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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1890

Chronique n° 1404
14 octobre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Quand îe repos a eu son temps dans les affaires publiques; quand les jours s’enfuient, emportant avec eux ce qui reste du calme bienfaisant de l’automne, le mouvement renaît par degrés dans la ville où tout revient, d’abord un peu vague et indécis, puis plus pressant et plus bruyant. A mesure qu’on approche de l’ouverture de nos chambres, qui vont se réunir dans cinq jours, ce mouvement des choses publiques recommence; il se fait sentir à une certaine agitation des esprits, à l’ardeur des polémiques, aux passions de parti qui se réveillent et se donnent rendez-vous, à cette multitude de projets improvisés, proposés à la légère, comme pour gaspiller d’avance une session destinée aux affaires. Oh ! sûrement, ce qui s’agite, ce n’est pas le pays, étranger par lui-même aux vaines querelles de ceux qui l’exploitent et l’abusent, accoutumé à tout subir sans se détourner de son travail, et peut-être aussi souvent sans être dupe; c’est ce monde remuant et factice, qui vit dans les chambres ou autour des chambres, qui passe son temps à méditer des interpellations, à prévoir les crises ministérielles, à préparer les conflits ou les surprises, à chercher les secrets compromettans, et semble vouloir regagner ces deux ou trois derniers mois perdus au repos des vacances. On va se retrouver tout prochainement au Luxembourg et au Palais-Bourbon, c’est certain. Les ministres, de leur côté, ont regagné leur poste, et M. le président de la république lui-même a quitté les beaux ombrages de Fontainebleau pour rentrer à l’Elysée. Tout est prêt. Que fera-t-on maintenant de ces deux mois de session extraordinaire qui vont commencer, pendant lesquels on aura encore une fois à choisir entre la politique de l’agitation stérile, des discussions oiseuses, des excitations de parti, et la politique utile, pratique, fructueuse, que le pays attend toujours ? Voilà la question qui s’élève avec ce mouvement renaissant !

Ce ne sont point, assurément, les plans de campagne et les programmes de fantaisie qui manquent pour occuper ou distraire sénateurs et députés revenant de leurs provinces, pour animer cette scène parlementaire qui va se rouvrir. A en croire les agités, les impatiens, à voir défiler et se croiser les projets dus à leur fertile imagination, on pourrait s’attendre à de l’imprévu, à des accidens, et surtout à bien du temps perdu.

