Contes et nouvelles (Ista)/Tome 2/3

Imprimerie Bénard (2p. 17-22).


La Sonnette


Lundi. — Je fais la connaissance, au café, de l’homme le plus aimable que j’aie vu de ma vie. Il porte un nom si beau qu’on ne trouverait pas mieux en le fabriquant soi-même : Roland de Vallombreuse. Il m’invite à passer un mois dans son château de Touraine, puis à faire une croisière en Méditerranée sur le yacht de Vanderbilt, qu’il vient de lui acheter. En outre, comme il a des relations superbes, il a promis de me faire recevoir une pièce à la Comédie-Française. Quelle veine j’ai eue en rencontrant cet homme !…

Avant de me quitter il prend mon adresse, et promet de m’apporter lui-même la réponse de Claretie. Il est charmant, charmant, charmant !

À peine est-il parti que mon vieil ami Panuche m’aborde avec ce seul mot, prononcé d’un air goguenard : « Combien ? »

— Combien quoi ?… Que veux-tu dire ?

— Combien le beau Roland t’a-t-il emprunté ?

Je réplique assez vertement :

— Vous faites erreur, mon cher. Il n’a jamais été question d’argent entre M. de Vallombreuse et moi.

— Alors, fait Panuche, c’est la première fois que tu le vois.

— En effet. Il y a une heure à peine que j’eus l’honneur et le plaisir de faire sa connaissance.

— C’est ce que je disais. Roland ne tape jamais à la première rencontre. Mais, je t’en avertis, à la seconde il tape toujours, et n’a jamais raté son coup. Donc, la prochaine fois, tu seras tapé.

— Je ne vous crois pas, dis-je, pour deux raisons. D’abord, M. de Vallombreuse ne peut être l’homme que vous prétendez. Ensuite j’ai fait le serment solennel de ne jamais prêter d’argent à personne. Jamais homme au monde ne m’a tapé d’un sou, ne me tapera d’un centime…

— Il n’y a pas de serment qui tienne, répond Panuche. Roland est le premier tapeur de Paris. Il n’a jamais raté son coup. À votre prochaine rencontre, tu seras tapé.

Il m’agace, il me dégoûte même un peu, ce fielleux personnage. Je lui serre la main assez froidement, et je m’en vais. Il me crie encore de loin, bien haut, pour que tout le monde entende ses sales calomnies :

— Tu seras tapé ! Tu seras tapé ! Le beau Roland te tapera !

Mardi. — Roland de Vallombreuse vient me voir, comme il me l’avait promis hier. Il m’annonce qu’il a vu Claretie, et me présentera à lui la semaine prochaine. Je suis fou de joie ! Nous causons de choses et d’autres. Roland cherche dans son portefeuille, pour me la montrer, une lettre de son ami, le maharajah de Singapour. Soudain il éclate de rire et s’écrie :

— Elle est bien bonne ! On m’attend aux courses, et j’ai oublié de me munir d’argent. Très cher, prêtez-moi donc cinquante louis jusqu’à demain.

Panuche aurait-il dit vrai ?… Non, c’est impossible… C’est un pur hasard, une simple coïncidence… Bien entendu, je réponds :

— Vous me voyez au désespoir, mais j’ai juré de ne jamais prêter un centime à personne. Du reste, je n’ai pas ici les cinquante louis dont vous avez besoin.

Il devient plus charmant encore, me loue fort d’avoir fait un tel serment, et conte quelques histoires amusantes sur les tapeurs, qu’il arrange de la belle façon. Décidément, Panuche a calomnié cet homme.

Il se lève. Il va s’en aller… Déjà !… Oui, il ne peut rater les courses, ayant un tuyau tout à fait sûr pour la seconde. Soudain il me glisse à l’oreille, mystérieusement :

— Écoutez… J’ai pour vous une sympathie énorme… Je veux vous faire profiter de ce tuyau… Il m’est impossible de vous nommer le cheval gagnant, car j’ai promis le secret. Mais donnez-moi cinq louis et je vous rapporte quatorze cents francs dans deux heures…

C’est bien tentant, sans doute. Malheureusement, je suis un homme à principes, et j’ai aussi juré de ne jamais toucher une carte, de ne jamais jouer aux courses. Je le lui dis franchement. Il ne se froisse pas, il s’écrie d’un air ravi :

— Vraiment, vous n’avez jamais joué ! Vous avez eu ce courage ! Comme je vous envie ! Moi, les cartes et les chevaux me coûtent cent mille francs par an.

