Confessions d’un ex-libre-penseur/X

Letouzey et Ané (p. 277-314).

X

GARIBALDI



son amitié. — le général canzio. — la commémoration du cirque d’hiver. — hypocrisie de nos sénateurs et députés républicains. — le conseil municipal de paris et l’épée de la tour d’auvergne. — zorilla. — garibaldi dans la vie privée et dans ses relations avec les hommes de son parti. — la vérité sur le désintéressement de garibaldi pendant la guerre de 1870-71. — le mauvais génie du général. — dossier complet et authentique de bordone. — un témoignage écrasant. — la franc-maçonnerie imposant bordone aux républicains.


J’ai raconté comment Garibaldi, en 1870, venant de Caprera, débarqua à Marseille.

Le vieux patriote italien garda toujours un souvenir ému de la réception enthousiaste qui lui avait été faite par ma ville natale ; il aimait à se rappeler, notamment, notre jeune Légion Urbaine qui lui avait servi d’escorte depuis le port de la Joliette jusqu’à l’Hôtel de la Préfecture, Et, comme j’avais été, avec le fils d’Esquiros, un des organisateurs de cette Légion, son souvenir se reportait souvent sur moi.

Il avait été frappé de ma jeunesse et de ma précocité. Il s’intéressa à mes luttes de journaliste, à mes souffrances de proscrit. Bref, il me prit en amitié.

Cette amitié, je la lui rendais au centuple. Pour moi, Garibaldi était au-dessus de tous les autres hommes. Je l’aimais comme un fils aime sa mère, comme un croyant aime son dieu. J’étais à lui de tout cœur.

Et voyez combien est grande la puissance de l’affection. Maintenant encore, la mémoire de Garibaldi m’est chère ; son amitié me demeure à jamais précieuse. J’oublie le personnage politique pour ne plus songer qu’à l’homme privé. Je vois en lui deux individus : l’ennemi de la papauté, sur lequel je pleure, ayant partagé ses erreurs ; et le père de famille, au cœur d’or, à l’âme pleine de tendresse, pour lequel mon affection est indestructible.

En effet, Garibaldi se montra à moi sous ces deux aspects : il me confia quelquefois ses projets anti-cléricaux, et d’autres fois encore, il m’initia à ses joies les plus intimes. De mon côté, je le tenais au courant des mille incidents de ma campagne irréligieuse, et il connaissait aussi les petits bonheurs de mon foyer.

Lorsque, quelques années avant sa mort, il épousa Francesca Armosino, il n’envoya à Paris que deux télégrammes, pour annoncer à des amis ce mariage dont il se réjouissait fort et qu’il célébrait sans bruit dans son île déserte. Un pêcheur de Caprera traversa dans une barque le bras de mer qui sépare l’ilôt de la Sardaigne et remit les deux dépêches au bureau télégraphique du petit port de la Maddalena. L’une de ces dépêches était adressée à M. Auguste Vacquerie ; j’étais le destinataire de l’autre.

Garibaldi me disait :

« J’épouse aujourd’hui Francesca Armosino. Pensez à nous, et buvez à notre bonheur le bon vin de l’amitié. »

Quand je songe à cette affection que me témoigna le général libre-penseur, je ne puis m’empêcher de la comparer à celle qui unit, il y a cent ans, Voltaire et La Harpe, et qui survécut à la conversion de ce dernier.

L’histoire de La Harpe est un peu la mienne, avec cette différence que son erreur dura quarante ans ; mais aussi, la secousse qui le rejeta hors de l’abîme fut plus violente que celle éprouvée par moi. Républicain ardent, impie forcené, il fut abreuvé d’outrages par les démocrates irréligieux, ses complices des jours d’égarement. J’ai été, pour ma part, en butte aux plus infâmes attaques des miens, sans avoir bu cependant autant que La Harpe la lie des amertumes. On sait que le disciple préféré de Voltaire retrouva la foi dans la prison du Luxembourg, où il avait été jeté par ses amis révolutionnaires, pendant la Terreur. Il lui fallut la persécution poussée à ses dernières limites pour comprendre que, pendant quarante années, il s’était fourvoyé dans le parti des haines les plus atroces, parmi des hommes pires que les loups ; car les loups, dit le proverbe, ne se dévorent pas entre eux.

Et La Harpe, éclairé, n’en demeura pas moins fidèle à ses vieilles affections. « Il resta constamment l’admirateur du génie et l’ami de la personne de Voltaire, après même que sa conversion, en lui inspirant de nouvelles idées, dut lui faire apprécier à leur juste valeur les ouvrages sortis de la plume féconde de cet homme célèbre et condamner sans pitié le déplorable abus qu’il avait fait de sa facilité contre la religion et les mœurs » [1].

En ces temps horribles où les républicains, ivres de sang, se guillotinaient les uns les autres, et où Voltaire, s’il avait vécu, eût été envoyé à l’échafaud par Robespierre et Fouquier-Tinville, le converti La Harpe fut un des rares amis qui, ne voulant voir que l’homme privé, défendirent la mémoire du philosophe de Ferney.

Quant à moi, bien avant d’ouvrir les yeux à la lumière, j’ai constaté mille fois combien sont peu nombreux les hommes politiques du parti républicain français qui aiment sincèrement Garibaldi. À part quelques exceptions, tous les personnages notables de mon ancien camp ne professaient aucune admiration réelle pour l’hôte de Caprera. Que de farceurs j’ai vus, dont l’unique souci était de parader et à qui le nom de Garibaldi servait seulement à attirer la foule !

