Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1890

Chronique n° 1405
31 octobre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

On ne peut certes pas dire que cette session qui vient de s’ouvrir en France, et qui n’a d’extraordinaire que le nom, ait fait pour son début un bien grand bruit, que ce réveil de vie parlementaire ait été accompagné de scènes particulièrement émouvantes. Tout s’est passé le plus paisiblement du monde au Palais-Bourbon comme au Luxembourg, sans incidens sérieux, sans agitation, sans qu’on y ait pris garde. Le sénat s’est réuni pour se réunir, en attendant d’avoir à s’occuper utilement. La chambre a commencé par se débarrasser, sans trop de façons, allègrement, des motions tapageuses, des propositions chimériques, des interpellations de fantaisie. Tout a été expédié en quelques heures, avec l’intention évidente d’écarter des discussions inutiles. C’était assurément ce qu’il y avait de mieux. On ne peut pas dire non plus, il est vrai, malgré ces apparences placides, que la situation soit bien changée. La vérité est au contraire que rien n’est changé, que les partis, après ces quelques mois de trêve, ont tout l’air de revenir avec leurs arrière-pensées, leurs préjugés et leurs défiances, qu’il n’en faudrait probablement pas beaucoup pour raviver des passions mal apaisées, et que si on se retient, c’est qu’on est encore sous l’influence calmante d’une opinion assez générale ; c’est qu’on sent que le pays, indifférent aux vaines polémiques de tous les jours, ne demande à ceux qui le gouvernent et le représentent que de s’occuper tout simplement de ses affaires, de ses intérêts, de ses finances, de son budget. C’est peut-être tout le secret de cette paix parlementaire du moment, qui reste assez précaire, quoiqu’elle pût devenir plus sérieuse, si on voulait se décider à en accepter les conditions.

Eh bien, soit ! par une sorte d’hommage rendu aux vœux évidens du pays ou par une tactique, une nécessité de circonstance, on a commencé cette session en écartant du premier coup tout ce qui susciterait des débats inutiles et ne serait que du temps perdu. On s’est mis bravement au budget, à l’œuvre essentielle qui est restée interrompue il y a quatre mois et qu’on ne peut plus différer, à moins de retomber encore une fois dans les douzièmes provisoires. C’est le budget qu’on examine et qu’on scrute depuis quelques jours dans toutes ses parties, dans tous ses élémens, dans sa structure, dans son histoire. C’est la situation financière tout entière qu’on s’efforce d’éclairciret de préciser dans une discussion où se sont succédé les orateurs les plus divers, — et M. l’évêque d’Angers, et M. Léon Say, le plus sensé et le plus spirituel des financiers, et M. Henri Germain, toujours vif et hardi, et un homme nouveau, M. Poincarré, et un jeune radical, aussi instruit que véhément, M. Jamais, et M. le ministre des finances lui-même, qui a clos avec talent ce débat général. On a certainement toujours beaucoup à dire sur un budget de plus de trois milliards, qui touche à tous les intérêts, à tous les ressorts de la fortune et de la puissance du pays. La difficulté est de se reconnaître dans cet amas de chiffres, de dégager une idée, une lumière de cette situation confuse. Au fond, la vraie question, c’est qu’on a, depuis dix ans, dépensé sans compter, qu’on a épuisé les expédions et abusé du crédit, qu’on a mis dans le budget tout ce qu’on a voulu, dans un intérêt prétendu républicain, et que le moment est venu où, de toute nécessité, il faut s’arrêter, procéder à une liquidation sévère. C’est la plus grosse, si ce n’est l’unique affaire du moment, d’autant plus qu’elle résume tout le reste !

Ce n’est point, sans doute, que tout soit perdu, que les finances françaises soient irréparablement compromises, et qu’on n’ait au besoin mille explications, toutes plus ingénieuses les unes que les autres, pour pallier le fardeau qui pèse sur le pays. Non, sans doute, rien n’est perdu. On a pu dire sans forfanterie que, malgré une dette colossale et des dépenses démesurées, la signature du trésor français restait la première signature du monde. On a pu expliquer aussi que si on avait beaucoup dépensé, c’était avec profit pour la défense et l’outillage industriel du pays.