Est-ce qu’on va sérieusement proposer aux chambres et au gouvernement de recommencer le procès de l’an dernier, de reconstituer la haute-cour, de refaire un acte d’accusation juridique avec ces amas de récits vrais ou faux, d’aveux trop réels ou de commérages dont on nous assourdit depuis quelque temps ? On y a pensé, c’est bien clair, on y pense peut-être encore. On a interrogé les augures et les avocats, on a scruté les délits et leur nature. Que dans ce triste épisode dont on nous a dévoilé l’histoire secrète il y ait bien des particularités équivoques, des démarches louches, des menées suspectes, on n’en peut douter. Tout cela a disparu, laissant une impression morale qui est certes le plus sûr et le plus infaillible des jugemens. Est-ce qu’on croit qu’il serait bien habile, aujourd’hui, de renouveler et de prolonger ce maussade et irritant spectacle par un procès retentissant où le régime lui-même, après tout, serait en cause ? Et puis, qui poursuivrait-on, qui mettrait-on devant la justice ? Le boulangisme a eu des alliés et des complices dans plus d’un camp. Est-ce que les radicaux, qui font le plus de bruit aujourd’hui, n’ont pas été les premiers auxiliaires de la fortune du chef du boulangisme ? Est-ce qu’ils n’ont pas tout fait pour lui livrer l’armée et l’encourager dans ses velléités dictatoriales ? Est-ce qu’ils n’étaient pas des conciliabules où l’on conspirait ? Est-ce qu’il n’y a pas eu une nuit, à la veille de l’élection de M. le président de la république, où l’insurrection connue, avouée, des chefs radicaux, avait son quartier-général à l’Hùtel de Ville ? Où irait-on avec ce procès de tout un passé d’hier et où s’arrêterait-on ? On s’exposerait à se perdre dans une puérile impuissance ou à faire tout simplement quelque 18 fructidor pseudo-légal, sans prendre garde que les 18 fructidor servent quelquefois à préparer les 18 brumaire. En réalité, tout ce qu’on dit ne vaut pas une heure d’interpellation au parlement. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’au moment où les uns parlent de relever la haute-cour au Luxembourg, d’autres, toujours parmi les radicaux, mettent en doute par leurs propositions l’existence même du sénat, ce grand justicier des jours critiques. Au fond, ils ne demanderaient pas mieux que de supprimer le sénat, qu’ils ne cessent de menacer. Ils se contentent pour aujourd’hui de vouloir Topurer ou le recomposer en réclamant son élection par le suffrage universel. Ils le demandent au plus vite, sans perdre un instant, puisqu’il y a des élections sénatoriales au mois de janvier. Le moment est, en vérité, bien choisi ; on aurait de plus l’avantage d’ajouter provisoirement une bigarrure de plus à ce malheureux sénat qui a été une première fois réformé, qui se trouverait composé en partie d’anciens inamovibles, en partie d’élus du suffrage restreint et pour le reste d’élus du suffrage universel. — Il y a bien encore, si l’on veut, la motion de M. Brisson sur les congrégations religieuses, motion qui, sous une apparence fiscale, a une signification toute politique. M. Brisson est de ceux qui trouvent que les esprits s’apaisent trop vite en France, et qui, pour rétablir l’équilibre, ont hâte de réveiller dans la chambre la passion anticléricale. C’est encore et toujours de l’à-propos ! — Proposition de M. Brisson, proposition de réorganisation du sénat, proposition de procès boulangiste, admirable manière d’inaugurer une session nouvelle, de multiplier les discussions stériles et de perdre du temps ! A la vérité, il y aurait peut-être une autre manière d’entrer utilement, fructueusement dans cette session qui va s’ouvrir : ce serait de laisser les agités, les radicaux jouer avec leurs propositions, se complaire dans leurs excitations factices, et de s’occuper tout simplement des intérêts du pays, — du budget, qui reste après tout la plus sérieuse affaire du moment, qui résume toutes les autres. Le fait est que la session qui a fini au mois de juillet a laissé une situation singulièrement incohérente, — un emprunt déclaré nécessaire et demeuré en suspens, le déficit dans le budget par suite de degrèvemens sans compensations, M. le ministre des finances fort embarrassé entre tous ses projets successivement désorganisés par des votes décousus. M. Léon Say traçait tout récemment encore ce tableau d’un trait aussi vif que juste, sans pessimisme comme sans illusion ; il ne déguisait pas les difficultés. Le moment serait bien venu, à ce qu’il semble, de reprendre cette œuvre, de s’y attacher avec suite, sans arrière-pensée, surtout sans cette malheureuse manie de mêler aux plus simples affaires les passions et les préjugés de parti. Et ce ne serait pas trop d’un travail assidu, sérieux, si on ne veut pas se traîner jusqu’aux derniers jours de l’année, pour finir par un vote de nécessité, de résignation, imposé au Sénat, ou par l’éternel expédient des douzièmes provisoires. Oui certainement, ce serait ce qu’il y aurait de mieux, — et c’est là justement la difficulté, tant qu’il n’y aura pas une majorité assez éclairée, assez énergique pour se dégager des solidarités radicales, et un gouvernement assez résolu, assez ferme pour diriger la chambre au lieu de la suivre dans ses entraînecaens. Une vraie majorité, un vrai ministère, c’est pourtant la première loi du régime parlementaire, — et ce n’est de plus qu’à cette condition qu’ion peut retrouver, avec des sessions bien employées, une politique digne de la France.

