Contes d’un buveur de bière/Le Petit Soldat

Librairie internationale (p. 85-124).

Le Petit Soldat




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Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868 (page 7 crop).jpgu temps jadis, il y avait un petit soldat qui revenait de la guerre. C’était un brave petit soldat, ni manchot, ni borgne, ni boiteux, ni hors d’âge, & qui n’avait pas eu besoin de numéroter ses membres pour les rapporter au complet. Mais la guerre était finie, & on avait licencié l’armée.

Il s’appelait Jean de la Basse-Deûle, étant fils de bateliers de la Basse-Deûle, vers Lille en Flandre, & de bonne heure on l’avait surnommé le Rôtelot, ce qui chez nous se dit pour le roitelet, le petit roi.

L’avait-on ainsi baptisé à cause qu’il était de courte taille, chose rare chez les Flandrins, ou bien parce qu’il devait un jour être roi, ou encore de ce qu’il semblait, comme les roitelets, d’humeur peu défiante & facile à apprivoiser ? Je l’ignore, & lui-même n’aurait point été fâché de le savoir au juſte.

En attendant, le four de sa maison était chu, ce qui signifie qu’il n’avait plus au pays ni père, ni mère, ni frères, ni sœurs pour le recevoir. Bien qu’il ne fût pas près d’arriver, il y retournait tranquillement & sans trop se presser.

Il marchait fièrement : une, deux, une, deux ! sac au dos & sabre au flanc, une, deux ! lorsqu’un soir, en passant par un bois inconnu, il lui prit envie de fumer une pipe. Il chercha son briquet pour faire du feu, mais, à son grand ennui, il s’aperçut qu’il l’avait perdu.

Il s’avança encore une portée d’arbalète, après quoi il diſtingua une lumière à travers les arbres ; il se dirigea de ce côté, & se trouva bientôt devant un vieux château dont la porte était ouverte.

Il entra dans la cour & vit par une fenêtre un large brasier qui brillait au fond d’une salle basse. Il bourra sa pipe & heurta doucement en disant : Peut-on l’allumer ? » comme c’eſt l’habitude. Personne ne répondit.

Jean frappa plus fort : rien ne bougea. Il haussa le loquet & entra. La salle était vide.

Le petit soldat alla droit à la cheminée, saisit les pincettes & se baissa pour choisir une braise, quand tout à coup, clic ! il entendit comme le bruit d’un ressort qui se débande, & un énorme serpent lui jaillit au nez du milieu des flammes.

Chose singulière ! ce serpent avait une tête de femme.

J’en sais plus d’un qui aurait pris ses jambes à son cou, mais le petit soldat était un vrai soldat. Il fit seulement un pas en arrière & porta la main sur la poignée de son sabre.

« Garde-toi de dégainer, dit le serpent. Je t’attendais, & c’eſt toi qui vas me délivrer.

— Qui êtes-vous ?

— Je m’appelle Ludovine, & suis la fille du roi des Pays-Bas. Tire-moi d’ici, je t’épouserai & je ferai ton bonheur. »

Si un serpent à tête de femme me proposait de faire mon bonheur, je demanderais à réfléchir ; mais le Rôtelot ne savait point que méfiance eſt mère de sûreté. D’ailleurs, Ludovine le regardait avec des yeux qui le fascinaient, comme s’il eût été une alouette.

C’étaient de très-beaux yeux verts, non pas ronds comme ceux des chats, mais fendus en amande, & dont le regard rayonnait d’un éclat étrange ; ils brillaient autant que les lumerotes du marais de Vicq, & illuminaient une figure ravissante, encadrée par de longs cheveux dorés. Vous auriez cru voir une tête d’ange sur un corps de serpent.

« Que dois-je faire ? dit le Rôtelot.

— Ouvre cette porte. Tu te trouveras dans un corridor au bout duquel eſt une salle toute pareille à celle-ci. Va jusqu’au fond, prends mon corsage, qui eſt dans la garde-robe, & apporte-le-moi. »

Le petit soldat partit hardiment. Il traversa le corridor sans encombre, mais, arrivé dans la salle, il vit, au clair des étoiles, huit mains qui se tenaient en l’air à la hauteur de sa figure. Il eut beau écarquiller les yeux, il ne put apercevoir ceux à qui elles appartenaient.

Il s’élança bravement, tête baissée, sous une grêle de soufflets, auxquels il ripoſta par une dégelée de coups de poing. Parvenu à la garde-robe, il l’ouvrit, décrocha le corsage & l’apporta dans la première salle.

« Voici ! » fit Jean un peu essoufflé.

Clic ! Ludovine jaillit des flammes. Cette fois elle était femme jusqu’aux hanches. Elle prit le corsage & le revêtit.

C’était un magnifique corsage de velours orange, tout brodé de perles ; n’importe, il fallait que Ludovine fût bien femme pour recouvrer ainsi ses blanches épaules, rien qu’en le voyant.

« Ce n’eſt point tout, dit-elle. Va dans le corridor, prends l’escalier à gauche, monte au premier étage, &, dans la seconde chambre, tu trouveras une autre garde-robe où eſt ma jupe. Apporte-la-moi. »

Le Rôtelot obéit. En pénétrant dans la chambre, il vit, au lieu de mains, huit bras armés d’énormes bâtons. Il dégaina sans pâlir, & s’élança, comme la première fois, en faisant avec son sabre un tel moulinet, que c’eſt au plus s’il fut effleuré par un ou deux coups.

Il apporta la jupe, une jupe de soie bleue comme le ciel de l’Espagne.

« Voici la jupe ! » dit Jean, & le serpent parut. Il était femme jusqu’aux genoux.

« Il ne me manque plus que mes bas & mes souliers, fit-il. Va me les quérir dans la garde robe qui eſt au deuxième étage. »

Le petit soldat y alla & se trouva en présence de huit gobelins armés de marteaux, & dont les yeux lançaient des pétards.

À cette vue, il s’arrêta sur le seuil.