Assurément, on ne le nie pas, la signature de la France reste une des premières du monde, parce qu’elle a toujours pour dernière et souveraine garantie l’honneur et la féconde activité d’une nation laborieuse et économe. Personne ne prétend non plus que tout l’argent qui a été prodigué ait été dissipé sans qu’il en reste rien, qu’il ait été, si l’on nous permet le terme, jeté à l’eau par plaisir ou qu’il ait passé dans quelque escarcelle mystérieuse. Ce qu’on dit, ce qu’on a le droit de dire, c’est qu’à engager indéfiniment la signature de la France on risque de la compromettre, qu’à abuser du crédit et des ressources du pays un s’expose à les tarir d’avance, à les trouver épuisés au jour d’un grand effort ; ce qu’on peut dire, c’est que la plus puérile des politiques serait aujourd’hui de se dissimuler encore le danger d’un système dont les conséquences se manifestent par le déficit, par la nécessité de nouveaux emprunts et de nouveaux impôts. M. l’évêque d’Angers, sans se donner plus qu’un autre pour un financier, en jugeant simplement les choses avec sa raison, a dit le mot. Si l’on est aujourd’hui dans une situation non pas perdue, mais embarrassée, c’est que depuis dix ans on a voulu tout entreprendre à la fois, forcer tous les ressorts comme si on avait hâte de dévorer un régne d’un moment ; c’est qu’on a voulu faire du budget un instrument de domination, un complice des passions de parti ou de secte, augmenter le nombre des fonctionnaires pour s’assurer une clientèle, multiplier les travaux publics par calcul électoral, faire du système scolaire un moyen de guerre religieuse. On a voulu cela et bien d’autres choses ! Et c’est ainsi qu’on est arrivé à augmenter toutes les dépenses, à accroître de 118 millions le chiffre seul des appointemens civils, à emprunter en pleine paix 8 ou 10 milliards, à ajouter au budget ordinaire les budgets extraordinaires, les budgets annexes, à suppléer, par des expédiens, aux dépenses nouvelles qu’on créait. Aujourd’hui encore, depuis six mois, on a voté une série de lois dites sociales, sans savoir ce que l’exécution coûtera. On est occupé à faire avec le budget une sorte de socialisme d’état qui doit forcément imposer des charges nouvelles dont on ne peut pas même calculer l’importance.

Le résultat, c’est cet embarras où l’on se trouve aujourd’hui ; c’est cette situation où l’on sent qu’il faut s’arrêter, remettre un peu d’ordre dans des finances publiques par trop poussées à bout. Que fera-t-on pour reconquérir cet ordre financier livré en ce moment à toutes les contradictions ? Oh ! sûrement, on n’en est plus à la vieille formule imaginée il y a quelques années : « Ni emprunt, ni impôts nouveaux ! » Il faut malheureusement des emprunts, d’abord cet emprunt de liquidation qui a été laissé en suspens il y a quatre mois. Il faut aussi des impôts nouveaux si l’on veut ne rien laisser à l’imprévu. Ce qu’il faudrait surtout, ce serait se décider courageusement, comme le propose d’ailleurs M. le ministre des finances, à en finir avec la confusion des dépenses ordinaires et des dépenses extraordinaires, avec les subterfuges, avec les faux équilibres. Ce qu’il faudrait vraiment, ce serait un budget tel que l’a défini M. Léon Say, un budget ayant purement et simplement un objet financier, s’équilibrant par des moyens réguliers, « dépensant le plus justement possible les sommes mises à sa disposition dans l’intérêt de l’État, c’est-à-dire de tout le monde, » se prêtant si l’on veut aux réformes possibles, précises, mais écartant résolument les expériences chimériques. Oui, sans doute il le faudrait ; le malheur est que les partis qui ont le plus contribué à créer la situation embarrassée où l’on se débat aujourd’hui ne veulent pas avouer qu’ils ont pu se tromper. Ils conviendraient à demi si l’on veut, qu’il y aurait quelque chose à faire : ils prétendent ne rien abandonner de leurs idées, de leurs œuvres, même les plus irritantes et les plus hasardeuses. Ils craignent, pour tout dire, d’avoir l’air de se désavouer, de paraître désarmer devant des adversaires qui ont été plus prévoyans : de telle sorte que même dans ces affaires de budget, les partis restent en présence, et que l’ordre financier aura de la chance s’il sort amélioré, raffermi de ces discussions où l’on sent toujours des passions prêtes à se réveiller.

