Contes d’un buveur de bière/Le Blanc Misseron

Librairie internationale (p. 125-144).

Le Blanc Misseron




i



Deulin - Contes d’un buveur de bière, 1868 (page 7 crop).jpgu temps jadis, au temps où les bêtes parlaient, — je veux dire où les hommes, plus avisés qu’aujourd’hui, comprenaient le langage des animaux, — il y avait, dans la forêt d’Amblise, un misseron ou, si vous le préférez, un moineau qui était blanc comme neige.

Il ressemblait aussi peu de caractère que de plumage à ses frères, &, bien qu’il fût aussi franc du collier que le plus hardi de la bande, on ne pouvait lui reprocher d’être ni effronté, ni pillard, ni piailleur, & c’eſt pourquoi aucun de ses pareils ne voulait faire société avec lui.

Cela le désolait, car il était de nature amitieuse, & il souhaitait autant mourir que de vivre sans un ami. Il résolut d’en chercher un en dehors de son espèce.

Il offrit son amitié à l’ours, mais l’ours lui répondit malhonnêtement qu’il n’avait besoin de personne ; il l’offrit au loup, mais le loup lui montra les dents ; il l’offrit au renard, & le renard l’accepta, mais à son air faux & rusé, le misseron jugea tout de suite que le compère l’aimerait au point de déjeuner de son ami.

Il se rabattit alors sur le cheval, le bœuf & l’âne. Ils haussèrent les épaules & dirent : « Qu’avons-nous affaire d’un compagnon aussi chétif ? Autant vaudrait se lier avec un moucheron. »

Le pauvre pierrot était de plus en plus triſte, car il se croyait digne d’avoir un ami & capable de lui rendre aide pour aide, protection pour protection.

Il se serait bien adressé à l’homme ; mais l’homme eſt le plus méchant & le plus cruel de tous les animaux. En effet, si les loups mangent les moutons, c’eſt par obéissance à la loi de nature & afin de satisfaire leur appétit ; tandis que l’homme fait le mal pour le mal, met les oiseaux en cage, quand il ne les met point à la broche, & égorge ses semblables pour l’honneur & sans y être poussé par la faim.


ii


Un jour du mois de mai que l’ennuyé misseron se promenait seul devers Quiévrechain, il trouva sur la route un vieux mâtin borgne, boiteux, efflanqué, & se traînant avec peine. Il fut ému de pitié & lui dit doucement :

« Où vas-tu, mon pauvre vieux ?

— Tout droit devant moi, comme un chien perdu, répondit le mâtin. J’ai longtemps & fidèlement gardé la maison. Aujourd’hui que me voilà presque infirme, mon maître a donné ma place à un jeune dogue & a voulu m’assommer. C’eſt pourquoi j’ai pris la clef des champs.

— Et comment s’appelle ce misérable ?

— Tafarot, le brasseur.

— Celui qui demeure dans cette grande cassine désolée, au bout de Quiévrechain, à deux pas de Quiévrain ?

— Celui-là même.

— Je le connais. Il a un grenier plein d’orge & un trou à son grenier. C’eſt un brutal. Je l’ai vu maintes fois bûcher sa femme… De sorte, mon pauvre chien, que tu n’as plus personne pour t’aimer & soigner tes vieux jours ?

— Personne.

— Veux-tu que je sois ton ami ?

— Je le veux bien : mais que pourras-tu pour moi, mon gentil misseron ?

— Essayons toujours. Qui vivra verra. En attendant, tope-là ! » Et les deux amis se touchèrent la patte.


iii


Le blanc misseron, en voletant devant son compagnon, le conduisit à la cense de Vaucelle, qui était le quartier général des moineaux du pays. Chemin faisant, il rencontra une pie dont la langue allait comme un claquet de moulin.

« Où voles-tu de cette aile, en compagnie de ce clopineux ? lui cria madame Van Bonbec.

— Ce clopineux eſt mon ami, répondit fièrement le moineau.

— Miracle ! le blanc misseron a trouvé un ami ! » s’exclama l’agace.

Et elle prit les devants pour annoncer la nouvelle. « Vite ! accourez tous ! » disait-elle.

En un inſtant, les deux compagnons furent entourés de plus de cent misserons qui venaient, d’un air impudent, regarder le chien sous le nez. Bientôt les quolibets commencèrent à pleuvoir dru comme grêle.

« Quel drôle d’ami !

— Il n’a qu’un œil !