Un an après la mort du général, Canzio, son gendre, vint, à Paris, remettre, au nom de la famille, au Conseil Municipal, l’épée d’honneur de La Tour d’Auvergne, qui était devenue la propriété du vieux patriote italien. À cette occasion, une solennité commémorative fut organisée, au Cirque d’Hiver, pour célébrer Garibaldi.

Eh bien, — je puis le dire aujourd’hui, — si cette cérémonie obtint un grand succès, ce ne fut pas au concours de nos sénateurs et députés républicains qu’elle le dut. Les organisateurs se heurtèrent de toutes parts à une hostilité sourde, à une mauvaise volonté générale, dont il est impossible de se faire une idée. Je ne connais que MM. Delattre et de Douville-Maillefeu qui aient montré, en cette occasion, que la mémoire de Garibaldi leur était vraiment sympathique.

Bien entendu, on n’eut garde de révéler au public cet assaut d’hypocrites malveillances. Il ne fallait pas démonétiser, aux yeux du peuple, ces élus que le suffrage universel croit sincères.

Le succès de la fête fut l’œuvre de la population parisienne seule. Jamais je n’oublierai la triste figure de ces députés et sénateurs de la gauche, qui allaient et venaient, fiévreux et crispés, cachant dans les écuries du Cirque leur colère et leur dépit ; car ils enrageaient littéralement de voir une aussi immense multitude acclamer un nom qui n’était pas le leur ; ils étaient furieux de ne pouvoir se dérober, vexés d’être obligés de monter sur l’estrade. Lockroy, les lèvres blêmes et pincées, présentait, avec un terrible ennui, ses compliments « aux frères italiens » ; Clémenceau tortillait sa moustache et passait par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Tous grinçaient des dents à l’unisson.

Là-haut, dans les stalles et les tribunes, le bon peuple, peu au courant des petits mystères des coulisses, s’imaginait que ses représentants débordaient de joie.

Au Conseil Municipal, ce fut une bien autre affaire. Les conseillers délibérèrent en secret pour savoir s’ils ne devaient pas refuser l’épée de La Tour d’Auvergne que le général Canzio-Garibaldi apportait, au nom de sa famille, à la capitale de la France.

Pour lasser le gendre du héros républicain, et comme on pensait qu’il ne pouvait demeurer indéfiniment à Paris, on remettait de jour en jour, sans dire ni oui ni non, la séance où le Conseil devait recevoir le glaive d’honneur.

Et il s’agissait d’une arme légendaire, d’une relique nationale, de l’épée décernée par le gouvernement de la Révolution à celui que nos aïeux de 1792 appelaient « le premier grenadier de la République ».

L’énergie de Canzio, — je n’ai pas le droit d’en dire davantage, — triompha de toutes les perfidies. Nos édiles se décidèrent enfin, sous la pression de quelques journaux d’avant-garde, à recevoir l’épée de La Tour d’Auvergne et de Garibaldi.

Pendant son séjour à Paris, le général Canzio voulut bien demeurer chez moi. Il sait avec quelle affection profonde pour l’homme de Caprera je mis sous pieds toutes les haines républicaines qui m’assaillaient alors, et à quel point, tout en me dévouant à l’œuvre commune, je m’effaçai pour ne fournir aucun prétexte aux ennemis cachés de la commémoration garibaldienne.

Ce fut dans ces circonstances que je fis la connaissance de Ruiz Zorilla, le célèbre agitateur espagnol. Il est peut-être utile que je dise un mot de lui en passant.

Le chef des radicaux ultra-pyrénéens est un homme de haute stature, taillé comme un hercule. Tout en lui respire l’audace, mais aussi une violente ambition.

Il se croit appelé à jouer encore un rôle important dans son pays.

Nous causâmes longuement, un jour qu’il vint rendre visite à Canzio. De notre conversation j’ai gardé la conviction que Zorilla est un républicain d’une espèce toute particulière, et, si mes amis de ce temps-là avaient pu l’entendre s’exprimer comme il le fit avec le sans-gêne du tête-à-tête, je crois que beaucoup auraient cessé de voir en lui un Bayard de la démocratie espagnole.

Comme l’exposé de son plan de campagne m’avait grandement surpris, je ne pus m’empêcher de lui dire, pour clore notre entretien :

— Mais enfin, citoyen Zorilla, quel est le résumé de votre programme particulier en politique ?

Zorilla eut une expression de physionomie qui ne peut se dépeindre et me répondit :

— Révolutionnaire devant les conservateurs, et conservateur devant les révolutionnaires !

Je rapporte d’une façon textuelle cette déclaration de principes, et je me borne à la qualifier de bizarre. Si je ne l’avais entendue de mes propres oreilles, je ne croirais pas qu’un homme politique eût jamais pu la formuler.

Mais je reviens à Garibaldi. Ce n’est certes pas lui qui avait de semblables maximes à son service. La papauté a le droit de considérer le chef des Mille comme un ennemi acharné ; mais s’il est un reproche que l’histoire n’adressera jamais au général italien, c’est celui d’avoir été un homme à double face.

De l’anti-clérical, je ne veux rien dire. Il ne m’appartient pas de parler de Garibaldi à ce point de vue, et, du reste, ses actes publics sont connus de tout le monde. Ce livre est un meâ culpâ personnel. Je pleure sur moi et sur tous ceux qui ont partagé mon égarement ; mais ce n’est pas à moi à me faire l’accusateur des fautes des autres, et surtout l’accusateur de celui que j’ai le plus vivement affectionné.

N’est-il pas plus naturel, au contraire, que je plaide pour lui les circonstances atténuantes ?