À travers ce mouvement des choses du jour, trop souvent mêlé d’incidens vulgaires et d’agitations factices, notre mal le plus sensible, ce qui nous menace le plus, peut-être, c’est moins encore la violence ou l’inconséquence des partis qu’une certaine dépression morale. On dirait parfois que tout se rapetisse dans les idées, dans les esprits. Pour tout dire, la médiocrité nous envahit. On le sent, — on ne s’y résigne pas heureusement dans une société qui a connu toutes les grandeurs des lettres comme de la politique, et en dépit des mauvaises inlluences qui régnent, il y a toujours dans ce facile pays de France un généreux instinct d’idéal prompt à se réveiller. On se sent comme dédommagé des vulgarités du jour et plus à l’aise toutes les fois qu’on se retrouve devant une grande mémoire, dès qu’on a l’occasion de s’honorer en relevant des disgrâces passagères d’une mode frivole un de ces hommes qui ont été les vrais héros de la pensée ou de l’action. Les entrepreneurs de commémorations banales auront de la peine à nous faire prendre au sérieux toutes ces statues élevées par le fétichisme des partis à des personnages inconnus ou trop connus, à des renommées équivoques ou médiocres, comme celle de ce jeune Camille Desmoulins, héros bruyant d’un jour, qu’on fêtait récemment, et qui aurait peut-être bien assez de l’indulgente pitié de l’histoire ; l’instinct public, au contraire, va de lui-même à ces fêtes par lesquelles on vient de célébrer à Mâcon le centenaire de Lamartine, de raviver l’éclat d’une des plus pures gloires de la nation et du siècle. Celui-là, on peut le relever sur son piédestal et célébrer par les commémorations l’anniversaire de sa naissance ; la France, en saluant en lui un des plus prodigieux magiciens de l’imagination et de la parole, ne risque pas de s’abaisser par un fétichisme de circonstance devant la médiocrité usurpatrice. En honorant Valtissimo pocta, elle se relève elle-même.

Le pauvre grand homme, il a été depuis quelque temps, il a paru du moins, un peu délaissé et oublié. Il eut la mauvaise fortune de disparaître à la veille d’une tragédie nationale qui a tout changé, comme aussi à un instant où grandissaient déjà des générations nouvelles nourries d’autres idées, quelque peu détachées du respect du passé. Il mourait, d’ailleurs, dans les cruelles et humiliantes anxiétés de la détresse qui attrista ses vieux jours. NI par son éducation, ni par sa nature, ni par ses idées, ni par la libéralité de ses mœurs, il n’était l’homme du moment. Il entrait, dès lors, pour un temps dans cette phase ingrate à laquelle n’échappent pas les plus grandes renommées. On semblait oublier que ce mort de la veille avait eu comme poète, comme orateur, comme chef de révolution, ses heures de règne par le génie en France. Les Méditations, les Harmonies, Jocelyn, l’Histoire des Girondins, l’Histoire de la Restauration, les Entretiens, l’éloquence prodiguée au courant d’une prodigieuse carrière, qu’était-ce que tout cela dans l’ère nouvelle ? C’est tout au plus si cette mémoire, objet d’un pieux culte domestique, restait sous la garde de quelques contemporains fidèles, — et comme, en ce temps-ci, tout se traduit par des chiffres, on disait même que les œuvres de Lamartine ne se vendaient plus. Ce n’était qu’un oubli d’un moment, l’affaire de quelques années. La réaction favorable n’a pas tardé avenir pour cet heureux génie ; depuis quelque temps déjà, elle est pour ainsi dire dans l’air, et ce centenaire de Mâcon, célébré avec une sorte de spontanéité, semble n’être qu’une occasion ou un signe de plus de ce réveil de popularité pour Lamartine. Il s’est trouvé que ces cérémonies mâconnaises ont été à la fois une fête de famille et une fête nationale. Et, comme pour mieux en marquer le caractère, tous les dissentimens ont à peu près fait silence ; tout le monde a voulu s’associer à ces fêtes, et les municipalités et les sociétés littéraires locales, et l’Académie française, représentée par M. Jules Simon, qui a charmé ses auditeurs par son éloquence, et le gouvernement, représenté par M. le ministre de l’instruction publique, qui a su parler avec tact, et l’Église elle-même, représentée par M. l’évêque d’Autun, qui s’est si heureusement inspiré de ce vers du poète :