« Ce n’eſt point mon sabre, se dit-il, qui pourra me garantir. Ces brigands-là vont me le briser comme verre, & je suis un homme mort, si je n’avise à un autre moyen. »

Il regarda la porte, & vit qu’elle était de bois de chêne, épaisse & lourde. Il la prit dans ses bras, l’enleva des gonds & se la mit sur la tête. Il marcha droit aux gobelins, rejeta la porte sur eux, courut à la garde-robe & y trouva les bas & les souliers. Il les apporta à Ludovine, qui cette fois redevint femme de la tête aux pieds.

S’il lui reſta encore quelque chose du serpent, le Rôtelot ne le remarqua point, &, du reſte, plus fin que lui n’y aurait vu que du feu.

Ludovine, tout en chaussant ses jolis bas de soie blancs à coins brodés & ses mignons souliers bleus, garnis d’escarboucles, dit à son libérateur :

« Tu ne peux reſter ici plus longtemps, &, quoi qu’il advienne, tu ne dois plus y remettre les pieds. Voici une bourse qui contient deux cents ducats. Va loger cette nuit à l’auberge des Trois-Tilleuls, qui eſt au bord du bois, & tiens-toi prêt demain matin. Je passerai à neuf heures devant la porte & te prendrai dans mon carrosse.

— Pourquoi ne partons-nous pas tout de suite ? hasarda le petit soldat.

— Parce que le moment n’eſt point venu. » Et la princesse accompagna ces paroles de ce regard dominateur qui ensorcelait le Rôtelot. Elle était grande & fière, elle avait la taille mince & flexible du bouleau, &, dans tous ses mouvements, je ne sais quoi d’onduleux & de hautain.

Jean faisait déjà un demi-tour pour sortir, quand la princesse parut se raviser.

« Attends, dit-elle. Tu as bien gagné de boire un petit verre. »

Un soldat, & surtout un soldat flamand, ne refuse jamais le coup de l’étrier. Le Rôtelot s’arrêta, & Ludovine tira d’un vieux dressoir un flacon de criſtal où scintillait une liqueur qui semblait rouler des paillettes d’or. Elle en versa un plein verre & le présenta à Jean.

« À votre santé, ma belle princesse, s’écria le Rôtelot, & à notre heureux mariage ! »

Et il avala le verre d’un trait, sans remarquer que, dans le coin gauche, la lèvre de Ludovine se plissait d’un fin sourire, pareil à la petite queue d’un lézard qui se blottit.

« Surtout n’oublie point l’heure, recommanda la princesse.

— Soyez tranquille, on sera exact.

Et Jean, après avoir allumé sa pipe, sortit en faisant le salut militaire.

« Il faut croire, se dit-il à part lui, que si on m’a appelé le Rôtelot, c’eſt que décidément je dois un jour être roi. »

Il ne réfléchit pas qu’il avait oublié un point : c’était de demander ce qu’avait bien pu faire une si belle princesse pour devenir ainsi les trois quarts d’un serpent.


ii


Arrivé à l’auberge des Trois-Tilleuls, Jean de la Basse-Deûle commanda un bon souper. Par malheur, en se mettant à table, il fut pris d’une si forte envie de dormir, que, bien qu’ayant grand’faim, il s’endormait sur son assiette.

« C’eft sans doute l’effet de la fatigue, » pensa Jean.

Il recommanda qu’on l’éveillât le lendemain à huit heures & monta à sa chambre.

Le petit soldat dormit toute la nuit à poings fermés. Le lendemain, à huit heures, quand on vint frapper à sa porte : « Présent ! » s’écria-t-il, & il retomba dans un sommeil de plomb. À huit heures & demie, à huit heures trois quarts, on frappa derechef, & toujours Jean se rendormit. On se décida à le laisser en paix.

Midi sonnait quand le dormeur se réveilla. Il sauta à bas de son lit, prit à peine le temps de s’habiller, & s’enquit auprès de l’hôtesse s’il n’était venu personne le demander.

« Il eſt venu, répondit l’hôtesse, une belle princesse dans un carrosse tout doré. Elle a dit qu’elle repasserait demain à huit heures précises, & a recommandé de vous remettre ce bouquet. »

Le petit soldat fut désolé de ce contre-temps, & maudit cent fois son sommeil ; il songea même à aller s’excuser au château ; mais il se souvint que Ludovine lui avait défendu d’y reparaître, & il craignit de lui déplaire. Il se consola en regardant son bouquet, qui était un bouquet d’immortelles.

« C’eſt la fleur du souvenir, » pensa-t-il. Il ne réfléchit point que c’était aussi la fleur des tombeaux.

La nuit venue, il ne dormit que d’un œil, & s’éveilla vingt fois par heure. Quand il entendit les oiseaux souhaiter le bonjour à l’aurore, il sauta du lit, sortit de l’auberge par la fenêtre & grimpa sur le plus gros des trois tilleuls qui ombrageaient la porte.

Il s’assit à califourchon sur la maîtresse branche, & se mit à contempler son bouquet, qui brillait au crépuscule comme une gerbe d’étoiles.

Il le regarda tant & tant, qu’à la fin il se rendormit. Rien ne put le réveiller, ni l’éclat du soleil, ni le babillage des oiseaux, ni le roulement du carrosse doré de Ludovine, ni les cris de l’hôtesse, qui le cherchait par toute la maison.

Cette fois encore, il s’éveilla à midi & fut tout penaud, quand il vit par la fenêtre qu’on dressait la table pour le dîner.

« La princesse eſt-elle venue ? demanda-t-il.

— Oui bien. Elle a remis pour vous cette écharpe couleur de feu & a dit qu’elle repasserait demain à sept heures, mais pour la dernière fois. »

« Il faut qu’on m’ait jeté un sort, » pensa le petit soldat. Il prit l’écharpe, qui était en soie brodée d’or au chiffre de la princesse, & qui exhalait un parfum doux & pénétrant. Il la noua autour de son bras gauche, du côté du cœur, &, réfléchissant que le meilleur moyen d’être levé à l’heure était de ne point se coucher du tout, il régla sa dépense, acheta un cheval vigoureux avec l’argent qui lui reſtait, puis, quand vint le soir, il monta en selle & se tint devant la porte de l’auberge, bien décidé à y passer la nuit.