Dans la vie privée, Garibaldi fut le meilleur des hommes : il était sensible à toutes les belles actions ; les larmes lui venaient aux yeux, quand on lui racontait une misère d’enfant ; son cœur d’époux et de père était un trésor inépuisable de bonté.

Dans ses relations avec ses coreligionnaires, il incarnait la fraternité. Je ne comprends pas comment il a pu vivre et mourir dans un parti où la haine la plus sauvage existe à l’état latent. Cet esprit de fraternité envers les siens, Garibaldi le poussait à l’exagération ; aussi, a-t-il été souvent dupé par des indignes. Quand il entendait un républicain dire du mal d’un autre républicain, il prenait immédiatement fait et cause pour le dénigré. La calomnie le laissait tout à fait indifférent. Lorsqu’il était trompé par un misérable, ses meilleurs amis, ses fils même ne pouvaient réussir à lui ouvrir les yeux : le trompeur était un républicain ; donc, il était sacré.

Dans la vie politique, Garibaldi fut un exalté. Mais il faut lui rendre cette justice : il personnifia le désintéressement.

À ce propos, j’ai le devoir de faire une révélation qui étonnera sans doute aussi bien les catholiques que les libres-penseurs, mais qui ne sera pas démentie :

Chez les républicains, on est convaincu que Garibaldi, ses fils et son gendre, en 1870, apportèrent à la France leur concours le plus gratuit, et qu’ils se battirent contre l’armée prussienne dans l’Est, sans que le gouvernement de la Défense Nationale ait payé un centime pour leur solde, pendant toute la durée de leur campagne.

Chez les conservateurs, au contraire, on pense que ces chefs des volontaires italiens en ont imposé au peuple, que leur générosité était une feinte et que leur solde était bel et bien payée par l’État français.

Qui a raison ? — Personne.

Les uns et les autres se trompent en partie. De ces deux opinions opposées, l’une et l’autre peuvent se soutenir ; il y a du vrai dans chacune, mais aussi chacune contient une erreur.

La vérité, la voici :

Garibaldi, ses fils, son gendre, et même quelques officiers italiens de leur entourage intime, ont fait la campagne de l’Est avec le désintéressement le plus absolu ; ils n’ont pas touché un centime de leur solde. Mais… cette solde n’en a pas moins été payée par l’État français et encaissée, au nom de Garibaldi, par quelqu’un qui se l’est attribuée.

Ce quelqu’un, bon démocrate, existe et est rédacteur à la République Française.

Garibaldi avait en ce personnage une confiance illimitée. La découverte, très tardive, du pot-aux-roses le désabusa ; mais sa trop grande bonté pour les siens l’empêcha d’exécuter le coupable.

Quand il toucha du doigt l’infamie du gredin, il était, au surplus, trop tard.

C’était longtemps après la guerre. L’hôte de Caprera venait d’être élu député de Rome. Une sorte de réconciliation eut lieu entre le fils de Victor-Emmanuel et lui. Garibaldi assista à plusieurs réceptions, de la haute société officielle d’Italie.

À l’une de ces soirées, on parla de l’incident fameux de l’assemblée de Bordeaux et du désintéressement du patriote italien mal récompensé par les Français. Un de nos diplomates, présent à la conversation, releva l’accusation d’ingratitude prononcée contre notre pays et eut un mot très vif.

— Je rends justice, dit-il, à Garibaldi ; il est venu à nous en ami. Mais il faut en finir avec une partie de la légende ; s’il est venu en ami, il a été payé en général.

Garibaldi bondit hors de son fauteuil. On échangea des explications. Et, comme il se refusait à reconnaître que sa solde avait été versée par le gouvernement de la Défense Nationale, on lui certifia, quelques jours après, les pièces justificatives.

Le misérable, qui avait ainsi abusé de sa confiance, qui avait touché et signé pour lui, était un de ses plus intimes amis, un homme pour lequel il s’était à plusieurs reprises brouillé avec ses fils et avec toute sa famille.

C’était… le chef d’état-major Bordone.

Si un homme a eu une influence funeste sur Garibaldi, c’est bien ce Bordone, et c’est à lui que revient la responsabilité de tous les méfaits attribués au général, pendant la campagne.

Quel est Bordone ? — Le pauvre peuple l’ignore. Les républicains et les libres-penseurs ne voient en lui qu’un anti-clérical. Je vais les édifier.

Et d’abord, le gouvernement de la Défense Nationale savait à quoi s’en tenir sur l’individu.

Ici, je suis obligé de mettre en cause quelques personnalités qui ont un rang dans la République ; mais, comme la plupart existent, leur silence, — car toute négation est impossible, — sera éloquent.

Bordone était un pharmacien d’Avignon. Je dirai tout à l’heure pourquoi il se lia avec Garibaldi. En 1870, il se fit donner, par la Ligue du Midi, la mission d’aller chercher à Caprera le vieux général italien.

Le gouvernement de Tours nomma Bordone colonel d’état-major. Gambetta, cependant, fut opposé à cette nomination. Le 15 novembre, il confiait les fonctions de chef d’état-major du corps de Garibaldi au colonel Frappoli, un italien.

Voici l’ordre de Gambetta, dont il ne fut pas tenu compte, tant était grande alors la confusion des pouvoirs :


Tours, le 15 novembre 1870.


Le membre du gouvernement de la Défense Nationale, ministre de l’intérieur et de la guerre, confirme itérativement M. le colonel Frappoli dans les fonctions de chef d’état-major du général Garibaldi, qui avaient été déterminées par décision du gouvernement.

C’est à lui seul que je reconnais ce titre et les pouvoirs qu’il comporte.

