Cinéma !… Cinéma !…/07

S. E. P. I. A. (p. 93-106).


CHAPITRE VII



Claudine plaisait de plus en plus à Henri Elot. Il en était fort épris et il la gâtait par des attentions qui la touchaient. Elle s’habituait à être heureuse et elle perdait l’inquiétude qu’elle avait eue.

Tout s’oubliait par la grâce du temps qui posait un voile de plus en plus épais sur le passé.

Henri Elot venait trois fois par semaine voir sa fiancée, le soir après dîner, puisque chacun avait ses occupations dans la journée.

Le dimanche était un jour de grande liesse parce que le jeune homme partageait le repas de la famille.

Cependant, un dimanche sur deux, Henri emmenait Claudine chez ses parents, en banlieue.

Mars commençait, et dans le jardin quelques fleurs se montraient, à la grande joie de la jeune fille. Depuis qu’elle avait cueilli un bouquet de perce-neige, un enthousiasme la possédait.

Maintenant les anémones l’émerveillaient, alors qu’auparavant, elle avait admiré les hépatiques roses et bleues.

Un chien était là pour amuser les fiancés et faisait fête à son jeune maître. Il avait compris que Claudine allait être de la famille, car tout de suite il s’était montré très aimable.

Il y avait aussi un chat qui étonnait la jeune fille par ses bonds et ses appels au jeu. Il était très malicieux et savait fort bien s’y prendre pour jouer à la cachette. Claudine s’avouait surprise de l’intelligence de ces deux animaux, car elle n’avait jamais vécu aussi proche de ces amis inférieurs.

Son esprit s’en distrayait et elle envisageait un bon­heur calme.

M. et Mme Elot étaient bons et accueillants et trou­vaient que leur fils avait bien choisi. Ils savaient que les Nitol étaient des gens sérieux et ils appréciaient les bonnes manières de Claudine autant que son physique.

En mère prévoyante, Mme Elot posait quelques questions à sa future belle-fille pour savoir si elle serait une bonne femme d’intérieur. Claudine devinait ses ruses et elle répondait de son mieux.

Heureusement pour elle, son talent pour la couture ne lui avait pas fait dédaigner l’art culinaire. Art était peut-être trop dire, mais elle s’était essayé à réussir quelques plats et Mme Elot fut enchantée par la description de son savoir-faire.

Henri écoutait ces dialogues et il était ravi de voir que sa fiancée n’était jamais prise au dépourvu. Il se félicitait d’avoir trouvé la femme idéale et il l’aimait toujours davantage.

— Ma bonne Claudine, je crois que nous serons heureux, s’écriait-il dans son enthousiasme.

— J’en suis persuadée, répliquait-elle avec un beau sourire qui achevait de charmer Henri.

— Ma mère me chante vos louanges et je suis stu­péfait d’avoir conquis une femme de si grande valeur. Je suis plutôt un peu ours, mais mon cœur est bon, je le crois. J’aime la franchise et je n’aurai pas de secrets pour vous. Promettez-moi, de votre côté, de pouvoir toujours lire dans votre âme limpide. Il me serait douloureux de ne pas connaître toutes vos pensées.

Claudine eut un tremblement intérieur. Où Henri voulait-il en venir ?

— Je vous aime tellement, poursuivit-il avec pas­sion, que je me découvre jaloux, ce que je n’aurais jamais pensé de moi. Vous avez un sourire si char­mant et des yeux si expressifs, que maintenant, j’ai peur qu’on ne vous enlève à moi !

Le « sourire si charmant » et les « yeux expres­sifs » allèrent vers Henri qui fut persuadé que sa fiancée n’avait jamais eu d’autre pensée que son amour pour lui. Mais il voulait la confirmation de cette certitude et il brûlait de lui poser une question qu’il n’osait formuler : avait-elle aimé quelqu’un avant lui ? Cette idée le tourmentait, alors que Clau­dine s’affolait devant ces conversations où elle voyait un interrogatoire direct sur son passé.

Demandait-elle à Henri quels avaient été ses flirts ou ses coups de foudre ? Elle eût désiré qu’il usât de la même discrétion. Elle était si tranquille alors qu’il se contentait d’entretiens superficiels ! Allait-elle être empoisonnée par les soupçons ? Elle essayait de prendre ces paroles en riant, mais elles la hantaient aussitôt qu’elle était livrée à elle-même. Un jour elle dit à son fiancé d’un air sérieux qui en imposa à celui-ci :

— Je vous assure que mon cœur n’a pas battu pour un autre que pour vous.

