Cinéma !… Cinéma !…/05

S. E. P. I. A. (p. 64-78).


CHAPITRE V



Si Mme Nitol avait souffert du départ de son fils, de son manque d’affection envers ses parents qui l’avaient toujours choyé, elle s’accoutumait à son absence, consolée par l’idée qu’il était entre de bonnes mains, si son mari et elle avaient pu en juger par l’apparence de son employeur.

M. Nitol s’était promis d’aller voir de près le siège de cette industrie, mais il savait que le dimanche, les bureaux en étaient fermés, et en semaine, il n’avait pas le loisir d’aller dans cette banlieue lointaine. Et sans doute les bureaux fermaient-ils aussi trop tôt pour qu’il pût y rencontrer quelqu’un. Il se contentait donc, comme sa femme, de penser que tout allait bien, n’ayant eu jusqu’alors nulle raison de douter de la parole de son fils.

Quelques jours après son départ, Maxime avait envoyé un mandat de 500 francs pour sa mère. La chère femme en avait été ravie, et les bons parents avaient tout de suite mis de côté cet argent, afin de le réserver à leur fils. Donc, il gagnait largement sa vie et ils en étaient enchantés. Ils comprenaient aussi que cette situation lointaine exigeait son départ de la maison. On ne pouvait guère demander à un jeune homme de cet âge de fournir une grande course matin et soir. L’été, passe encore ; mais l’hiver, cela pouvait être plein de dangers.

Complètement rassurés sur leur fils, les Nitol vivaient des jours calmes. Cependant, Mme Nitol voyait avec chagrin sa fille prendre des allures étranges. Son humeur changeait. Parfois gaie, parfois incroyable­ment sombre, la pauvre mère se demandait ce qui se passait sous ce front blanc.

Elle comprenait que Claudine désirait une autre existence, mais laquelle pouvait-elle lui donner ? Elle avait cru l’élever selon les meilleurs principes, lui faisant ressortir le contentement que l’on éprouve à se montrer satisfait de son sort.

Naturellement, ne se jugeant pas responsable, elle incriminait le flot de luxe qui envahissait le monde, et le cinéma qui faussait le jugement et déréglait l’es­prit. Cependant, chez elle, Claudine n’était pas mal­heureuse. La maison, qui manquait peut-être d’un confort dévolu à peu de gens, n’était pas sans chaleur ni agrément, mais pour quelqu’un qui s’entêtait à n’en pas voir les bons côtés, aucune parole n’était apaisante.

Le jour où Mme Nitol avait eu cette scène avec sa fille et qu’elle avait eu les yeux dessillés sur la véri­table mentalité de Claudine, qui ne craignait plus les mensonges, la pauvre mère avait été atterrée. Cepen­dant, elle croyait encore que cet accès de colère et de dépression serait passager.

Mais quand elle ne l’avait pas vue rentrer le soir, une horrible inquiétude l’avait agitée, puis un dé­sespoir affreux.

Où avait échoué son enfant ? S’était-elle laissée prendre aux paroles trompeuses d’un séducteur ? Avait-elle cru vivre un rêve impossible, comme en présentent des films qui ont tant d’attraits pour les jeunes âmes ?

Son mari survint, et ses premières paroles furent :

— Claudine n’est pas encore rentrée ?

Mme Nitol refoula son angoisse et, d’une voix qu’elle s’efforça de rendre naturelle, elle dit :

— Sans doute Mme Herminie a-t-elle retenu ses ou­vrières pour un travail pressé.

— Dois-je aller au-devant d’elle ?

La mère trembla. Elle craignait que son mari ne trouvât pas Claudine chez la couturière. Depuis quel­ques minutes, elle était convaincue que Claudine n’avait pas paru à l’atelier.