— Il n’a que trois pattes !

— Eſt-il assez dépenaillé !

— Ce n’eſt qu’un vieux morceau d’ami !

— Où diable l’a-t-il rencontré ?

— Parbleu, à Péruwelz. C’était hier la foire à loques. »

Le blanc misseron reçut l’averse & répliqua sans se dégonder, je veux dire sans se déconcerter :

« Vous êtes tous jeunes, beaux, aimables & surtout forts en bec, c’eſt convenu. Et maintenant, tenez-vous cois & laissez les gens s’aimer en paix. »


iv


Le chien confia alors à son ami qu’il avait grand’faim.

« Il n’y a ici à becquer que pour les pierrots, lui dit l’autre, mais si tu veux donner un coup de patte jusqu’à Onnaing, je t’invite à dîner. » Le mâtin accepta &, au bout d’une demi-heure, les deux compagnons firent leur entrée dans le village. En passant devant la boucherie, le misseron dit au chien :

« Reſte là, & attends. »

Il alla se percher sur la lucarne du grenier, au-dessus de l’étal, tourna sa queue à la rue & laissa choir quelque chose sur un gros morceau de collier.

« Brigand de misseron ! s’écria le boucher.

Il prit la viande, l’essuya avec son tablier, & il allait la remettre en place, quand il s’aperçut que la femme du mayeur, qui demeurait en face, le regardait derrière son rideau.

Il se ravisa, &, comme d’ailleurs la perte n’était pas grande, il jeta le lopin au chien, qui l’attendait assis sur sa queue & le nez en l’air. Le mâtin sauta dessus, hagne ! & s’enfuit dans un coin, où il l’eut bientôt avalé.


v


Les deux amis vécurent quelque temps ainsi, l’oiseau pourvoyant avec son induſtrie aux besoins du chien, & d’Onnaing à Quiévrechain, dans toute la forêt d’Amblise, il n’était bruit que de l’amitié du mâtin & du blanc misseron.

Par malheur, le pauvre vieux s’affaissait de plus en plus, & il tombait quelquefois dans de longs sommeils, d’où il était difficile de le tirer.

Un jour, le misseron dit à son ami :

« Allons un peu voir du côté d’Onnaing où en eſt la chicorée, » & ils y furent.

En route, comme le soleil piquait & qu’il faisait lourd, le mâtin se sentit las & s’étendit sur le chemin pour dormir un somme.

« Ne te couche pas là, lui cria son camarade. Tu risques d’être escarbouillé. » Le chien dormait déjà si profondément qu’il ne l’entendait plus.

Le pierrot se posa au faîte d’un orme, &, tout en veillant sur son compagnon, il se mit à faire cuic… cuic… cuic… pour se désennuyer.

Dix minutes après, la sentinelle vit venir de loin un bourlat, comme qui dirait un haquet, conduit par Tafarot, le brasseur de Quiévrechain & l’ancien maître du mâtin.

Tafarot était un brasseur fort avancé pour ce temps-là. Il avait, bien avant ses confrères d’aujourd’hui, trouvé le moyen de fabriquer de la bière sans orge & sans houblon ; mais les buveurs d’alors, gens grossiers & qui ne comprenaient pas le progrès, faisaient la grimace & refusaient la plupart du temps d’absorber les produits de son invention.

Même, il venait de reprendre, chez un cabaretier d’Onnaing, une tonne de bière de saison. Il avait eu beau prêcher, prêcheras-tu ? on l’avait prié de la boire lui-même.

Il était d’humeur massacrante. D’ailleurs, il avait déjà avalé une vingtaine de pintes, & les houblons commençaient à dépasser les perches, je veux dire qu’il était dans les brindes, selon son habitude.


vi


À sa vue, le blanc misseron essaya d’éveiller son compagnon. Hélas ! c’eſt en vain qu’il lui cria aux oreilles : « Vite, décampons, voici ton maître ! » Le chien, que la promenade avait fatigué, ne s’éveilla que pour retomber dans un sommeil de plomb. Le pierrot prit alors le parti d’aller au-devant du brasseur.

« Serait-ce un effet de votre bonté, notre maître, lui demanda-t-il poliment, de ne point écraser mon vieil ami qui dort là, sur la route ?

— Que ne l’éveilles-tu pour qu’il se gare ? répondit Tafarot d’une voix brutale.

— J’y ai fait mon possible. Il dort comme un loir & je n’ai pu y parvenir.