On en a tant vu passer de voyages impériaux, de visites à Péterhof ou à Berlin, de colloques princiers, de réceptions, de banquets, accompagnés de discours, de spectacles de tout genre en Europe, qu’on finit par s’y accoutumer. — « Un roi ! Sous l’empereur j’en ai tant vu de rois ! » disait la bonne vieille passant au Carrousel un soir de gala. La vieille Europe dit un peu de même. On en vient à croire que les souverains peuvent se visiter, passer des revues ou chasser ensemble, que les chanceliers peuvent se rencontrer, se confier leurs idées, sans qu’il y ait rien de changé dans le monde, dans les affaires générales du vieux continent. Et c’est fort heureux, puisque avec les chemins de fer, les mœurs, même les mœurs des princes ont si singulièrement changé, puisque les souverains du jour se laissent aller si volontiers à leur humeur voyageuse. Après la visite du jeune empereur d’Allemagne au camp russe, à Narva, il y a eu la réception de l’empereur François-Joseph au château de Rohnstock, dans la Silésie devenue prussienne. Après l’excursion de l’empereur François-Joseph à Rohnstock, il y a eu, plus récemment, le passage de l’empereur Guillaume à Vienne, qui s’était montrée un peu froide à un précédent voyage et qui s’est mise cette fois en fête pour recevoir son hôte. Puis il y a eu les chasses des deux empereurs en Styrie. Pendant ce temps, le nouveau chancelier allemand, M. de Caprivi, qui a vu M. de Giers au dernier voyage en Russie et s’est rencontré avec M. de Kalnoky à Rohnstock, fait ses visites aux petites cours d’Allemagne, à Stuttgart, à Bade, à Munich. Il tient à s’accréditer lui-même et s’accrédite, dit-on, fort bien. Il pourra bien y avoir d’autres entrevues de ministres ou de souverains, c’est possible, — et, tout bien compté, au bout de ces voyages, de ces visites, de ces conférences au pas de course, on ne voit pas qu’il en soit ni plus ni moins. Le fait est, au contraire, que jamais il n’y a eu sous un mouvement apparent moins d’agitation réelle, que tout reste provisoirement assez stagnant dans l’état de l’Europe, dans les relations générales, qu’on semble plutôt avoir assez à faire de maintenir ce qui existe, même cette triple alliance à laquelle on se rattache, sans chercher des combinaisons nouvelles ou de nouvelles aventures.

Ce que durera, ce que vaut et ce que vaudra cette triple alliance, nul certainement ne le sait. On s’efforce de la prolonger, d’en dissimuler les incohérences, de pallier ou d’atténuer tout ce qui peut la troubler, c’est évident. Les efforts mêmes qu’on multiplie pour la raffermir et l’étayer, pour s’inspirer mutuellement confiance entre alliés, sont la meilleure preuve de ce qu’il y a toujours eu, de ce qu’il y a plus que jamais d’artificiel dans cette œuvre d’une diplomatie captieuse. On essaie encore de s’abuser, et le dernier discours que M. Crispi vient de prononcer à Florence n’est certes pas le signe le mt^ins curieux de la crise que traverse peut-être la triple alliance. Depuis quelques semaines déj-1, il était annoncé et attendu, ce discours mystérieux, destiné, disait-on, à être une révélation, une sorte de manifeste retentissant partout. Le président du conseil du roi Humbert allait-il porter aux aimables Florentins un programme nouveau, à la veille des élections qui se feront d’ici à peu au-delà des Alpes ? Voulait-il saisir l’occasion d’exposer les affaires politiques et financières de l’Italie ? M. Crispi, en habile homme, a surpris un peu son monde ; il a prononcé un discours qui est tout à la fois une déclaration de guerre à tout ce qui est révolutionnaire, à l’irrédentisme, c’est-à-dire à la revendication des terres italiennes séparées encore du royaume, — et une profession de foi en faveur de la monarchie, surtout en faveur de la triple alliance. La guerre à l’irrédentisme, la monarchie, la triple alliance, tout cela se tient ! Sans doute, il y a longtemps déjà que M. Crispi a rompu ses vieux liens républicains, qu’il n’a point hésité à déclarer que la monarchie était la plus sûre gardienne, la seule garantie de l’unité italienne ; il n’avait pas à renouveler sa profession de foi. Il y a moins longtemps, il faut l’avouer, qu’il s’est décidé contre l’irrédentisme ; sa conversion est même d’une date assez récente, et en vérité il n’est rien de tel que d’avoir été un fougueux irrédentiste pour exécuter d’anciens amis devenus gênans, M. Crispi a fait son exécution avec dextérité, sans regarder derrière lui. Il a désavoué l’irrédentisme parce qu’il ne pouvait pas faire autrement, sans rompre avec l’Autriche, — et le premier objet qu’il se proposait était justement l’apologie de la triple alliance.