Quel drame allait survenir ? Son cœur de mère vou­lait cacher la conduite de sa fille. Elle répondit donc avec le plus d’aisance qu’elle put :

— Oh ! ne te fatigue pas ! Ce n’est pas la première fois que Claudine rentre tard. Il fait si mauvais dehors, ne risque pas de t’enrhumer. Tu entends la pluie qui clapote et le vent qui gémit ?

— J’entends tout cela, mais je te vois plus agitée que d’habitude, et c’est ce qui me tourmente.

Mme Nitol essaya de sourire en disant :

— Tu m’as toujours vue influencée par la tempé­rature. Quand j’entends la plainte du vent de cet au­tomne sinistre, mes idées sont au noir et mon phy­sique s’en ressent. J’ai mal à la tête, j’ai l’estomac serré et je ne puis plus sourire. Ne m’en veut pas, mon ami.

Des sanglots roulaient dans la voix chavirée de la pauvre mère.

À ce moment, des pas martelèrent l’escalier, le pa­lier. C’était des pas lents, parce que tante Logone ne marchait pas rapidement. C’est alors que saisie d’une nouvelle appréhension, Mme Nitol, dans une peur qu’on ne lui rapportât sa fille blessée, ouvrit la porte d’entrée pour se trouver en face des deux arri­vantes.

— J’ai eu une surprise, dit tout de suite tante Philogone. Cette enfant a eu l’idée de venir me voir, sous prétexte que sa patronne lui a donné une commande à porter près de chez moi.

— Et nous, pendant ce temps, nous entassions les idées les plus malsaines pour notre tranquillité ! dit M. Nitol presque joyeusement, tellement il était sou­lagé.

Mme Nitol pouvait à peine parler, tellement la joie, après tant d’angoisse, l’étourdissait.

Claudine était un peu gênée et s’était sauvée dans sa chambre pour enlever ses vêtements mouillés.

Après avoir vu le taudis de Coralie, elle trouva sa chambre bien accueillante. Ce n’était pas le joli salon couleur bouton d’or, mais c’était un coin où elle avait toujours vécu en l’enjolivant. Il lui devint sympa­thique tout à coup.

Elle donna un coup de peigne à ses boucles, enfila des pantoufles et revint dans la pièce où se tenaient ses parents et tante Logone.

— Dehors, il fait un de ces temps ! dit-elle avec enjouement, l’âme éclairée par son retour.

Un instinct encore obscur lui soufflait qu’elle avait échappé à un danger, et ici, entre ses parents, elle se sentait rassurée.

Tante Logone parlait de la dînette qu’elles avaient faite toutes les deux, de la joie qu’elle avait eue de revoir Claudine, puis elle se leva pour partir.

— Par ce temps ? Ne pouvez-vous rester ici ? Le divan du salon est à votre disposition, dit affectueu­sement Mme Nitol.

Après avoir réfléchi un instant, tante Logone dit :

— J’accepte. Je n’ai pas envie de me faire canar­der davantage.

À vrai dire, tante Logone obéissait à un autre sen­timent. Elle voulait causer avec Claudine encore un peu sérieusement. Elle savait que la jeune fille avait besoin d’être soutenue fermement.

La nuit se passa bien. Claudine, après avoir versé quelques larmes, s’endormit paisiblement. Le matin trouva la famille dans de bonnes dispositions, mais Claudine se trouvait très perplexe. Devait-elle se rendre à son travail ? Ah ! elle croyait bien en avoir fini avec cette servitude, mais elle constatait qu’on échappe difficilement au sort que la vie vous assigne.

Tante Logone dit tranquillement :

— Claudine, je te conduirai chez Mme Herminie pour lui dire bonjour. Tu sais que j’ai un peu travaillé pour elle, et cela me fera plaisir de la revoir.

Claudine eut un regard reconnaissant pour la vieille amie, tout en disant :

— Quelle bonne idée !