C’était la vérité. Claudine n’avait pas aimé Laroste et encore moins Mase. Si elle avait éprouvé quelque attrait pour Laroste, c’était plutôt une sympathie de camarades. Elle se sentait fort inférieure à lui, sur­tout quand elle s’était vue chez lui, avec cette impres­sion de confort qu’elle ignorait.

Elle s’était imaginé un moment qu’il l’aimait parce qu’il avait été aimable envers elle. La fréquentation du cinéma la conduisait à l’erreur.

Cependant, malgré son tourment, elle croyait fer­mement que son fiancé n’aurait jamais vent de ces choses. Ce qu’elle comprenait moins, c’est que La­roste, si bien élevé, l’avait invitée en compagnie de Mase, de Coralie et d’autres du même genre.

Maintenant que l’auréole du cinéma ne nimbait plus le mirage qu’elle entretenait, elle trouvait ce rap­prochement peu opportun. Comment Laroste connais­sait-il ce monde ? Elle ignorait que certaines relations entre hommes ne tirent pas à conséquence.

Il avait constaté le penchant de plus en plus accusé de Claudine pour le cinéma, et il avait cru, dans un moment d’aberration, que ces artistes de rencontre pourraient rendre service à la jeune fille.

Il avait connu Mase à une table de restaurant, un des jours où ce dernier, nanti de subsides, pouvait se nourrir dans un endroit convenable. Il avait donc pensé à lui, croyant qu’il aiderait Claudine.

À dire la vérité, il s’était tout de suite repenti de cette idée, parce qu’il voyait dans le cas de Claudine un manque absolu de sens pratique, concernant une carrière aussi compliquée. Il la jugeait trop jeune moralement pour supporter les épreuves de ces con­tacts un peu brutaux. Il éprouvait donc quelques re­mords à son endroit, mais il espérait qu’elle oublie­rait cet incident.

Il avait su par Mase que Claudine était allée le voir, bien qu’il l’eût suppliée de n’en rien faire.

Mase, naturellement, avait fait des gorges chaudes à ce sujet et narré avec complaisance la stupéfaction de Claudine devant Coralie, ahurie elle-même par cette visite.

Jacques n’avait pas ri, faisant ressortir la naïveté et l’honnêteté de Claudine qui agissait sans nulle arrière-pensée. Elle était plutôt à plaindre parce qu’elle se grisait de rêves inconsidérés.

— Il y a tant de jeunes filles qui nourrissent de semblables ambitions et qui, malheureusement, n’ont pas la force de résister au poison du cinéma, ajouta J. Laroste, rêveusement.

— Vous ne l’avez pas revue ?

— Non ; je suis allé au cinéma qu’elle fréquentait, espérant la rencontrer, mais vainement.

Mase dit philosophiquement :

— C’est un épisode gracieux. Il y a de ces petites aventures sans lendemain.

— Vous avez raison.

Les deux hommes, qui s’étaient rencontrés au coin d’une rue par hasard, se quittèrent pour aller à leurs propres affaires.

Laroste aurait voulu revoir Claudine pour savoir ce qu’elle devenait depuis les jours un peu troubles dont il gardait un souvenir gêné. Il espérait toujours la rencontrer, se hasardant même dans les environs de sa rue, mais la chance ne l’avait pas favorisé.

Ce fut un autre incident, plus marquant, qui lui renouvela ses souvenirs : un jour, il dut aller dans un contentieux pour un litige, et ce fut dans le bureau d’Henri Elot qu’il échoua. Les deux hommes s’occupèrent de leur affaire, puis Elot, qui ne pouvait résoudre un certain point qui n’était pas de son ressort, lui dit :

— Allez donc au ministère, vous saurez ce qui vous manque. Je vais vous donner un mot pour mon futur beau-père qui est l’obligeance même : M. Nitol.

Jacques Laroste, tout maître de lui qu’il fût, sur sauta sans le vouloir.

Henri, ayant remarqué ce mouvement, demanda :

— Vous connaissez M. Nitol ?

— Pas du tout.