Au fond, c’est tout le discours de Florence. Ce n’est pas que M. Crispi ne mette bien des euphémismes dans son langage, et n’épuise l’art des ménagemens. Il tient, c’est assez clair, à être bien avec tout le monde, il a des sourires pour tout le monde, pour l’Angleterre, pour la France comme pour l’Autriche et l’Allemagne ; il en aurait peut-être moins aujourd’hui pour l’Angleterre après l’échec qu’il vient de subir dans ses négociations avec lord Salisbury pour l’occupation de Kassala. N’importe, il veut être « l’ami de tous, » comme il le dit ; mais le fond de sa politique, c’est toujours la triple alliance. Aux yeux du chef du cabinet de Rome, l’isolement a été un « désastre » pour l’Italie. C’est par suite de son isolement que l’Italie est sortie du congrès de Berlin déçue et frustrée dans ses ambitions, c’est-à-dire les mains vides lorsque l’Angleterre prenait Chypre, la France Tunis, l’Autriche la Bosnie ! L’Italie n’est devenue réellement une grande puissance comptée et respectée, que depuis qu’elle est entrée dans la triple alliance ! C’est une manière d’écrire l’histoire diplomatique. A dire vrai, on peut se demander en quoi l’Italie a été frustrée au congrès de Berlin, ce qu’elle a perdu en Egypte, où elle n’avait alors rien à voir, à Tunis, où la France avait des traditions semi-séculaires de protectorat. On peut se demander aussi ce que l’Italie a gagné à la triple alliance, à cette fameuse ligue de la paix, par laquelle elle s’est obligée à garantir les conquêtes allemandes. On ne voit pas bien quel avantage elle a recueilli, même contre cet ennemi que M. Crispi appelle le « vaticanisme. » Est-ce que la triple alliance a empêché M. de Bismarck de choisir le pape comme arbitre dans un de ses différends ? Est-ce que l’empereur d’Autriche s’est cru obligé d’aller rendre à Rome, auprès du Vatican, la visite qu’il avait reçue du roi Humbert à Vienne ? En réalité, l’Italie n’a peut-être gagné à la triple alliance que d’y trouver des tentations périlleuses, des occasions d’épuiser ses finances et de compromettre ses relations commerciales.

M. le président du conseil de Rome ne tient pas moins à la triple alliance, et si les Italiens sont disposés à le suivre jusqu’au bout, à préférer les solidarités onéreuses à une complète indépendance de leur politique, c’est certainement leur affaire. C’est à eux de peser ce que leur a valu une combinaison d’ostentation plus flatteuse pour leur orgueil que favorable à leurs intérêts, ce qu’elle a déjà coûté à leurs finances, à leur commerce, à leur industrie. C’est à la nation italienne de savoir si elle doit sacrifier les réalités les plus évidentes à des chimères, si elle est intéressée à rester indéfiniment enchaînée à une politique étrangère de conquête et de force sous le prétexte illusoire d’assurer la garantie d’une alliance militaire à sa propre intégrité que rien ne menace. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’en se faisant le théoricien complaisant et même un peu platonique de la triple alliance, M. Crispi ne dit pas d’une manière bien précise si elle a été ou si elle sera renouvelée. Il la défend, mais sans trop se livrer lui-même, sans engager l’avenir. A y regarder de près, il ne serait point impossible de découvrir quelque réserve dans sa manière d’interpréter cette triple alliance, et les savantes circonlocutions dont il enveloppe les déclarations en apparence les plus décisives ne prouvent pas qu’il soit absolument sûr ni de ses alliés, ni de sa propre nation. C’est un chapitre des affaires contemporaines qui reste encore ouvert.