Après un petit déjeuner réconfortant et pris gaîment les deux femmes s’en allèrent. Claudine n’était pas brave à la pensée d’affronter ses compagnes d’atelier, mais elle se raidit, ayant compris qu’une faute commise comporte souvent sa blessure d’amour-propre.

Mme Herminie fut compréhensive. Elle tenait Phi­logone en grande estime, car elle l’avait employée. Elle voulut bien croire les explications qu’elle lui donna concernant l’école buissonnière de Claudine et celle-ci retrouva sa place. Il y eut quelques frottements un peu vifs avec les ouvrières, mais Mme Her­minie sut tout remettre au point. Elle était contente de retrouver Claudine qui, malgré sa jeunesse, était habile et rapide.

Ainsi la vie recommença, sensiblement la même.

Cependant, si la jeune fille paraissait s’assagir, elle ne se résignait pas. Elle avait écouté respectueuse­ment les sermons affectueux de tante Logone et elle avait essayé de se réconcilier avec la monotonie de son existence. Malgré ses efforts, le poison fermentait en elle. Le dimanche qui suivit son retour, elle n’alla pas au cinéma. Elle déambula, en compagnie de sa mère, au musée Grévin. Elle n’y trouva nul intérêt. Que lui importaient ces fantômes, alors qu’elle ne pensait qu’à la vie trépidante ?

Il lui fallait du mouvement et de la beauté.

Le soir, dans sa chambre, elle pleura, promenant son souvenir dans une salle de cinéma ou dans le joli salon doré de Laroste.

Le dimanche suivant, elle n’y put tenir et s’échappa. Elle reprit sa place dans un fauteuil en face de l’écran et, frémissante de plaisir, elle atten­dit l’action. Elle fut soulevée d’enthousiasme. Ah ! quelle joie de se retrouver dans cette atmosphère entraînante où les choses sérieuses se dénouaient si facilement, où l’amour était un bouquet de fleurs odo­rantes, sans aucune complication.

Un seul regard, et on se liait pour la vie, sans pa­rents inquiets, sans tante Logone sermonneuse. On s’en allait seule et libre !

Oui, mais on se trompait aussi. On connaissait des Jacques Laroste qui vous éconduisaient poliment, on se rejetait sur des Louis Mase qui avaient une Coralie qui s’accrochait en attendant les jours fastes. Mais ces échecs ne comptaient pas. Il fallait persévé­rer jusqu’à ce que l’on tînt la belle corde, celle qui ouvrait le paradis du luxe.

Claudine était toute revigorée. Sa jeunesse exultait et sa grâce naturelle s’en trouva amplifiée.

C’est ce que remarqua un monsieur assis près d’elle ; oh ! un voisin qui paraissait de tout repos, moustache grise comme les cheveux, un aspect très cordial.

Il regardait Claudine à la dérobée et semblait s’amuser de son enthousiasme. Il devinait en elle la jeune fille, grisée par ce qu’elle voyait, par ce qu’elle espérait surtout. Et, pendant l’entracte, sûr de ne pas commettre d’erreur, il lui dit :

— C’est une pièce fascinante ; tout est luxueux et paraît si simple ! Pour arriver à jouir de cette exis­tence, il ne tient qu’à vous, Mademoiselle.

Claudine regarda son voisin de ses yeux ingénus.

Leur interrogation muette enhardit l’inconnu :

— Je puis vous offrir tout cela, dit-il franchement.

— Ah ! vous êtes donc bien riche ?

Il sourit un peu et répliqua :

— Je puis me permettre de vous donner tout ce confort.

— Ah ! prononça de nouveau Claudine, un peu émue.

Puis, avec un aplomb tout nouveau qui lui venait de l’expérience, elle dit :

— Veuillez m’apprendre votre nom, afin que je puisse vous nommer à mes parents qui recevront votre demande en mariage.

Ce fut dit avec grâce, dans le plus pur style « star ».

Le monsieur eut un sursaut, regarda l’ingénue et avoua piteusement :

— Je suis marié.