— En ce cas, tant pis pour lui ! »

Et le brasseur poursuivit son chemin.

« Savez-vous que c’eſt votre chien fidèle, qui vous a servi durant dix ans ? s’écria le misseron.

— Ah ! c’eſt ce vieux gueux qui s’eſt sauvé, dit Tafarot. Je suis bien aise de le retrouver. »

Il dirigea son bourlat droit sur le dormeur.

« Arrête, méchant brasseur, arrête, ou tu t’en mordras les pouces !

— Vraiment ! Et que pourras-tu me faire ? » repartit dédaigneusement le brutal.

Il fouetta son limonier, & la roue passa sur le corps du pauvre mâtin, qui fut écrasé net. Le misseron poussa un cri, ses plumes se hérissèrent, ses yeux jetèrent des étincelles.

« Misérable ! cria-t-il, tu as tué mon ami. Écoute bien ce que je te vas dire : tu payeras sa mort de tout ce que tu possèdes !

— Tu peux faire ce que tu voudras, laid mâle d’agache, répliqua le brasseur, je m’en moque comme d’une triboulette de petite bière ! »

vii


Le blanc misseron s’envola, le cœur saignant. Il cherchait dans sa tête un moyen de venger le pauvre défunt, quand il retrouva sa commère la pie qui jacassait toute seule.

« Et ton ami, qu’eſt-ce que tu en as fait ? lui demanda-t-elle.

— Hélas ! femme de Dieu, le brasseur Tafarot me l’a écrasé, &, par-dessus le marché, il m’a traité de laid mâle d’agache.

— Laid mâle d’agache ! Mais c’eſt moi qu’il insulte ! Où eſt-il ?

— Le voici qui vient.

— Ah ! il vient… Eh bien ! reſte là, mon camarade, & tu en verras de belles.

Le moineau s’établit dans un buisson, & Tafarot arriva en faisant claquer son fouet.

« Dis donc, fieu, lui cria madame Van Bonbec, eſt-ce vrai que tu as traité le blanc misseron de laid mâle d’agache ?

— Après ?

— Tu vas m’ôter ton bonnet & me faire tout de suite tes excuses. »

Le brasseur haussa les épaules. À cette vue, rapide comme une flèche, l’oiseau s’abattit sur lui, saisit son bonnet par la houpette & l’enleva.

« Mon bonnet ! mon bonnet ! » cria Tafarot.

Et il poursuivit la pie en lui lançant des coups de fouet. Elle fut se percher au haut d’un peuplier.


Le brasseur grimpa sur l’arbre. Il n’était point à mi-route que la voleuse, le bonnet au bec, le narguait, à vingt pas de là, sur un frêne.

Tafarot descendit & trouva en bas trois Quaroubins qui, avec leurs courbets, allaient fagoter dans le bois. Les trois Quaroubins se tenaient les côtes de rire. Notre homme, furieux, assaillit l’arbre avec des pierres.


viii


Pendant qu’il se démenait ainsi, le blanc misseron ne perdait point son temps. Il s’était posé sur le bourlat, &, à grands coups de bec, il déchiquetait le bouchon qui fermait le trou de la chantepleure.

Le bouchon était si vieux & pourri que la bière, en fermentant, aurait suffi à le pousser dehors. L’oiseau eut bientôt pratiqué une fuite par où coula le contenu du tonneau.

Las de poursuivre l’agace, Tafarot vint reprendre les guides. Il s’aperçut que la tonne égouttait, & fut tout ébahi de voir qu’elle était vide.

« Que je suis malheureux ! s’écria-t-il en gémissant.

— Pas encore assez ! » fit le misseron.

Il alla se percher sur la tête du limonier & recommença à jouer du bec. Le cheval aussitôt de ruer & de se cabrer.

« Attends, misérable avorton ! » s’écria Tafarot hors de lui.

Il saisit le courbet d’un des Quaroubins &, ne sachant plus ce qu’il faisait, il le leva sur l’oiseau. Celui-ci sauta de côté, & le coup tomba d’une si grande force sur la tête du cheval, qu’il l’étendit roide mort.

« Ah ! que je suis donc malheureux ! hurla le brasseur.

— Pas encore assez, répondit le misseron en s’envolant. C’eſt chez toi maintenant que tu me retrouveras. »

Le chef nu & la rage au cœur, Tafarot dégagea le limonier des brancards, &, comme il était aussi fort que méchant, il poussa devant lui son bourlat jusqu’à Quaroube.

