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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1890

Chronique n° 1403
30 septembre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

Quand revieiidra-t-on aux affaires sérieuses et même tout simplement à riionnêteté des mœurs publiques? Quand aura-t-on tourné jusqu’à la dernière les feuilles, les tristes feuilles de cette histoire secrète dont chaque chapitre est une avilissante révélation de plus? Puisque c’est le destin des meilleures choses de passer vite et de ne pouvoir retenir longtemps l’attention, ce serait bien le moins que les mauvaises n’eussent pas plus de durée.

Depuis quelques semaines, on abuse en vérité par trop de la patience d’un public dont on a peut-être un instant piqué la curiosité et qui, tout blasé qu’il soit, finit par en avoir assez. On ne nous a rien épargné de la chronique scandaleuse d’une campagne organisée, ni plus ni moins, pour conquérir la France par l’audace vulgaire et les captations. On a vidé les tiroirs, les boîtes à secrets après avoir vidé les coffreforts. Aux premiers récits, évidemment trop vrais, qui étaient plus que sufiisans, on ajoute maintenant les commérages, les petits papiers surpris, les confidences équivoques entre complices, dont le seul résultat est de dévoiler des mœurs à peine soupçonnées, des coins inconnus d’un monde inavoué. On met une sorte de jactance à nous conter par le détail, comme la chose la plus simple du monde, les plus louches intrigues. C’est certainement bien répugnant, bien fait pour dégoûter et lasser l’opinion en l’éclairant. Après cela, que parle-t-on de mettre de nouveau la justice en mouvement, de recommencer des instructions, des procès? A quoi servirait un procès qui ne ferait que prolonger le bruit et introduire les subtilités juridiques dans une affaire toute morale ? Le vrai procès, il se fait, il s’instruit, il se juge tout seul sans qu’aucun tribunal ait à s’en mêler. Tel qu’il est, il a du moins cet avantage de montrer ce qu’il y a eu réellement de limité et d’artificiel dans cette aventure qui a passé comme un mauvais rêve, combien sont, après tout, restreintes les régions de notre monde français où se sont passées toutes ces agitations, toutes ces intrigues d’un moment. C’est encore bon à montrer et pour les ennemis et pour les amis de la France, et pour l’étranger, toujours trop disposé à recueillir de nous l’aveu ou le témoignage de nos misères, et pour le pays lui-même, qu’on s’efforce d’égarer et d’exploiter. On le voit plus distinctement aujourd’hui ; on voit mieux ce qu’il y a de factice dans tout ce tapage de charlatans déguisés en politiques.

Une des plus tristes faiblesses et même le crime des partis pervertis par les agitations révolutionnaires, c’est de finir par perdre le sentiment de toute responsabilité devant l’étranger, de ne plus se souvenir qu’ils sont observés, écoutés et épiés dans leurs actions et dans leurs paroles. Ils se croient quittes de tout parce qu’ils se disent patriotes, parce qu’ils se perdent en vaines déclamations, en fausses exaltations, ou parce qu’ils ne cessent de répéter, avec des airs de héros, qu’ils seraient prêts à marcher au jour du danger ; mais c’est tous les jours qu’ils font le mal. C’est à chaque instant, par leurs passions, par l’excès de leurs polémiques, par le scandale de leurs accusations et de leurs flétrissantes divulgations, qu’ils compromettent la France. C’est en étalant avec une sorte de forfanterie leurs manèges, leurs vices et leurs corruptions qu’ils réveillent toutes les suspicions et donnent des prétextes à toutes les diffamations. On n’a qu’à les écouter et à les en croire : la France ne serait qu’un repaire de malfaiteurs, d’intrigans subalternes, d’agitateurs véreux ou vulgaires ! Les ennemis de notre pays n’ont qu’à recueillir ce qu’ils trouvent dans nos livres, dans nos journaux, pour écrire à leur manière l’histoire de l’avilissement de nos mœurs politiques, de la décadence de notre société ! Les amis qui restent à la France pourraient eux-mêmes être tentés de nous regarder avec quelque ironie et ressentir quelque embarras, quelque hésitation en se demandant jusqu’à quel point on pourrait compter sur une nation si acharnée à se diviser et à se dégrader. Sans doute, avec un peu de réflexion, au lieu de se livrer à des dénigremens peu généreux, on pourrait se dire, au contraire, qu’une nation qui passe par de telles crises, qui subit de tels assauts et n’y périt pas, doit garder de singulières ressources d’énergie et de vitalité ; mais les étrangers ne sont pas tenus aux interprétations bienveillantes, pas même à la justice.

