Confessions d’un ex-libre-penseur/II

Letouzey et Ané (p. 27--).

II

LA DÉCHÉANCE



saint-louis. — la petite œuvre. — un louveteau. — dernières prières. — un sacrilège. — mon premier journal. — perspicacité d’un professeur.


Pendant les vacances de 1865, je fus victime d’un accident. Tombant de la hauteur d’un premier étage, je me fis une fracture à la jambe gauche ; et, quand vint la rentrée des classes, je ne pus retourner à Mongré.

Trois mois durant, je dus garder la chambre, la jambe serrée entre deux planches. À la Noël seulement, il me fut possible de marcher.

Je m’étais bien morfondu, pendant mon long traitement. J’étais surtout triste en pensant que mes camarades continuaient sans moi, là-bas, à Villefranche, leurs progrès dans leurs études. Le temps, si malheureusement perdu ainsi, ne pouvait guère se rattraper.

En janvier 1866, j’étais encore en convalescence. Ma mère, à raison de mon état, tint à me voir placer dans un collège de Marseille ; mon père ne voulut pas la contrarier.

Justement, un grand pensionnat venait de se fonder, dans la campagne même de l’évêque. Le prélat marseillais, auteur de cette création, était Mgr Cruice. La première pierre de l’établissement avait été posée par Mgr Dupanloup. L’institution nouvelle reçut le nom de Collège Catholique de Saint-Louis.

Je demeurai à Saint-Louis pendant trois années scolaires. La première année, j’eus pour professeur M. l’abbé Girard, dont je n’ai gardé aucun souvenir utile à consigner ici ; la seconde année, M. l’abbé Jouet, dont j’aurai quelque peu à parler ; la troisième année, M. l’abbé Carbonnel, qui eut le pressentiment de mon impiété future.

En 1866 et 1867, je fis partie de la « division des moyens ».

Si j’avais de bonnes notes en classe, par contre, je n’en avais pas d’excellentes à l’étude ; assez espiègle, je faisais le désespoir de notre surveillant, M. l’abbé Guigou, un bon vieux prêtre d’une grande simplicité.

J’avais reçu, ai-je dit, une solide instruction à Mongré, et, quand je fus mis à Saint-Louis, je me trouvai fort en avance sur les élèves de mon âge, mes condisciples. Ce changement de collège, effectué dans ces conditions, me rendit donc un mauvais service.

La classe, où j’avais été placé, recevait un enseignement que je connaissais déjà en majeure partie : aussi n’avais-je pas grand mérite à être le plus souvent premier en composition. À l’étude, mes devoirs étaient faits sans difficulté et en un clin d’œil ; j’expédiai en une heure le travail de deux, et, n’ayant plus à m’occuper, tandis que mes camarades étaient encore à feuilleter leurs dictionnaires, je m’amusai, pour passer le temps.

De là, résultait cette situation anormale : le professeur me proclamait le meilleur élève de sa classe, et le surveillant me déclarait le plus « dissipé » de sa division. À la distribution des récompenses de 1866, j’obtins une multitude de prix ; mais, par exemple, celui de bonne conduite n’était pas dans la quantité.

Ce fut cette année-là que je fus confirmé ; je reçus le sacrement dans d’excellentes dispositions. L’espièglerie, en moi, n’avait pas diminué la piété.

Une bonne année fut celle que je passai dans la classe de l’abbé Jouet.

Mon professeur d’alors brûlait d’un véritable zèle religieux. Il avait apporté d’Issoudun une dévotion nouvelle : la dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Il était dévoré du désir de fonder un ordre religieux : il y avait là, chez ce prêtre au tempérament d’apôtre, une vocation irrésistible.

Quand il nous développait ses pieux desseins, son âme débordait ; le maître, oubliant son rôle de précepteur, se transfigurait ; une sorte d’inspiration l’enflammait, et il nous parlait avec une réelle éloquence.

L’abbé Jouet me fit l’honneur de me choisir pour son auxiliaire au collège ; il me nomma son « premier zélateur » parmi les élèves. Une confrérie enfantine fut donc instituée à Saint-Louis, entre quelques camarades, avec l’autorisation du supérieur, M. l’abbé Magnan. Nous l’appelions « la Petite Œuvre ».