Il s’arrêta chez Faidherbe, afin de se consoler en buvant une pinte.

ix


Cependant sa femme l’attendait en apprêtant une carbonnade pour son souper. C’était une pauvre créature qu’il battait comme blé & qu’à force de coups il avait rendue presque idiote. Elle s’appelait Clara, d’où on avait fait Clarette & finalement Raclette, par allusion aux raclées qu’elle recevait toute la sainte journée.

Pendant que la carbonnade grillait, elle se souvint que la bière était sur le bas & qu’il fallait mettre un tonneau en perce. Si son brutal venait à rentrer sans que le pot de bière fût sur la table, elle était sûre d’attraper sa volée.

Raclette descendit donc à la cave, mit le tonneau en perce & le pot sous le tonneau. À peine avait-elle ouvert le robinet qu’elle ouït un grand bruit, comme d’un millier d’oiseaux qui s’abattaient sur le toit.

Vite, elle remonta pour s’assurer de ce qu’il en était. Arrivée au grenier, elle faillit tomber à la renverse, en voyant plus de cent pierrots qui dévoraient le grain à bec que veux-tu. C’était le blanc misseron qui venait d’amener là tous les moineaux du pays.

En quittant Tafarot, il était allé droit à la cense de Vaucelle, &, rassemblant ses frères, il leur avait révélé qu’il connaissait un grenier plein d’orge de mars, aussi tendre que du blé, & un trou pour entrer dans ce grenier.

Tous étaient partis comme un seul homme, & ils formaient un nuage si épais que, sur leur passage, les gens se signaient, croyant à une éclipse.

Raclette essaya de les chasser : ils voletèrent autour d’elle sans quitter la place. Elle s’avisa d’ouvrir la lucarne ; ils ne sortirent pas davantage, au contraire. Ceux qui attendaient dehors entrèrent en foule.

Raclette descendit dare dare pour prendre un bâton. Ne voilà-t-il pas qu’au bas de l’escalier elle rencontra le nouveau chien de garde qui s’enfuyait la carbonnade à la gueule !

La ménagère se mit à sa poursuite. Malheureusement, il gagna la campagne & elle ne put l’atteindre.

La bonne femme revint alors pour fermer le robinet du tonneau, mais, tandis qu’elle courait à travers champs, la bière avait coulé dans la cave. La tonne était vide & la cave inondée.

Seigneur ! dit Raclette, que vais-je faire pour qu’il ne voie point ce gâchis ? »

Elle remonta fort en peine & avisa un sac de farine que le meunier avait apporté la veille. Dans sa simplicité, elle pensa que, si elle semait la farine, celle-ci boirait la bière & nettoyerait le pavé.

Le sac était lourd. En le descendant, Raclette renversa le pot, & son contenu fut perdu comme le reſte. C’était le dernier, pot de bière qu’il y eût dans la maison, les autres tonneaux n’étant point assez rassis pour qu’on pût les mettre en perce.


x


Un peu après, Tafarot arriva rond comme une grive & gai comme un jour de pluie. Ayant rencontré chez Faidherbe deux archers d’Onnaing qui venaient de tirer de l’arc à la ducasse de Mons, il avait bu avec eux plus de trente pintes sans pouvoir dissiper son chagrin.

Du plus loin que sa femme l’aperçut, elle lui cria :

« Monte vite au grenier, mon homme, il y a là plus de mille misserons qui mangent tout notre grain. »

Le brasseur y grimpa quatre à quatre, armé de sa crosse. Les bras lui churent quand il vit, en effet, un millier de moineaux attablés devant les tas d’orge. Au milieu d’eux, le blanc misseron, pareil à un général, semblait commander la manœuvre.

« Tonnerre ! » s’écria Tafarot, & il commença de s’escrimer de droite & de gauche, vli, vlan, en veux-tu, en voilà !

Quelques pierrots payèrent leur gourmandise de leur vie ; les autres eurent bientôt délogé en se culbutant. Le brasseur put alors juger de l’étendue de son désaſtre. Les trois quarts de son orge s’étaient envolés avec les maudits pillards.

« Dieu de Dieu ! suis-je assez malheureux ! s’écria-t-il derechef en s’arrachant les cheveux.

— Pas encore assez ! répondit le misseron, sortant du coin où il s’était caché. Ta cruauté te coûtera la vie !

Et il prit son vol.