Et il me conte, d’affilée, une vingtaine d’anecdotes terribles sur les conséquences de cette fatale passion. Tout en causant, il tire sa montre. Ses yeux s’arrondissent de stupéfaction. Il s’exclame :

— Déjà ! Mais je n’arriverai jamais !… Vite, très cher, un louis pour payer mon taxi !… Pas une seconde à perdre !

J’ai déjà plongé deux doigts dans mon gousset. Mais alors, il me semble qu’une voix goguenarde murmure à mon oreille : « Il te tapera ! Il te tapera dès la deuxième rencontre ! » Je me raidis, et je murmure, tout rouge de mon mensonge :

— Mille excuses… Vraiment confus… Pas un sou en ce moment…

Roland n’est plus aimable. Il est ravissant, il est suave, il est adorable. Il me frappe sur l’épaule, me serre les mains, me remercie :

— Admirez ce hasard prodigieux !… Il était écrit que je n’irais pas à cette course… C’est Dieu qui l’a voulu… Ce cheval sera battu sans doute et vous m’empêcherez de perdre mon argent. Merci, très cher ami, merci de tout mon cœur…

Il ne s’en va pas. Il examine mon installation, en fait les plus grands éloges, admire chaque détail, prend en main chaque bibelot. Le voilà qui tombe en arrêt devant une assez jolie sonnette en bronze, de provenance hindoue et dont le manche représente le dieu Vichnou. Il se pâme :

— Ravissante ! Elle est ravissante !… Mais j’en suis amoureux ! Il m’en faut la pareille !… Cher ami, vous allez me rendre un immense service : prêtez-moi cette sonnette pour quelques jours. Je veux la confier à mon orfèvre pour qu’il m’en fasse une copie en or… C’est dit, mon cher, j’emporte votre sonnette, vous ne pouvez me refuser cela…

Il a raison, ça ne se refuse pas. Et puis, ce n’est pas de l’argent, donc je ne suis pas tapé. Je m’incline en disant :

— Trop heureux de vous être agréable, cher ami. Il est parti et je ne lui ai pas prêté un sou. Qu’est-ce que je disais ! Panuche a menti : Roland de Vallombreuse n’est pas un tapeur.

Un quart d’heure plus tard, je vois entrer Eugène, le garçon du petit café qui fait le coin de ma rue, et où je vais parfois prendre l’apéritif. Il tient ma sonnette en main et me tend ce billet :

« Très cher ami,

» Il m’arrive l’aventure la plus ridicule. En sortant de chez vous, je suis entré dans un café pour écrire quelques lettres, et y ai dépensé, en consommations et timbres-poste, l’énorme somme de quatre francs vingt centimes. Au moment de payer, je me suis rappelé que je n’avais pas un sou en poche. Le patron s’est alors emparé de votre sonnette, que j’avais posée sur la table pour l’admirer encore. Je ne veux pas qu’un objet qui vous appartient coure le risque de s’égarer. Veuillez donner cent sous au garçon qui vous restituera votre sonnette. Bien entendu, je serai chez vous dans une heure pour vous rendre cette bagatelle et vous faire de vive voix des milliers d’excuses. Merci, cher ami, et à tout à l’heure.

» Roland de Vallombreuse. »

Je demande à Eugène :

— Combien vous doit ce monsieur ?

— Un bock de six sous, répond-il. Mais il m’a promis un bon pourboire si je ne lâche la sonnette qu’en échange de cinq francs.

— Bien. Voilà quarante sous. Ça vous fait un franc soixante-dix de pourboire. Si ce monsieur réclame, dites-lui de venir s’expliquer ici.

Je reprends ma sonnette. Eugène s’en va… Allons, Panuche disait vrai : Roland de Vallombreuse n’est qu’un vil tapeur. Mais il ne m’a pas tapé, moi ! Je lui ai payé un bock et j’ai donné trente-quatre sous à Eugène ; mais il ne m’a pas tapé… On ne me tape pas, moi !

Mercredi. — J’entre au petit café pour savoir comment le tapeur a pris sa déconvenue. Malédiction !

Il a persuadé à cette andouille d’Eugène que j’achetais cette sonnette, qu’il devait donc avoir mal entendu et que son pourboire ne pouvait être que de soixante-dix centimes. Et l’imbécile lui a remis la différence.

Il l’emporte ! Panuche avait raison : Roland de Vallombreuse ne rate jamais son coup… Quant à moi, je suis déshonoré à mes propres yeux : j’ai trahi mon serment ! Je me suis laissé taper de vingt sous !…