Il ira donc prendre immédiatement ce poste auprès du général Garibaldi et procèdera à l’élimination du sieur Bordone dont les antécédents judiciaires et la conduite ne sauraient se concilier avec le caractère de représentant du gouvernement français.


Signé : Léon Gambetta.


M. Frappoli a conservé l’ordre ci-dessus et j’ai pu en avoir une copie authentique.

Quels étaient donc les antécédents judiciaires de Bordone, dont parlait Gambetta ?

Le pharmacien d’Avignon n’ayant pas voulu se laisser éliminer, le gouvernement tint à se renseigner à la source la plus directe. Le ministre de la justice écrivit au procureur de la République d’Avignon, pour lui demander le casier judiciaire de Bordone. Voici la dépêche du procureur au gouvernement :


Avignon, 23 novembre 1870.
(N° 5357, dép. chiffrée.)


Procureur de la République Avignon à Ministre Justice, Tours.


Copie du casier judiciaire de Bordone :

« 2 juillet 1858, tribunal correctionnel de Lachâtre ; détournement d’objets saisis ; 50 fr. d’amende.

« 24 juillet 1860, cour de Paris ; escroquerie ; 2 mois de prison ; 50 fr. d’amende. »

Nous verrons plus loin que le casier judiciaire de Bordone, transmis au Ministère de la Justice par le procureur d’Avignon, était incomplet.

Mais Bordone se moquait bien de sa destitution, si officielle qu’elle pût être.

Il avait des motifs pour rester auprès de Garibaldi, et il resta quand même, malgré le ministre, malgré la famille et les amis du général.

Il créa et entretint le désordre pour discréditer les volontaires italiens et nuire à la défense.

Dépêche à l’appui :


Lyon, 5 décembre 1870.


Préfet du Rhône à Ministre Intérieur et Guerre, Tours.


La conduite de Bordone à Autun est l’objet des plaintes de tous, une cause de découragement, un péril très grave. Elle mérite un conseil de guerre. Vous devez en savoir plus que moi ; mais ce que je sais m’oblige à dire que le maintien d’un tel chef d’état-major est un scandale. Garibaldi est aveugle ; vous ne pouvez pas l’être. N’y t-il pas moyen d’éloigner Bordone sans blesser Garibaldi ? En tout cas, tout doit céder à l’intérêt du salut public.


Signé : Challemel-Lac Ur.

Autre dépêche concernant Bordone :


Chaumont, 4 décembre 1870.


Préfet Haute-Marne à Directeur Sûreté Générale, Tours.


Vous savez que Gambetta m’a chargé d’exprimer au général Garibaldi qu’il le verrait avec plaisir se priver du concours du colonel Bordone. D’un autre côté, vous avez annoncé devant moi que vous aviez la certitude de l’existence d’une condamnation attachant un caractère infamant à la personne du colonel Bordone. Le général Garibaldi, soucieux de déférer au désir de Gambetta, me charge de vous exprimer qu’il a besoin, avant de se priver du concours d’un homme utile, d’avoir la preuve de cette condamnation et l’assurance qu’elle n’a pas été annulée par une décision judiciaire d’un ordre supérieur. Il attend votre réponse pour prendre résolution.


Signé : Spuller[2].
.


À Tours, on était à peu près fixé sur la valeur morale de Bordone ; on connaissait, du moins, une partie de son casier judiciaire.

Le gouvernement communiqua-t-il à Garibaldi ses renseignements ? Je l’ignore. Toujours est-il qu’à ce moment un républicain français, nommé Gauckler, improvisé colonel, intervint en faveur de Bordone, et la Défense Nationale se résigna à subir le pharmacien escroc.

Voici une dépêche de Gambetta à son délégué de Bordeaux, lequel n’est autre que M. de Freycinet :


Lyon, 24 décembre 1870.


Ministre Intérieur à Délégué Guerre, Bordeaux.


Depuis quelques jours, je lis un grand nombre de dépêches signées Bordone. Cet homme, vous le savez, est le chef d’état-major de Garibaldi : vous n’ignorez pas ce qu’on en dit, et il y a lieu de ne pas se départir envers lui des règles de la prudence ; c’est lui qui commande, taille, tranche, fait tout auprès de Garibaldi.

Je ferai d’abord remarquer que ses dépêches sont écrites dans une forme souvent inacceptable. Nul ne parle et n’écrit comme lui. On dirait vraiment qu’il est omnipotent. Il donne des ordres aux préfets. Il prescrit des mesures, il ordonne des arrestations. Il n’y a rien enfin qu’il ne fasse partout, chez lui comme hors de chez lui.

Je tiens encore une fois à vous mettre en garde contre ces prétentions démesurées que nous ne pouvons accepter… Arrivez donc à les réduire. Je n’ignore pas les ménagements que la situation comporte ; mais il y a un moyen de ramener M. Bordone à son véritable rôle, et je vous prie, avec votre habileté accoutumée, de n’y pas manquer.


Signé : Léon Gambetta.

À cette époque, le préfet des Bouches-du-Rhône était Alphonse Gent, vauclusien comme Bordone. Voici ce que Gambetta télégraphia d’autre part à Gent au sujet de son compatriote avignonnais :


Lyon, 25 décembre 1870.


Ministre Intérieur à Préfet, Marseille.


… Vous savez sans doute que Garibaldi a pour chef d’état-major Bordone qui est, à ce qu’il parait très difficile à vivre ; car il y a de nombreuses démissions dans le corps de Garibaldi, provoquées par ses procédés, ses allures omnipotentes, son insupportable hauteur, sans préjudice d’une foule d’autres causes dont je ne veux rien dire ici.

Si vous pouviez user de votre influence sur lui, ce serait nous rendre un grand service.


Signé : Léon Gambetta.