De temps à autre il penchait la tête sur son bras pour respirer le doux parfum de son écharpe. Il la pencha tant & tant, qu’à la fin il la laissa tomber sur le cou de sa monture, & bientôt cheval & cavalier ronflèrent de compagnie.

Cheval & cavalier dormirent jusqu’au lendemain, sans débrider.

Lorsqu’arriva la princesse, on eut beau les appeler, les secouer & les battre, rien n’y fit. L’homme & l’animal ne s’éveillèrent qu’après son départ, au moment où le carrosse disparaissait au tournant de la route.

Jean lança son cheval à fond de train, en criant du haut de sa tête : « Arrêtez, arrêtez ! »

C’était une excellente bête qui allait comme le vent, mais le carrosse de son côté roulait comme la foudre, & ils coururent un jour & une nuit, toujours à la même diſtance & sans que le cheval pût gagner un tour de roue sur le carrosse.

Ils traversèrent ainsi dans une course infernale des villes, des bourgs, des villages, & les gens venaient sur le pas de leurs portes pour les voir passer.

Enfin, ils arrivèrent au bord de la mer. Jean espéra que le carrosse s’arrêterait, mais, chose merveilleuse ! il entra dans les flots & glissa sur la plaine liquide comme il avait roulé sur la terre ferme.

Le brave cheval tomba d’épuisement pour ne plus se relever, & le petit soldat s’assit sur le rivage, regardant d’un œil désolé le carrosse, qui s’évanouissait à l’horizon.

iii


Pourtant il ne se rebuta point, &, après avoir repris haleine, il se mit à marcher le long de la côte pour voir s’il ne découvrirait pas une embarcation quelconque, afin de suivre la princesse. Il ne trouva ni barque, ni barquette, & finit par s’asseoir, rompu de fatigue, sur le seuil d’une maisonnette de pêcheur.

Il n’y avait dans la maison qu’une jeune fille, qui raccommodait un filet. Elle se leva aussitôt, invita Jean à entrer chez elle & lui présenta son escabeau. Elle servit ensuite, sur une table de blanc bois, une cruche de vin, quelques poissons frits & un chanteau de pain bis. Jean but & mangea, &, tout en se réconfortant, il raconta son aventure à la jolie pêcheuse.

Elle était jolie, en effet, & malgré le grand hâle de la mer, elle avait la peau aussi blanche que les ailes des mouettes sous un ciel noir d’orage. Aussi ne l’appelait-on que la Mouette.

Mais Jean ne remarqua ni la blancheur de son teint, ni la douceur infinie de ses yeux, qui ressemblaient à des violettes dans du lait : il ne songeait qu’aux yeux verts de sa princesse.

Quand il eut terminé son récit, elle parut touchée de compassion, & lui dit :

« La semaine passée, en pêchant à marée basse, je sentis, au poids de mon haveneau, qu’il ramenait autre chose que des crevettes. Je le retirai avec précaution, &, à travers les mailles, je vis un grand vase de cuivre fermé & scellé de plomb. Je l’apportai ici & le mis sur le feu. Quand le plomb eut un peu fondu, j’achevai de l’enlever avec mon couteau & j’ouvris le vase. J’y trouvai un manteau de drap rouge & une boursette contenant cinquante florins. Voilà le manteau sur mon lit, vous voyez le vase là, sur la cheminée, & j’ai enfermé la bourse dans ce tiroir. »

Et, ce disant, elle ouvrit le tiroir de la table.

« Je gardais les cinquante florins pour ma dot, car je ne puis toujours reſter seule…

— Vous n’avez donc, interrompit Jean, ni père ni mère ?

— Ma mère eſt morte en me mettant au monde ; mon père & mes deux frères sont depuis un an au fond de la mer avec notre barque.

— Pauvre enfant ! vous ferez bien, en effet, de vous marier le plus tôt possible.

— Oh ! rien ne presse ; & comme il n’eſt guère probable que je trouve si tôt un mari à mon goût, voici la bourse, prenez-la. Après que vous vous serez bien reposé, allez au port voisin, qui n’eſt qu’à une demi-heure d’ici, embarquez-vous sur un vaisseau, &, lorsque vous serez devenu roi des Pays-Bas, vous me rapporterez mes cinquante florins. J’attendrai votre retour. »

En achevant ces mots, la pauvre petite ne put se tenir de soupirer.

Ce soupir signifiait : « Qu’a-t-il besoin de courir après des princesses qui m’ont toute la mine de se moquer de lui ? Il ferait bien mieux de reſter auprès de moi. Il paraît un si brave cœur, que, s’il me demandait pour femme, je ne voudrais point d’autre mari.

Mais le Rôtelot ne vit pas ce soupir, &, s’il l’avait vu, il n’en eût point compris la cause, que la Mouette ne démêlait pas bien elle-même.

« Quand je serai roi des Pays-Bas, dit-il, je vous nommerai dame d’honneur de la reine, car vous êtes aussi bonne que belle. »

La jeune fille sourit faiblement, & reprit :

« Voici le moment d’aller faire ma récolte. Si je ne vous retrouve plus ici, portez-vous bien & soyez heureux.

— À bientôt ! » dit Jean, & pendant que la Mouette prenait son filet, il s’enveloppa du manteau & s’étendit sur un tas d’herbes sèches.

Il repassa alors dans sa tête tout ce qui lui était arrivé depuis qu’il avait cherché son briquet, & ne put s’empêcher de s’écrier en pensée : « Ah ! que je voudrais donc être dans la ville capitale du royaume des Pays-Bas ! »


iv


Soudain, le petit soldat se trouva debout sur une grand’place & devant un superbe palais. Il écarquilla les yeux, il se les frotta, il se tâta partout, &, quand il fut bien sûr qu’il ne rêvait point, il s’approcha d’un marchand qui fumait sa pipe sur sa porte :

Où suis-je ? lui dit-il.