O Dieu de mon berceau, sois le dieu de ma tombe !


Un siècle après sa naissance, vingt ans après sa mort, Lamartine revit dans ces fêtes, dans ces discours, dans ces hommages, dans cette commémoration due à son génie.

C’est qu’en effet, par la séduisante puissance de sa nature et de ses dons, Lamartine est au-dessus de toutes les contestations et des caprices éphémères de la popularité. Depuis le jour où il est apparu pour la première fois, du soir au lendemain, comme le créateur d’une poésie, il n’a pas cessé d’être l’enchanteur de son siècle, un enchanteur sans effort, sans laborieux artifice. Il n’a pas été seulement un poète, il a été la poésie vivante. Il a eu en lui-même une source inépuisable d’inspiration, d’images, d’harmonie, d’émotion et de tendresse. Il a donné à tous ces paysages d’Italie, des lacs, des montagnes, de son pays natal qu’il a dépeints, des couleurs ineffaçables, comme il a donné aux plus intimes sentimens humains une expression d’un charme indéfinissable et profond. Il n’a rien inventé, il a dégagé la poésie de tout, de la nature et des cultes domestiques, de l’amour terrestre et des tourmens de l’idéal. C’est son originalité, et quelles que soient les prétentions des écoles qui passent, quelles que soient les fantaisies de la mode, il reste le poète des âmes qui souffrent, des cœurs attendris, de tous ceux qu’agitent les nobles inquiétudes et qui tournent leur regard vers l’infini. C’est la poésie d’hier qui sera encore la poésie de demain, parce qu’elle jaillit spontanément du plus profond de l’âme humaine.

Que Lamartine ait été plus contesté comme politique que comme poète, et qu’il ait été plus exposé, dans son rôle public, aux reviremens, aux abandons de l’opinion, c’est possible. Il est certain qu’il a eu dans sa vie de dangereuses hardiesses et qu’il n’a pas toujours craint les aventures, que l’imagination, en lui, domina parfois la raison. Il y a eu cependant deux ou trois circonstances des plus décisives, — le retour des cendres de l’empereur, les fortifications de Paris, — où il a vu plus clair que tout le monde, parce qu’avec son imagination, avec son intuition, il voyait de plus loin ou de plus haut. Il avait un sentiment profond des grands courans du siècle, et, en fin de compte, s’il s’est laissé quelquefois abuser, s’il lui est arrivé un jour, le 24 février 1848, de céder aux fascinations d’un joueur audacieux, il gardait assez de hauteur d’âme pour refuser de plier devant les factions qu’il avait déchaînées, pour ne descendre jamais aux capitulations avilissantes ou aux basses manœuvres. En se donnant à la république, il ne lui avait sacrifié ni son indépendance, ni le sentiment du droit, ni la dignité de son libéralisme, et ce n’est pas lui qui aurait consenti à faire de la république une petite domination intéressée, une persécution organisée des consciences. Lamartine relevait tout, même ses erreurs, ses banalités ou ses faiblesses, dans sa politique comme dans sa poésie, parce que l’homme, en lui, avait tous les dons innés d’élévation et de noblesse.