C’était vrai. La réponse fut si rapide qu’elle ressemblait à une rupture de conversation. Laroste venait d’être surpris. Il apprenait le prochain mariage de Claudine et il était obligé de l’ignorer, alors qu’il eût tant aimé la féliciter sincèrement de l’orientation qu’elle donnait à sa vie. C’en était fini des rêves malsains, et il augurait que ce charmant jeune homme qu’était Henri Elot saurait la rendre heureuse. S’il n’avait pas avoué connaître Claudine, c’est qu’il craignait des complications inutiles. Bien que remuant ces pensées dans son cerveau, il reconquit toute son aisance et poursuivit la conversation avec une grande liberté d’esprit.

Les deux hommes se quittèrent après une poignée de mains amicale.

Mais sitôt que Jacques Laroste fut hors de sa vue, Henri tomba dans un grand état de perplexité. Il était inquiet du sursaut de son visiteur. Il était certain que le nom de Nitol ne lui était pas inconnu, et du moment qu’il ne connaissait pas le père, peut-être avait-il rencontré la fille.

Henri Elot sentit que la jalousie s’emparait de son esprit. Il avait foi en Claudine, mais il la voulait tellement pure, que rien que de savoir qu’elle lui cachait un simple incident le désarçonnait.

Cependant il ne voulut pas s’enfoncer dans des suppositions pénibles. Il se réconforta en se disant que Claudine lui expliquerait sans réticences comment Laroste connaissait le nom de son père.

Son cœur se calma et il poursuivit sa tâche en se promettant de questionner sa fiancée dès qu’il la verrait.

Ainsi Claudine, qui craignait toujours cette épée de Damoclès et qui croyait l’avoir détournée, ne se doutait guère qu’elle allait la blesser. Ses craintes s’apaisaient et elle voyait arriver Henri avec plus de confiance. L’émotion qu’elle avait éprouvée s’atténuait, et c’est ainsi qu’au milieu d’un été calme et ensoleillé l’orage survient…

Ce soir-là, Claudine se sentait toute sereine et nul pressentiment ne l’agitait. Henri était venu en lui apportant un joli nécessaire de couture et ce cadeau l’enchantait. Elle sut remercier avec grâce en des accents qui firent penser à Henri : « Quelle franchise dans le regard ! Quelle spontanéité dans ses paroles ! Certainement la duplicité ne peut habiter son cœur. »

Mais quand le destin veut triompher, l’homme marche à son malheur, sans même s’en rendre compte, poussé par une force qu’il ne contrôle pas.

— Ma chère Claudine, j’ai reçu pour affaires la visite d’un M. J. Laroste. Vous le connaissez ?

Une pâleur s’était étendue sur les traits de la jeune fille. L’heure de la justice qu’elle appréhendait était là.

Ses yeux se posèrent sur Henri, et dans un réflexe elle s’entendit répondre :

— Non, je ne le connais pas…

Elle voulait nier, rejeter de sa vie ce passé qui, comme une chape de plomb, pesait sur ses épaules.

Henri s’apercevait du trouble qu’il causait. La voix changée de Claudine le surprit, et, sa jalousie aidant, il crut à une intrigue, oh ! enterrée sans doute, mais qui avait existé.

Pendant quelques instants, il fut très malheureux. Il lui semblait que son bonheur s’enfuyait et un grand vide envahissait son cœur.

Comment se pouvait-il que Claudine lui cachât quelque chose ? Un instinct l’avertissait qu’elle connaissait J. Laroste, et pourquoi ne l’aurait-elle pas avoué si leurs rapports avaient été purs ?

Un tourment insupportable balaya tous les bons sentiments d’Henri.

Pourquoi dissimulait-elle cette époque de sa vie, alors qu’il l’avait suppliée de n’avoir rien de secret pour lui ?

Claudine lisait avec effroi sur le visage du jeune homme. Elle le connaissait bien maintenant et savait que certain froncement de sourcils, une ride verticale, un affaissement des commissures de ses lèvres fermées, annonçaient un combat intérieur. Mais n’ayant qu’une imprudence à se reprocher vis-à-vis de Laroste, elle ne se jugeait pas coupable. Rien que de voir Henri douter d’elle la rendait plus décidée à nier. Le passé ne le regardait pas. Du moment qu’elle venait à lui avec de sincères intentions, que signifiait cette incursion dans des jours révolus qui n’entachaient en rien sa bonne volonté et son grand désir de le rendre heureux ?