Chaque adhérent à la Petite Œuvre se vouait à la propagation de la dévotion à Notre-Dame du Sacré-Cœur. Nous avions l’ambition de pourvoir, en partie, aux frais des missionnaires d’Issoudun. C’est dans cette ville que l’idée, à laquelle l’abbé Jouet consacrait sa vie, avait pris naissance.

Le minimum de cotisation était un sou par an.

Un de mes condisciples, Étienne Jouve, — qui, lui, ne s’est jamais écarté de la bonne voie, et qui occupe aujourd’hui une place distinguée dans la presse méridionale, — avait rimé, en faveur de la Petite Œuvre, dont il était aussi zélateur, quelques vers, que nous avions fait imprimer en tête de nos feuilles de cotisation.

Son appel à la charité catholique commençait ainsi :

Un sou par an, c’est peu de chose,
Et c’est beaucoup. Les grands effets
N’ont bien souvent qu’une humble cause ;
Les grands fleuves sont ainsi faits.

Et, en vérité, nous nous donnions beaucoup de peine pour mener à bien notre entreprise. Dans nos familles, chez celles de nos amis, partout où nous avions des connaissances, nous allions, les jours de sortie, multipliant nos efforts, recueillant sans cesse de nouvelles adhésions.

Rien ne pouvait faire prévoir qu’un jour je m’engagerais, déserteur de l’Église, dans l’armée de ses ennemis.

Pendant les vacances, mon père me conduisait quelquefois, le dimanche, soit au Cercle Religieux de Marseille, dont il était membre, soit à un patronage admirable, qui avait été fondé par l’abbé Allemand pour préserver de la corruption mondaine les jeunes employés de commerce. Je n’avais là que de bons exemples, je ne recevais de partout que de salutaires conseils.

Ce fut au cours de l’année scolaire 1867-1868 que je me perdis.

J’étais passé à la « division des grands ». Au nombre de mes condisciples, se trouvait le fils d’un capitaine marin, nommé R***, élève médiocre, mais camarade agréable. R*** et moi, nous nous liâmes d’amitié.

Le père de mon ami était franc-maçon. Bien entendu, en plaçant son fils à Saint-Louis, il n’avait pas fait connaître sa qualité au supérieur du collège. Il était, sans doute, un de ces républicains, assez nombreux, qui, afin que leurs enfants reçoivent une instruction sérieuse, les mettent dans des maisons catholiques d’éducation, sauf à détruire en eux la partie de l’enseignement qui a trait aux vérités chrétiennes.

R***, donc, dans une de ses confidences d’ami, m’avoua que son père appartenait à une société mystérieuse et que lui-même était « louveteau ». Cette révélation intime, sur laquelle il m’avait fait promettre le secret, piqua ma curiosité d’enfant. Je me procurai, un jour de sortie, la brochure célèbre que Mgr de Ségur venait d’écrire sur les francs-maçons.

Cette lecture aurait dû me montrer l’abîme, vers lequel je me laissais entraîner ; mais il n’en fut rien. R*** m’assura que la Franc-Maçonnerie n’était pas aussi criminelle que Mgr de Ségur la dépeignait ; car il en avait toujours entendu dire le plus grand bien par son père. Aussi, de la brochure de l’évêque, je ne retins que les passages où étaient donnés quelques aperçus des diverses cérémonies pratiquées dans les initiations.

L’étrangeté des épreuves maçonniques, les bizarreries des mystérieux rituels, tout cela avait vivement impressionné mon esprit ; et, par contre, je demeurai indifférent aux appréciations et aux conclusions de l’auteur.

Je fis même des extraits du livre et les recopiai ; je me formai ainsi comme un manuel, que je plaçai dans mon pupitre. Je l’apprenais en cachette, pendant les études.

Lors des vacances de la Noël, mon père fut appelé au collège pour une communication grave ; le supérieur, qui était alors M. l’abbé Daime, recommandait à mon père de m’amener avec lui. Je ne savais ce que cela voulait dire.

Or, voici :

Un surveillant avait trouvé mon manuel maçonnique. Les directeurs du collège s’étaient émus.