Il est certain que Bordone travaillait à rendre Garibaldi impossible et désorganisait tout. Son but, aussi, était d’éloigner, au besoin par la calomnie, ceux d’entre les Italiens qui étaient portés de bonne volonté.

Dans cette œuvre de désordre et de diffamation, il était aidé par son acolyte le colonel Gauckler, qui n’eut pas honte d’essayer de salir le brave Canzio, dont la conduite, dans cette campagne, fut d’un héroïsme reconnu de tous.

Gauckler représentait Bordone comme le seul homme capable de sauver la situation.

Dépêche :


Autun, 6 janvier 1871.


Colonel Gauckler à Délégué Guerre, Bordeaux.


Garibaldi ne peut plus marcher ; ses facultés semblent affaissées ; initiative disparue ; il est à la merci de son entourage italien, qui vaut très peu, surtout son gendre, et ce Lobbia, sous-chef d’état-major, connu peu avantageusement.

Quand Bordone est absent, cet entourage commet, au nom de Garibaldi, des inepties et des turpitudes qui désorganisent et démoralisent l’armée.

Il semble qu’il y a parti pris de ne pas agir. Grâce aux blancs-seings et délégations donnés à Lobbia, il se fait des nominations et des tripotages qui scandalisent le public.

Les Français voudraient combattre et sont humiliés d’avoir des chefs italiens, incapables et sans probité. Bordone a grand peine à empêcher démissions en masse et ne sauvera que difficilement le nom de Garibaldi d’une tache qui rejaillira sur la République.

Trop long vous citer les faits. Si désirez, adresserai rapport. Préférerais commission d’enquête.

Le mieux serait que Garibaldi renonçât à une partie que son état le rend incapable de jouer, ou qu’un commissaire, muni de pouvoirs suffisants, vienne nettoyer armée et veiller à ordre.


Signé : Colonel Gauckler.


Que fit M. de Freycinet ?

Il nomma général l’homme que Gambetta méprisait, que Ranc avait déclaré infâme, que tout le monde savait taré.

Voici le texte même de cette nomination inconcevable :


Bordeaux, 13 janvier 1871.
(11 h. soir. — N° 7253.)


Guerre à général Bordone, Dijon.


Le gouvernement vient de vous nommer général de brigade, chef d’état-major de l’armée des Vosges.

En vous conférant ce grade, nous avons voulu augmenter votre autorité, récompenser vos services militaires et faciliter ceux plus grands encore que la République attend de vous.


Signé : C. De Freycinet.


C’est à se demander vraiment si l’on ne rêve pas… Pauvre France !

Six jours après, le même M. de Freycinet télégraphiait au nouveau général :


Bordeaux, 19 janvier 1871.


Guerre à général Bordone, Dijon.


Je ne comprends pas les incessantes questions que vous me posez pour savoir qui commande, non plus que les difficultés qui surgissent toujours au moment où, dites-vous, vous allez faire quelque chose. Vous êtes le seul qui invoquiez sans cesse des difficultés et des conflits pour justifier sans doute votre inaction.

Je ne vous cache pas que le gouvernement est fort peu satisfait de ce qui vient de se passer.

Vous n’avez donné à l’armée de Bourbaki aucun appui, et votre présence à Dijon a été absolument sans résultat sur la marche de l’ennemi de l’Ouest à l’Est.

En résumé, moins d’explications et plus d’actes, voilà ce qu’on vous demande.


Signé : C. de Freycinet.


Et le surlendemain :


Bordeaux, 21 janvier 1871.


Guerre à général Bordone, Dijon.


Si cela doit continuer, je déclinerai, quant à moi, devant le gouvernement, toute responsabilité dans votre coopération, et le gouvernement avisera.

J’avoue que j’attendais autre chose de vous dans cette campagne, et je regrette d’avoir aussi chaudement pris votre parti, dans l’espoir où j’étais que cela vous déciderait à une action patriotique qui eût fait tout oublier.


Signé : C. de Freycinet.


Comprend-on maintenant que Bordone fut le mauvais génie de Garibaidi, trop bon, et, disons le mot, trop faible ?

Et encore, je n’ai pas fait tout connaître sur cet infâme coquin dont la conduite est plus que suspecte.

Lors de mon séjour à Genève, en 1876, j’eus souvent l’occasion de voir Cluseret, — un vrai général, celui-ci, — qui avait été délégué à la guerre sous la Commune.

Nous causâmes un jour de Bordone. Cluseret m’édifia complètement.

Il avait dans ses notes un dossier complet sur le personnage, et il m’autorisa à copier un résumé écrit en entier de sa main, pour m’en servir quand bon me semblerait.

Ce résumé, si j’ai bonne souvenance, fait partie des Mémoires sur les événements et les hommes de ce temps, que Cluseret rédige dans ses heures de loisir.

En tout cas, voici textuellement cette pièce significative :


J’ai le devoir de dire, avec documents en mains, ce qu’est M. Bordone, l’ex-pharmacien d’Avignon, parce que le rôle qu’il joue depuis quinze ans pour le compte des gouvernements français et italien intéresse tout le monde.

Du 22 mars, date de mon arrivée à Paris, au 3 avril 1871, j’habitais la Préfecture de Police. N’ayant rien à faire, je passais mon temps à compulser et souvent à copier les dossiers secrets.

Parmi ceux dont je pris copie était celui de M. Bordone, et voici ce qu’il contenait :

Trois condamnations, dont deux pour escroquerie.

La première prononcée par le tribunal de Lachâtre ne portait aucune désignation de motif, ni aucune indication de la peine.