Claudine le cingla d’un regard méprisant, lui tourna le dos, et elle l’entendit qui quittait son fauteuil.

Elle était scandalisée, mais elle se formait.

Ce luxe qu’elle voyait sur l’écran était frelaté et il ne comptait que pour éblouir les badauds. Rien n’était réel, tout était pour les yeux seulement, et si des candides y laissaient prendre leur esprit, voire leur cœur, la vie perdait son vrai sens pour eux. Elle avait failli être de ceux-là. Et les salles, que contenaient les salles ? Souvent des êtres suspects qui s’appro­priaient des portefeuilles et combinaient des guets-apens.

Elle rentra à la maison assez songeuse.

La pluie battait contre les immeubles, cette pluie de décembre si froide, si peu sympathique, où le seul désir est un bon feu dans une chambre bien close.

Elle regretta d’être sortie, d’être allée se soumettre de nouveau à l’enchantement néfaste où elle perdait sa propre volonté, pour subir celle de ces princes de la fiction.

Par moments, elle se demandait ce que devenait Maxime. Un malaise la parcourait en songeant à lui. Elle aurait voulu s’entretenir parfois avec lui pour échanger des paroles où leur jeunesse se serait com­prise.

Ce soir-là, plus que jamais, sa pensée allait le re­chercher dans ce mystère du silence où il s’enlisait.

Ses parents l’attendaient, prêts à se mettre à table. Elle chassa le nuage qui voilait son visage et prit sa place pour le dîner familial. Quelques phrases s’échangèrent, puis, au dessert qui se composait d’un gâteau de riz bien simple, Claudine perçut un coup léger, frappé à la porte d’entrée. Elle se leva d’un bond, toute pâle, et dit :

— Qui frappe ?

Ses parents la regardaient, ne sachant pas ce qu’elle voulait dire :

— N’avez-vous pas entendu ?

— Non, mais un locataire a sans doute heurté la porte en passant.

— C’est possible.

Elle se rassit, toute chavirée. Dehors, des trombes d’eau dévalaient des toits. Des autos circulaient au bruit de leurs klaxons.

— On a encore frappé ! cria Claudine, qui se leva de nouveau.

— Je crois avoir entendu, murmura Mme Nitol.

— Je vais aller voir, décida le père.

— Prends garde, mon ami ; demande d’abord qui est là.

— Oui, oui, n’aie pas peur.

M. Nitol quitta son siège et les deux femmes le sui­virent. Dans le vestibule, l’oreille collée à la porte d’entrée, M. Nitol demanda :

— Qui est là ?

— C’est moi, Maxime ; mais silence !

Alors que M. Nitol entrouvrait la porte, Mme Nitol poussait un cri. Il s’arrêta dans sa gorge, car un être trempé bondit dans l’appartement en soufflant :

— Cachez-moi, ne parlez pas… Je suis poursuivi…

Maxime se glissa dans sa chambre sans un mot de plus, cependant que ses parents, effrayés, le regardaient sans comprendre.

Claudine pleurait, parce qu’elle devinait un drame. M. Nitol, sombre, s’empressait de tirer les verrous, tandis que la pauvre mère s’inquiétait près de Maxime :

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Était-ce son fils, ce garçon au visage farouche, au regard fuyant, aux vêtements déchirés ?

Que lui était-il arrivé ?

À son tour, le père entra dans la chambre de son fils.

— Peux-tu nous expliquer ce qui se passe ?

— Oh ! laissez-moi ! Je suis éreinté. Voici deux heures que je me débats pour arriver ici en essayant de faire perdre ma piste.

— Mais pour quel motif ?

Maxime ne répondit pas. Il haussa les épaules assez malhonnêtement et s’assit dans un coin, comme s’il ne trouvait pas de gîte assez sombre pour se dissi­muler.

M. Nitol reprit sévèrement :

— J’ai le droit de savoir ce qui te survient. Est-ce la police qui te cherche ?

