Cinéma !… Cinéma !…/06

S. E. P. I. A. (p. 79-92).


CHAPITRE VI



Mme Nitol et Claudine, quand elles furent seules, se regardèrent, les larmes aux yeux. Leurs fronts étaient lourds d’angoisse et de désespoir.

— Il est à plaindre ! gémit la mère.

Il a été trop faible, il n’a pu résister au mirage des grandeurs. Tout de même, il aurait pu réfléchir. Il a des parents et une sœur, et c’est terrible d’attendre toujours son arrestation.

— Oh ! Claudine…

— Il faut voir les choses en face. Tu as bien senti sa peur ? Ce sera une chance, s’il en réchappe.

Les deux femmes restèrent silencieuses, puis Mme Nitol murmura :

— Son pauvre père ! Il n’a pu fermer l’œil, et quand il est parti, il avait une mine de déterré. Pourvu qu’il ne lui arrive rien ! Quelle terrible épreuve !

Mme Nitol, dans sa terreur, écoutait chaque bruit et tressaillait quand l’un était un peu plus fort. Elle imaginait les agents de police entourant son fils.

Claudine aussi tendait l’oreille, tout en essayant de distraire sa mère, afin qu’elle ne s’enfonçât pas plus avant dans l’épouvante.

Le temps était sinistre. Des rafales de vent secouaient les girouettes et la pluie tombait en une averse serrée. Ces manifestations de la nature contribuaient à augmenter l’angoisse.

Soudain, un brouhaha s’entendit dans l’escalier. Les deux femmes se dressèrent, pâles comme des mortes. À peine pouvaient-elles respirer. Un souffle haletant sortait de leur poitrine.

Puis le tumulte parut décroître, et des pas lents et appuyés gravirent les marches.

Mme Nitol se cramponna à sa chaise en bégayant :

— Ils l’ont arrêté ! Mon Dieu, sauvez-nous !

Elle voyait se dresser devant son fils le redoutable appareil des condamnés.

Les pas eurent une pause devant leur porte. La faible espérance qui brillait dans le cœur des deux femmes s’éteignit. On sonna.

Aucune ne put bouger ; leurs pieds étaient de plomb. Pour la deuxième fois, la sonnette retentit.

Mme Nitol fit un effort et alla dans l’entrée. Rassem­blant son énergie, elle ouvrit.

Des hommes, aidés du concierge, portaient un corps : celui de Maxime.

— Madame Nitol, dit le concierge, il y a du mau­vais. Votre Maxime a cru traverser la rue, et il a été heurté par un autobus.

— Il est blessé ? cria la mère dans un cri déchi­rant.

— Oui ; portons-le sur son lit. Je cours chercher le médecin.

Mme Nitol guida les porteurs, et l’on étendit Maxime sur son divan. Son visage était convulsé, mais l’on ne voyait pas de sang.

Claudine s’était approchée, les yeux hagards, et sa gorge laissait échapper un gémissement. Mme Nitol avait reconquis tout son sang-froid et, avec l’aide des hommes, elle dévêtait son fils, alors qu’elle ne le croyait qu’évanoui. Deux grosses larmes descen­daient de ses yeux qu’elle ne songeait pas à essuyer.

Le docteur habitait dans l’immeuble. Il jeta un coup d’œil sur le corps couché là et, s’approchant plus près, il dit :

— Ce jeune homme a cessé de vivre…

La mère le regarda avec un masque soudain plein d’épouvante et hoqueta :

— Vous voulez dire qu’il est… mort ?

— Oui, Madame.

Et, ayant bien examiné Maxime, il ajouta :

— Son crâne a été fracturé, tamponné durement. Il est mort sur le coup.

Claudine, qui écoutait, eut un cri sourd. Elle ne douta pas une minute que la mort de Maxime ne fût une punition. Bien qu’atrocement peinée par ce dé­nouement, elle pensa tout de suite à ses parents qui n’auraient pas la honte de voir leur fils incarcéré.

Un témoin parla :

— J’ai vu le jeune homme qui traversait. Il s’est garé d’un autobus, mais il n’a pas vu l’autre qui arri­vait en sens contraire, parce qu’un camion le lui cachait. Il a été tamponné et n’a pas poussé un cri. Cela a été rapide comme l’éclair.