— Eh ! parbleu ! vous le voyez bien, devant le palais du roi.

— Quel roi ?

— Le roi des Pays-Bas, » fit le marchand, riant à demi & le prenant pour un fou.

Je vous laisse à penser si Jean fut étonné. Comme il était honnête, il réfléchit qu’il allait passer aux yeux de la Mouette pour un voleur, & cette idée l’attriſta. Il se promit bien de lui reporter le manteau avec la bourse.

Il s’avisa alors qu’une vertu était peut-être attachée à ce manteau & qu’elle avait suffi pour le transporter tout à coup au but de son voyage. Voulant s’en assurer il se souhaita dans la meilleure hôtellerie de la ville. Il y fut sur-le-champ.

Enchanté de cette découverte, il se fit servir un bon souper, but deux bouteilles de bière de Louvain, &, comme il était trop tard pour rendre visite au roi, il alla se coucher. Il l’avait bien gagné.

Le lendemain matin, en mettant le nez à la fenêtre, il vit que les maisons étaient pavoisées de drapeaux, ornées de mais & enguirlandées de feſtons qui traversaient la rue en se croisant d’une lucarne à l’autre. Tous les clochers de la ville carillonnaient, &, dans ce grand bruit, on diſtinguait le doux cliquetis des pendeloques de verre suspendues aux couronnes.

Le petit soldat demanda si on attendait quelque prince ou si l’on célébrait le sacre de la rue.

« On attend, lui fut-il répondu, la fille du roi, la belle Ludovine, qui eſt retrouvée & qui va faire son entrée triomphale. Tenez, entendez-vous les trompettes. Voici le cortège qui s’avance.

— Cela tombe à merveille, pensa le Rôtelot. Je vas me mettre sur la porte, & nous verrons bien si ma princesse me reconnaîtra. »

Il acheva dare dare de s’habiller, &, franchissant en deux sauts les marches de l’escalier, il arriva juſte au moment où le carrosse doré de Ludovine passait devant la porte. Elle était vêtue d’une robe de brocart, avec un diadème d’or sur la tête & ses blonds cheveux tombant sur ses épaules.

Le roi & la reine étaient assis à ses côtés, & les courtisans, en habit de soie & de velours, caracolaient à la portière. Elle arrêta par hasard son regard impérieux sur le petit soldat, pâlit légèrement & détourna la tête.

« Eſt-ce qu’elle ne m’aurait point reconnu ? se demanda le Rôtelot, ou serait-elle fâchée de ce que j’ai manqué au rendez-vous ? »

Il paya l’hôte & suivit la foule. Quand le cortège fut rentré au palais, il demanda à parler au roi ; mais il eut beau affirmer que c’était lui qui avait délivré la princesse, les gardes le crurent féru de la cervelle & lui barrèrent obſtinément le passage.

Le petit soldat était furieux. Il sentit le besoin de fumer une pipe. Il entra dans un cabaret & but une pinte de bière.

« C’eft cette misérable casaque de soldat, se dit-il. Il n’y a pas de danger qu’on me laisse approcher du roi tant que je ne reluirai point comme ces beaux seigneurs, & ce n’eſt mie avec mes cinquante florins, que j’ai déjà écornés… »

Il tira sa bourse, & se rappela qu’il n’en avait point vérifié le contenu. Il y trouva cinquante florins.

« La Mouette aura mal compté, » pensa Jean, & il paya sa pinte. Il recompta ce qui lui reſtait, & trouva encore cinquante florins ! Il en mit cinq à part, & compta une troisième fois : il y avait toujours cinquante florins. Il vida la bourse tout entière & la referma. En l’ouvrant, il y trouva cinquante florins !

« Parbleu ! dit Jean, me voilà plus riche que le Juif errant qui n’a jamais que cinq sous vaillant ! je commence à espérer que les gens du palais ne me recevront plus comme un chien dans le jeu de balle de Condé. »

Il lui vint alors une idée, qu’il mit sans plus tarder à exécution. Il alla droit chez le tailleur & le carrossier de la cour.

Par le tailleur il se fit faire un juſtaucorps & un manteau de velours bleu, tout brodés de perles. Il avait choisi la couleur bleue, parce que c’était celle que semblait préférer la princesse. Au carrossier il commanda un carrosse doré en tout pareil à celui de la belle Ludovine. Il paya double pour être plus tôt servi.

Quelques jours après, le petit soldat parcourut les rues de la ville dans son carrosse, attelé de six chevaux blancs richement caparaçonnés & conduits par un gros cocher à grande barbe. Derrière le carrosse se tenaient quatre grands diables de laquais tout chamarrés.

Jean, paré de ses beaux habits, qui ne laissaient point de relever sa bonne mine, avait à la main le bouquet d’immortelles & au bras gauche l’écharpe de la princesse. Il fit deux fois le tour de la ville & passa deux fois devant les fenêtres du palais.

Au troisième tour, il tira sa bourse & jeta des poignées de florins à droite & à gauche, comme les parrains & marraines jettent chez nous des doubles & des patards, en revenant du baptême. Tous les petits polissons & les porte-sacs de la ville suivirent la voiture en criant : Hai ! hai ! du haut de leur tête.

Ils étaient au nombre de plus de mille, quand le carrosse arriva, pour la troisième fois, sur la place du palais. Le Rôtelot vit Ludovine, qui cousait près de la fenêtre, lever le coin du rideau & le regarder à la dérobée.


v


Le jour suivant, il ne fut bruit dans la ville que du seigneur étranger qui tirait les florins à poignées d’un boursicaut inépuisable. On en parla même à la cour, & la reine, qui était fort curieuse, eut un violent désir de voir ce merveilleux boursicaut.

