dirigée par un ancien prévôt, homme d’une grande capacité, non en escrime, où l’on trouvait plus fort que lui sans aller bien loin, mais quant à l’absorption des liquides. Les cours se donnaient dans la seconde salle d’un café, et notre vieux maître avait élevé l’art de se faire rincer la dalle à la hauteur de plusieurs institutions superposées. Toutes les leçons, qu’il y en eût dix, vingt ou trente, se terminaient invariablement par ces mots :

— À fond… En garde… Deux appels de pied… Rassemblez en avant… Saluez… C’est très bien, mon fiston, viens prendre un verre !

Chaque fois qu’elle entendait résonner les deux appels de pied, la dame du comptoir se hâtait d’emplir un petit verre de cognac, car notre professeur n’aimait pas les mélanges, et s’en tenait à cette boisson. Il appelait cela « suivre un régime rigoureux ». Sans attendre que l’élève fût servi, il trinquait dans le vide : « À la tienne, fiston ! » lampait son verre d’un coup de poignet plein d’un chic extrême, et rentrait dans la salle en essuyant sa moustache du revers de son gros gant, un coup à droite, un coup à gauche. Puis il se recoiffait de son masque et criait, de sa grosse voix éraillée : « Au suivant ! »

Tous les soirs, dans ce même café, il a bu des cognacs pendant plus de vingt ans, et je crois bien qu’il n’a jamais connu le prix de cette consommation. Ou du moins, s’il en entendit parler, ce fut tout à fait par hasard, et sans y attacher la moindre importance.

Il est de mode, aujourd’hui, de nier l’influence des maîtres sur leurs disciples. J’ai pourtant remarqué que la plupart de mes camarades de salle, s’ils devinrent des escrimeurs médiocres, firent preuve par la suite d’une remarquable intempérance.

De temps à autre, notre professeur organisait des concours intimes. Pour encourager les nouveaux membres sans toutefois grever le budget de la salle, il avait établi ce règlement bien simple :

« Article premier. — C’est les anciens qui offrent les prix, c’est les bleus qui les gagnent.

Art. 2. — Les bleus paient, en tournées, trois ou quatre fois la valeur des prix qu’ils ont remportés. »

Bien qu’il ne fût inscrit nulle part, je n’ai jamais vu un règlement observé d’une façon aussi rigoureuse que celui-là. Il est sans exemple que le dernier venu, le plus empoté des élèves ne soit pas rentré chez lui avec le premier prix, une cuite formidable, et sans un sou en poche. Car notre vieux maître, seul et unique membre du jury, ordonnateur suprême des tournées à payer, faisait respecter la tradition avec une autorité sévère.

Donc, ce soir-là, la palme, qui consistait en une boîte de cigares, échut à Cul-de-plomb, un bon gros rougeaud de dix-huit ans, entré à la salle depuis trois mois, et qui avait mérité ce surnom par la vitesse et la légèreté de ses attaques. Le second, un être quelconque, dont je n’ai pas gardé souvenance, gagna une paire de fleurets. Après avoir largement arrosé les prix à la salle, on alla les arroser ailleurs, un peu partout, et l’on échoua, vers deux heures du matin, dans un petit cabaret plutôt aveugle que borgne, le seul qui fût encore ouvert. Cul-de-Plomb, ivre dès le troisième verre, buvait depuis sans discontinuer, serrant sur son cœur la boîte de cigares qu’il avait gagnée, refusant d’en offrir à personne, et parlant de faire encadrer ce glorieux trophée. Les fleurets de l’autre vainqueur étaient de la partie, bien entendu, non sans danger pour les yeux des consommateurs attardés, qui semblaient les attirer comme de l’aimant, et pour les tables chargées de verres, qu’ils balayaient à tout instant, sans qu’on pût savoir comment ça s’était fait.

Soudain, pendant qu’une demi-douzaine de voix vigoureuses chantaient chacune une chanson différente, Cul-de-Plomb s’écria :

— Je veux me battre en duel !

D’abord, on n’y fit pas attention. Mais il répéta sa phrase trente fois, quarante fois, avec une obstination magnifique, si bien qu’on finit par lui demander :

— Avec qui veux-tu te battre ?

— Avec n’importe qui, répondit-il, je suis plus fort que lui !

Je n’avais pas bu moins que les autres. Aussi je trouvai tout naturel de déclarer : — C’est moi, monsieur, qu’on nomme N’importequi ! Vous m’avez insulté, nous nous battrons !

Noblement, Cul-de-Plomb riposta :

— Je vous em…

Voir la suite dans les Misérables, chapitre « Waterloo ».