La vérité est qu’amis ou ennemis se méprendraient étrangement s’ils attachaient trop d’importance à ces explosions passagères, que la France n’est pas plus atteinte dans son essence que bien d’autres pays ; que, s’il y a à sa surface, dans des sphères limitées ou dans quelques coins obscurs de la société française, de singulières mœurs, la masse de la nation reste intacte, en dehors ; elle est étrangère ou indifférente à tout ce tapage circonscrit dans un monde restreint. Pendant que les polémistes épuisent les divulgations, les récriminatians, ou vident leurs querelles, que fait le pays, le vrai pays de toutes les classes pensantes et agissantes ? Il ne conspire ni ne s’agite, il ne s’intéresse même pas aux secrets de ceux qui ont voulu le surprendre et s’emparer de lui. Il travaille paisiblement, il est tout entier à ses labeurs, à ses peines, à sa vie pratique, à ses luttes contre les élémens qui détruisent en un jour l’œuvre d’une année. Il ne s’occupe pas du reste. Que demande-t-il ? que n’a-t-il cessé de demander depuis les élections ? Il demande qu’on songe à ses affaires, qu’on se décide enfin à apaiser, par une administration mieux inspirée, tous ces mécontentemens, ces griefs, ces mécomptes qui ont été un instant la force unique d’un mouvement expirant aujourd’hui dans de médiocres convulsions et dans les bavardages. C’est tout son vœu, c’est toute sa politique !

Ce serait bien, à ce qu’il semble, l’occasion favorable, le moment d’offrir au pays, dans le désarroi d’un mouvement avorté, la politique de paix morale et de réparation qu’il attend. Oui, sans doute, ce serait le moment de réaliser, après un an déjà écoulé, les promesses des élections, de soutenir le gouvernement dans cette œuvre. 11 faut bien qu’on sente la nécessité des choses, puisque tout le monde en parle, et M. le président de la république, et les principaux ministres, et les républicains les plus éclairés ; mais voilà l’inconséquence des partis ! A peine le danger semble-t-il passé, que les préjugés, les passions de secte se réveillent, et ceux qui ont le plus contribué à créer par leurs excès de domination ce danger auquel on vient d’échapper, ceux-là mêmes sont les premiers à juger que le moment est venu de recommencer. Les radicaux sont déjà en campagne contre les plus simples velléités ou apparences de modération. Ils voient le cléricalisme partout, ils sont risibles avec leurs soupçons ! Ils trouvent qu’on apaise trop, qu’on ne laïcise pas assez vite, qu’on ne fait pas assez d’exécutions, comme celle de Vicq, qu’on met trop de ménagemens dans l’application de la loi militaire aux séminaristes, dont on ferait des brancardiers. Certes, ces bons apôtres du radicalisme, qui ont été les premiers alliés de l’homme au panache, ont été bien ardens pour le régime des « curés sac au dos. » Aujourd’hui, cependant, ils sont dans une singulière perplexité. Si avec les séminaristes on fait des brancardiers, c’est un privilège ! Si on les met dans les régimens, est-ce qu’ils ne vont pas pervertir l’armée, répandre autour d’eux la contagion de l’esprit d’obéissance, des habitudes de discipline, du respect des supérieurs ? 11 faut évidemment trouver quelque autre bonne combinaison bien oppressive ! Et puis voici le solennel M. Brisson qui s’avance, avec ses propositions fiscales au sujet de l’impôt sur les propriétés des associations religieuses. Qu’il y ait dans ces questions brusquement réveillées des difficultés juridiques assez délicates, l’inflexible M. Brisson ne s’arrête pas à ces détails, il somme impérieusement M. le ministre des finances d’avoir à rendre compte de ce qu’il a fait contre les associations religieuses. C’est une campagne déjà tout organisée pour la rentrée des chambres. De sorte qu’au moment même où l’aventure boulangiste finit dans la confusion, les radicaux ne trouveraient rien de mieux, si on les laissait faire, que d’en revenir à des agitations nouvelles, à tout ce qui a l>réparé une crise où la France a failli un instant perdre la paix intérieure qu’elle désire et la considération dont elle a toujours besoin devant l’étranger.