Ce fut assurément un des mortels les mieux doués, pour qui la nature et l’éducation avaient tout fait ; elles lui avaient donné, avec la grâce et la fécondité du génie, l’art de charmer et de subjuguer les hommes. Il avait été gâté par la fortune, trop gâté peut-être. Il ne sut jamais compter ni avec lui-même ni avec les autres. Il l’expia cruellement par un déclin assombri après une éclatante popularité, par la ruine qui attrista sa vieillesse après l’aisance ou le faste de sa jeunesse. Tout ce qu’on peut dire, c’est que cette prodigalité qui lui a été souvent rappelée, qu’il a si durement expiée, il l’avait pour les autres encore plus que pour lui. Il ne résistait pas au plaisir d’un bienfait. Il aimait à répandre autour de lui ces libéralités dont le souvenir se réveillait récemment dans son pays natal comme pour justifier ce qu’il avait dit un jour à un de ses détracteurs, à l’auteur de la Némésis, qui lui reprochait sa fortune prodigue :

Tu peux sans le ternir me reprocher cet or.
D’autres bouches un jour te diront sur ma tombe
 Où fut enfoui mon trésor !


Tout cela est passé ; il ne reste de Lamartine que le souvenir d’une grande nature, et c’est pourquoi on peut voir un bon signe, un signe salutaire dans ce retour vers un homme qui ne représente que l’idéal, la spiritualité dans la poésie, la justice et la tolérance libérale dans la politique.

Les affaires des nations, surtout les affaires générales de l’Europe, ne se font pas sans doute avec des ovations, des manifestations et des anniversaires. Elles sont trop compliquées, elles embrassent trop d’intérêts qui ne sont pas toujours faciles à concilier, elles impliquent trop de résolutions diverses pour se décider par des discours et des cérémonies qui sont un peu le luxe de tous les pays. Les anniversaires et les manifestations ne laissent pas cependant d’avoir leur place, même parfois une certaine importance dans les affaires du temps, et la ville de Berlin vient d’avoir une de ces cérémonies significatives ; elle vient de célébrer ou de voir célébrer avec tout un appareil militaire le quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance du vieux maréchal de Moltke, redevenu le héros du jour. Celui-là n’est point, certes, un personnage bruyant. Il ne recherche pas les manifestations, il n’a jamais parlé au Reichstag que par exception et toujours sur les affaires militaires. Depuis quelques années déjà, depuis qu’il a quitté le grand état-major général, il vit d’une vie simple et silencieuse, avec ses souvenirs, dans la retraite, dans ses terres de Silésie. L’empereur Guillaume II, en le ramenant un instant sur la scène, en donnant un éclat extraordinaire à la fête de sa quatre-vingt-dixième année, a tenu visiblement à faire une démonstration, en même temps qu’il a voulu honorer le grand serviteur de la Prusse. Le roi de Saxe, quelques autres princes de l’empire, les chefs de l’armée allemande, se sont trouvés rassemblés à Berlin pour faire cortège au vieux soldat. Le jeune empereur s’est plu à visiter M. de Moltke, à lui remettre un bâton de maréchal enrichi de pierreries, et ne pouvant plus rien pour lui, il a voulu l’entourer dans sa demeure des étendards impériaux qui restent d’habitude déposés dans le palais des souverains. Les discours et les complimens n’ont pas manqué ; les télégrammes de félicitations sont aussi venus de toutes parts. C’est tout simple. Ce qu’on a voulu honorer dans le vieux maréchal, c’est tout un passé militaire, c’est l’homme qui a eu la chance d’attacher son nom à des victoires prodigieuses et peut-être inespérées.

