Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/4

Imprimerie Bénard (2p. 23-29).


Épiphanie moderne


Il y avait une fois, dans le quartier de la Villette, un pauvre vieux charpentier qui se nommait Joseph. Sa belle barbe blanche, sa calvitie majestueuse lui donnaient un air vénérable dont il était très fier, mais qui l’empêchait de trouver du travail, parce que les patrons préféraient des ouvriers jeunes et vigoureux.

Il s’en plaignait un jour à Marie, sa voisine, une jeune et jolie couturière en chambre qui savait si bien s’arranger, qu’avec un métier rapportant quarante à quarante-cinq sous par jour, elle parvenait à se payer des robes et des fourrures de plusieurs centaines de francs, et à passer chaque été trois mois à Trouville. Elle avait tant d’ouvrage qu’elle devait souvent s’absenter pendant des nuits entières pour le livrer à domicile.

— Pourquoi ne vous êtes-vous pas marié ? dit Marie à Joseph, qui se plaignait d’être seul et misérable.

— Hélas ! répondit le charpentier.

Et lui conta à voix basse qu’au temps où il faisait son service dans les dragons, un déplorable accident de cheval lui avait valu parmi ses camarades le surnom trop mérité d’Abélard.

— Est-ce bien vrai, ce que vous dites là ? demanda la couturière.

— Je n’en suis que trop certain, répondit-il. Et vous savez, du reste, que ce n’est pas mon habitude de me vanter.

— Dans ce cas, reprit Marie, je deviendrai votre femme, si vous le voulez bien.

Joseph était un philosophe. Il connaissait la vie, et avait pour principe de ne s’étonner de rien. Aussi accepta-t-il avec empressement, et sans poser de questions indiscrètes, une proposition qui lui semblait assez avantageuse pour avoir le droit d’être incompréhensible.

Ils se marièrent un mois plus tard. Le soir des noces, Marie sortit pour aller livrer de l’ouvrage, selon son habitude. Elle rentra le lendemain vers midi, déposa sur la table un corset enveloppé dans un journal, et s’assit à côté de Joseph, qui fumait béatement sa pipe, vautré sur un canapé. Puis elle lui dit, rougissante et baissant les yeux, comme il convient en cette circonstance :

— Mon cher époux, j’ai la joie de vous annoncer que vous serez père avant six mois.

Et Joseph sentit une larme d’émotion perler à ses paupières, car il y avait longtemps qu’il n’espérait plus un tel bonheur.

Or, quelques mois plus tard, comme Marie était à la dernière période de sa grossesse, il advint que le préfet de police ordonna un recensement extraordinaire de la population parisienne. Et Joseph, ayant négligé de remplir certaines formalités, fut invité à se rendre, ainsi que sa femme, en je ne sais quels bureaux.

— Ils choisissent leur moment, ces bougres-là, ronchonna-t-il. Vois-tu que ça te prenne en chemin !

— Je ne crois pas, répondit Marie… Je n’ai pas bien calculé…, je ne suis pas très sûre de mon fait…, mais j’estime qu’il n’arrivera rien avant huit jours. N’est-ce pas ton avis ?

— C’est à toi qu’il appartient de décider, ma chère, dit doucement le mari. L’honnête homme n’a pas le droit de formuler une opinion sur un fait dont il ignore les causes premières.

— Allons-y, décida Marie, allons-y même à pied. Il fait un joli froid sec, et le docteur m’a recommandé de marcher. Il me semble que ça me fera du bien.

Ils partirent donc. Elle marchait doucement, appuyée sur le bras de son époux. Les passants regardaient le ventre majestueux de la femme, la barbe vénérable du mari, et ils se poussaient le coude en disant :

— Voyez-vous ce vieux gaillard !

Soudain, comme ils passaient dans une rue écartée, en face d’une grande cour entourée d’ateliers et de hangars, Marie s’arrêta et pâlit affreusement.

— Aïe ! dit-elle.

— Zut ! répondit-il.

Elle dut s’appuyer au mur pour ne pas tomber, en se pressant le poing sur la bouche pour étouffer ses cris de souffrance.

Un homme qui sortait de la cour s’approcha.

— Qu’a donc cette pauvre dame ? demanda-t-il.

Joseph conta la chose en quelques mots.

— Il n’y a pas d’hôtel aux environs, reprit l’homme. Entrez vite dans mon étable. Madame pourra se coucher sur de la paille, en attendant que vous ayez trouvé une voiture.

À eux deux, ils portèrent Marie jusqu’à une petite étable qui se trouvait dans un coin de la cour, et où il n’y avait qu’un âne et un bœuf que l’on devait conduire aux abattoirs le lendemain.

Le brave homme étala de la paille fraîche sur le sol. Ils y couchèrent la malade, puis parlèrent encore d’aller chercher une voiture. Mais Marie hurla, tant elle souffrait :

— Non, non, pas de voiture ! Un docteur ! Vite, un docteur ! Je crois que je vais claquer !

L’homme courut chercher un médecin qui arriva bientôt, et déclara que cette femme n’était plus transportable, car elle allait accoucher d’un instant à l’autre.