(C’est la condamnation à 50 fr. d’amende pour détournement d’objets saisis, qui figure sur le casier judiciaire transmis par le parquet d’Avignon au Ministre de la Justice du gouvernement de Tours.)

La seconde, à deux mois de prison, prononcée par le tribunal de Paris.

Le troisième, à trois ans, par le tribunal de Cherbourg.

Comme on le voit, la politique n’a rien, absolument rien à voir dans l’événement.

On ne condamne pas dans trois villes différentes, devant trois tribunaux différents, le même individu pour le même délit, répété trois fois, à trois époques et en trois lieux différents, uniquement pour faire disparaître de la scène politique un homme qui y tenait aussi peu de place que le pharmacien d’Avignon.

Loin de moi la pensée de m’ériger en défenseur de l’impartialité politique des tribunaux impériaux de France ; mais je suis bien forcé de constater que des hommes qui ont joué un rôle autrement important que M. Bordone, déchaîné d’autres colères, soulevé d’autres passions, n’ont jamais eu à fuir devant une accusation d’escroquerie.

Ni Gambon, ni Delescluze, ni Vermorel, ni Flourens, ni Varlin, ni, je peux le dire, aucun des hommes qui ont marque dans la démocratie, n’ont eu à se défendre devant un tribunal quelconque du délit d’escroquerie.

Je ne peux donc accepter et personne n’acceptera comme excuse du délit reproché par la justice française à M. Bordone, la crainte qu’il inspirait au gouvernement français.

Mais ceci n’est pas le plus grave, et, si je n’avais affaire qu’à un escroc, je ne me donnerais pas la peine de le démasquer, cela ne regardant que la police ou les personnes qui peuvent avoir des rapports d’intérêts avec lui.

L’escroc s’est transformé en espion international pour échapper au châtiment qui l’attendait, et, depuis quinze ans, est préposé par les gouvernements de France et d’Italie à la surveillance de Garibaldi.

Voilà ce qui est grave, voilà ce qui intéresse tout le monde, et voilà pourquoi j’écris ces lignes.

Le dossier Bordone se composait de deux parties.

La première contenait tout ce qui avait trait à la procédure.

La seconde contenait la correspondance échangée entre le chevalier Nigra, ministre d’Italie, et le ministre des affaires étrangères de France, au sujet de l’envoi du dossier à Victor-Emmanuel.

Dans la première partie, on suivait pas à pas les poursuites des différents parquets pour mettre la main sur le contumax Bordone.

Dans la seconde, On trouvait la filière suivie par le dossier de Paris à la cour de Victor-Emmanuel, puis d’Italie au ministère des affaires étrangères de France, qui l’avait restitué au parquet, avec cette annotation en travers : Par ordre supérieur, suspendre les poursuites.

À partir de ce moment, l’espion international Bordone était libre d’aller et venir en France comme en Italie. Il lui serait fait comme il ferait.

De ce dossier, je fis trois copies. J’en envoyai une à M. Paul Meurice, du Rappel, et une à un journal républicain de Lyon. Ni l’un ni l’autre n’insérèrent.

Plus tard, m’étant enquis de la cause du refus d’insertion, il me fut répondu : « Cela aurait trop fait plaisir aux prêtres ! »

J’avoue ne pas comprendre.

Ce que je ne comprends surtout pas, c’est que le devoir, le devoir primordial pour tout honnête homme d’éclairer ses semblables sur le danger qu’ils courent, ne prime pas la politique. On est homme avant d’être politicien.

La troisième copie est à ***, avec d’autres papiers. Mais celle-ci vînt-elle à disparaître, que le dossier Bordone n’en serait pas plus difficile à reconstituer avec les archives des parquets de Lachâtre, Paris et Cherbourg, d’une part, et celles des affaires étrangères, d’autre part.

En 1861, Bordone et moi étions à Naples, tous deux à l’armée méridionale. Comme il courait des bruits très fâcheux sur sa probité, les Français se réunirent et me déléguèrent, en compagnie d’un autre officier, pour prendre des informations à Paris.

Autant que mes souvenirs peuvent me servir, ce fut à M. Planat de la Faye, et, je crois, à Henri Martin, que nous nous adressâmes pour avoir les renseignements désirés. Ils furent mauvais, mais non catégoriques. On ne voulait, on ne pouvait communiquer aucun document précis.

L’affaire en resta là.

Par quels moyens Bordone a-t-il su se rendre indispensable au général Garibaldi ? C’est ce qu’il ne me convient pas de rechercher. Toujours est-il que, sourd aux avis de ses plus anciens et de ses plus dévoués amis, il soutient aux yeux du monde un homme complètement taré.

Peut-être pense-t-il qu’un agent connu de lui est plus utile que dangereux.

Quant aux services rendus par Bordone en échange de sa liberté, il serait trop long de les énumérer tous.

Je me bornerai à parler de la dernière campagne.

Ses services se résument en deux mots : il a isolé et compromis Garibaldi.

Isolé ! en empêchant le colonel Frappoli d’occuper le poste de chef d’état-major qui lui avait été assigné ; en dégoûtant et en décourageant nombre de républicains dévoués qui eussent volontiers servi sous les ordres de Garibaldi.

Compromis ! en donnant aux populations scandalisées le spectacle de la débauche poussée jusqu’à l’orgie, alors que la France agonisait et que l’état-major italien de Garibaldi, comme son chef, donnait au monde l’exemple des vertus et de l’austérité républicaines.

Isolé ! par la scission profonde créée par de semblables mœurs et de pareils exemples entre les vieux compagnons de Garibaldi et le jeune entourage de Bordone.

Compromis ! par sa profonde incapacité militaire poussée jusqu’à la trahison.