Certainement, la vie est quelquefois laborieuse pour tous les pays, pour les pays libres comme pour les autres, et la crise que vient de traverser la Suisse, qui est encore loin d’être close, n’est point sans quelque gravité. Ce qui s’est passé dans le canton du Tessin, à Bellinzona, à Lugano, c’est l’histoire de toutes les crises où les partis révolutionnaires prétendent disposer, par la force, de la légalité, du gouvernement régulier, — avec cette circonstance particulière toutefois qu’en Suisse les pouvoirs nationaux gardent le droit de s’interposer pour la défense de la loi dans les cantons. Aujourd’hui, les chambres helvétiques se sont réunies à Berne. Le conseil fédéral a eu à s’expliquer et sur la tentative de révolution du 11 septembre, et sur son intervention pacificatrice et sur les actes du commissaire extraordinaire, le colonel Kïmzli, qu’il a envoyé à Bellinzona. Les chambres elies-mômes ont eu à discuter ces événemens et à voter sur les résolutions du gouvernement.

Au demeurant, le conseil fédéral a fait sans doute ce qu’il a pu pour tout concilier, pour sauver ce qui restait de légalité, sans dissimuler néanmoins une certaine faiblesse pour le parti quia fait l’insurrection. Il a un peu pratiqué ce qu’on peut appeler la politique des cotes mal taillées. 11 est certain que, s’il a refusé dès le premier moment de reconnaître le gouvernement provisoire qui s’était institué à Bellinzona, il lui a donné, d’un autre côté, une apparence de raison en décidant le référendum immédiat que réclamaient les radicaux et qui a été effectivement l’objet du vote du 5 octobre dans le canton du Tessin. Deux questions principales ont été soumises au vote populaire. La constitution cantonale serait-elle revisée ? La revision, si le principe en était admis par la population tessinoise, serait-elle faite par une assemblée constituante ? Le scrutin s’est ouvert au milieu des excitations des partis, dans des conditions où l’influence des agitations du moment devait nécessairement se faire sentir, et les deux questions ont été résolues par le vote populaire à l’avantage des radicaux partisans de la revision et de l’assemblée constituante. Le fait est acquis. Restait, il est vrai, une dernière question qui n’est pas la moins délicate : c’était la réintégration du gouvernement régulier qui avait disparu dans la bagarre du 11 septembre. Le conseil fédéral s’était réservé le choix du moment où il pourrait rétablir le gouvernement légal. C’était, c’est toujours son intention, c’est dans ce sens qu’il a donné ses instructions à son commissaire dans le Tessin. 11 a néanmoins rencontré des résistances qu’il est occupé à vaincre. Le conseil fédéral ne peut livrer la légalité, céder jusqu’au bout aux radicaux sans se faire le complice de la sédition ; il ne voudrait pas non plus remettre au pouvoir l’ancien gouvernement conservateur sans condition, sans s’être assuré quelques garanties propres à apaiser les esprits. On en est là.

De toute façon, c’est une crise qui n’est pas finie dans le Tessin, qui continue au milieu des excitations des partis plus que jamais ardens à la lutte pour cette revision qui vient d’être votée. Il y a cependant un fait qui se dégage de ces petites agitations d’un canton suisse. Si les conservateurs ont pour eux la légalité, s’ils ont le droit de reprendre un pouvoir qui ne leur a été arraché un moment que par la sédition, ils ont devant eux une opposition nombreuse et passionnée. Si les radicaux, de leur côté, viennent d’avoir une majorité dans le vote populaire sur la revision, cette majorité est insignifiante. Il y a tout au plus une différence d’une centaine de voix entre les deux partis. C’est évidemment une de ces situations où il n’y a de paix possible que par les transactions, et c’est au conseil fédéral de remplir son rôle d’arbitre souverain en imposant aux uns le respect de la légalité, aux autres la modération.