Elle accoucha en effet, avec l’aide du docteur et d’une sage-femme qu’on avait fait quérir.

Celle-ci vint bientôt annoncer à Joseph, qui s’était discrètement retiré, et fumait sa pipe sur le seuil de l’étable :

— C’est un garçon, monsieur. Votre portrait tout craché.

Et Joseph fut si content qu’il embrassa la sage-femme.

Le bruit de cette aventure s’était répandu aux alentours. Sous les hangars voisins, il y avait quantité de moutons qui devaient, comme l’âne et le bœuf, être conduits le lendemain aux abattoirs. Les bergers qui les gardaient voulurent voir cet enfant qui venait de naître dans une étable. Selon la coutume campagnarde, ils apportèrent à l’accouchée de menus présents : des langes, des bonnets pour l’enfant, qu’ils achetèrent dans une boutique voisine, et même une jolie peau d’agneau dont on couvrit le bébé pour qu’il n’eût pas froid.

Joseph ne savait comment remercier ces braves gens.

Comme il les reconduisait jusqu’à l’entrée de la cour, où d’autres personnes s’étaient massées par curiosité, trois messieurs vinrent à passer, qui demandèrent la cause de cet attroupement. C’étaient trois messieurs très distingués, dont un nègre. Ayant appris de quoi il s’agissait, ils entrèrent à leur tour dans l’étable, et contemplèrent Marie et son fils. Puis le premier s’avança, et dit :

— Je me nomme Melchior. Je suis roi d’une région lointaine, et je suis venu à Paris pour me distraire un peu avec mes confrères ici présents. J’ai voulu voir cet enfant né dans une étable, et je vous prie, mon brave homme, d’accepter ceci au nom de votre fils.

Et il glissa de l’or dans la main de Joseph.

Le second dit ensuite :

— Je me nomme Gaspard. Je règne sur un pays éloigné, et je suis venu faire la noce à Paris, selon la coutume des rois. J’ai tenu à voir cet enfant né dans une étable, et je veux lui faire également mon petit cadeau.

Il donna aussi de l’or à Joseph, et le nègre déclara à son tour :

— Yé souis Balthasa’, lé ’oi de mon pays. Yé souis vénu à Pa’is pou’ ’igoler avé les camarades. Yé aimer beaucoup lé pétit ga’çon qu’il est vénu au monde dans un étable, et yé donner à lui de la galette, et pouis cadeaux comme dans mon pays.

Sur quoi, il remit à Joseph de l’or, de l’encens et de la myrrhe, selon la coutume orientale.

Joseph les remercia humblement, et les reconduisit à reculons, en portant une bougie allumée, parce qu’il avait lu dans son journal que M. Claretie fait ainsi, quand il reçoit des visiteurs royaux à la Comédie-Française. Mais comme c’était au fond un bon républicain, à qui les tyrans n’en imposaient pas, il rigolait à part lui, en murmurant dans sa belle barbe : — Brelan de rois ! Ça ne m’était encore arrivé qu’au poker.

En rentrant dans l’étable, il dit à sa femme :

— Maintenant, ma biche, on va partager les cadeaux. T’aimes les parfums, toi. Je te cède toutes les saletés du moricaud, et je me contente du reste.

Donc, il garda l’or, et lui remit l’encens et la myrrhe, parfums assez peu en vogue chez les Parisiennes. Mais Marie ne fit pas mine de protester. Elle rêvait, les regards lointains, et proféra soudain d’une voix étrange :

— C’est tout à fait comme l’autre… absolument comme lui !

— Quel autre ? demanda Joseph, pour qui ce mot représentait, dans son for intérieur, des personnages successifs et inconnus auxquels il aimait autant ne pas penser.

— L’autre…, celui de Bethléem, reprit Marie d’une voix de plus en plus prophétique. L’histoire est la même : la naissance dans une étable…, l’âne…, le bœuf…, les bergers…, les trois rois !… Je pressens de grandes choses !… Vois-tu que mon fils devienne plus tard un bon Dieu, lui aussi !

Joseph, qui était un homme pratique et raisonnable, la calma doucement.

— Te frappe pas, ma biche, lui dit-il, te frappe pas. Ton fils a encore tout le temps de choisir un métier.

— C’est l’histoire de l’autre ! insista Marie. Absolument la même histoire ! Puisque ça a si bien réussi à celui-là, je ne vois pas pourquoi mon fils…

Mais Joseph la calma encore.

— Je le sais bien, reprit-il, je le sais bien, que c’est tout pareil. Mais tu oublies que l’autre a eu un grand avantage : ça lui est arrivé avant la séparation de l’Église et de l’État, même beaucoup avant, et ton moucheron arrive trop tard. Des histoires comme ça, vois-tu, ça suffisait peut-être dans le temps pour devenir un bon Dieu. Mais aujourd’hui, quand ça vous arrive, il vaut même mieux ne pas s’en vanter, ça ne peut servir qu’à vous rendre ridicule… Fais dodo, ma belle, t’as la fièvre, t’es un peu loufetingue, ce soir…