Je n’en veux citer qu’un exemple, celui d’Autun.

L’armée des Vosges, poursuivie par les Prussiens, après son attaque infructueuse sur Dijon, était parvenue à gagner Autun. Bordone et son état-major festoyaient, quand on vint l’avertir que les Prussiens n’étaient plus qu’à quelques kilomètres.

M. Theuriet, patriote éprouvé, maire de Saint-Denis, village situé à moins de quatre kilomètres d’Autun, en rapports journaliers avec Bordone, vint le prévenir que les Prussiens occupaient déjà son propre jardin.

— Ma police vaut mieux que celle d’aucun général, répondit-il en ricanant ; on ne m’apprendra pas où est l’ennemi. Allons, trinquons !

En vain, les paysans accouraient effarés, criant que les Prussiens étaient à leurs trousses.

— La peur grossit les objets, répondait Bordone.

Et, se moquant, il continuait à boire.

Un obus éclate dans la cour de la sous-préfecture où Bordone faisait bombance. Il s’emporte contre le maladroit qui cause cette alarme intempestive.

— C’est un obus prussien, lui répond-on.

Bordone hausse les épaules.

Enfin, un second projectile éclate dans la chambre contiguë à la salle à manger.

Cette fois, Bordone se leva de table.

Mais le tour était joué. Les Prussiens avaient eu le temps d’établir leurs batteries à mi-côte de Saint-Denis. La panique ne tardait pas à se mettre dans l’armée des Vosges, et, sans la manœuvre opportune de Cremer et l’énergie de la garde nationale d’Autun, dirigée par le sous-préfet Marais, Garibaldi, surpris dans Autun, grâce à Bordone, pouvait y laisser sa liberté et peut-être sa vie.

Était-ce la mission imposée au républicain Bordone ?

J’ai montré Bordone, cela me suffit. Mort à l’honneur, cet homme ne doit plus exister pour les honnêtes gens.

GÉNÉRAL G. Cluseret.


Voilà un document précis et un témoignage que les démocrates les plus intransigeants eux-mêmes ne pourront récuser.

L’année dernière, j’étais encore en relations avec Cluseret. Il demeurait alors à Constantinople. Il avait su, par mon journal, que, dégoûté, je me retirais de la libre-pensée et que je brisais ma plume anti-cléricale. Pourtant, à ce moment (mai 1885), je n’avais pas pris toutes mes résolutions.

Toutefois, je prévoyais que je pourrais avoir un jour à m’occuper du vil personnage qui exerça une si néfaste influence sur Garibaldi, et je demandai à son propos encore quelques renseignements à Cluseret.

Il me répondit, à la date du 27 juin.

Garibaldi ne mourut pas sans avoir reçu la communication du dossier de Bordone. Ce fut Pantaleo qui lui en remit une copie.


« Garibaldi, m’écrivit Cluseret, prit mal la chose ; et, comme vous ne le connaissez pas aussi bien que nous, vous ne pouvez pas comprendre certaines faiblesses connues de nous, sa famille militaire. Ses fils le mirent en demeure de se prononcer entre Bordone et eux, auxquels s’étaient joints ses plus vieux compagnons d’armes du Brésil et de 1849. Il les mit tous à la porte. De là, mon refroidissement sur Garibaldi vers la fin.

« Bordone est un escroc doublé d’un mouchard, avec l’aplomb des deux réunis.

« Et je signe :

« Cluseret. »


Le général Cluseret, rentré en France depuis mars 1886, et retiré de la vie militaire, demeure dans les environs de Toulon. Je lui demande pardon de n’avoir pas usé plus tôt de ses renseignements concernant Bordone ; mais je suis bien sûr, le connaissant homme d’honneur avant tout, qu’il les confirmera à quiconque voudra prendre la peine de s’adresser à lui.

Il fallut donc, à Garibaldi, pour qu’il ouvrît enfin les yeux, la stupéfiante révélation relative à sa solde de campagne, qu’il avait généreusement abandonnée à la France, et que Bordone avait touchée en son nom.

L’espion international empocha de même la solde des fils, du gendre et de plusieurs officiers italiens de Garibaldi, — notamment celle du major Gattorno, qui m’a confirmé le fait de vive voix.

Et la plupart de ces infamies, on ne les ignorait pas à la République Française, au moment où l’on confia à Bordone les fonctions de chroniqueur parlementaire !

Voilà l’individu qui représente au Palais-Bourbon le moniteur officiel de l’opportunisme.

Veut-on maintenant savoir comment Bordone rentra en grâce auprès de Gambetta, Challemel-Lacour, Ranc et Spuller ?

Ce fut à l’époque de la fusion tentée en 1873 pour amener la restauration de la monarchie en France.

Pendant que la majorité conservatrice de l’Assemblée Nationale préparait les voies légales au retour du roi, les Loges maçonniques organisaient dans l’ombre une insurrection.

Bordone, qui est tenu en haute estime dans la Franc-Maçonnerie, fut choisi comme général en chef de l’armée des conspirateurs par les députés républicains du Midi.

Les Loges ourdirent admirablement le complot. L’armée insurrectionnelle était nombreuse. Outre les hommes valides affiliés au Comité Central (en permanence à Lyon), qui avaient pour consigne de rejoindre, à la première injonction, tel point de leur quartier pour reconstituer les anciennes compagnies de la garde nationale, la Franc-Maçonnerie disposait de toute une armée territoriale prête à se grouper dans chaque ville, et aussi d’une grande partie de l’armée active en stationnement dans les diverses garnisons du bassin du Rhône.