Ce qui se passe en Portugal n’est pas moins grave que ce qui se passe en Suisse et pourrait même avoir des suites plus sérieuses. La vérité est que cette crise portugaise, provoquée par une sorte de révolte du sentiment national contre le traité avec l’Angleterre, se traîne depuis bien des jours déjà sans pouvoir arriver à un dénoûment. Elle se traîne et elle se complique. Depuis le jour où le cabinet de M. Serpa Pimentel est tombé devant les chambres, impuissant à soutenir le traité qu’il venait de signer pour le partage des territoires africains, bien des essais ont été tentés pour recomposer un ministère ; les échecs se succèdent, les embarras se multiplient. On n’a plus affaire, il est vrai, comme aux premiers jours de la crise, à des semblans de sédition, à ces meetings tumultueux qui ont un moment agité Lisbonne, Porto, les principales villes du royaume ; on s’est trouvé en présence de difficultés intimes de toute sorte, les unes créées par les rivalités obstinées des partis, les autres assez obscures, assez mystérieuses. Le roi dom Carlos, à peine remis et peuNêtre mal remis d’une maladie grave, s’est adressé aux hommes les plus estimés, les plus considérés du pays, à M. Martens Ferrào, naguère encore ambassadeur auprès du Vatican. M. Martens Ferrào, en arrivant à Lisbonne, s’était sans doute flatté de pouvoir former un ministère de concentration nationale, et ce ministère une fois formé, il ne désespérait pas, à ce qu’il semble, de se faire appuyer directement par la diplomatie de l’Europe dans des négociations nouvelles avec l’Angleterre. 11 n’a pas tardé à perdre ses illusions. A défaut de M. Martens Ferraô, le roi s’est encore adressé à un vieux soldat respecté, au général Abreu e Souza, qui, malgré ses quatre-vingts ans, s’est mis à l’œuvre. Le malheur est que toutes ces tentatives semblent avoir rencontré jusqu’ici, soit dans les partis, soit peut-être au palais de Cintra, des résistances qui devront bien cependant finir par céder devant des circonstances impérieuses. Le plus pressant aujourd’hui à Lisbonne est d’avoir un ministère. C’est une nécessité intérieure, si on ne veut pas laisser l’opinion s’égarer, les passions révolutionnaires s’enflammer. C’est aussi, c’est surtout une nécessité extérieure, puisque le Portugal ne peut rester dans cette situation ambiguë, engagé par un traité et impuissant à le faire sanctionner par son parlement.. L’Angleterre a attendu jusqu’ici, elle attendra peut-être encore. 11 est bien clair pourtant qu’elle n’est pas disposée à laisser mettre en doute le traité auquel le roi dom Carlos a souscrit, et pendant ce temps il peut se produire en Afrique, sur le Zambèze, des incidens qui peuvent réduire le Portugal aux extrémités les plus critiques. Le général Abreu réussît-il enfin à former son ministère, comme on le dit aujourd’hui, la situation du Portugal ne resterait pas moins des plus difliciles.

Tandis que la diplomatie de lord Salisbury poursuit à tout risque l’œuvre qui paraît lui tenir le plus à cœur depuis quelques mois, le partage méthodique du pays du mystère, du continent africain, on aurait pu croire qu’il y avait une sorte de trêve de politique intérieure en Angleterre. La vie britannique semblait, elle aussi, se ressentir de l’influence calmante de l’automne. Ce n’est pas qu’il n’y ait toujours des questions singulièrement aiguës. En Angleterre comme en Ecosse, les grèves se multiplient et les agitations ouvrières prennent des proportions croissantes, de plus en plus redoutables pour l’industrie et même quelquefois pour la paix publique. Il y a des centres industriels où la guerre est presque déclarée entre les chefs du mouvement ouvrier et les patrons qui s’organisent pour se défendre ou qui ferment leurs usines. L’état de l’Irlande, d’un autre côté, reste ce qu’il est toujours, malheureusement fort troublé par la lutte incessante des fermiers contre les propriétaires, et il a de plus cela de pénible aujourd’hui, qu’aux approches de l’hiver cette infortunée population irlandaise se sent menacée de l’affreuse misère, suite d’une mauvaise récolte. C’est l’éternelle plaie pour l’Angleterre ; mais enfin, si l’Irlande reste la grande éprouvée, la grande révoltée, il n’y avait eu depuis quelque temps ni agitations apparentes, ni incidens trop irritans, ni conflits, ni violences de police. M. Balfour lui-même, le brillant neveu de lord Salisbury, qui, de Londres, gouverne avec une dextérité hautaine l’Ile sœur, semblait au repos; il prenait encore, dit-on, ses distractions de campagne, lorsque tout d’un coup la politique de « coercition » ou de répression s’est réveillée ; elle s’est manifestée par une nouvelle campagne de police, par des arrestations, par la mise en jugement de deux des chefs irlandais, M. William O’Brien, M. John Dillon, et naturellement, l’agitation a plus que jamais recommencé dans cette malheureuse contrée aux passions inflammables. Elle a été d’autant plus vive que rien ne faisait prévoir les incidens qui en ont provoqué l’explosion.