Je comparus devant eux. On me demanda ce que cela signifiait. Je répondis que cet écrit se composait d’extraits du livre de Mgr de Ségur. Comme il était évident que je disais la vérité, les directeurs du collège furent un peu embarrassés : la conduite à tenir à mon égard en cette circonstance était difficile. Personne, du reste, ne pouvait soupçonner dans quel esprit j’avais recopié ces extraits ; car je n’avais fait aucune allusion aux confidences de mon ami R***. Seul, mon professeur de troisième, l’abbé Carbonnel, déclara que le fait de n’avoir retenu d’un ouvrage de ce genre que les citations essentiellement maçonniques prouvait que j’avais de mauvaises tendances.

En résumé, le conseil du collège ne me considéra pas comme répréhensible ; mais, depuis ce jour, l’abbé Carbonnel eut l’œil sur moi.

Sentant cette surveillance, je me tins sur mes gardes et m’attachai à ne pas me compromettre. J’avais bien commencé l’année, au point de vue des succès classiques ; aussi, ambitieux de récompenses, je voulais ma part de couronnes à la distribution des prix, et j’avais à cœur d’éviter tout ce qui pouvait être de nature à occasionner mon expulsion de Saint-Louis.

Cependant, l’àme était atteinte. Je n’étais plus le même que les années précédentes. Je travaillais toujours avec ardeur, quand il s’agissait de grec, de latin, d’histoire ou de mathématiques ; mais je me désintéressais de plus en plus de l’instruction religieuse.

J’étais miné par une fièvre intérieure.

Aux jours de sortie, j’achetais à la dérobée les journaux libres-penseurs ; j’en faisais ma lecture, et je les brûlais ensuite, pour que personne ne pût se douter de ce qui se passait.

Dans cette lutte morale, j’avais, parfois, envie de recourir à l’abbé Jouet, qui se montrait toujours bon pour moi. Il était devenu premier surveillant de la division des grands. Je voulais, par moment, aller le trouver et lui dire tout ; mais je m’arrêtais.

Je n’avais pas, pour cela, cessé d’être zélateur de la Petite Œuvre. Quand ma conscience me criait que j’allais à ma perte, je tentais un effort pour réagir ; puis, je revenais au doute qui m’envahissait. Il m’est arrivé, en ces crises-là, de prier Notre-Dame du Sacré-Cœur ; je lui demandais de me défendre. Ce furent mes dernières prières.

Le temps pascal arriva.

Mon confesseur, l’abbé C***, — aujourd’hui aumônier d’un hôpital militaire, — vit bien que mon âme était mortellement malade. Je me confessais pour la forme. Je ne tenais aucun compte de ses avis. Comprenant que je lui cachais la vérité et que je ne venais au confessionnal que contraint et forcé par les exigences du règlement, il tenta une suprême épreuve, à la veille du jour où tout le collège devait faire ses pâques.

— Je vois, mon enfant, me dit-il, que vous n’êtes pas dans les sentiments qui sont indispensables pour recevoir l’eucharistie ; vous perdez la foi ; vous me racontez vos fautes, non comme on fait un aveu, mais comme on débite le récit d’une aventure. Vous n’avez aucune contrition… Allons, dites si je me trompe ; ayez un bon mouvement, mon enfant ; soyez sincère.

— En effet, répondis-je au pauvre prêtre qui en demeura atterré, je ne crois plus.

— Mon Dieu ! j’avais raison ! répliqua-t-il, navré, consterné ; est-ce bien possible ?… Mais alors, mon enfant, je ne puis vous donner l’absolution.

— Monsieur l’abbé, lui dis-je cyniquement, cessant tout à coup de l’appeler « mon père », monsieur l’abbé, que vous me donniez ou non l’absolution, je ferai demain mes pâques.

Mon confesseur fondit en larmes.

— Malheureux ! murmura-t-il, vous ne redoutez donc pas de commettre un sacrilège ?

Je me levai, et, me penchant vers lui, je lui dis froidement, à voix basse :

— Si je ne communiais pas avec tout le monde, je serais trop remarqué ; cela causerait un scandale ; déjà, mon professeur, l’abbé Carbonnel, se méfie de moi. Et bien, il ne manquerait plus que cela, que je ne fisse pas mes pâques ! Je serais sûrement renvoyé.