C’est entendu, depuis longtemps, en Europe, on ne multiplie les arméniens, on ne se livre tous les ans à de savantes manœuvres, à toutes les expériences de la guerre, que pour mieux protéger la paix. Aussi la paix est-elle plus que jamais bien gardée !

On dirait qu’il y a une sorte d’émulation jalouse entre les nations militaires, également empressées par cette saison à exercer leurs soldats, à montrer les progrés de leurs armées, à s’offrir mutuellement le spectacle de leurs forces qui se compteraient, si on le voulait, par millions d’hommes. Heureusement, jusqu’ici, tout finit par une revue ou un beau défilé, par un ordre du jour ou un banquet accompagné de toasts familiers aux chefs militaires comme aux souverains. Puis la diplomatie reprend son œuvre énigmatique, et ceux qui passent leur temps à chercher les secrets des clioses se remettent à disserter sur la durée de cette paix si bien protégée, sur ce qui se passe en Bulgarie, sur les résultats des visites et des entrevues toujours nouvelles de l’empereur Guillaume. Ce qu’il y a de plus clair, c’est que’pour l’instant il y a moins de faits réels que de commentaires et qu’après s’être épuisé à scruter l’entrevue germano-russe de Narva, on est réduit à s’exercer sur l’entrevue germano-autrichienne du château de Rohnstock, en Silésie. C’est là, en effet, que s’est passée la plus récente entrevue de souverains qui se sont rencontrés, l’empereur d’Allemagne et l’empereur d’Autriche, accompagnés l’un et l’autre, d’ailleurs, de leurs chanceliers, M. de Caprivi et M. de Kalnoky. L’empereur Guillaume, qui était allé présider aux manœuvres de ses corps d’armée de Silésie, s’est fait un devoir de montrer ses régimens à l’empereur d’Autriche. François-Joseph s’est hâté de répondre qu’on devait être fier d’avoir pour allié un prince qui commandait à de tels soldats. Entre deux manœuvres, les deux souverains ont conféré sans doute, et les deux chanceliers ont dû aussi échanger leurs vues sur les affaires de l’Europe, de la triple alliance. Que s’est-il passé de plus ? que pouvait-il se passer ? Le plus vraisemblable est que, tout échange fait de complimens et de décorations, il n’y a pas plus de secrets à Rohnstock qu’à Narva ou à Péterhof. Il y a une entrevue de plus, il n’y a aucun changement, parce que dans l’état présent de l’Europe tout ce qui ferait un changement sérieux conduirait à la grande crise, et que cette crise, justement redoutée, on ne la veut pas, on n’est d’accord que pour l’ajourner.

Quel que soit le calme du jour, réel, ou apparent, ou relatif, dans les affaires de diplomatie comme dans les affaires intérieures de la plupart des pays, rien sans doute n’est interrompu. Ce qui divise ou trouble les nations ne cesse pas d’exister. Les passions, les instincts d’agitation ne désarment pas pour longtemps et au moment où l’on s’y attend le moins, survient un incident, révolution ou insurrection, comme ce qui est arrivé récemment dans un coin de la Suisse. C’est bien en effet une vraie tentative de révolution qui a éclaté l’autre jour, le 11 septembre, à Bellinzona, dans le canton du Tessin, épisode nouveau de la vieille lutte des partis, des conservateurs et des radicaux acharnés à se disputer le pouvoir. Le canton du Tessin, on le sait, a une place particulière, et pour ainsi dire son originalité dans la confédération helvétique. C’est la région de la Suisse tournée vers l’Italie, privilégiée du soleil, à demi italienne par le climat, par les mœurs comme par la langue, quoique toujours fortement attachée par les traditions à la république des Alpes. Autrefois, suivant un vieil usage, le gouvernement du canton du Tessin résidait tour à tour dans ces petites villes de Bellinzona, de Lugano et de Locarno qui ont plus de couleur pittoresque que d’importance. Aujourd’hui, comme la confédération elle-même qui s’est définitivement fixée à Berne, le Tessin s’est fait une capitale unique : il a choisi la jolie ville de Bellinzona ; — et c’est là qu’a été accompli l’autre jour le coup de main révolutionnaire, préparé par les radicaux contre les conservateurs qui ont le gouvernement du canton. Les radicaux ont fait à Bellinzona ce qu’ils font partout et toujours : le pouvoir qu’ils n’ont pu conquérir ou qu’ils ont perdu par le scrutin, ils ont essayé de le ressaisir par la force, par un audacieux attentat contre la légalité. A dire vrai, ce mouvement du 11 septembre, qui a eu toutes les allures d’un complot assez habilement mené et qui a eu pour un instant une apparence de succès, n’a été peut-être qu’à demi imprévu : il tient à toute une situation qui devait un jour ou l’autre avoir sa crise.