Maintenant Mme Nitol sanglotait. C’était son enfant qui gisait là, celui qu’elle avait mis au monde et soigné. Jusqu’alors, il n’avait jamais été méchant. Tout le terrible s’oubliait pour laisser la mort idéaliser le mauvais garçon dont la volonté avait failli devant le prestige du luxe.

M. Nitol survint, accompagné du concierge qui l’avait cherché. Il regarda longuement son fils dont le visage, magnifié par la touche de l’éternité, reflétait la paix et la noblesse. Le père se signa après avoir prié quelques instants près de la couche funèbre.

Mme Nitol le suivit quand il entra dans leur chambre. Il regarda sa femme et murmura :

— Dieu a conduit les événements. Il n’a pas voulu que nous subissions cette honte. Après mon bureau, j’étais décidé à aller dénoncer mon fils, mais Dieu, bon, m’a épargné cette humiliante douleur. Que l’âme de Maxime soit en paix ! Il est devant son Juge, et les hommes n’ont plus à s’en mêler. Le coup est dur pour nous, ma pauvre femme, mais ne vaut-il pas mieux le savoir hors de la vie, que de passer nos dernières années à trembler pour lui ? C’est une grande conso­lation pour nous. Je pense aussi que ce sera une grande leçon pour Claudine.

Dans la salle à manger, la jeune fille ne cessait de pleurer. Des soubresauts nerveux accompagnaient ses larmes et elle était terrifiée par la Justice qui s’était abattue subitement sur Maxime. Fanfaron, une heure auparavant, le destin le guettait pour le transformer en un être rigide.

Naturellement, Claudine ne pensait plus à l’atelier. Elle décida de prier le concierge d’aller chez Mme Her­minie. Le brave homme, fort agité, ne pouvait rester en repos et il acquiesça bien volontiers à cette re­quête. À la fin de la matinée, Mme Herminie vint ap­porter ses condoléances à la mère en larmes.

Elle fut très émue par la douleur qu’elle lui vit, mais elle ne pouvait deviner cependant combien cette douleur, de minute en minute, se muait en un acte de reconnaissance envers le Ciel.

Mme Herminie ne resta pas longtemps. Elle embrassa Claudine en lui recommandant de se soigner et en lui disant qu’elle se passerait de ses services aussi longtemps qu’il le faudrait.

Puis les jours glissèrent. Les fêtes de Noël et du premier de l’an égrenèrent leurs heures et l’année commença dans la clarté d’une aurore plus lumineuse. À dire vrai, Claudine était la plus soulagée, car elle connaissait les visées et les projets de son frère, pour qui elle tremblait toujours depuis qu’il lui avait offert cette écharpe acquise par vol, et qu’elle avait entendu l’exposé de ses buts.

Une détente se produisait dans son esprit, et sa jeunesse triomphait de la douleur que cette mort appor­tait. Elle voyait aussi ses parents reprendre leur norme, et, sans qu’elle fût avertie par eux, elle devi­nait leurs pensées adoucies. Une sérénité courait sur leurs visages et Claudine constatait ce changement avec joie.

Elle faisait un retour sur elle. Continuerait-elle à nourrir des idées extravagantes, ou resterait-elle la jeune fille simple qu’on lui demandait d’être ? Serait-elle punie, elle aussi, pour le chagrin qu’elle cause­rait à ses parents par ses tendances un peu folles ?

Pendant de longs jours, elle se morigéna. Son deuil lui interdisait le cinéma, et, sans se l’avouer, elle en prenait l’horreur parce qu’il avait été fatal à Maxime.

Il avait failli la détourner, elle aussi, du bon sens et elle se demandait ce qui serait advenu d’elle.

Le mois de janvier passa dans la neige et le verglas, ce qui ne contribua pas à donner de la gaîté.

Pourtant M. et Mme Nitol ne paraissaient plus acca­blés. Une douceur accompagnait leurs paroles et leurs gestes, et Claudine notait ces symptômes avec ferveur. Cependant cela ne suffisait pas à lui donner une idée favorable de la vie.

Il lui manquait une distraction, ou plutôt un inté­rêt qui l’arrachât à cet enlisement, né des jours mé­lancoliques.

Dieu eut pitié d’elle. Au moment où elle s’y attendait le moins, une famille du quartier lui demanda d’être la marraine d’une petite fille.