Maxime eut un signe affirmatif.

— Malheureux ! cria M. Nitol, dans une colère su­bite. Qu’as-tu pu commettre ? Un vol ?

Le mot tomba comme une massue sur le cœur de Claudine. Elle se souvint des paroles de son frère : on prend l’argent où il y en a. Une stupeur la saisit. Elle se sentit comme paralysée et regarda son frère en le reconnaissant à peine.

M. Nitol reprit :

— Tu as volé ton employeur ?

Un sourire de dédain passa sur les lèvres du jeune homme, alors que son père reprenait :

— Dis-moi de quelle somme tu es redevable à tes patrons ?

Le sourire de Maxime s’accentua et il répliqua, non sans cynisme :

— De quelques millions…

Trois cris d’horreur s’échappèrent de la gorge des trois malheureux qui l’écoutaient. Était-ce possible ! leur fils avait soustrait une somme pareille, et qu’en avait-il fait ? Claudine, les yeux dilatés, contemplait ce frère qui prenait figure de bandit.

Ce qu’elle voyait là, était-ce réel ? Non, elle assis­tait sans doute à une scène de cinéma, où un gang­ster était traqué par la police. Oui, c’était cela ! Ah ! elle en avait vu de ces drames qu’elle fuyait, mais qu’elle supportait quand ils s’intercalaient au milieu de scènes plus humaines et plus douces. Oui, c’était bien là le jeu du bandit qu’on allait prendre dans quelques instants pour lui passer les menottes.

Le regard de Claudine était celui d’une hallucinée et elle attendait le dénouement, les yeux fixés sur cet artiste qui jouait son rôle à la perfection.

La bravade se lisait dans ses regards et la fureur dans sa bouche grimaçante. Ses membres ployés se ramassaient sous le coup qui allait les frapper.

Le père parla :

— Je vais aller te livrer à la police. Je ne cacherai pas un voleur chez moi !

— Tu ne feras pas cela ! hurla Maxime.

— Mon ami, réfléchis : notre devoir est de sauver notre enfant.

— Il n’est plus notre enfant.

Claudine eut un cri de bête. Ce n’était donc pas un film ? C’était bien là son frère qui s’accusait ?

Ses nerfs ébranlés ne purent supporter une telle ré­vélation, et, raidie, elle tomba sur le parquet. Sa mère s’empressa autour d’elle, la porta dans sa chambre pour revenir en disant :

— Ce n’est rien que l’émotion.

M. Nitol se prépara à sortir, mais Maxime le retint, les forces décuplées par la peur et le désespoir.

— Pense à ce qui m’attend ! Je suis complice d’une bande qui te tuerait, quand on apprendra que tu m’as dénoncé. Jusqu’ici, tout allait on ne peut mieux : du travail en or ! Mais il suffit d’une étourderie pour que la poisse survienne ! On a raté son affaire, quoi ! Mais on s’en tirera ! Pourvu que je ne sois pas pincé, c’est là l’essentiel, mais ici on ne me soupçonnera pas. Je ne « travaille » pas sous mon nom, afin de ne pas vous causer d’ennuis. Tu vois, p’pa, je suis prudent.

Accablé, M. Nitol murmura :

— Comment as-tu pu en arriver là ?

— Que veux-tu ! nous, certains jeunes, nous avons des goûts que les parents ne comprennent pas. Tu me diras qu’on n’a qu’à travailler pour se faire une situa­tion ; mais pour deux qui arrivent, il y en a cent qui restent en panne ! Alors, cette centaine-là se « dé­brouille » ! On a de bonnes leçons avec les films po­liciers. Mais quelle vie merveilleuse mènent ces élé­gants risque-tout ! Aujourd’hui, je suis mal habillé à dessein, mais si tu pouvais me voir quand je vais dans le monde ! Tu serais fier de ton fils : habit impeccable, fleur à la boutonnière, clous de diamant au plas­tron.