Ce n’est point d’aujourd’hui, en effet, que les passions sont surexcitées dans le Tessin. La paix des partis ne s’est jamais rétablie depuis les élections qui se sont accomplies l’an dernier au milieu des scènes les plus violentes et qui, en donnant la victoire aux conservateurs, ont laissé à leurs adversaires d’implacables ressentimens. Depuis qu’ils ont été battus au scrutin, les radicaux n’ont pas cessé de vivre dans l’exaspération, de s’agiter et d’agiter le pays. Ils ont eu recours à tous les prétextes, à tous les moyens. Ils ont naturellement protesté contre les élections, et ils sont même allés jusqu’à provoquer l’intervention des pouvoirs fédéraux dans les affaires du canton. Ils ont saisi avec une âpreté vindicative l’occasion d’un fait malheureux, des détournemens commis par le caissier cantonal du Tessin, pour se livrer aux attaques les plus injurieuses, contre les conservateurs maîtres du pouvoir, contre le conseil d’État. Ils ont fini par se tourner contre le système électoral qui avait assuré leur défaite, par prendre pour mot d’ordre la revision constitutionnelle, l’appel au peuple, e référendum, et comme il faut quelques milliers de signatures pour décider le recours légal au référendum, ils ont organisé un vaste pétitionnement. Bref, ils ont poursuivi à outrance, avec une exubérance toute méridionale, cette campagne bruyante, tumultueuse, mettant leur dernier espoir dans la revision constitutionnelle. Les conservateurs ont tenu ferme sans se laisser émouvoir. Ils n’ont pas refusé l’appel au peuple, s’il était légalement réclamé ; ils ont seulement ajourné le référendum pour prendre le temps de vérifier toutes ces pétitions appuyées de signatures dont beaucoup étaient, dit-on, fictives ou peu sérieuses. C’est ce que les radicaux, conduits par un jeune avocat, M. Brune, un banquier millionnaire, M. Lepori, M. Battaglini, M. Simmen, ont appelé une violation de la constitution. Ils se sont mis aussitôt en devoir d’agir et ils ont donné sans plus de façons le signal de l’insurrection.

Fait comme dit, à l’heure fixée, le 11 septembre, ils ont marché en armes sur l’arsenal, sur le palais du gouvernement, dont ils ont réussi à s’emparer. Ils ont mis en arrestation les principaux membres du gouvernement, M. Relpini, M. Gianello, M, Castella. Dans la bagarre, le directeur de l’intérieur, un homme des plus distingués qui n’inspirait que des sympathies, M. Bossi, a été la malheureuse victime d’un meurtrier obscur. Le grand conseil, le conseil d’État, ont été déclarés déchus par l’autorité du peuple ! D’un tour de main les radicaux de Bellinzona, maîtres de la position, se sont constitués en gouvernement provisoire, et comme ils avaient donné le mot d’ordre partout à leurs amis, comme l’heure était même lîxée d’avance, ce mouvement qu’on a vu éclater presque en même temps à Lugano, à Mendrisio, à Chiasso, a pris un semblant de rapidité et de spontanéité : un instant il a paru avoir réussi ! Les conservateurs, cependant, revenus d’une première surprise, n’ont pas tardé à se reconnaître, à se réorganiser, et ils ont commencé par protester contre l’audacieux coup de main qui les dépossédait. Ils ont fait appel aux autorités régulières, à leurs partisans, résolus à opposer les forces légales à l’insurrection. De part et d’autre on a recruté des contingens, on s’est préparé au combat, on se disputait déjà les positions. Encore quelques heures, la guerre civile éclatait peut-être dans le canton, lorsque le gouvernement fédéral s’est décidé à intervenir en envoyant un commissaire extraordinaire, le colonel divisionnaire Kiînzli avec deux bataillons, pour arrêter d’abord tout au moins les partis prêts à en venir aux mains, pour rétablir ensuite autant que possible l’ordre si profondément troublé dans le Tessin.