On avait rallié, notamment, beaucoup d’officiers d’infanterie du 11e, du 15e, du 16e et du 17e corps d’armée, dont les sièges sont à Lyon, Nîmes, Marseille et Montpellier ; par contre, on n’avait pas pu réussir auprès de la cavalerie ni auprès du génie.

Les fusils, en outre, ne manquaient pas. Un financier, ami de Gambetta, avait avancé des fonds considérables pour l’acquisition des armes et des munitions, qui furent passées clandestinement par la frontière des Vosges : c’est pour récompenser ce banquier républicain que fut faite plus tard l’expédition de Tunisie ; personne n’ignore que cette campagne a eu surtout pour but une spéculation financière sur la dette tunisienne mise à la charge de la France par suite du protectorat.

Bref, la conspiration de 1873 était gigantesque, et, si elle n’éclata pas, ce fut parce que le comte de Chambord préféra renoncer au trône plutôt que d’accorder certaines concessions.

Ce fut donc la Franc-Maçonnerie qui, à l’occasion de ce complot, réconcilia Bordone et les opportunistes.

Depuis lors, l’escroc, l’espion international, le mouchard glissé auprès de Garibaldi, le traître qui s’est approprié la solde abandonnée par le vieux patriote et sa famille, en un mot, Bordone, est reçu à bras ouverts dans les salons parlementaires de la gauche. Les députés et sénateurs républicains ont passé l’éponge sur ses antécédents judiciaires et autres.

On le fête, on le choye, aussi bien chez les modérés que chez les radicaux ; car la Franc-Maçonnerie l’impose à tous. Lockroy l’embrasse, Spuller lui serre la main, et Clémenceau l’appelle « son cher ami ».

Moi-même, tant que j’ai été dans le parti, j’ai fait comme les autres ; j’ai subi Bordone. Imitant Paul Meurice, du Rappel, je n’ai pas publié le dossier fourni par Cluseret.

Je me disais aussi : « Cela ferait trop plaisir aux prêtres ! »

Comme le joug républicain est lourd ! Par politique, on accepte, dans ce monde d’aveugles, le dernier des scélérats.

Je n’oublierai jamais combien je souffris, lors de la commémoration garibaldienne du Cirque d’Hiver, d’être obligé de me trouver en contact avec ce misérable que je savais être un espion et un voleur.

Et Canzio, lui, si loyal et si brave !… Il était à la torture, il rougissait de colère et de honte. Il aimait tant Garibaldi que, pour ne pas troubler cette fête à la mémoire du général, il endura le suprême affront d’avoir l’infâme Bordone pour commensal, en deux banquets offerts aux délégués italiens.

Un seul, le major Gattorno, représentant des sociétés démocratiques de Gênes, ne put contenir son indignation ; et, après la séance où le conseil municipal de Paris reçut l’épée de La Tour d’Auvergne, il traita, au buffet dressé dans le pavillon de Flore, Bordone comme il le méritait. Mais les personnes qui assistèrent à l’altercation n’y comprirent rien, Bordone ayant été appelé « voleur » en italien (ladro).

Peu s’en fallut pourtant que Bordone fut traité par moi comme par Gattorno. C’était à un dîner que M. Mayer, directeur de la Lanterne, offrit chez lui à Canzio et à ses amis italiens, au comte Pianciani, député de Rome, à M. Bosdari, député d’Ancône, et aux organisateurs de la fête. J’étais du nombre.

À table, le maître de la maison plaça Bordone entre M. Delattre, député de la Seine, et moi.

On comprend si j’étais navré de ce voisinage. Bordone payait d’audace. Il avait été un de ces meneurs dont les efforts tendirent constamment à détruire l’œuvre du comité franco-italien, et il osait élever la voix.

Je ne pus m’empêcher de le remettre à sa place.

Quelques mots aigres furent échangés. À la fin, je dis à Bordone :

— Allons, en voilà assez ! Pour l’honneur du parti républicain, ne me faites rien dire.

Bordone, qui me savait au courant de ses antécédents, se tut.

Cette courte dispute passa inaperçue, dans la gaîté du repas. À ce moment, à l’autre bout de la table, Aurélien Scholl, Yves Guyot et le comte de Douville-Maillefeu attiraient l’attention des convives par leurs joyeuses reparties.

Seul, M. Delattre prit garde à l’incident, et je suis convaincu qu’il ne l’a pas oublié. S’il lit ce livre, il se rendra compte maintenant des motifs du dégoût que m’inspirait Bordone, et il se dira peut-être que, dans toutes ces circonstances des fêtes garibaldiennes, j’ai montré une bien grande abnégation, tandis qu’à mon égard la malveillance des frères et amis n’eut pas de limites. Il est vrai que Bordone était le protégé des Loges, et que, par contre, je me trouvais, moi, en hostilité déclarée avec les chefs du Grand Orient de France.

Je termine. Il est acquis, pour quiconque a connu quelque peu Garibaldi, que sa bonté de cœur était de la faiblesse.

On doit faire la part de cette disposition morale. Le vieux général italien ne saurait être rendu responsable de tous ses actes. Son mauvais génie, je l’ai dit et je l’ai bien prouvé, ce fut Bordone.

Enfin, Garibaldi était d’une étonnante simplicité. Ce n’est pas lui qui eût supporté jamais, — comme le toléra volontiers Victor Hugo, ce fou d’orgueil, — qu’un homme s’agenouillât à ses pieds dans l’attitude de l’adoration.



  1. Préface du Psautier, de La Harpe, édition de Périsse frères, libraires, à Paris.
  2. C’est le frère de M. Eugène Spuller, l’alter ego de Gambetta ; et ç’est à M. Ranc qu’il télégraphie.