« Il y a moyen de vous satisfaire, dit le roi. Qu’on aille de ma part inviter ce seigneur à venir faire ce soir un cent de piquet. »

Vous pensez si le Rôtelot eut garde d’y manquer. Le roi, la reine & la princesse l’attendaient dans leur petit salon ponceau. La reine & la princesse filaient pendant que le roi fumait sa pipe. Le chat tournait aussi son rouet au coin de la cheminée & le marabout babillait sur le feu.

Le roi demanda des cartes & invita Jean à s’attabler. Jean perdit une, deux, trois, six parties. Il crut s’apercevoir que le monarque trichait un peu, mais ce n’était point la peine : Jean faisait exprès de perdre.

L’enjeu était de cinquante florins, & chaque fois il vidait sa bourse qui se remplissait toujours.

À la sixième partie, le roi dit :

« C’eſt étonnant ! » La reine dit :

« C’eſt surprenant ! »

La princesse dit :

« C’eſt étourdissant !

— Pas si étourdissant, fit le petit soldat, que votre métamorphose en serpent !

— Chut ! interrompit le monarque, qui n’aimait point ce sujet de conversation.

— Si je me permets de parler ainsi, continua Jean, c’eſt que vous voyez devant vous celui qui a eu le bonheur de tirer votre demoiselle des mains des gobelins, à preuve qu’elle m’avait promis de m’épouser pour la peine.

— Eſt-ce vrai ? demanda le roi à la princesse.

— C’eſt vrai, repartit la belle Ludovine, mais j’avais recommandé à mon sauveur de se tenir prêt à l’heure où je passerais avec mon carrosse ; j’ai passé trois fois, & toujours il dormait si bien qu’on n’a jamais pu le réveiller.

— Ce n’eſt point faute de m’être débattu contre ce maudit sommeil, soupira le petit soldat, mais si c’était un effet de votre bonté…

— Comment t’appelles-tu ? demanda le monarque.

— Je m’appelle Jean de la Basse-Deûle, autrement dit le Rôtelot.

— Es-tu roi ou fils de roi ?

— Je suis soldat & fils de batelier.

— Tu ne seras pas un mari bien cossu pour notre fille. Pourtant si tu veux nous donner ta bourse, la princesse eſt à toi.

— Ma bourse ne m’appartient pas, & je ne puis la donner.

— Mais tu peux bien me la prêter jusqu’au jour des noces, répliqua la princesse en lui versant de sa blanche main une tasse de café & en le regardant de ce singulier regard auquel Jean ne savait rien refuser.

— Quand nous marierons-nous ?

— À Pâques, répondit le roi.

— Ou à la Trinité ! » murmura tout bas la princesse.

Le Rôtelot ne l’entendit point, & laissa prendre sa bourse par Ludovine.

Le monarque alla quérir une bouteille de vieux schiedam pour arroser le marché ; il invita le petit soldat à bourrer sa pipe, & tous deux causèrent si longtemps avec la bouteille, que Jean sortit du palais deux heures après que la cloche du beffroi eut sonné le couvre-feu. Il allait un peu en zigzag, &, bien qu’il fût nuit noire, car en ce temps-là on éteignait les réverbères à neuf heures, il voyait tout couleur de rose.

Le lendemain soir, il se présenta au palais pour faire son piquet avec le roi & sa cour à la princesse ; mais on lui dit que le roi était allé à la campagne toucher ses fermages.

Il revint le surlendemain, même réponse. Il demanda à voir la reine ; la reine avait sa migraine. Il revint trois, quatre, six fois, & toujours visage de bois. Il comprit qu’on s’était gaussé de lui.

« Pour un roi, voilà qui n’eſt point juſte, dit Jean en lui-même. Je ne m’étonne plus s’il trichait. Vieux filou ! »

Pendant qu’il se dépitait ainsi, il avisa par hasard son manteau rouge.

« Par saint Jean, mon patron, s’écria-t-il, je suis bien sot de me faire de la bile. J’y entrerai quand bon me semblera dans leur cassine. »

Et le soir il alla se promener devant le palais, vêtu de son manteau rouge. Il n’y avait qu’une seule fenêtre d’éclairée au premier étage. Une ombre se dessinait sur les rideaux. Jean, qui avait des yeux d’émouchet, reconnut l’ombre de la princesse.

« Je souhaite, dit-il, d’être transporté dans la chambre de la princesse Ludovine. » Et il y fut.

La fille du roi était assise devant une table, en train de compter des florins qu’elle tirait de la bourse inépuisable.

« Huit cent cinquante, neuf cents, neuf cent cinquante…

— Mille ! fit Jean. Bonsoir la compagnie. »

La princesse se retourna & poussa un petit cri.

« Vous ici ! qu’y venez-vous faire ? Que voulez-vous ? Sortez ! sortez, vous dis-je, ou j’appelle…

— Je viens, répondit le Rôtelot, réclamer votre promesse. C’eſt après-demain jour de Pâques, & il eſt temps de songer à notre mariage. »

Ludovine partit d’un grand éclat de rire.

« Notre mariage ! Avez-vous bien été assez sot pour croire que la fille du roi des Pays-Bas épouserait le fils d’un batelier ?

— En ce cas, rendez la bourse, fit Jean.

— Jamais ! répliqua la princesse, & d’un mouvement rapide elle saisit la bourse & la mit dans sa poche.

— Ah ! c’eſt ainsi ! dit le petit soldat. Rira bien qui rira le dernier.

Il prit la princesse dans ses bras :

« Je souhaite, s’écria-t-il, d’être au bout du monde. »

Et il y fut, tenant toujours la princesse embrassée.

« Ouf ! dit Jean en la déposant au pied d’un arbre. Je n’ai jamais fait un si long voyage. Et vous, mademoiselle ? »

La princesse comprit qu’il n’était plus temps de rire & ne répondit mot. Étourdie d’ailleurs par une course aussi rapide, elle avait peine à rassembler ses idées.


vi


Le roi des Pays-Bas était un roi peu délicat, & sa fille ne valait guère mieux. Tarte pareille au pain, comme on dit chez nous. C’eſt pourquoi la belle Ludovine avait été métamorphosée en serpent. Elle devait être délivrée par un petit soldat &, pour la peine, épouser son libérateur, à moins qu’il ne manquât trois fois de suite au rendez-vous. La rusée princesse s’était donc arrangée en conséquence.