Au premier aspect, c’est bien là, à ce qu’il semble, la mission confiée au commissaire fédéral envoyé de Berne à Bellinzona avec des pouvoirs extraordinaires pour faire face à toutes les circonstances. Le premier acte du colonel Kùnzli, dès son arrivée, a été de congédier sommairement le comité d’insurgés qui s’était installé au palais de Bellinzona et de rendre la liberté aux prisonniers de l’énieute, à ceux qui, la veille encore après tout, représentaient l’autorité régulière. D’un autre côté, cependant, il n’est point allé jusqu’à rétablir le gouvernement légal, l’ordre régulier, 11 semble s’être étudié, comme ses instructions lui en faisaient sans doute un devoir, à prolonger une sorte de provisoire, gardant pour lui, ou plutôt pour l’autorité fédérale qu’il représente, l’administration supérieure des affaires du canton, le rôle de médiateur ou d’arbitre entre des partis mal apaisés. C’est là justement que commence la difficulté ; c’est le problème de chercher à concilier des passions si vives, des causes si contraires, les conservateurs, qui, armés d’un droit évident, prétendent rentrer tout simplement en possession du gouvernement, et les radicaux qui ne représentent que la sédition et l’anarchie. Jusqu’ici le gouvernement de Berne a évité les résolutions décisives. Il a ordonné des enquêtes sur l’émeute du 11 septembre, sur le meurtre du malheureux Rossi. 11 n’a probablement voulu rien brusquer avant le référendum, qu’il a fixé au 5 octobre et qui a un peu l’air d’une concession faite pour désarmer les radicaux. Provisoirement il s’occupe de maintenir avant tout l’ordre à Bellinzona, et il vient d’augmenter les forces militaires qu’il avait d’abord envoyées dans le Tessin. En même temps, il fait de la diplomatie, il écoute les représentans des partis ; il ne désespère pas de découvrir, d’accord avec l’assemblée fédérale qui vient de se réunir, quelque transaction qui puisse permettre de sortir de cette crise toujours assez grave.