Quel sera en définitive le rang de M. de Moltke parmi les hommes de guerre ? Ce serait pour le moment une chose assez oiseuse de tracer des parallèles, de chercher des ressemblances ou des différences. Il a réussi, — et il est certain qu’il n’a dû une partie de ses succès qu’à une série de circonstances inouïes, qu’il eût été peut-être moins heureux s’il avait trouvé devant lui une défense mieux préparée ou quelque chef assez hardi pour déconcerter ne fût-ce qu’un instant ses combinaisons. Lui-même il a dit un mot aussi modeste que profond en répondant, un jour où il recevait des complimens sur ses succès, qu’il ne fallait pas s’enorgueillir, qu’on n’avait pas vu encore l’armée allemande sous le coup d’une défaite, que c’était là l’épreuve décisive. — Dans tous les cas, il reste assurément un des plus puissans organisateurs d’armée, un administrateur aussi habile que méthodique, un calculateur patient, et c’est par là qu’il a préparé les agrandissemens de la Prusse, la formation de l’empire nouveau d’Allemagne. C’est là certainement ce que l’empereur Guillaume a voulu relever en entourant d’honneurs le vieux maréchal ; c’est là aussi ce que les Allemands ont vu dans ces fêtes. Ce qu’il y a de curieux, c’est que parmi ces princes, ces chefs militaires, ces ministres, ces habits brodés réunis à Berlin, il n’y avait qu’un absent, et cet absent était justement celui qui aurait semblé devoir être le premier auprès du vieux maréchal. M, de Bismarck n’a pas été invité, ou s’il a été invité, il ne s’est pas rendu à Berlin : sa place est restée vide dans une fête de l’empire ! On conviendra bien cependant que, si M. de Moltke a été un habile organisateur, s’il a façonné une armée pour des guerres depuis longtemps méditées, M. de Bismarck lui a préparé la voie et par sa diplomatie a plus fait pour l’empire que les chefs militaires eux-mêmes. Telle est la fortune des cours ! Aujourd’hui, M. de Moltke est entouré, fêté, comblé d’honneurs ; M. de Bismarck vit retiré dans la disgrâce, morose, déjà presque oublié. C’est la philosophie des nouveaux règnes qui, en llattant toujours l’armée dont ils ont besoin, se passent fort bien des conseillers devenus gênans pour leur orgueil, pour leur liberté, pour la politique qu’ils se promettent d’inaugurer.

Le fait est qu’on ne voit pas bien où en est, où va cette politique nouvelle si bruyamment engagée par les voyages impériaux et par les rescrits socialistes du printemps dernier. On le voit d’autant moins que, si le gouvernement ne paraît pas avoir des idées bien nettes, un plan bien arrêté, les socialistes, profitant de la liberté que leur laisse la disparition récente des lois de répression, recommencent à s’agiter, à se réunir, à concerter leurs programmes et leur action. Les socialistes viennent de tenir à Halle un congrès qui, au premier abord, semblait devoir les diviser et qui a fini par une concentration plus énergique du parti pour une prochaine campagne électorale. Ce socialisme teuton, qui va toujours en grandissant et en s’étendant, pourrait promettre plus d’une difficulté à un gouvernement qui a la naïveté de croire qu’avec des rescrits et des démonstrations il peut désarmer des adversaires redoutables ou tout au moins rallier une partie de la population ouvrière. D’un autre côté, on ne voit pas mieux ce que l’empereur Guillaume II a gagné pour sa politique générale avec ses voyages multipliés. Il est allé partout, on le sait, sans laisser des traces bien vives de son passage. Après lui son chancelier, M. de Caprivi, a continué et continue ses excursions. Il a vu l’empereur François-Joseph, il a vu le comte Kalnoky ; il paraît être attendu ces jours prochains à Monza, où il doit voir le roi Humbert et M. Crispi. Il n’est pas facile de saisir la signification de ces déplacemens, si tant est qu’ils aient une signification. Ce qui semble assez clair, c’est que la triple alliance n’est pas pour le moment bien florissante, que les alliés ont leurs soucis intérieurs, que si l’Allemagne a ses socialistes, l’Autriche, l’Italie ont assez à faire avec leurs embarras. L’Autriche, pour sa part, est engagée dans une sorte de crise qui peut avoir son influence, non-seulement sur la paix des nationalités dans l’empire, mais sur l’existence même du cabinet du comte Taaffe, réduit aujourd’hui à se demander s’il aura une majorité à la prochaine session du Reichstag.