Cela, elle le souhaitait ardemment.

La suspicion et la colère d’Henri s’étant montées, il ne réfléchit plus à ce qu’il disait.

Le joli visage de sa fiancée s’effaça devant son ressentiment et il attaqua froidement.

— Je suis sûr que vous connaissez Laroste !

Claudine se dressa et cria :

— Vous l’aurait-il dit ?

Elle était certaine du contraire, mais elle voulait une certitude. Cette question émettait un doute ; cependant elle était maladroite et Henri en profita tout de suite :

— Vous le connaissez, puisque vous avez peur qu’il ne vous trahisse !

— Il n’y a rien à trahir ! riposta Claudine, blessée dans sa fierté.

Maintenant, elle se repentait d’avoir nié. N’aurait-elle pas dû avouer tout simplement ses stupides rêves et parler de Laroste comme d’un voisin de cinéma dû au hasard ?

Mais Henri, ayant une propension à la jalousie, aurait-il cru à des rapports innocents ?

La pauvre Claudine se trouvait dans une impasse effroyable. Elle bâtissait son avenir sur Henri et elle voyait leur union compromise pour une méprise idiote.

Dans sa déception, elle ne sut pas rester calme et elle murmura :

— Si vous ne me croyez pas, ne m’épousez pas. Je ne veux pas être en butte à vos soupçons injustes.

Elle avait dit cela d’un ton qui paraissait tout à fait sincère, et Henri, croyant qu’elle allait lui échapper, s’écria :

— Oh ! ne croyez pas que je veuille une rupture ! J’apprécie toutes vos qualités et mon affection pour vous demeure solide.

— Alors ne m’importunez plus avec vos questions ambiguës. Prenez-moi telle que je suis et ne mêlez pas le passé au présent.

Ceci fut dit d’un accent hautain qu’elle avait retenu du cinéma.

Henri fut pétrifié par cette arrogance. Il prit feu, lui aussi, et répliqua :

— S’il en est ainsi, nous briserons là nos fiançailles, on ne peut établir un bon mariage sans franchise.

— Ce sera comme vous voudrez ! riposta Claudine.

Henri, ayant pris la mouche, s’en alla, tandis que la jeune fille, morne, désemparée par ce coup imprévu, restait effondrée sur son siège.

Les deux fiancés avaient eu cette scène dans le petit salon, alors que M. et Mme Nitol étaient dans la salle à manger. Ils avaient surpris quelques paroles qui les avaient étonnés.

Mme Nitol remarqua :

— Il me semble que cela ne va pas, à côté.

— Bah ! querelle d’amoureux ! répondit M. Nitol. Cela ne tire pas à conséquence.

Quand ils virent qu’Henri partait sans que Claudine l’accompagnât jusqu’à l’entrée, comme elle le faisait toujours, leur inquiétude se manifesta.

— Vous vous en allez, Henri ?

— Oui, Madame. J’ai un travail pressé à la maison.

Sans autre commentaire, après un bonsoir rapide, le jeune homme disparut.

Alors Claudine vint retrouver ses parents. Elle était pâle, avec des larmes dans les yeux.

— Que se passe-t-il ? demanda sa mère qui avait abandonné son tricot.

— Nous venons de rompre nos fiançailles, dit Claudine d’une voix qui tremblait.

— N’êtes-vous pas fous ? s’écria Mme Nitol, furieuse.

— Vous avez agi sans réflexion ! tonna M. Nitol.

Tous les deux étaient si heureux de savoir leur fille à la veille d’être mariée.

La stupeur douloureuse de Mme Nitol faisait place à des pleurs pressés. Elle bégayait entre ses gémissements :

— Un si beau parti, un jeune homme si charmant, une famille bien posée ; que voulais-tu de plus ?

— Je voulais surtout un mari qui ne me soupçonnât pas sans arrêt. Je n’ai commis nul mal dans ma vie et je ne veux pas être criblée de questions stupides.

— Tu ne l’aimais donc pas ? s’écria Mme Nitol.

— Je commençais à m’attacher à lui, murmura Claudine, qui dans son énervement, laissa fuser des sanglots.

