Chroniques (Fabre)/18

Imprimerie L'Événement (p. 137-142).

AU PALAIS.


Québec, 7 juin 1867.


Il y a aujourd’hui ou hier dix ou onze ans que je suis avocat, sans l’être. Je ne saurais choisir un meilleur jour pour faire ma première chronique du Palais. Cet anniversaire m’attendrit sur le sort des clients qui m’ont échappé, et j’ai eu ce matin un vague retour vers Domat. Ce Domat n’a point un mauvais style et je me rappelle que, malgré moi, je prenais un certain intérêt à l’étudier. J’ai lu depuis bien des livres plus mal écrits que le sien, et moins agréables sous des airs plus légers. Lorsque vous serez de loisir, ouvrez-le pour voir ce que vous en penserez ; dans tous les cas, il ne vous apprendra pas de sottise.

Je ne sais pas comment sont les étudiants de nos jours, ni ce qu’ils font ; mais lorsque je l’étais, voici ce qui advenait.

L’admission à l’étude était une formalité çà laquelle étaient attachés quelques honoraires au profit du secrétaire du barreau. On vous posait au hasard cinq ou six questions sur les Grecs ou les Romains, et n’importe la réponse, elle emportait d’emblée l’admission. On demanda à un de mes compagnons dans quel siècle nous vivions ; il répondit que nous étions dans le dix-huitième : il fut admis à l’unanimité !

Ce titre d’étudiant a conservé quelque prestige et on ne le porte guère sans un peu de crânerie. Il est reconnu que ce sont les étudiants qui ont fait la révolution de 1830 en collaboration avec Alexandre Dumas, dont ce n’est pas la meilleure pièce ; cela répand une certaine gloire sur les jeunes têtes qui savent porter la casquette.

Cependant, il y a des étudiants timides, et l’un d’eux nous racontait un jour, entre deux doses de Pothier et pour en suspendre les effets, la plaisante histoire de son entrée en cléricature.


La scène se passe à Montréal.

Le père de mon héros l’avait amené du fond de la campagne pour le placer chez un avocat célèbre. C’était un modèle qu’il donnait à sa jeune ambition. Le grand orateur l’accueillit avec bonté et le fit placer au coin d’une table surchargée de dossiers, tandis que le pauvre garçon tremblait de tous ses membres, à cette première vue de la gloire sous figure humaine.

Il était accoudé depuis un quart d’heure au poste qui lui avait été assigné, lorsque la voix du patron retentit. C’était une mission importante qu’on lui confiait, quelque chose comme un ordre de bataille :

— Allez porter ce fiat à M. Honey, au greffe.

Il prit son chapeau et sortit. Mais qu’était ce au juste qu’un fiat ? Où était ce greffe qui recélait M. Honey ? Il alla droit devant lui, regardant tour à tour les enseignes pour voir s’il n’y trouverait pas l’indication du greffe et la figure des passants pour voir s’il ne connaîtrait pas M. Honey. Puisque son patron ne lui avait pas indiqué davantage le greffe, c’est que rien n’était plus facile à trouver et, qu’entre mille, on devait distinguer M. Honey. Il marchait donc toujours, tournant le dos au Palais de Justice et allant droit à la gare Bonaventure. Enfin, ne trouvant pas le greffe et ne voyant pas venir M. Honey, il se décida à demander des renseignements.

Après avoir ôté cinq ou six fois son chapeau en vain, il parvint à aborder un passant :

— Monsieur, lui dit-il, excusez-moi si je vous arrête. C’est la nécessité qui me pousse à cette extrémité. Je suis arrivé à la ville ce matin et je suis clerc depuis une heure chez M. X., le célèbre avocat. Il m’a donné ordre de porter ce papier à M. Honey, au greffe. Or, je ne connais pas M. Honey et je ne sais point où est le greffe ; vous voyez mon embarras cruel.

Le passant était humain ; de plus il s’en allait du côté du Palais de Justice ; il lui jeta une corde de sauvetage et l’entraîna vers la statue de Nelson. Il lâcha le timide étudiant à la porte du Palais. Celui-ci, après avoir pris ses précautions, avoir essuyé son front humide et secoué la poussière de ses bottes, frappa tout doucement. Personne ne vint, il redoubla. En ce moment, la porte s’ouvrit et un avocat passa à côté de l’étudiant :

— Pardon ! Monsieur, lui dit celui-ci, je suis clerc chez M. X., le célèbre avocat ; il m’a donné un fiat à porter au greffe, à M. Honey. Auriez-vous la complaisance de me dire où est le greffe et si je puis voir M. Honey ?

— Allez tout droit, dit l’avocat.

L’étudiant franchit le seuil du Palais avec l’émotion d’un criminel novice qui va comparaître devant ses juges. Il tenait le fiat à deux mains.