Tafarot jeta sa crosse après lui, mais elle ne l’atteignit point.

Elle alla choir sur la tête du chien qui rentrait au gîte, & qui fut bien surpris de voir les coups de bâton lui tomber du ciel.

xi


Le brasseur & sa femme descendirent à la cuisine & s’assirent, la tête basse & les bras ballants, en face l’un de l’autre. Tafarot apprit alors à sa ménagère tous les malheurs qui lui étaient arrivés.

Elle n’osa trop rien dire, mais au fond de l’âme elle ne trouva point que le blanc misseron eût si grand tort. Pourquoi son mari avait-il écrasé le pauvre vieux chien qu’elle aimait, elle aussi, comme un compagnon de souffrance ?

À force de pousser des soupirs, le brasseur en vint cependant à s’apercevoir que, s’il avait le cœur gros, il n’en avait pas moins le ventre creux.

Ce fut au tour de sa femme de lui conter l’hiſtoire de la carbonnade, du tonneau de bière & du sac de farine, perdus par la malice du misseron.

En toute autre circonſtance, il eût moulu de coups sa Raclette. Accablé par cette implacable persécution, il ne put que répéter une dernière fois :

Ah ! Satan ! que je suis misérable !

— Pas encore assez ! cria une voix. Ta cruauté te coûtera la vie ! »

C’était l’éternel misseron qui se tenait en dehors, sur l’appui de la fenêtre. Tafarot bondit comme un chat en furie, saisit un escabeau & le lança dans les vitres qui volèrent en éclats.

Le blanc misseron eut l’audace d’entrer dans la chambre. Le brasseur lui jeta tout ce qui lui vint sous la main : les poêlons, les casseroles, les plats, les assiettes, les chaises & les bancs, sans pouvoir l’atteindre.

Il finit pourtant par l’attraper.

« Tords-lui le cou ! dit sa femme qui craignait de voir souffrir le petit animal.

— Non ! fit Tafarot écumant de rage, il en serait quitte à trop bon marché. Nous allons d’abord lui apprendre à chanter, en lui brûlant les yeux comme aux pinsons ; puis nous lui arracherons une à une les plumes, les ailes & les pattes. Mets le tisonnier au feu. »

Raclette obéit. Quand le tisonnier fut rouge, son mari lui commanda de l’approcher. Il sentait avec délices le pauvre oiseau palpiter dans ses mains.

Soudain le blanc misseron leva la tête & cria de toute sa force : « Brasseur, il t’en coûtera la vie ! »

Tafarot tressaillit. Il était vert de fureur & grinçait des dents. À cette vue, Raclette eut peur, &, par mégarde, elle lui brûla la main.

Ne se possédant plus, il lâcha le moineau & appliqua à sa femme un soufflet dont elle vit plus de dix mille chandelles.

Il voulut alors rattraper le misseron ; il l’aperçut sur l’appui de la fenêtre, hors de sa portée. L’oiseau le regardait d’un air qui acheva de l’exaspérer.

Il saisit un couteau & en frappa Raclette. La malheureuse poussa un cri & s’évanouit. Il crut l’avoir tuée, &, tournant sa rage contre lui-même, il se plongea le couteau dans le cœur.

Raclette n’avait qu’une légère blessure, dont elle guérit bientôt ; mais Tafarot tomba mort & le blanc misseron s’envola à la cense de Vaucelle, plus fier & plus heureux qu’un Dieu : il avait vengé son ami.


XII


L’aventure fut bientôt célèbre dans tout le pays. Il s’établit, en face de la brasserie, un cabaret qui prit pour enseigne : Au Blanc Misseron.

On y vint en foule ; peu à peu il se forma un hameau en cet endroit & on lui donna le nom de l’enseigne, qu’il garde encore de nos jours.

Les Belges racontent volontiers cette hiſtoire. Elle prouve qu’il ne faut dédaigner personne, qu’il n’y a ni petit ami, ni petit ennemi, que le courage l’emporte sur la force, & que, si la Belgique eſt tout au plus grande comme un mouchoir à bœufs, les Belges n’en sont pas moins à eſtimer & à craindre, savez-vous ; car ce sont eux qui ont pris la ville d’Anvers, godverdom ! &, comme dit la chanson des Borins :

Wasmes, Pâturages, Frameries
xxxxxxxEt Bouveries,
Jemmapes & Quaregnon,
Ces villages ont du renom !
Ils sont capables de faire feu
Sur tous les audacieux !


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