— Eh bien ! ma fille, dit Mme Nitol avec dépit, tu peux toujours attendre un mari ! Après celui-là, tu ne trouveras que des laissés pour compte !

Claudine se défendit :

— Ce n’est pas moi qui ai prononcé les paroles de rupture.

— Qu’as-tu pu dire pour qu’il arrive à une telle extrémité ?

Claudine se tut. À peine se rappelait-elle comment les choses s’étaient déroulées, et maintenant elle restait effondrée devant le résultat qui, pensait-elle, était irréparable.

Mais pouvait-elle faire part à Henri Elot de ses folies ? Comment un homme sérieux prendrait-il les aspirations qu’elle avait eues et qu’elle regrettait tant ! Comprendrait-il ses songes ridicules et son repentir ? Il lui semblait qu’une âme nouvelle lui était née, débarrassée des scories de son imagination.

Mais un jeune homme comme Henri, dont le bon sens ne divaguait jamais, ne pourrait pas tolérer chez sa femme, qu’il voulait simple et entière à ses devoirs, des écarts d’imagination.

Dieu merci, Claudine se sentait vaccinée et revenue de cette brume qui l’enveloppait. Pour elle, le mirage était emporté par Maxime, mais Henri pouvait croire qu’il ressusciterait et qu’un jour sa femme, lasse du trantran domestique, s’exalterait de nouveau sur de vaines fantaisies.

Claudine craignait cet esprit soupçonneux qui, à la première occasion, voudrait sonder son cœur et lui arracher des aveux. Or, ces aveux n’eussent été que des nuances fugitives, impossibles d’être admises par un jaloux qui les aurait amplifiées. Il se pouvait qu’elles devinssent de véritables armes et que la pauvre Claudine fût accusée d’un crime qu’elle n’avait pas commis.

Malgré ses regrets et ceux de sa mère, elle ne renouerait pas avec Henri Elot. Bien qu’elle y perdît une situation enviable, elle préférait vivre célibataire plutôt que de se heurter constamment aux soupçons d’un jaloux.

La vie serait intenable : les questions, les doutes, les ruses, les pleurs, puis les raccommodements.

Claudine avait l’horreur des scènes. Ce qu’elle voulait, c’était le repos. Elle avait exposé ses sentiments à Henri qui avait paru les comprendre, mais son naturel, qu’elle ne connaissait pas, s’était révélé et, grâce à Dieu, avant que ce ne fût trop tard.

Mme Nitol ne cessait pas de vitupérer contre sa fille :

— Quel caractère tu as ! Je me figurais que tu étais heureuse !

— Je croyais pouvoir l’être.

— Tu n’y apportes aucune bonne volonté !

— Oh ! maman, que dis-tu là ? J’ai accepté Henri avec enthousiasme ; j’étais même éblouie par la chance qui m’arrivait, mais j’ignorais l’état d’esprit d’Henri. Il s’est révélé alors que notre intimité grandissait. Vraiment je ne pouvais pas supporter des interrogatoires constants. Cela tue l’amour. L’ennui, c’est qu’Henri ne m’ait pas connue plus tôt : il eût été témoin de ma vie et ne m’aurait pas suspectée.

— Que d’histoires ! s’écria Mme Nitol. À mon avis, tout se serait arrangé pendant le mariage.

— Non, maman, rien ne s’arrange quand un mari est jaloux. Il se forge des idées et la désunion s’accentue.

Il était assez naturel que cette mère se montrât mécontente. Elle s’était cru parvenue au couronnement de sa maternité en mariant sa fille brillamment, selon elle, et tout était brisé. Il y avait de quoi s’alarmer et en vouloir à une enfant aussi stupide.

— Que vont dire les dames Hervé ?

— Elles lui chercheront une autre femme plus rusée que moi, qui acceptera le mari pour sa position. Ce que je veux, moi, c’est la confiance entre les époux. J’ai rêvé, certes, mais je m’en repens. Mon bon sens a tardé à naître, mais je sais maintenant que l’entente dans un ménage est le seul bien à entretenir.