On réussira peut-être pour le moment, c’est fort à désirer. Rien dans tous les cas ne peut changer la nature et la signification de cet incident qui vient de se produire, qui n’est qu’une preuve de plus de ce qu’il y a d’incurable anarchie dans le radicalisme. Ainsi, voilà, dans un des pays les plus libres du monde, un parti qui dispose de tous les droits, de toutes les libertés, de tous les moyens de propagande, et qui un jour, sans scrupule, sans respect pour la loi, pour le peuple qu’il invoque toujours, donne l’assaut aux pouvoirs réguliers, au risque de déchaîner de sanglans conflits ! Les radicaux du Tessin auraient sûrement provoqué la guerre civile si le gouvernement fédéral ne s’était pas trouvé là comme modérateur ; et si, après avoir détourné la guerre civile, les pouvoirs fédéraux ne sont pas assez habiles ou assez fermes pour en finir avec des incidens comme celui du 11 septembre, il pourrait peut-être en résulter des difficultés assez graves pour la Suisse tout entière. Des agitations, ce n’est point sans doute un fait nouveau ni particulier à la Suisse. Il y en a eu plus d’une fois dans bien d’autres pays, surtout dans les pays du midi qui ont connu toutes les variétés de crises et d’insurrections. L’Espagne a eu les siennes, elle en aura probablement encore. Elle semble se reposer aujourd’hui dans un calme assez complet ; elle est dans une de ces phases où les incidens n’arrivent pas à être des événemens. Tout ce qu’il y a d’ailleurs de monde politique au-delà des Pyrénées est dispersé pour la saison. La reinerégente est dans les provinces basques, où elle retrouve tous les ans, avec l’air vivifiant de la mer pour le jeune roi, l’accueil sympathique de populations simples et franches. Les ministres se succèdent auprès de la reine, ou, comme nos ministres de France sont sur les chemins. Les chefs de partis, les personnages mondains se pressent dans ces parages privilégiés de Saint-Sébastien et de Biarritz, qui sont depuis longtemps— le rendez-vous d’été de la société espagnole. D’autres viennent à Paris, comme M. Castelar ou comme M. Sagasta, qui se délasse de cinq ans de ministère en se moquant peut-être un peu de ceux qui vont l’interroger, en leur parlant de la tour Eiffel. La politique espagnole, en un mot, prend ses vacances. C’est affaire de saison. Ce n’est pas que sous cette apparence de paix tout soit simple et facile au-delà des Pyrénées. Qu’un bon vent d’été ait dissipé tous les nuages, sans parler des incidens délicats de diplomatie, comme le conflit qu’elle a eu dans ces derniers temps avec le Maroc et qui peut toujours se renouveler, l’Espagne ne cesse pas d’avoir devant elle toutes sortes de questions économiques, militaires, sociales, qui divisent profondément les esprits, elle a ses finances à réorganiser, son système commercial à régler, ses populations laborieuses à satisfaire, — et tout cela, avec un ministère nouveau qui date de deux mois à peine, avec la perspective d’un renouvellement prochain de toutes ses assemblées par le suffrage universel récemment restauré. Telle qu’elle est, en définitive, avec ses complications et ses incertitudes, cette situation ne laisse pas d’avoir une certaine originalité, même une certaine nouveauté, et de révéler un singulier travail des partis au-delà des Pyrénées.

Qu’est-ce que ce ministère qui s’est formé il y a deux mois, sous la présidence d’un des hommes les plus éminens de l’Espagne, M. Canovas del Castillo, qui a repris la direction des affaires de la régence après les cinq ans de règne libéral de M. Sagasta ? C’est un ministère conservateur, sans doute ; ce n’est pas un ministère de réaction et d’immobilité. Ce qu’il y a précisément d’original dans cette situation nouvelle de l’Espagne, c’est un changement de pouvoir qui n’est pas une quasi-révolution. C’est ce fait d’un ministère conservateur arrivant au pouvoir sans préjugés, sans arrière-pensées de réaction, acceptant sans subterfuge les réformes politiques ou civiles de ses prédécesseurs. Le ministre de l’intérieur, M. Silvela, dans ses circulaires les plus récentes, interprète libéralement les lois les plus libérales. Le chef du cabinet lui-même ne se borne pas à accepter les réformes de M. Sagasta ; il a visité récemment les provinces basques, il est allé à Saint-Sébastien, à Vittoria, et, dans les discours familiers qu’il a prononcés, il n’a pas craint d’aborder les problèmes sociaux, qui sont partout aujourd’hui. Il a même exprimé le désir de voir les ouvriers se présenter aux prochaines Cortès ; il s’est fait appeler, lui aussi, socialiste ! M. Canovas del Castillo est tout simplement un homme à l’intelgence libre et ouverte, qui ne s’attarde pas à la vieille politique de parti, qui ne craint pas d’aller en avant, et c’est avec cet esprit qu’il se dispose à aborder les élections. Qu’en sera-t-il, maintenant, de ces élections ? Elles seront, à n’en pas douter, une épreuve des plus curieuses pour l’Espagne. Elles auront cela de particulièrement sérieux qu’elles s’appliqueront à tout, que le suffrage universel aura à nommer à quelques jours d’intervalle, non-seulement le nouveau congrès, mais les assemblées provinciales, les conseils municipaux.