On commençait à être las de chanter, et cette aventure faisait une heureuse diversion. Aussi, les témoins ne nous manquèrent pas. Cul-de-Plomb en eut sept aussitôt, et moi onze. Ils décidèrent à l’unanimité plus une voix, celle du cabaretier, qui vota spontanément, que la rencontre aurait lieu à l’instant, dans la rue, avec les fleurets du second prix, démouchetés à cet effet.

Nous sortîmes. Aussitôt que le dernier d’entre nous eut franchi le seuil, la porte du café se referma, et la lumière s’éteignit à l’intérieur. Il faisait très froid, la neige commençait à tomber, mais on la sentait sans presque la voir, tant la nuit était obscure, une municipalité économe faisant éteindre dès minuit tous les réverbères.

Nos témoins nous obligèrent à quitter pardessus, vestons et gilets. L’un d’eux proposa même de nous enlever nos bottines ; mais quand on lui demanda sur quelles règles sportives il basait cette proposition, il se lança dans un discours très confus, où il était question des athlètes grecs et des mosquées de Constantinople. Il finit par bredouiller, s’interrompit soudain, et se retira en sanglotant, d’un air piteux et désespéré. On nous permit donc de conserver nos chaussures. Cul-de-Plomb refusait avec énergie de lâcher sa boîte de cigares, qu’il serrait toujours sur son cœur ; mais on lui fit observer que le combat avait lieu à armes égales, et que si je n’avais pas de boîte de cigares, il n’en devait pas avoir non plus. Mon adversaire se rendit à ces bonnes raisons, et remit la précieuse boîte à ses témoins.

On allait nous mettre en garde. Déjà on entendait le froissement sinistre des fleurets, qu’un témoin prétendait aiguiser en frottant l’une sur l’autre leurs lames carrées, comme un cuisinier fait de ses couteaux. Mais quelqu’un s’écria :

— Ils n’ont pas fait leur testament ! On ne peut les laisser se battre ainsi !

Les dix-huit témoins s’écartèrent en un groupe chuchotant. Puis on m’apporta une feuille de carnet et un crayon, et on me fit asseoir sur le seuil glacé du cabaret, en me disant :

— Tu vas rester seul pendant cinq minutes, pour rédiger tes dernières volontés dans le silence et le recueillement. Ton adversaire en fera autant dans la rue voisine, tandis que les témoins se tiendront à l’écart. Puis nous reviendrons vous prendre.

Je voulus faire observer qu’il me serait impossible, sans lumière, d’écrire un seul mot. Mais des coups de poing vigoureux me signifièrent que j’allais dire des bêtises, et je me tus.

Cul-de-Plomb fut donc conduit dans une rue voisine, nanti d’un crayon et d’un morceau de papier, puis on lui déclara qu’on viendrait le rechercher dans cinq minutes. Et il resta seul, en manches de chemise, tête nue, perdu dans les opaques ténèbres que mouchetait, de ses vagues blancheurs, la neige qui tombait toujours plus dense. Essaya-t-il de rédiger ses dernières volontés ? On n’en a jamais rien su. Il était là depuis plus de dix minutes, quand il se décida à crier, d’une voix que le froid faisait grelotter :

— J’ai fini !… Va-t-on se battre ?

Il répéta cet appel deux ou trois fois, sans obtenir de réponse. Pendant quelque temps, on l’entendit qui battait la semelle pour tâcher de se réchauffer, mais sans quitter sa place, ne voulant sans doute pas commettre la moindre incorrection dans une affaire d’honneur. Il patienta ainsi un gros quart d’heure, puis on l’entendit crier, d’une voix de plus en plus chevrotante :

— N’y a-t-il pas encore cinq minutes que je suis ici ?

Nulle voix ne répondit à la sienne. Alors on perçut des grondements, des jurons, puis un pas qui s’avançait, incertain, hésitant.

La rue était déserte… Sur le seuil du cabaret, une masse sombre gisait, étendue. Cul-de-Plomb, accroupi, la tâta longuement, de ses mains engourdies, croyant sans doute que c’était le cadavre de son adversaire, tué par le froid et la peur. À force de tâter, il finit par reconnaître ses propres vêtements, son chapeau, sa boîte de cigares. Mais celle-ci lui parut singulièrement lourde. Il l’ouvrit, elle ne contenait plus que des pierres. Alors, dans la rue noire et déserte, tendant le poing vers d’invisibles ombres, le jeune héros s’écria :

— Les lâches ! Les lâches ! Ils ont eu peur de moi !

Et, s’étant revêtu, il s’éloigna, traçant de larges zigzags dans la neige, et envoyant aux ténèbres muettes de terribles provocations.

Dans le cabaret, derrière la porte fermée et les volets baissés, nous buvions du punch brûlant en fumant les cigares de Cul-de-Plomb, qui étaient très bons, ma foi.

Le lendemain, en une lettre fort sèche, notre jeune ami envoya sa démission à la salle d’armes, et nous ne l’avons jamais revu.