Les Hervé étaient d’anciens négociants qui, après fortune faite, se contentaient d’être rentiers.

Leur fille, mariée, habitait avec eux, et c’est elle qui avait demandé Claudine pour marraine, car voyant souvent la jeune fille dans le quartier, elle avait été conquise par sa beauté et son sérieux.

Quoique ne se fréquentant pas beaucoup, M. et Mme Nitol avaient des rapports amicaux avec cette famille. Claudine fut réveillée de son engourdissement par cette future petite fête.

Elle trouvait sympathique la mère du bébé, qui l’avait beaucoup plainte le jour de leur grand deuil. Tout de suite elle confectionna quelques objets de toilette charmants pour sa filleule, et dans cette occu­pation, elle trouva un dérivatif à ses pensées.

Puis elle réfléchit à sa toilette. Il n’était plus ques­tion de robe à sensation. Elle s’arrangea une ancienne robe peu portée et la mit au goût du jour. Quand elle l’essaya, elle la trouva correcte et tout à fait de circonstance avec sa nuance bleue.

Alors, elle pensa au parrain. Qui serait-il pour par­tager avec elle la responsabilité de la future baptisée ? La jeune mère n’en parlait pas, et Claudine n’osait le demander.

— Ce sera le grand-père, lui dit Mme Nitol ; tu auras au moins un cavalier respectable.

— Pourvu qu’il y ait beaucoup de dragées !

— Il ne les épargnera pas, sois-en sûre !

Claudine attendit sans impatience le jour où elle devait assumer ses fonctions imposantes.

Elle allait voir sa filleule qui lui semblait fort jolie et elle gâtait aussi la jeune mère.

Une gaîté semblait lui être revenue, mais une gaîté plus naturelle, comme si elle comprenait mieux les choses saines.

Enfin le jour du baptême arriva, et Claudine, avec ses parents, se rendit chez les Hervé.

La jeune mère n’était pas encore assez solide pour accompagner ses invités à l’église, mais elle reçut les arrivants avec un affectueux entrain.

Un jeune homme entra et elle dit :

— Claudine, je vous présente M. Henri Elot qui sera le parrain.

Le jeune homme s’inclina, et Claudine fut agréa­blement surprise du compère qu’elle aurait.

Pas emprunté, Henri Elot se rapprocha d’elle et tout de suite amorça une conversation où les devoirs des parrains et marraines furent évoqués. Il paraissait avoir une conscience très nette de son rôle, et la jeune mère qui l’écoutait dit en riant :

— Mais les parents n’auront plus qu’à se croiser les bras !

— Ce sera bien mon affaire ! ajouta le père, qui ne quittait pas sa fille des yeux.

M. et Mme Hervé donnèrent le signal du départ et l’on s’achemina vers l’église toute proche.

Influencée par les sentiments de responsabilité émis par Henri Elot, Claudine devenait toute sérieuse et elle répondit avec une piété inconnue aux rites du baptême.

Quand on sortit de l’église, ce fut d’un autre regard, plus profond et presque maternel que la jeune fille contempla la nouvelle chrétienne.

Après tous les détails donnés à la mère qui serrait son enfant dans ses bras, heureuse de la savoir fille de l’Église, on s’assit à table pour déjeuner.

Naturellement, Claudine fut placée à côté d’Henri Elot. Elle le remercia de nouveau pour le souvenir qu’il lui avait offert pour commémorer ce jour : il consistait en un clip clouté de strass du plus gra­cieux effet. Claudine savait apprécier l’élégance et elle fut enchantée de ce cadeau.

Son voisin lui plut par une conversation intéres­sante et par une modestie qui lui parut exagérée.

C’est ainsi qu’au sortir de ce déjeuner, elle ne sa­vait pas quelle était la situation sociale de ce jeune homme. Ce qu’elle comprenait par les paroles enten­dues, c’est qu’il réunissait les qualités d’un travailleur à celles d’un homme bien élevé.

Et elle s’étonnait, dans une aberration ridicule, qu’en dehors du cinéma, il existât des êtres simples, intelligents, sans aucune idée de cabotinage. Des êtres qui voyaient la vie avec ses déboires naturels et ses joies, puisées dans le devoir accompli.