La liqueur qu’elle avait fait boire à Jean, au château des gobelins, le bouquet d’immortelles & l’écharpe qu’elle lui avait donnés, étaient doués tous les trois d’une vertu dormitive. On ne pouvait boire la liqueur, contempler le bouquet, ni respirer le parfum de l’écharpe sans choir en un profond-sommeil.

Dans ce moment critique, la belle Ludovine ne perdit point la tête.

« Je vous croyais simplement un pauvre batteur de pavé, dit-elle de sa voix la plus douce, mais je m’aperçois que vous êtes plus puissant qu’un roi. Voici votre bourse. Avez-vous là mon écharpe & mon bouquet ?

— Les voici, » fit le Rôtelot charmé de ce changement de ton, & il tira de son sein le bouquet & l’écharpe. Ludovine attacha l’un à la boutonnière, & l’autre au bras du petit soldat :

« Maintenant, dit-elle, vous êtes mon seigneur & maître, & je vous épouserai quand ce sera votre bon plaisir.

— Vous êtes meilleure que je n’aurais cru, dit Jean touché de son humilité, & je vous promets que vous ne serez point malheureuse en ménage, parce que je vous aime.

— Bien vrai ?

— Bien vrai.

— Alors, mon petit mari, dites-moi comment vous avez fait pour m’enlever & me transporter si vite au bout du monde.

Le petit soldat se gratta la tête :

« Parle-t-elle sincèrement, se dit-il, ou va-t-elle encore me tromper ? »

Mais Ludovine lui répétait : « Voyons, dites, dites, » d’une voix si câline & avec des regards si tendres qu’il n’y sut pas résilier.

« Après tout, pensa-t-il, je peux lui confier mon secret, du moment que je ne lui confie point mon manteau. »

Et il lui révéla la vertu du manteau rouge.

« Je suis bien fatiguée, soupira alors Ludovine. Voulez-vous que nous dormions un somme ? Nous aviserons ensuite à ce qu’il faudra faire. »

Elle s’étendit sur le gazon & le Rôtelot l’imita. Il avait la tête appuyée sur son bras gauche, &, comme il respirait à plein le parfum de l’écharpe, il ne tarda guère à s’endormir profondément.

Ludovine, qui le guettait de l’œil & de l’oreille, ne l’entendit pas plus tôt ronfler qu’elle dégrafa le manteau, le tira doucement à elle, s’en enveloppa, prit la bourse dans la poche du dormeur & dit :

« Je désire être dans ma chambre ! » & elle y fut.

vii


Qui fut penaud ? ce fut messire Jean, lorsqu’il s’éveilla, vingt-quatre heures après, sans princesse, sans bourse & sans manteau. Il s’arracha les cheveux, il se donna des coups de poing, il foula aux pieds le bouquet de la perfide & mit son écharpe en mille pièces.

« Décidément, dit-il, je crois que si on m’a appelé le Rôtelot, c’eſt que je n’ai point assez de méfiance & que je me laisse piper comme un oiselet. »

Mais ce n’eſt point tout de se désoler, encore faut-il vivre, & Jean avait une faim à faire rôtir les alouettes en l’air, rien qu’en les regardant. Se trouvait-il dans un désert ou dans un lieu habité, & quel serait le menu de son dîner ? Voilà ce qui l’inquiétait en ce moment.

Du temps qu’il était petit garçon, il avait souvent ouï dire à sa grand’mère qu’au bout du monde les ménagères mettaient sécher le linge sur les barres de l’arc-en-ciel. C’eût été un bon moyen de reconnaître si l’endroit était habité : il eût suffi d’arriver après la lessive.

D’autre part, la brave femme lui avait aussi conté que la lune était une grosse pomme d’or ; que le bon Dieu la cueillait quand elle était mûre, & qu’il la serrait avec les autres pleines lunes, dans la grande armoire qui se trouve au bout du monde, là où il eſt fermé par des planches.

Un quartier de lune n’eût pas été un mets à dédaigner pour un homme aussi affamé. Jean se sentait même d’appétit à avaler une lune tout entière.

Par malheur, il avait toujours soupçonné sa grand’mère de radoter un peu, & d’ailleurs il ne voyait ni clôture de planches, ni armoire, &, comme il n’avait pas plu, l’arc-en-ciel était absent pour le quart d’heure.

Le petit soldat leva le nez & reconnut, dans l’arbre sous lequel il avait dormi, un superbe prunier tout chargé de fruits jaunes comme de l’or.

« Va pour des mirabelles ! dit-il. À la guerre comme à la guerre ! »

Il grimpa sur l’arbre & se mit à table. Prodige incroyable ! il eut à peine mangé deux prunes qu’il lui sembla que quelque chose lui poussait sur le front. Il y porta la main & sentit que c’étaient deux cornes.

Il sauta tout effrayé à bas de l’arbre & courut à un ruisseau qui jasait à quelques pas. C’étaient, hélas ! deux charmantes cornes, qui auraient été du meilleur effet sur le front d’une chèvre, mais qui n’avaient point la même grâce sur celui du petit soldat.

Il recommença de se désespérer.

Ce n’eſt pas assez, dit-il, qu’une femme me détrousse, il faut encore que le diable s’en mêle & me prête ses cornes ! La jolie figure que j’aurai maintenant pour retourner dans le monde ! »

Mais comme le malheureux n’était nullement rassasié, que ventre affamé n’a point d’oreilles, même quand il court risque d’avoir des cornes ; qu’après tout, le mal étant fait, il ne pouvait guère en arriver pis, qu’enfin Jean n’avait pas autre chose à se mettre sous la dent, il escalada résolument un second arbre, qui portait des prunes du plus beau vert, des prunes de reine-claude.

