Chroniques (Fabre)/19

Imprimerie L'Événement (p. 143-147).

HORS DU PALAIS.


Québec, 18 juin 1867.


Je vous ai promis de vous raconter comment j’avais plaidé ma première cause ou plutôt comment je ne l’avais pas plaidée. Il n’y a rien air monde de plus désert qu’un bureau sans clerc et de plus désœuvré qu’un avocat sans client. Or, je n’avais point de client et j’étais mon propre clerc. Presque tous les avocats ont connu cette époque critique et cependant joyeuse, ce bureau solitaire et cependant habité par les plus belles espérances.

Mon bureau avait l’air d’une cave. Par la fenêtre, l’unique fenêtre, on voyait le bas du pantalon des passants, des clients qui passaient devant la porte sans entrer. On y venait prendre le frais l’été, dans ce bureau. Cela faisait l’effet de la campagne à ceux qui n’avaient pas la monnaie nécessaire pour traverser le fleuve ou les jambes assez bonnes pour grimper sur les collines.

De temps à autre, des confrères qui n’avaient pas plus de clients que moi, venaient me demander si je n’en avais pas à leur prêter. Ils prétendaient à la gloire pour seul honoraire, et se déclaraient prêts à payer les frais des procès qu’on leur confierait. Ne faut-il pas apprendre à ses propres dépens à perdre une cause, si l’on veut ensuite mettre ce talent précieux au service des autres ?


Un jour, cependant, je vis entrer un de mes amis tout rayonnant.

— J’ai une cause, dit-il, partageons-la ? Je lui serrai la main avec émotion.

— La cause est bonne, reprit-il, mais entourée de circonstances assez difficiles à démêler pour jeter quelque lustre sur celui qui la gagnera. Seulement, je manque d’assurance et je tremble d’avance d’avoir à dire d’une voix tonnante : Messieurs les jurés. Je préparerai la cause, veux-tu la plaider, et nous partagerons les honoraires ?

— Comment donc !

Mon confrère me raconta ensuite en quelques mots ce dont il s’agissait. Notre client était accusé d’avoir volé un cheval. Circonstance atténuante ou plutôt point capital de la défense : on n’avait point retrouvé le coursier sous lui. Le noble animal avait pris la clé des champs et, après une promenade prolongée assez tard dans la nuit, était allé se réfugier dans l’écurie d’un parent de l’accusé, sans avertir personne. Y avait-il là de quoi faire condamner un homme ? Ne devait-on pas plutôt admirer l’instinct de ce cheval qui, au lieu de rentrer tout simplement chez son maître après son escapade, avait été finir la nuit sous un abri où l’attendait l’impunité ?

L’affaire me parut superbe.

— Peut-être, me dit mon collègue dans la défense, peut-être serait-il bon d’aller voir l’accusé, moi pour recueillir de nouveaux éclaircissements sur l’affaire, toi pour puiser un redoublement d’éloquence dans l’aspect d’un innocent persécuté.

Le fin mot de la chose, c’est que mon collègue avait une belle sur le chemin de la prison et qu’il désirait passer sous ses fenêtres, dans l’espoir d’apercevoir sa prunelle noire.

L’entrevue, avec l’accusé, n’offrit rien de palpitant. Le fait est qu’il n’avait pas l’air d’un jeune homme destiné à commettre de gros méfaits, nonobstant le cheval qui l’avait conduit en prison.

Nous nous séparâmes en nous disant :

— Nous le sauverons.

Le lendemain, X. consacra sa journée à étudier les témoignages et moi à préparer ma harangue. En nous retrouvant le soir, nous eûmes la même pensée, la même exclamation :

— C’est un grand coupable.

— Mais nous le sauverons.

L’examen et les réflexions des jours suivants fortifièrent cette conviction, sans ébranler notre résolution. Il nous paraissait évident que nous avions sous nos soins un adroit coquin. Nous éprouvions bien par avance quelques remords de le ravir au glaive de la justice ; mais ce scrupule devait-il aller jusqu’à nous faire perdre notre première cause ?

— Nous le sauverons, s’écria mon collègue.

— Nous le sauverons, répondis-je en chœur.