Claudine se sentait petite et misérable. Quand elle songeait à ses folles rêveries, une honte lui venait, et elle était persuadée que ce jeune homme ne voudrait jamais l’épouser, s’il apprenait comment son esprit s’était fourvoyé.

On se quitta. Henri Elot s’inclina devant Claudine qui lui tendit la main. Il la serra doucement en ré­pétant qu’il avait été charmé de faire sa connaissance.

Elle repartit un peu étourdie, chargée de boîtes de dragées.

Quand Mme Nitol put s’entretenir à loisir avec sa fille de cette journée mémorable, elle lui dit :

— Comment as-tu trouvé Henri Elot ?

— Oh ! tout à fait bien !

— J’en suis bien aise, parce que les Hervé et nous, avons comploté ce rapprochement pour votre bon­heur à tous deux !

— Et je ne me doutais de rien !

— Nous avons cru comprendre que vous vous en­tendiez parfaitement.

— C’était facile, parce qu’il s’est montré fort aimable. Et tu peux me dire qui sont ses parents ?

— C’est le fils d’anciens commerçants du quartier.

Claudine ébaucha une moue. Elle imagina tout de suite une boutique où elle serait forcée de servir les clients. C’était bien loin de ses rêves ! Mais ses rêves, qu’étaient-ils devenus ? De la fumée, tout simplement.

Mme Nitol poursuivit :

— Ses parents ayant fait fortune dans leur maga­sin se sont retirés en banlieue où ils jouissent d’une tranquillité bien gagnée. Leur fils, qui a d’autres goûts que ceux de ses parents, a choisi la carrière qui lui plaisait, puisqu’il le pouvait. Il a donc fait ses études de droit et il est entré dans le contentieux d’une grande administration.

Claudine écoutait, tout étonnée de ce qu’elle appre­nait. Un avenir coloré glissait devant son imagina­tion, mais habituée aux tableaux fictifs, elle craignait que ce fût un mirage.

— Et tu crois, murmura-t-elle, que ce jeune homme voudra de moi ?

— J’en suis sûre, parce qu’il a fait de grands com­pliments sur ta personne et tes manières de juger.

Un peu plus bas, Claudine avoua :

— Il n’y a pas longtemps que je suis dans de meil­leures dispositions.

— Tu as réfléchi, mon petit ; puis les événements sont une dure leçon.

Claudine rougit, alors que Mme Nitol essuyait une larme en pensant à son fils. Il y eut un silence entre les deux femmes, puis Claudine, chassant l’ombre que ramenait la pensée de son frère, demanda encore :

— Il me semble que c’est déjà une situation élevée que ce jeune homme exerce, et tu es certaine qu’il ne dédaignera pas l’ouvrière que je suis ?

— Il savait ce que tu étais, quand notre jeune amie t’a proposé d’être marraine. Nous n’attendons plus que ton consentement.

— Oh ! maman, est-ce que je mérite un tel avenir ?

— Ne parle pas ainsi, ma petite fille ; tout est ou­blié. La jeunesse est parfois impétueuse dans ses sentiments, mais il y a de la ressource quand l’esprit est sain.

Claudine ne répondit pas. Un moment après, sa mère lui dit :

— Voudras-tu aller toi-même, un de ces soirs, chez Mme Hervé pour donner ta réponse ?

— Je crois que ce sera mieux, car en même temps je verrai ma filleule.

Ainsi fut fait. Un jour, après son travail, Claudine alla chez Mme Hervé. Elle la trouva en compagnie de sa fille. Cette dernière avait son bébé dans ses bras et le contemplait avec amour.

— Quelle ivresse ! cria-t-elle à Claudine, d’avoir à soi un petit être semblable ! Je suis folle de ma fille !

— Il est certain que c’est un beau bébé.

— N’est-ce pas ? Je voudrais marier tout le monde, pour que chaque couple ait cette joie !

Mme Hervé ne put s’empêcher de rire, tellement l’enthousiasme de sa fille portait à l’optimisme.

La jeune femme s’adressa à Claudine :

— Venez-vous me dire qu’Henri Elot vous a plu ? J’en serais ravie, parce que vous lui plaisez beaucoup. Nous avons formé le projet de vous réunir tous les deux en vue d’un mariage. Est-ce une bonne idée ?