On ne s’y attendait pas. L’opinion, même à Londres, ne semblait pas préparée à cette recrudescence de répression. Bien des Anglais semblent admettre que rien ne pressait, que, si le gouvernement, armé comme il l’est de lois exceptionnelles, est rigoureusement dans son droit, il n’y avait aucun intérêt à raviver prématurément les passions, qu’il valait mieux attendre le retour du parlement pour aborder en paix la discussion du bill agraire, des affaires d’Irlande. L’acte de force accompli à l’improviste par le ministère a paru d’autant plus inopportun que M. O’Brien et M. Dillon se disposaient à s’embarquer pour l’Amérique et allaient être pour quelque temps loin de leur pays. M. Balfour a préféré, comme on dit, mettre le feu aux poudres en faisant arrêter M. O’Brien et M. Dillon à la veille de leur départ et en les envoyant devant les juges de Tipperary. Ce n’est pas la première fois qu’ils vont devant un tribunal ; ils sont accoutumés aux jugemens et à la prison. Quel est leur nouveau crime ? Ils sont accusés d’entretenir le mouvement « nationaliste, » d’exciter par leurs discours, par leur propagande, les paysans à résister aux propriétaires, à refuser le prix exorbitant de leurs fermages ; mais c’est le crime de la nation tout entière, de tous les députés irlandais, de M. Parnell comme des autres, qui sont soutenus dans leur lutte par le parti libéral anglais. L’Irlande restera la grande révoltée, la grande insoumise tant que l’Angleterre n’aura pas trouvé le moyen de la désintéresser dans ses revendications les plus légitimes et d’apaiser ses souffrances. Un jugement de plus, quelques mois de prison de plus infligés aux chefs irlandais, — qui viennent d’ailleurs de s’y soustraire en partant pour l’Amérique, — n’y peuvent rien. Ils ne font qu’envenimer une situation déjà assez douloureuse, irriter les esprits et rallumer l’inextinguible guerre.

Qu’a-t-on gagné, en effet, à reprendre les armes de la « coercition ? » M. O’Brien, M. Dillon et leurs amis ont été enoyés devant les juges de Tipperary. Le jour de leur comparution ils ont été escortés d’une population tout entière ; la police a été mise en mouvement, et le conflit a éclaté. Le procès de Tipperary s’est ouvert par une violente bagarre. Un membre du parlement est entré à l’audience le visage ensanglanté. Un des plus éminens libéraux anglais, M. John Morley, qui était présent, a essayé vainement d’intervenir ; il n’a réussi à rien, et à son retour en Angleterre, il a retracé en traits saisissans ce qu’il a vu, accusant la police de M. Balfour de procéder comme en pays ennemi et conquis. Loin de se laisser intimider, les Irlandais ont tenu depuis des meetings où ils n’ont fait qu’accentuer leurs programmes et leurs revendications « nationalistes. » Premier résultat : l’agitation irlandaise est peut-être près de se réveiller plus que jamais sous le coup de ces répressions nouvelles qui ne pouvaient qu’être inutiles ou dangereuses. Second résultat : ces scènes ne sont pas de nature à simplifier l’œuvre du parlement qui doit se réunir en session extraordinaire au 20 novembre, justement pour reprendre la discussion de ces malheureuses affaires, de cet éternel bill agraire dont on ne peut venir à bout. Les Irlandais, conduits par un habile tacticien, M. Parnell, s’en serviront évidemment pour leur cause, ajoutant leurs nouveaux griefs à leurs vieux ressentimens. Les libéraux, dirigés, menés au combat par M. Gladstone, y trouveront des armes contre la politique du gouvernement. Tous ces incidens irlandais, où l’on se perd, sont d’autant plus malencontreux pour le cabinet conservateur qu’ils surviennent lorsque déjà depuis quelque temps les élections partielles qui se succèdent révèlent une évolution continue, assez lente, mais assez sensible de l’opinion vers les libéraux. C’est là le point noir pour le ministère d’ici aux élections générales, et lord Salisbury aura peut-être besoin de bien des succès diplomatiques pour compenser l’affaiblissement croissant dont il semble atteint devant l’opinion anglaise déjà ébranlée.