À peine en eut-il croqué deux que ses cornes disparurent. Le petit soldat, surpris, mais enchanté de ce nouveau prodige, en conclut qu’il ne fallait jamais se hâter de crier misère. Il apaisa sa faim, après quoi il eut une idée.

« Voilà, pensa-t-il, de jolies petites prunes qui vont peut-être me servir à rattraper mon manteau, ma bourse & mon cœur des mains de cette coquine de princesse. Elle a déjà les yeux d’une gazelle, qu’elle en ait les cornes ! Si je parviens à lui en planter une paire, il y a gros à parier que je me dégoûterai de la vouloir pour femme. Le bel animal qu’une fille cornue ! »

Pour s’assurer de la double vertu des prunes, il recommença bravement l’expérience. Il fabriqua ensuite une manière de corbeille avec des brins d’osier qu’il cueillit le long du ruisseau, y déposa des prunes des deux espèces, puis il alla à la découverte. Il marcha plusieurs jours, ne vivant que de fruits & de racines, avant d’arriver à un endroit habité. Sa seule crainte était que ses prunes ne vinssent à se gâter en route : il reconnut avec bonheur qu’à leur merveilleuse propriété elles joignaient celle de se garder intactes.

Il souffrit vaillamment la faim, la soif, le chaud, le froid & la fatigue ; il faillit plusieurs fois être dévoré par les animaux féroces, ou mangé par les sauvages ; rien ne put le décourager. Il était soutenu par cette idée qu’il aurait sa revanche.

« Je leur prouverai, se disait-il, que, pour être petit & peu défiant de sa nature, le Rôtelot n’eſt mie plus bête que messieurs les rois, ses grands compères. »

Enfin, il parvint en pays civilisé, & avec le produit de quelques bijoux, dont il était paré le soir de l’enlèvement, il prit passage sur un vaisseau qui faisait voile pour les Pays-Bas.

Il aborda, au bout d’un an & un jour, à la ville capitale du royaume.

viii


Le lendemain de son arrivée, qui était un dimanche, il se mit une fausse barbe, se pocha un œil & s’habilla comme le marchand de dattes qui vient tous les ans à la kermesse de Valenciennes. Il prit ensuite une petite table & alla se poſter à la porte de l’église.

Il étala sur une belle nappe blanche ses prunes de mirabelle, qui semblaient toutes fraîches cueillies, &, au moment où la princesse sortait de la messe avec ses dames d’honneur, il commença de crier, en déguisant sa voix :

« Prunes de madame ! prunes de madame !

— Je connais les prunes de monsieur, dit la princesse, mais je n’ai jamais ouï parler des prunes de madame. Combien valent-elles ?

— Cinquante florins la pièce.

— Cinquante florins ! Qu’ont-elles donc de si extraordinaire ? Donnent-elles de l’esprit, ou si elles augmentent la beauté ?

— Elles ne sauraient augmenter ce qui eſt parfait, divine princesse, mais elles peuvent y ajouter des ornements étrangers. »

Pierre qui roule n’amasse pas mousse, mais elle se polit. On voit que Jean n’avait point perdu son temps à courir le monde. Un compliment si bien tourné flatta Ludovine.

« Quels ornements ? fit-elle en souriant.

— Vous le verrez, belle princesse, quand vous en aurez goûté. On tient à vous en faire la surprise. »

La curiosité de Ludovine fut piquée au vif. Elle tira la bourse de cuir & versa sur la table autant de fois cinquante florins qu’il y avait de prunes dans la corbeille. Le petit soldat fut pris d’une furieuse envie de lui arracher son boursicaut en criant au voleur, mais il sut se contenir.

Ses prunes vendues, il plia boutique, alla se débarrasser de son déguisement, changea d’auberge & se tint coi, attendant les événements, ou, comme on dit chez nous, les aveines levées.

À peine rentrée dans sa chambre : « Voyons, fit la princesse, quels ornements ces belles prunes ajoutent à la beauté. » Et, tout en ôtant ses coiffes, elle en prit une couple & les mangea.

Vous imaginez-vous avec quelle surprise mêlée d’horreur elle sentit tout à coup son front se fertiliser ! Elle se regarda dans son miroir & poussa un cri perçant.

« Des cornes ! voilà donc ce bel ornement ! Le misérable ! qu’on m’aille quérir le marchand de prunes ! qu’on lui coupe le nez & les oreilles ! qu’on l’écorche ! qu’on le brûle à petit feu & qu’on sème ses cendres au vent ! Ah ! j’en mourrai de honte & de désespoir. »

Ses femmes accoururent à ses cris & se mirent toutes après ses cornes pour les lui enlever, mais vainement. Elles ne parvinrent qu’à lui donner un violent mal de tête.

Le monarque alors fit annoncer à son de trompe que la main de sa fille appartiendrait à quiconque réussirait à la délivrer de son étrange coiffure.

Tous les médecins, tous les sorciers, tous les rebouteurs des Pays-Bas & des contrées voisines vinrent à la file proposer leurs remèdes. Les uns voulaient macérer, ramollir & dissoudre l’appendice au moyen d’eaux, d’onguents ou de pilules ; les autres essayaient de le couper ou de le scier. Rien n’y fit.

Le nombre des essayeurs fut si grand & la princesse souffrait tellement de leurs expériences que le roi dut déclarer, par une seconde proclamation, que quiconque se proposerait pour guérir la princesse & échouerait dans son entreprise, serait pendu haut & court.

Mais la récompense était trop belle pour que l’élan universel pût être arrêté par une semblable perspective.

Aussi tous les arbres des Pays-Bas donnèrent-ils, cette année-là, de singuliers fruits : chacun d’eux portait trois ou quatre pendus. Les corbeaux, par l’odeur alléchés, accoururent en bandes de tous les points de l’horizon. Il en vint une telle quantité que le ciel en était obscurci, & que ni la lune ni le soleil ne purent montrer le bout de leur nez.