— Je vous remercie de penser à mon bonheur. M. Henri Elot a produit sur moi une bonne impres­sion. Il m’a paru sérieux et doué de bons sentiments. J’ai été très édifiée par les principes concernant la cérémonie qui nous a rapprochés.

— Alors, puis-je lui faire part de vos apprécia­tions ? Il vous trouve si jolie que je le soupçonne fort impatient de vous revoir.

Claudine rougit et répondit :

— Je ne suis pas un parti brillant.

— Taisez-vous, petite orgueilleuse ! Toutes les jeunes filles ont une situation, actuellement. Cepen­dant, je crois qu’Henri ne vous laissera pas travailler. Il aime un intérieur bien tenu et estime que vous au­rez assez à faire dans votre maison. Il est un de ces rares hommes, avec mon mari, qui sache reconnaître la variété innombrable des travaux d’une maîtresse de maison. Avouez que depuis que nous vivons dans des temps extraordinaires, la femme a de quoi s’occu­per chez elle, et quand il arrive des marmots, il y a surabondance ! Mais on prend sa tâche avec allé­gresse, puisqu’on a le bonheur d’avoir une chérie.

La jeune mère interrompit son discours pour em­brasser sa fille avec tendresse. Puis elle reprit :

— Nous vous inviterons un de ces jours avec Henri, et nous espérons que vous serez vite d’accord.

Claudine pouvait à peine parler, tellement la rapi­dité des événements la confondait. Elle se demandait si c’était bien elle qui entendait ces paroles, si c’était bien elle dont dépendait la destinée d’un autre.

Elle revint chez sa mère, tout étourdie par cette orientation inattendue de sa vie.

Mme Nitol l’accueillit par une question :

— Es-tu contente ?

— Comment ne le serais-je pas ? Il semble que tous les points principaux soient élucidés.

— Tu ne me parais pas gaie.

— Mais, maman, pense à la soudaineté de cette proposition ! Je flotte sur un nuage. Hier, je n’étais rien ; aujourd’hui, je deviens un personnage autour de qui une existence gravite. Je suis émue, recueillie, et ne puis encore montrer de l’exubérance.

Mme Nitol convint que sa fille avait raison. Si elle avait pu pénétrer les sentiments de Claudine, elle eût compris que la gaîté ne pouvait guère apparaître au milieu des agitations qui torturaient la jeune fille. Elle était remplie de scrupules et se sentait indigne d’épouser Henri Elot. Comment expierait-elle la satis­faction imprévue qui lui venait ? Maxime avait expié de façon terrible. Il était parti, arraché à la société comme un être malfaisant que Dieu n’avait pas voulu laisser sur la terre.

Claudine savait que son cas n’était pas le même. Il se limitait à des inconséquences, mais ne serait-elle pas punie pour s’être enfuie du toit paternel en insultant sa mère ?

La jeune fille passa la main sur son front comme pour en enlever cette honte. En lettres de feu le qua­trième commandement se dressait devant ses yeux : « Honore tes père et mère. » Avait-elle donc eu un moment de folie ? Non ; elle était consciente de ses paroles et de ses actes. Elle voulait changer de vie. Et ces heures où elle s’était enivrée ? Était-ce le propre d’une jeune fille élevée par une mère digne ? Certainement, elle expierait un jour tous ces hor­ribles moments.

Puis, si Henri Elot apprenait qu’un jour elle était allée chez J. Laroste lui demander l’hospitalité ? Est-ce qu’une jeune fille ayant quelque pudeur, quelque dignité, se livre à une démarche pareille ?

Elle n’y voyait aucun mal à ce moment-là, parce qu’elle s’identifiait sottement à une vedette qui se per­mettait t out. Ainsi avait agi Maxime…

Revenue à la réelle conception des faits, elle com­prenait que sa conduite avait consisté en de fâcheux errements.

Ses remords croissaient et il lui semblait qu’ils alourdissaient son âme. Elle se demandait si elle au­rait assez de liberté d’esprit pour échanger avec Henri Elot les propos tendres qui marquent le temps des fiançailles. Elle craignait d’être toujours sous le coup d’une dénonciation. Elle scrutait sa mémoire, mais ne savait pas qui pourrait la vendre ; puis tou­jours le mot « expier » se présentait à son esprit et empêchait toute expansion joyeuse.