Tous les partis commencent à s’y préparer, même dans le calme apparent des vacances : tous ont les yeux tournés vers ce sphinx du suffrage universel. Que les républicains espèrent en profiter et se flattent de trouver dans le suffrage populaire une arme contre la monarchie, ce n’est pas douteux ; que des libéraux, allant presque jusqu’au radicalisme, sans être précisément antidynastiques, se disposent à réclamer une réforme politique très hasardeuse, un retour à la constitution anarchique de 1869, c’est encore possible. Ces opinions extrêmes ne semblent pas, pour le moment, appelées à un grand succès. Les libéraux conservateurs qui sont au pouvoir, q-ii sont chargés de présider aux élections, se préoccupent avant tout, à ce qu’il semble, de montrer au pays que la monarchie constitutionnelle et libérale peut seule lui donner les réformes, les libertés qu’on lui promet. C’est le meilleur programme électoral dans cette expérience nouvelle qui se prépare au-delà des Pyrénées.

Si les jours d’agitation doivent revenir avec les élections, ils ne sont pas encore revenus pour l’Espagne. Le Portugal est moins heureux, et ici, à la vérité, l’agitation tient moins à des causes intérieures qu’aux plus vives susceptibilités nationales. Elle n’a pas cessé depuis qu’un ultimatum anglais, signifié sans ménagement, a mis, il y a près d’un an, le Portugal dans l’alternative de se soumettre ou de braver tous les périls d’une résistance inégale, pour la défense de ses droits ou de ses prétentions en Afrique. Ce malheureux ultimatum n’a cessé de peser sur la nation portugaise, d’émouvoir l’opinion, d’être une arme pour les partis contre le gouvernement, contre la monarchie elle-même. Le premier effet de l’acte de brutalité anglaise était, on le sait, de provoquer la chute du ministère progressiste, qui n’avait pas su prévoir ou détourner le coup, et la formation d’un ministère de libéralisme modéré présidé par M. Serpa-Pimentel, qui arrivait au pouvoir pour pallier l’injure ou pour adoucir la blessure par des négociations. L’œuvre était aussi ingrate qu’épineuse, et le ministère de M. Serpa-Pimentel ne pouvait l’accomplir qu’en faisant des élections pour assurer au moins à sa diplomatie l’appui d’une majorité. H a négocié en effet à Londres, à Lisbonne et même à Dieppe, où lord Salisbury était récemment encore. Il a négocié au sujet de ces territoires de l’intérieur de l’Afrique, sur lesquels le Portugal a eu autrefois les droits du premier conquérant, et que l’Europe se distribue aujourd’hui sans façon, L’Angleterre, qui préside à la distribution, quia traité successivement avec l’Allemagne, avec la France, qui traite encore avec l’Italie, devait tenir elle-même à compléter son œuvre en traitant avec le Portugal, c’est-à-dire en lui faisant la part la plus petite possible. C’est ce qui est à peu près arrivé par ce qu’on appelle l’arrangement anglo-portugais, arrangement qui est comme le dernier mot de l’ultimatum du mois de janvier, et auquel le cabinet de Lisbonne a dû finir par se résigner, faute de mieux.

Que malgré tout le Portugal trouve quelque profit à cet arrangement dicté par lord Salisbury ; qu’il ait ses avantages ou ses compensations du côté de la colonie de Mozambique, du lac Nyassa ou sur le Zambèze ; qu’il ait plus de territoires qu’il n’en peut occuper, c’est possible. Il est bien clair pourtant que le Portugal subit la loi du plus fort, qu’il perd de ses vieux privilèges de puissance africaine, que cet arrangement devait être un cruel mécompte pour l’amour— propre national. Il y avait surtout d’abord quelques articles qui devaient paraître durs. Le Portugi)’ne pouvait aliéner aucune portion de ses territoires africains sans 1 —’torisation de l’Angleterre ; il devait soumettre le régime économique d’une autre de ses colonies africaines, de l’ouest d’Angola, au bon plaisir anglais. C’était l’asservissement du Portugal. Au dernier moment, il est vrai, prévoyant l’effet de ces conditions humiliantes, le cabinet de Lisbonne s’est efforcé de réclamer et a pu obtenir quelques atténuations. Aujourd’hui, en cas d’aliénation d’un territoire portugais, l’Angleterre n’aurait plus qu’un droit de préemption semblable à celui que la France possède sur l’état libre du Congo ; elle n’aurait plus rien à voir dans le régime économique d’Angola. L’Angleterre a fait évidemment cette concession à l’amour-propre portugais pour enlever le vote du parlement de Lisbonne sur tout le reste. Tel qu’il est cependant, cet arrangement, même remanié et adouci, n’est pas moins dur pour la fierté d’un petit pays qui a un grand passé colonial ; et à peine a-t-il été connu, à peine a-t-il été communiqué aux chambres réunies tout exprès, il a soulevé les plus vives protestations dans une assemblée où la majorité est pourtant ministérielle. La lecture même du traité a été violemment interrompue. Le retentissement a été plus grand encore en dehors du parlement, dans les principales villes du royaume, à Porto comme à Lisbonne, où le gouvernement a été obligé de prendre quelques mesures militaires, et même, dit-on, jusqu’aux Açores. Les progressistes, sans être un parti antidynastique, suivent le mouvement pour ne pas se séparer du sentiment public, et les républicains ont saisi cette occasion trop facile d’agitation, suppléant à leur petit nombre par le brouhaha de leurs meetings et la violence bruyante de leurs polémiques. En un mot, le trouble et l’incertitude régnent depuis quelques jours à Lisbonne.