Bien que l’air fût infecté par les exhalaisons de tant de corps morts, on remarqua, comme une chose extraordinaire, que les gens du pays ne s’étaient jamais si bien portés qu’après cette immense pendaison de médecins.

Il fallut que la princesse se résignât à garder ses cornes.

Pour la consoler, les seigneurs & les dames de la cour lui assurèrent effrontément qu’elles lui seyaient à merveille, & que, loin de la défigurer, elles ajoutaient je ne sais quelle grâce piquante à sa physionomie. Ils poussèrent même la flatterie jusqu’à manger le reſte de la corbeille de prunes, & on ne vit jamais une cour si bien encornée que la cour du roi des Pays-Bas.

Comme il n’y en avait point assez pour que chacun en eût sa part, ceux ou celles qui ne purent en obtenir se firent planter des cornes poſtiches. Bientôt on eſtima cette coiffure fort belle, parce qu’elle était bien portée, & de là vint sans doute que plus tard, quand la mode en fut passée, on appela raisons cornues des raisons bizarres & extravagantes.


ix


Le monarque avait donné ordre qu’on se mît en quête du marchand de prunes, mais, malgré la plus extrême diligence, on n’avait pu le découvrir.

Lorsque le petit soldat crut qu’on ne songeait plus à le chercher, il exprima dans une fiole le jus des prunes de reine-claude, acheta chez un fripier une robe de médecin, — on les avait presque pour rien, — mit une perruque & des lunettes, puis il se présenta ainsi accoutré chez le roi des Pays-Bas.

Il se donna pour un fameux docteur étranger & promit de guérir la princesse, à la condition qu’on le laisserait seul avec elle.

« Encore un fou qui vient se faire pendre, dit le roi. Qu’on lui accorde ce qu’il désire. Il eſt d’usage de ne rien refuser aux condamnés à mort. »

Aussitôt que le petit soldat fut en présence de la princesse, il versa quelques gouttes de sa fiole dans un verre. La princesse n’eut pas plutôt bu que le bout des cornes disparut.

« Elles auraient parti entièrement, dit le faux médecin, si quelque chose ne contrecarrait la vertu de mon élixir. Il ne guérit radicalement que les malades qui ont l’âme nette comme un denier. N’auriez-vous point, par hasard, commis quelque menu péché ? Cherchez bien. »

Ludovine n’eut pas besoin de se livrer à un long examen, mais elle flottait entre une confession humiliante & le désir d’être décornée. Le désir l’emporta.

« J’ai dérobé, dit-elle en baissant les yeux, une bourse de cuir à un petit soldat nommé Jean de la Basse-Deûle.

— Donnez-la moi. Le remède n’agira que lorsque j’aurai cette bourse entre les mains. »

Il en coûtait à Ludovine de se dessaisir de la bourse, mais elle réfléchit qu’il ne lui servirait de rien d’être immensément riche, si elle devait reſter cornue.

Son père, d’ailleurs, n’avait-il pas assez de trésors ?

Elle remit sa bourse au docteur, non pourtant sans soupirer. Il versa encore quelques gouttes de la fiole &, quand la princesse eut bu, il se trouva que les cornes n’avaient décru que de la moitié.

« Vous devez avoir quelque autre peccadille sur la conscience ? N’avez-vous rien pris à ce soldat que sa bourse ?

— Je lui ai aussi enlevé son manteau.

— Donnez-le moi.

— Le voici. »

Ludovine se fit cette fois ce petit raisonnement que, la cure terminée, elle appellerait ses gens, & saurait bien forcer le docteur à reſtitution.

Elle riait déjà sous cape à cette idée, quand tout à coup le faux médecin s’enveloppa du manteau, jeta loin de lui perruque & lunettes, & montra à la perfide les traits de Jean de la Basse-Deûle.

Elle reſta muette de ſtupeur & d’effroi.

« Je pourrais, dit Jean, vous laisser encornée pour le reſtant de vos jours, mais je suis bon enfant, je me souviens que je vous ai aimée, & d’ailleurs, pour ressembler au diable, vous n’avez que faire de ses cornes ! »

Il versa le reſte de la fiole & disparut.

La princesse vida le verre d’un trait & sans en laisser une seule goutte pour les dames de la cour.

x


Jean s’était souhaité dans la maison de la Mouette. La Mouette était assise près de la fenêtre, &, tout en raccommodant son filet, elle jetait de temps à autre les yeux sur la mer, comme si elle avait attendu quelqu’un. Au bruit que fit le petit soldat elle tourna la tête & rougit.

« C’eſt vous ! dit-elle. Par où êtes-vous entré ? » Puis elle ajouta d’une voix émue : « Et votre princesse, vous l’avez donc épousée ? »

Jean lui raconta ses aventures, &, quand il eut fini, il lui remit la bourse & le manteau.

« Que voulez-vous que j’en fasse ? dit-elle. Votre exemple me prouve que le bonheur n’eſt point dans la possession de ces trésors.

— Il eſt dans le travail & dans l’amour d’une honnête femme, dit le petit soldat, qui remarqua alors, pour la première fois, les doux yeux couleur de violette. Chère Mouette, voulez-vous de moi pour mari ? & il lui tendit la main.

— Je veux bien, répondit la pêcheuse en rougissant de plus en plus fort, mais à une condition, c’eſt que nous remettrons la bourse & le manteau dans le vase de cuivre, & que nous rejetterons le tout à la mer. »

Et ils le firent.

La Mouette était une fille sage : elle avait deviné que ce qui vient de la flûte s’en retourne au tambour, & que le seul bien qui profite eſt le bien qu’on a gagné.

Jean de la Basse-Deûle épousa la Mouette, & ils vécurent aussi heureux qu’on peut l’être ici-bas, quand on sait borner ses désirs. C’eſt lui-même qui m’a conté son hiſtoire, & il ajouta en terminant :

« Je crois bien que si on m’a appelé le Rôtelot, c’eſt simplement que je ne brille point comme vous autres, grands Flandrins — par la taille. »


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