C’est toujours cette inextricable affaire du compromis tchèque qui traîne depuis près d’un an et qui semble moins que jamais près d’une solution. Peut-être, à la rigueur, le comte Taaffe, le négociateur de cette douteuse réconciliation entre Tchèques et Allemands, aurait-il pu se promettre une apparence de succès, en procédant avec résolution, en faisant accepter sur le moment son œuvre par la diète de Prague. Il a temporisé, il a laissé les mois s’écouler, il a ajourné tant qu’il l’a pu la réunion de la diète. Au lieu de s’apaiser, le conflit n’a fait que s’envenimer. Les Allemands, impatiens de reprendre l’ascendant à la faveur du traité de paix conclu l’hiver dernier à Vienne, mais non ratifié, ont recommencé à se défier et à s’irriter. Les jeunes Tchèques, un instant surpris et déconcertés, ont eu le temps d’agiter l’opinion, de soulever les passions contre un acte qu’ils ont représenté comme la violation ou l’abandon des droits historiques et nationaux de la Bohême. Les vieux Tchèques, qui avaient négocié le compromis par esprit de conciliation, dans l’intérêt de la paix, se sont vus désavoués, dédaignés par le sentiment populaire, presque sommés de donner leur décision ; ils se trouvent encore dans une position d’autant plus difficile que leur chef le plus éminent, M. Rieger, a vainement essayé récemment d’obtenir à, Vienne une dernière concession, l’emploi de la langue tchèque dans les tribunaux des circonscriptions où la population slave est en majorité. Aujourd’hui la diète vient de se réunir enfin à Prague, et cette session nouvelle n’a fait naturellement que mettre à nu le ressentiment des partis, une situation devenue presque violente. Les Allemands, représentés par M. Schmeykal, ont engagé aussitôt la lutte, réclamant la discussion immédiate et la sanction du compromis, accusant les vieux Tchèques de manquer à leurs engagemens, menaçant de se retirer, de ne prendre aucune part à la prochaine exposition de Prague. Ils ont rencontré une invincible résistance, leurs motions ont été repoussées. Les jeunes Tchèques, M. Gregr en tête, appuyés par l’opinion populaire, se sentent maîtres de la situation, et les vieux Tchèques eux-mêmes, découragés, émus par l’opposition du pays, sont peut-être tout près de renoncer à l’œuvre de conciliation qu’ils avaient cru pouvoir tenter.

En réalité, le compromis est fort menacé. La question est d’autant plus grave que l’échec du compromis, c’est l’échec du comte Taaffe et que ce qui se passe à Prague peut modifier singulièrement toutes les conditions parlementaires dans le Reichsrath, à Vienne. Le chef du cabinet viennois est exposé à n’avoir plus de majorité. Depuis dix ans déjà le comte Taaffe vit d’expédiens, de compromis, de temporisations. Il a réussi jusqu’à présent ; le système semble épuisé. On ne peut se dissimuler seulement qu’un changement de ministère à Vienne ne serait pas aujourd’hui sans importance pour toute la politique de l’Autriche.