C’est une effervescence peut-être peu profonde et momentanée. Ce qui est clair, c’est que pour l’instant une malheureuse impopularité s’attache à ce traité anglo-portugais comme à ceux qui l’ont signé, et, comme il faut que quelqu’un paie pour tous dans les momens d’émotion nationale, le ministère s’est senti le premier atteint, paralysé par cette agitation qui dure encore. Tout compte fait, c’est le second ministère compromis à Lisbonne par ces affaires et par les procédés britanniques. Le ministère Barros-Gomez est tombé sous le coup de l’ultimatum anglais. Le ministère Seroa-Pimentel, qui n’a fait (jue recueillir de ses prédécesseurs l’épineux incident, plie à son tour sous le poids de la convention qu’il vient de signer, qu’il ne s’est pas senti de force à imposer. Il a avoué son impuissance par sa démission, et cette crise nouvelle est d’autant plus délicate qu’elle s’ouvre dans un moment où le jeune roi don Carlos relève à peine et assez lentement d’une maladie des plus graves. M. Serpa-Pimentel a cru devoir remettre ses pouvoirs au souverain, rendre à la couronne sa liberté. La question, depuis quelques jours déjà, est de le remplacer. On a essayé, à ce qu’il semble, diverses combinaisons ; un ministère Serpa-Pimentel remanié, un ministère avec un oflicier du génie estimé, le général Abrece, un ministère avec l’ambassadeur de Portugal à Rome, M. Ferrao Martenz, un ministère d’alliance patriotique entre les principaux partis. Quel que soit le nouveau ministère, la première dillicultè est toujours de prendre une résolution, de se décider à négocier pour n’obtenir vraisemblablement que d’insignifiantes concessions de détail, ou de se résigner à accepter l’arrangement qui a été communiqué aux Cortès. Malgré tout, malgré la confusion qui paraît régner à Lisbonne, il n’est pas dit que tout ne finira pas par un acte de résignation à ce qu’on ne peut éviter, par la sanction du traité tel qu’il est.

Ce sera peut-être encore, à l’heure qu’il est, ce qu’il y aura de plus sage, de plus politique ; mais il est bien clair que, si on en finit avec la crise diplomatique, on n’en aura pas fini avec la crise intérieure, avec les récriminations, les ressentimens et les agitations. Les Portugais éclairés pourront se soumettre ; les partis révolutionnaires exploiteront l’impopularité d’une apparence d’humiliation publique contre le ministère, contre le parlement, contre la monarchie elle-même. Sans être nombreux, les républicains portugais ne sont pas moins des ennemis à craindre, surtout s’ils trouvent un prétexte dans les griefs d’une petite nationalité offensée. Ils ne cachent pas leurs desseins contre les institutions, et c’est ainsi que, pour un abus de prépotence, l’Angleterre expose le Portugal à une épreuve dont il peut longtemps ressentir le contrecoup dans sa sécurité, peut-être même dans ses libertés.

h. de mazade.