Aussi bien l’Angleterre, à part ses difficultés intérieures et ses ambitions extérieures, tournées aujourd’hui vers l’Afrique, va se trouver engagée, comme bien d’autres pays, dans une affaire qui touche à tous les intérêts, à toutes les relations d’industrie dans le monde. On est peut-être, en effet, au début d’une crise du commerce universel qui doit sûrement atteindre la nation anglaise, — la plus commerçante des nations, — qui atteindra forcément aussi tous les autres grands États en rapports avec les États-Unis d’Amérique. En un mot, le bill, le fameux bill qui a reçu son nom de M. Mac-Kinley, qui a été complété et fortifié par des amendemens successifs, n’est plus une simple éventualité. Il a été discuté et voté par les deux chambres, à "Washington, sanctionné par le président, M. Harrisson ; il est mis à exécution dans tous les ports américains depuis le 6 de ce mois, — et ce bill, dernier mot du protectionnisme le plus raffiné, est tout simplement une déclaration de guerre commerciale au vieux monde. C’est le marché américain interdit, par une sorte de coup d’État économique, à tous les produits européens, aux tissus et aux machines d’Angleterre comme aux objets de fabrication française, à nos vins comme aux vins d’Espagne, aux marbres d’Italie comme aux productions de l’industrie belge ou allemande. A la vérité, autant qu’on en puisse juger à distance et à travers l’obscurité d’un amas de textes confus, les Américains semblent avoir inscrit au dernier moment dans leur bill un certain principe de réciprocité ; en d’autres termes, ils se seraient ménagé la possibilité d’adoucir leurs tarifs à l’égard des pays qui se montreraient accommodans et feraient à leurs produits les plus larges concessions. Telle qu’elle est, malgré tout, cette législation nouvelle, sans aller jusqu’à une exclut’on formelle, ne ressemble pas moins à une prohibition à peine déguisée. Les droits de douane qui viennent d’être inaugurés s’élèvent jusqu’à cent cinquante, même à deux cents pour cent sur certaines marchandises étrangères, et ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ces citoyens de la grande république ne craignent pas de remettre entre les mains du président le droit de disposer arbitrairement des relations commerciales des États-Unis, d’exercer les représailles qu’il voudra contre les pays qui se permettent de suspecter certains produits américains. Ceci est une vengeance des porcs insalubres que l’Europe se permet de consigner à ses frontières ! D’une manière plus générale, on pourrait ajouter que c’est un acte politique autant qu’économique, destiné à capter les états industriels de l’Union, les électeurs républicains, à la veille du renouvellement prochain du congrès.

Voilà où l’on en vient ! Qu’arriverait-il si l’Europe, qui est évidemment exposée à souffrir dans ses industries de ce grand trouble commercial, usait de réciprocité, si elle répondait à ce système d’exclusions par la prohibition des marchandises américaines? Elle ne le fera pas vraisemblablement, elle résistera aux excitations des protectionnistes à outrance, qui ne demanderaient pas mieux que de saisir cette occasion. Elle cherchera d’autres débouchés, d’autres marchés. Elle n’exercera pas son droit de défense et de représaille, ou elle ne l’exercera que dans la mesure d’une modération prévoyante. Elle le pourrait cependant, et qu’en résulterait-il? Le monde entier serait livré à une guerre de tarifs qui deviendrait un véritable fléau, dont les populations laborieuses de tous les pays seraient les victimes par le renchérissement inévitable de tous les objets de consommation. Les États-Unis ont la vanité de croire qu’ils peuvent se passer de l’Europe, qu’ils se sufTisent à eux-mêmes. C’est une illusion. Les États-Unis ne tarderont pas à subir le contre-coup de la législation meurtrière qu’ils ont imaginée, et les populations américaines seront peut-être les premières à payer, dans leur vie de tous les jours, les frais du bill Mac-Kinley. C’est une dure expérience qui s’ouvre ; mais, à part les désastres qui peuvent en résulter, s’il y a quelque chose de curieux, c’est de voir ces républicains recourir, dans un intérêt mal entendu, aux doctrines les plus absolutistes et rétablir autour des États-Unis une sorte de blocus continental !

CH. DE MAZADE.