— Tais-toi ! cria M. Nitol en faisant le geste de lan­cer un coup de poing dans la figure de Maxime.

— Du calme, p’pa ! Cela n’arrangera rien que tu m’abîmes.

— Ton insolence me rend fou.

— Il ne faut pas avoir de nerfs. Laisse cela aux femmes, bien qu’il y en ait d’épatantes. Il y en a une notamment qui fait partie de notre bande et qui n’a pas sa pareille pour subtiliser un portefeuille. Quel art !

— Tais-toi, tu me fais horreur ! Ah ! qu’ai-je fait pour avoir un enfant pareil ?

— Tu ne devrais pas te plaindre ! Je ne te coûte pas un sou et j’amasse un magot.

— Un magot ! Et de quelle provenance !

— Soyons sérieux : crois-tu que ceux qui sont mil­liardaires ne le sont pas sur le dos de leur prochain ? Il faut que tu sois innocent pour t’imaginer que le ruisseau d’or coulait devant leur porte.

Impatienté, M. Nitol dit :

— Que décides-tu ?

— Mais rester chez vous tant que je ne saurai pas ce qu’est devenue la bande de copains.

— Et je tremblerai toutes les minutes en me de­mandant si la police n’est pas chez moi ?

— C’est un risque, mais je crois que tes craintes ne sont pas fondées. Les agents seraient déjà ici, s’ils avaient ma piste.

— Il est dur de parvenir à mon âge, après une vie honnête, d’entrer tout à coup dans un monde inter­lope, et conduit par mon fils ! J’en mourrai !

— Pas de tragédie, p’pa ! Si tu savais ce qu’est le danger, tu ne parlerais pas ainsi. Sais-tu ce qui te manque ? C’est d’aller un peu au cinéma. Tu te fami­liariserais avec les arrestations, les poursuites, les tra­quenards, et tu verrais que tout se termine bien et que des braves comme moi savent conquérir la vie.

— Entendre cela !

— Sois de ton temps ! Et Claudine, elle n’a pas encore déniché le bon dindon à plumer ?

— Ne mêle pas ta sœur à tes turpitudes !

— Oh ! là là, ma sœur est de son époque !

Mme Nitol reparut en disant :

— Claudine va mieux, mais elle ne s’arrête pas de pleurer en pensant à toi, Maxime.

— Elle a bien tort ! elle devrait être contente.

— Tu déraisonnes, Maxime, lui dit son père dure­ment.

Mme Nitol murmura timidement :

— Il faudrait peut-être que nous allions nous re­poser. Il est minuit, et Maxime doit être à bout de forces.

— Oh ! je n’ai plus l’habitude de dormir la nuit, et ce soir, je suis encore inquiet.

— Demain, tu auras réfléchi, lui répéta son père, et tu viendras avec moi avouer tes forfaits.

— Ne compte pas sur moi ! J’ai en perspective plu­sieurs affaires et je ne vendrai pas mes copains.

— Ah ! s’il n’était pas défendu de rendre justice ! soupira le pauvre M. Nitol.

Maxime ricana, car il avait compris le sens de cette phrase, et il gouailla :

— Eh ! tu as de beaux principes pour un honnête homme !

— Oh ! ne me bafoue pas ! Je suis au bord du dé­sespoir.

Mme Nitol gémit en disant :

— Arrêtez-vous de vous quereller et essayez de vous reposer.

— Me reposer ! cria M. Nitol, comment veux-tu que je le fasse en pensant que j’ai un fils cambrioleur !

Maxime, toujours tapi dans son coin, murmura :

— Vous êtes tout de même de braves gens contents de peu. Quand je revois ma chambre si modeste, je suis presque attendri ; mais si je suis devenu ce que je suis, c’est parce que vous avez vécu trop simple­ment. Quand je sortais de ces salles de cinéma, où je voyais la vie sous de si belles couleurs, l’envie me tenaillait d’avoir la semblable. Quelle chute quand je rentrais ici ! Si Claudine est franche, elle peut avouer les mêmes sentiments. Papa, en un mot, a été trop honnête.