Ses nuits se passaient dans des sursauts soudains, dans des réveils où la sueur ruisselait sur son front, dans des transes cruelles dont elle sortait brisée.

Ah ! que de regrets provoquait sa folle conduite ! Que ç’eût été beau de pouvoir lever un front pur de toute pensée ambiguë !

De temps à autre, elle se disait : « Bah ! je n’ai rien fait de mal. Je me forge des montagnes avec des dé­tails qui ne comptent pas ! »

Pendant quelques jours, l’obsession disparaissait, puis revenait pour la condamner.

Vint le dimanche où, invitée chez les Hervé, elle devait revoir Henri Elot.

Elle se vêtit de la robe qu’elle portait pour le bap­tême et sa mère lui dit :

— Je suis contente que tu aies quitté ta robe de deuil. J’aime celle-ci qui te va au teint ; seulement je voudrais te voir un air plus gai.

Claudine ne répondit pas. Sa mère continua :

— Nous sommes si contents, ton père et moi, que j’aimerais te voir à l’unisson de notre allégresse. C’est pour nous un présent si beau, après nos souffrances, qu’il me tarde que tu l’apprécies.

— Cela viendra, maman. Il me faut le temps de m’accoutumer à ce miracle. J’ai été tellement surprise que ma réaction est lente.

Mme Nitol fut convaincue par ces paroles. Elle sou­haita un entretien agréable à sa fille et la laissa par­tir pour rencontrer son futur fiancé.

Jamais Claudine n’avait été aussi émue qu’en pres­sant le timbre de cette porte derrière laquelle allait se fixer son destin.

— Ah ! voici notre gentille marraine ! s’écria la fille de Mme Hervé en l’accueillant.

Henri Elot était déjà là. Il s’inclina profondément devant Claudine qui lui tendit la main.

Claudine était un peu contrainte et pour masquer son embarras, elle demanda :

— Ma filleule va bien ?

Gaîment, Henri Elot s’écria :

— Notre filleule ! Elle est à nous deux, Mademoi­selle.

Claudine rougit, alors que les dames Hervé riaient. La conversation fut vite pleine d’entrain, grâce à la jeune femme qui donnait de la vie à tous les sujets. Naturellement, le bébé fut cherché et l’on admira son ébauche de sourire.

Il y eut quelques données sur l’éducation, et Henri Elot, qui avança quelques idées sur la sévérité, fut tout de suite pris à partie par les mères de famille qui n’envisageaient que la douceur.

— Il faut prendre les enfants par le cœur ! s’écria Mme Hervé.

— Ma petite fille n’aura jamais de punition, décréta la jeune mère idolâtre, en pressant le bébé sur son cœur.

— Heureusement que je serai là ! dit en riant Henri Elot.

Puis se tournant vers Claudine, il lui demanda :

— Et vous, Mademoiselle, avez-vous un avis sur la conduite à tenir envers les enfants ?

La jeune fille fut sincèrement embarrassée. Elle savait que les conseils de ses parents n’avaient pas manqué à leur enfance, mais qu’ils avaient été peu suivis. Elle répondit :

— Je crois qu’il s’agit d’abord d’étudier leur caractère, puis de sévir selon leurs défauts.

— C’est bien répondu ; mais vous auriez un fils indiscipliné, croiriez-vous qu’il faille le battre ?

Claudine se sentit pâlir.

Que connaissait Elot, ayant trait à son frère ? Serait-il, même mort, un obstacle à son mariage ? Elle n’avait pas pensé à cette éventualité ! Mais Henri avait prononcé cette question en toute innocence. Il n’ignorait pas que les Nitol avaient perdu un fils, mais sa carrière avait été si courte et sa mort si dramatique qu’il préférait ne pas faire revivre ce souvenir.

Claudine répondit presque avec naturel :

— Je ne vois aucun mal que des parents usent de sévérité envers un enfant qui ne montre que des défauts et des instincts fâcheux.

Cette réponse parut du goût d’Henri. Il sourit à Claudine pour lui répondre :

— J’aime vous entendre parler ainsi. Une trop grande indulgence nuit à l’enfant, et il regrette toujours, plus tard, qu’on ne l’ait pas élevé sévèrement.

— Quels horizons ! s’écria la jeune mère en riant.