Le lendemain, la solennité de la communion générale eut lieu. Les élèves allaient à la table sainte, par groupes, tous ceux qui occupaient le même banc se rendant ensemble à l’autel.

Mon confesseur, agenouillé dans un coin de la chapelle, priait.

Quand mes camarades de banc se levèrent à leur tour, je marchai avec eux. Je reçus Dieu indignement.

Au moment où, quittant l’autel, je me dirigeai vers ma place, je vis un mouvement insolite au fond de la chapelle. Les professeurs, les surveillants s’empressaient autour de l’abbé C*** qui venait de se trouver mal.

Ah ! j’éprouvai alors un vif remords. Mais ce fut pas du sacrilège, hélas ! que j’avais froidement commis. Je ne me reprochais pas ce que mon indigne communion avait d’abominable en elle-même, mais ses fâcheuses conséquences pour mon pauvre confesseur.

La mauvaise journée que je passai !

Je n’osai pas aller, personnellement, prendre des nouvelles de l’abbé C***. J’avais peur de l’issue de cet accident ; car l’excellent prêtre avait eu une violente attaque. J’aurais voulu me présenter à lui et lui demander pardon ; je sentais qu’une démarche de moi dans ce sens lui ferait du bien : mais j’étais retenu par une autre peur ; je me disais que, si j’avais une entrevue avec le malade, tout se saurait ou du moins se comprendrait, et qu’alors je serais chassé de Saint-Louis.

Après avoir été sacrilège, je fus lâche.

Quelle déchéance !

L’abbé C*** se remit, toutefois, de son indisposition. Jamais je ne me représentai devant lui ; je pris un autre confesseur, à qui je me gardai bien d’avouer… mon crime.

Comme il n’y avait pas de communion générale en dehors de celle de Pâques, je me bornai désormais à aller me confesser, — pour la forme, toujours, — une fois par mois, suivant les usages du collège.

C’était donc fini. Le bon petit Gabriel de Mongré n’existait plus.

Mes parents ne se doutaient pas de mon changement. À Saint-Louis, seulement, on constata, vers cette fin d’année scolaire, que mon esprit avait des velléités d’indiscipline. Mes condisciples me tenaient pour républicain, mais non pour impie ; car je cachais mon irréligion et ne laissais voir que mon amour déréglé d’indépendance.

Entre camarades, nous avions imaginé, à cette époque, de créer un journal manuscrit, qu’on se passait de main en main aux récréations. Cet organe de la division des grands s’appelait : le Type. Nous étions trois rédacteurs : Étienne Jouve, Léon Magnan et moi. Un autre élève, du nom de Bérenguier, était chargé des illustrations.

Le Type, dans son premier numéro, publia un programme en triolets, dus à Jouve, qui était le barde du collège.

Le triolet, qui me concernait, commençait ainsi :


Fidèle à son rouge drapeau,
Jogand parlera politique.

Je rappelle ce souvenir, uniquement parce qu’il indique bien mes tendances d’alors. J’avais quatorze ans, un brin de moustache, — je fus très précoce, — et je me croyais un personnage. Au lieu de jouer au ballon ou aux barres, je groupais quelques-uns de mes camarades autour de moi, et je leur faisais des cours de politique à ma manière. Après chaque sortie, je rapportais au collège les échos de la campagne que le parti républicain menait contre l’Empire.

L’abbé Carbonnel, mon professeur, me dit un jour :

— Gabriel, vous tournerez mal ; vous commencez par les badinages inoffensifs du Type ; cela vous conduira aux diatribes révolutionnaires et aux impiétés du Siècle.

Du reste, mes articles tuèrent le Type. Au bout de quelques numéros, le supérieur de Saint-Louis nous invita à cesser notre journal, ce genre de composition n’étant nullement classique.

C’est ainsi que je passai trois ans au Collège Catholique de Marseille.

Au commencement de juin, je tombai malade. Une fièvre typhoïde me ramena chez mes parents, deux mois avant les grandes vacances. Je fus très dangereusement atteint et faillis mourir. Dans les premiers jours d’août, seulement, j’étais sauvé.

Mais, si le corps était hors de péril, l’âme, par contre, était dans un triste état. Mon orgueil, joint à une curiosité malsaine, l’avait détournée de Dieu, et un horrible sacrilège avait fait la nuit dans ma conscience.