— Tu me tortures, Maxime ! cria son père d’une voix rauque ; je ne peux plus t’entendre.

— Eh bien ! m’man a raison : il faut aller dormir ; on oublie tout quand on dort.

— Quand on peut dormir, murmura M. Nitol.

Sa femme l’entraîna. Elle vivait un calvaire, parce qu’aimant la paix, ses enfants provoquaient la guerre. Elle ne savait plus si elle vivait un cauchemar ou non. Elle allait, le corps insensible et le cœur à peine vivant. Elle n’avait pas assisté à toute la discussion entre son mari et son fils et elle ne soupçonnait pas le degré de culpabilité où était descendu son enfant. Elle pensait que tout se bornerait à un vol facilement réparable et que leur fils s’amenderait. De bons prin­cipes devaient encore subsister en lui.

Elle avait confiance et pensait que le destin ne se­rait pas implacable. Tout le désordre qui régnait cette nuit serait effacé par la main puissante qui rétablit les rouages nettement dans leur engrenage.

Son âme était douloureuse, parce que le martyre de son mari la crucifiait. Comment pacifier cette cons­cience si cruellement atteinte ? Ah ! que Dieu vînt à leur secours et leur montrât une éclaircie dans ce ciel d’orage !

La nuit cependant se passa sans autre secousse.

Personne ne frappa à la porte, et ce matin de décembre fut pareil aux autres matins. Lever avec l’électricité et départ de M. Nitol, courageux pour son bureau.

Il ne voulut pas voir Maxime, et Mme Nitol en fut soulagée. Elle craignait de nouveaux mots de colère.

Claudine vint, comme un spectre, s’asseoir à la table du petit déjeuner. Son aspect était tragique, parce qu’elle devinait, elle, jusqu’où son frère était descendu dans le vice. Elle savait qu’il avait toute honte bue, et que rien ne l’arrêterait pour jouir des superfluités de la vie. Il s’accoutumerait au danger et deviendrait un récidiviste du vol. Claudine tremblait dans une peur qu’il n’en vînt au crime. Une grande pitié la portait vers ses parents et elle formait des souhaits pour que leurs jours, au seuil de la vieillesse, ne fussent pas entachés par une honte plus cruelle.

— Mange, Claudine.

— Oui, m’man.

— Iras-tu à l’atelier ?

— Je le crois.

— Il faudra arranger ton visage, parce que tu es blafarde.

Maxime entra.

— Oh ! ça sent le chocolat. Il y en a pour moi ?

— Si tu veux.

— Oh ! c’est marrant de reprendre ma place dans le giron familial. C’est poétique ; bonne petite table !

— Ne te moque pas de nous, dit Mme Nitol.

— Mais non, m’man. Je me souviens tout haut, simplement. Il me semble qu’il y a plus de vingt ans que j’ai vécu ici ; je me suis même remis dans mes vieilles frusques ; chers habits de confection ! dire que j’ai pu me vêtir de ça ! Que le chocolat est bon ! On voit qu’il est fait par la meilleure des mères !

— On dirait tout le temps que tu te moques ! redit encore Mme Nitol.

— Tu te l’imagines ! répliqua Maxime, goguenard.

Puis il se tourna vers Claudine et dit :

— Regarde par la fenêtre si tu ne vois pas de silhouettes d’agents dans les parages.

Claudine obéit et ne vit rien.

— La rue est déserte.

— Tout va bien. Ils ont perdu ma trace. La veine est pour moi. Au revoir, je file ; ne pleurez pas : je ne serai pas pris.

Il se dirigea vers la porte dont il franchit le seuil.