Mme Nitol ne répondit pas, parce que sa fille parlait sagement. Si la folle du logis s’était laissée entraîner quelques mois auparavant, la pondération triomphait. M. Nitol, témoin muet de cette scène, ne pouvait qu’approuver sa fille, tout en plaignant sa femme d’être déçue dans ses espérances. Lui non plus n’aurait pas supporté la jalousie d’un conjoint. Il en avait souffert dans son enfance, son père étant porté vers ce défaut sans aucun motif. Sa pauvre mère en avait beaucoup pâti. M. Nitol, donc, admirait sa fille qui avait reculé devant ces petits drames domestiques qui pouvaient parfois aboutir au drame tout court. Elle avait négligé la situation qui promettait de devenir importante, pour échapper aux tracasseries quotidiennes d’un jaloux.

La nuit de Claudine fut bien mauvaise, non qu’elle regrettât de ne plus être fiancée, mais ce bouleverse ment soudain la désemparait. Elle pleura beaucoup, puis s’endormit, contente soudain de se voir libérée du tourment qui la hantait.

Elle se félicita de n’avoir pas avoué qu’elle connaissait Jacques Laroste. Si elle eût été mariée, le soupçon se serait ancré toujours plus profondément dans l’esprit de son mari. Pas mariée, il n’avait pas besoin d’être au courant de cet incident.

Le soir, elle eut à subir la visite indignée des dames Hervé.

— Comment ! s’écria Mme Hervé, vous avez envoyé promener ce cher Henri ? C’est insensé !

— Je ne fais que le lui répéter ! renchérit Mme Nitol.

— Vous avez donc un peu perdu la tête ? lui reprocha la jeune mère. Ce pauvre garçon est venu, tout éploré, nous conter sa tristesse.

Claudine se rebiffa :

— Sachez bien que tout est de sa faute !

— Il ne s’en doute pas ! clama la jeune mère.

— Et cependant, c’est la vérité.

— Éclairez-nous, dit Mme Hervé ; nous allons juger en toute impartialité.

Claudine exposa les soupçons répétés d’Henri, et lasse de se défendre, acculée à une réponse hautaine qui avait déplu au fiancé, il avait lancé la riposte de rupture avec rage.

Mme Hervé dit rêveusement :

— Comme on connaît mal ses amis !

— C’est un fait, répliqua Mme Nitol.

— Jamais je n’aurais cru qu’Henri était capable d’être aussi tatillon et chatouilleux.

— Oh ! murmura Claudine, c’est un vrai moustique ! Il revient sans cesse pour vous piquer, sans repos.

— Cependant il a des circonstances atténuantes, plaida Mme Hervé.

— Lesquelles ? demanda vivement Claudine.

— Son grand amour pour vous.

— Est-ce aimer ? s’écria Claudine, exaspérée, que de martyriser une femme avec des soupçons incessants ? Vous savez que la jalousie est incurable.

— On le prétend !

— Je sacrifie une vie confortable pour garder la paix, mais je ne pourrais vivre en contact avec un esprit soupçonneux.

La mère de la filleule murmura :

— Claudine a raison.

— Enfin ! cria la jeune fille.

— Elle a eu la force de montrer que ces interrogatoires lui étaient odieux, et si Henri a pris la mouche, il n’a qu’à s’en prendre à lui et s’en repentir s’il a un peu de jugement.

Mme Hervé interrompît ces paroles sensées :

— Vous dites des bêtises, vous les jeunes ! Vous ne savez pas ce qu’est la vie. Moi, j’aurais épousé Henri en me moquant de sa jalousie. J’aurais été rusée de façon à endormir ses vilains sentiments.

Sa fille rit en disant :

— Maman, tu as vieilli et tu parles avec l’expérience de ton âge, mais à notre place tu aurais sans doute agi comme nous.

— Voilà qui est bien difficile à admettre ; chacun a son caractère, et je pense comme Mme Hervé, dit Mme Nitol, toujours sous le coup de sa déception.

— Je trouve, riposta la jeune femme, que l’existence serait pitoyable avec un mari comme Henri, qui aurait pris prétexte de toutes les paroles, de toutes les sorties, pour nourrir ses soupçons.

Mme Nitol n’était pas du tout satisfaite que cette jeune femme abondât dans le sens de Claudine. Elle comptait sur elle pour renouer le fil cassé. Elle se disait avec aigreur :

« On voit qu’elle est bien mariée. Le cas d’une jeune fille lui importe peu ! Que les années passent, et elle verra ce qu’elle fera de sa fille ! »