Nous attendions avec hâte le jour du procès. Le grand jury tardait bien, au gré de nos désirs, à faire son rapport. Enfin il le fit. Nous étions en Cour, mon collègue et moi, pour demander à ce que le procès fut fixé le plus tôt possible.

La preuve contre notre client était si peu concluante, son innocence apparut avec tant d’éclat aux yeux du grand jury, qu’il fut renvoyé immédiatement des fins de la plainte.

Le geôlier lui fit même des excuses de l’avoir retenu si longtemps en prison et lui en ouvrit les portes à deux battants.

Le coup qui brisait les chaînes de l’accusé, fut rude pour ses défenseurs, dont cet acquittement prématuré étouffait l’éloquence. Mon collègue surtout, qui ne devait pas parler, mais qui maintenant regrettait l’occasion perdue, mon collègue était consterné.

— Nous l’aurions sauvé, me dit-il en sortant du tribunal.

— En es-tu bien sûr ? lui dis-je. Quant à moi, j’estime qu’il a agi prudemment en se faisant acquitter par le grand jury. Il se serait peut-être noyé avec nous.

Cet incident décida de ma vocation. Il n’y avait pas à en douter, je ne savais pas distinguer un innocent d’un coupable. Le flair juridique me manquait. Sur l’heure, je donnai ma robe à un pauvre garçon qui venait de se faire admettre au barreau, faute de mieux, et qui, depuis, est sournoisement passé huissier dans un autre district.

Voilà pourquoi, moi, de mon côté, d’avocat je suis devenu chroniqueur pour vous servir.


Les vacances du pays légal approchent et les plaideurs obstinés voient venir avec terreur ce congé, cette récréation accordée aux débiteurs malheureux. Ils ne se figurent pas que les avocats aient besoin de deux mois de silence.

Il y a des gens qui ont l’habitude d’aller tous les jours faire leur petit tour au Palais. Ils en connaissent tous les détours. Lorsqu’un plaideur y vient pour la première fois, ils le distinguent à l’embarras qu’il éprouve à trouver son avocat.

Ces gens-là entrent au tribunal comme chez eux, et, tout en s’occupant de leur propre affaire, apprennent sur le bout de leurs doigts celles des autres. Ils vont d’abord au greffe prendre une prise de tabac dans la tabatière toujours ouverte d’un fonctionnaire aimable. C’est comme un coup d’appétit. Puis, ils recueillent les nouvelles. Soyez sûr cependant qu’ils savaient déjà tout. Ils n’aiment pas à avoir l’air de recevoir des nouvelles au lieu d’en distribuer. Ils y étaient ; ils l’avaient bien pensé ; mais sans doute ; comment vous ne saviez pas ça ?… etc.

Ils vous répètent à l’oreille ce qu’un juge a dit à l’autre, sur le banc.

— Vous ne perdrez pas votre cause, soyez-en convaincu : j’ai vu cela seulement à l’air du juge X. en écoutant votre avocat. Quand il s’impatiente ainsi sur son fauteuil, c’est qu’il juge la plaidoirie inutile et la cause gagnée. Votre avocat aurait dû voir cela et se taire.


La retraite d’un de nos juges me rappelle un trait assez gai de sa carrière.

On ne dit point dans notre pays : sobre comme un juge, et pour cause.

Celui-ci était précisément un de ceux qui collaboraient le plus activement à faire mentir le proverbe.

Deux Français comparurent un jour devant lui sous je ne sais quelle accusation et furent déclarés coupables par le jury.

Notons, pour expliquer l’histoire, que c’était à l’époque de la guerre de Crimée et que l’alliance anglo-française était alors dans toute sa ferveur.

Le jour de l’arrêt, l’avocat des accusés invita le juge à déjeuner ; puis, ils s’en allèrent bras dessus bras dessous au Palais.

Le juge, qui avait la reconnaissance de l’estomac, condamna les deux Français au minimum de la peine, et voici sur quel considérant il appuya cette faveur :

— Je désire, dit-il, en n’appliquant que le minimum de la peine aux accusés, montrer l’intérêt que je porte à la France, et cimenter l’alliance entre les deux nations !…