Mais ce n’était que la double porte que lui avait ouverte l’avocat : il se cassa le nez sur une seconde porte. Il frappa, et voyant que personne ne répondait : Entrez, il se hasarda à entr’ouvrir et à regarder dans le corridor. Le corridor était désert, il s’y risqua ; mais à peine avait-il fait quelques pas, qu’il entendit venir quelqu’un. Il se dit qu’il s’était trop pressé d’entrer. Les pas se rapprochaient : il serra son fiat sur sa poitrine et attendit. C’était encore un personnage à cravate blanche qui passa sans mot dire :

— Pardon ! Monsieur, lui dit notre héros, je suis clerc chez M. X., le célèbre avocat ; il m’a donné un fiat à porter au greffe, à M. Honey. Auriez-vous la complaisance de me dire où est le greffe et si je puis voir M. Honey ?

L’avocat, qui était un homme grave et qui, de plus, venait de perdre une cause, le toisa des pieds à la tête :

— Je n’aime pas les mauvaises plaisanteries, dit-il brusquement.

Notre héros, son fiat à la main, était aussi perdu dans le corridor solitaire que Robinson sur son île. Une sombre mélancolie s’empara de lui. Il songea à son village natal et aux objets familiers qu’il y avait laissés. Les reverrait-il jamais ?

Cependant M. X., son illustre patron, lui avait confié ce fiat. Mort ou vif, il devait le déposer entre les mains de M. Honey.

Il prit son courage à deux mains et s’élança dans l’escalier. Il alla se heurter sur un gros monsieur qui descendait en gesticulant contre les juges :

— Pardon ! Monsieur, lui dit-il, je suis clerc chez M. X., le célèbre avocat ; il m’a donné un fiat…

L’histoire pourrait durer longtemps comme cela et le narrateur la faisait durer. Mais arrêtons les frais.

Notre héros finit par trouver le greffe et par remettre en mains sûres le fiat ! Il s’en retourna au bureau, débarrassé d’un poids immense.


Les études d’un clerc avocat consistaient, à cette époque, à copier les déclarations de son patron, le jour, et à fumer la pipe, le soir. Ça ne doit pas être changé !

De temps à autre, nous fondions une association pour promouvoir les études légales parmi nous. On se mettait en société pour étudier Pothier. Chacun en apprenait quelques chapitres et faisait ensuite profiter les autres de son savoir. Je recommande le procédé aux étudiants qui ne veulent pas s’instruire : il est infaillible.

Le cours volontaire commençait bien, mais ne tardait pas à se dissiper. Deux ou trois d’entre nous avaient la bosse de la discussion, une bosse terrible !

Ils mettaient en doute un point obscur et le débat commençait. Lorsqu’on voulait reprendre le travail interrompu, ce n’était plus possible : les têtes étaient en l’air et les langues déliées. Alors celui qui avait un roman ou un volume de poésie en poche, le sortait de sa cachette et la soirée était perdue pour Pothier.

Nous étions là douze ou quinze qui avons appris le droit de cette façon.

En ce temps-là, on admettait les gens au barreau sur leur bonne mine. Si, en vous rendant à votre examen et en prenant place sur la sellette vis-à-vis vos examinateurs, vous aviez l’air de savoir le droit, votre affaire était bonne : vous étiez admis d’emblée.

De ces douze ou quinze camarades, cinq ou six sont parvenus. Les trois ou quatre qui sont restés un peu en arrière, étaient précisément ceux que l’on croyait voir arriver promptement au but. La route est semée d’accidents, et il ne suffit pas d’avoir de bonnes jambes pour dépasser les autres. L’un avait le goût des citations et l’a toujours conservé ; l’autre était doué d’un rire formidable qu’il lâchait à chaque plaisanterie. Il se présente en ce moment pour la Chambre Locale et s’il est élu, comme je l’espère, je l’entendrai rire de mon bureau. Cela me rappellera le temps passé et me distraira de mes articles.

Un troisième admirait passionnément les grands révolutionnaires, sans être la dupe des petits. Il se plaisait à faire causer le citoyen Blanchet sur l’esclavage des peuples. Un quatrième voyait le mauvais côté de tout, et il en est encore à se demander s’il ferait bien de faire quelque chose. Un cinquième ne tenait jamais en place, il était toujours pressé lorsque les autres n’avaient encore rien à faire ; il a pris bien vite la tête de la colonne.

Quelques-uns ont changé d’allure, mais ceux qui aimaient à faire des calembours en font plus que jamais. C’est un tic intellectuel dont on ne guérit point. Quand ils n’en trouvent pas de neufs, ils rééditent les anciens, ceux de notre jeunesse !


Cette chronique est une préface, et il me reste à vous raconter comment je plaidai ou plutôt comment je ne plaidai pas ma première cause.

Mais j’ai rempli l’espace qui m’était assigné, et il me faut remettre à une autre fois ce trait de ma vie qui vous expliquera pourquoi d’avocat je me suis fait chroniqueur.

Après cela, j’entrerai en besogne et vous raconterai, chaque semaine, les bruits et nouvelles du Palais, ce qui se passe dans ce petit monde de la chicane où chacun, à notre tour, nous devenons la pâture des avocats.