Quant à l’Italie, elle est peut-être assez peu occupée de la triple alliance, ou, si elle y songe, c’est avec quelque distraction, non sans des doutes croissans sur les avantages de ses grandes relations. Elle est, pour le moment, tout entière à ses élections désormais prochaines pour le renouvellement d’une chambre qui n’avait plus d’ailleurs, dans tous les cas, que quelques mois à vivre. La question même de la date de ce scrutin paraît avoir été l’objet de discussions assez vives dans le conseil, entre le chef du cabinet, M. Crispi, et le ministre de la justice, M. Zanardelli ; elle a été tranchée par le décret qui fixe décidément au 23 novembre cette consultation du pays. À dire vrai, avant que la date fût fixée, la période électorale était déjà commencée ; elle a été ouverte réellement l’autre jour, à Florence, par le discours habilement calculé, retentissant, de M. Crispi, et par le discours véhément qu’un des chefs radicaux, M. Cavallotti, a opposé dès le lendemain au président du conseil. Les deux politiques se sont rencontrées à Florence dans un premier combat ; elles vont se rencontrer partout, du nord au midi, de Milan à Palerme, pendant quelques semaines. De toute façon, c’est une assez sérieuse affaire pour l’Italie, pour le ministère lui-même, d’autant plus que cette lutte s’engage dans des circonstances peut-être particulièrement ingrates, et au point de vue extérieur, et au point de vue intérieur.

Lorsque M. Crispi parlait récemment à Florence d’un ton si assuré et si superbe de sa politique, de ses alliances, en ayant soin, d’ailleurs, de ménager tout le monde, il ne prévoyait sûrement pas le petit mécompte qui l’attendait au lendemain de sa harangue. Le fait est que des négociations étaient engagées entre l’Italie et l’Angleterre au sujet de l’est africain, de cette fameuse « délimitation des sphères d’influences, » qui est devenue un des euphémismes de la diplomatie contemporaine, — et que les deux cabinets n’ont pas pu s’entendre. M. Crispi désirait étendre la domination de l’Italie jusqu’à Kassala, lord Salisbury ne s’est pas cru obligé de livrer aux ambitions italiennes un point qui a son importance sur le haut Nil, qui appartient à l’Egypte et qui relève d’ailleurs encore de la suzeraineté du sultan. S’il y a eu autre chose, on ne l’a pas dit ; on s’est séparé faute de s’entendre sur Kassala. Que la négociation puisse se rouvrir, comme l’a laissé entrevoir M. Crispi, qu’il y ait encore quelque moyen de pallier ce mécompte, c’est possible : il est douteux que l’Italie obtienne le droit de s’établir à Kassala, et ce n’est pas dans tous les cas un succès diplomatique fait pour relever le président du conseil devant les électeurs ; mais ce qu’il y a de plus grave, c’est la situation intérieure, et à bien dire, il n’y a dans cette situation qu’une seule question, c’est la crise économique et financière qui sévit au-delà des Alpes. Ici, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Il est certain que l’Italie souffre dans son industrie, dans son commerce, dans toutes ses affaires, que ses exportations, depuis le 1er janvier, ont baissé de plus de 70 millions. Chose plus sérieuse encore ! un homme pourtant ami du gouvernement, M. de Vincenzi, publiait récemment des statistiques, prouvant que depuis quelques années la production des céréales est tombée de 78 millions à 61 millions d’hectolitres, que la production de l’huile est également en décroissance, que la consommation diminue dans la même proportion, qu’il y a 1,700 communes où l’on ne connaît pas le pain de blé. Le malaise est réel. Que M. Crispi, dans les discours qu’il prononcera encore, s’étudie à pallier, à atténuer la crise, qu’il promette des économies, les faits sont toujours des faits. On les voit et on les sent au-delà des Alpes. On ajoute, de plus, que ces faits n’ont d’autres causes que l’excès des armemens, les dépenses exagérées, et que ces dépenses sont elles-mêmes la conséquence d’une politique dangereuse.

C’est là le point délicat et douloureux, c’est la question qui est portée devant les électeurs. M. Crispi eût-il au prochain scrutin la majorité qu’il espère, et qu’il aura sans doute, la situation ne resterait pas moins ce qu’elle est, et pour lui, comme pour tout autre chef de ministère, le problème serait de revenir à la politique des réalités, moins brillante peut-être, mais plus sûre, que la politique des chimères.

CH. DE MAZADE.