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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1890

Chronique n° 1402
14 septembre 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

Non, certes, à se fier aux apparences, pas plus aujourd’hui qu’hier, ce n’est l’heure des coups de théâtre de la politique, des sérieuses agitations d’opinion, des événemens qui peuvent changer le cours des choses. Cela reviendra peut-être, comme c’est revenu bien d’autres fois ; on n’a jamais le dernier mot du destin. Il sera toujours temps de voir ce qui arrivera.

Pour le moment, la trêve ménagée entre les luttes passées et les luttes toujours possibles de l’avenir, entre la confuse session qui a été close le mois dernier et la session nouvelle qui se rouvrira dans quelques semaines, cette trêve semble devoir aller jusqu’au bout sans accident ; on n’aperçoit du moins aucune menace de trop prochains orages, aucun signe suspect. Les conseils-généraux ont passé sans trouble, sauf peut-être quelques scènes un peu vives, déjà oubliées, entre préfets et conseillers. M. le président de la république, rentré à Fontainebleau après son dernier voyage, n’est point homme à agiter de ses turbulentes velléités la vieille demeure royale, asile de sa paisible villégiature. Nos ministres prennent leurs aises et continuent plus que jamais leurs promenades à travers la France ; c’est à peine s’ils se rencontrent une fois ou l’autre pour causer des affaires du gouvernement. Le pays, quant à lui, est tout entier au repos, ou plutôt à son activité régulière et silencieuse, à ses récoltes, tranquille et assez désabusé, recevant tout au plus un écho amorti des polémiques du jour. Pendant ce temps, notre armée, qui ne parle pas plus que le pays, est au travail, à ses manœuvres d’automne, qui s’exécutent en ce moment même sur plusieurs points à la fois. Le 11e corps poursuit ses marches et ses évolutions sur les côtes de Bretagne. Le 17e corps se déploie entre Toulouse, les Pyrénées et l’Agenais. Le 18e corps opère sur la Charente. Au nord surtout, l’œuvre militaire s’accomplit dans de plus grandes proportions, avec le concours de deux corps d’armée, sous la direction supérieure de M. le général Billot. Ces manœuvres, qui sont entrées désormais dans les mœurs militaires de l’Europe, ne sont sans doute qu’un exercice de plus, une expérience qu’on pourrait appeler académique, un simulacre de guerre ; elles ont du moins l’avantage de servir à l’instruction des chefs aussi bien que des soldats, de les préparer à la vie de campagne et de donner périodiquement la mesure des progrès de notre armée. Elles sont suivies tous les ans avec une curieuse sympathie par les populations, qui aiment à voir passer cette image vivante de la puissance française, et sûrement, sans faire autant de bruit, elles ont un intérêt plus sérieux que tout ce qu’on peut dire du boulangisme, de ses alliances, de ses menées, de sa fausse grandeur et de sa décadence.

Ce n’est point à la vérité que cet épisode des révélations boulangistes, qui a éclaté dans le calme des vacances, n’ait lui-même son intérêt et son originalité. Il est sûrement aussi original qu’instructif. S’il n’est pas ce qu’on appelle un événement, il peut tout au moins passer pour un gros incident. C’est la liquidation définitive d’une révolution manquée. C’est la divulgation des secrets d’une comédie qui aurait pu un instant devenir une tragédie, dont le pays a failli être la dupe avant d’en être la victime, et qui n’a plus aujourd’hui rien de caché. Tout y est, les intrigues des uns, les illusions et les crédulités des autres, les roueries, les vanités, les négociations équivoques, les complicités inattendues, les marchandages, les fantaisies d’aventure : le tableau est complet ! Que la divulgation à peine commencée ait soulevé aussitôt un tourbillon de polémiques, d’explications, de contestations, de rectifications, oui, sans doute ; ce qu’il y a précisément de plus curieux, c’est que les explications et les récriminations ne font le plus souvent que confirmer ce qu’a dit le divulgateur. Les démentis eux-mêmes ressemblent à des aveux et complètent ou éclairent cette œuvre de confession universelle. Cette histoire bizarre d’une des plus audacieuses et des plus frivoles mystifications du temps reste donc à peu près vraie dans le fond ; elle a aussi sa moralité, malheureusement une assez triste moralité. Elle a surtout cela de frappant, que, si elle dépouille de son dernier oripeau le héros vulgaire de la comédie, elle n’est flatteuse pour personne, ni pour ceux qui ont préparé par leur imprévoyance cette étrange fortune, ni pour ceux qui l’ont servie ou en ont été plus ou moins les complices, ni pour ceux qui ont cru voir dans un personnage de hasard un instrument des destinées de la France. Non vraiment, ni républicains ni conservateurs ne sortent intacts de cette aventure boulangiste, et ces révélations d’aujourd’hui n’ont d’autre mérite que d’être un témoignage, involontaire peut-être, contre les partis.

Ils ont beau s’en défendre, s’accuser les uns les autres, se renvoyer les uns aux autres la responsabilité d’une crise qui, après avoir ému le pays, finit dans le ridicule ; ils y ont tous contribué à leur manière. Ils ont tous eu leur rôle dans la représentation, ceux-ci avant, ceux-là pendant l’action. Ils expient aujourd’hui leurs complicités et leurs faux calculs par l’embarras mal déguisé de leur attitude et de leur langage. Assurément les conservateurs, pour leur part, n’avaient rien à faire dans une entreprise qui commençait par l’indiscipline d’un soldat démagogue, favori des radicaux. Ils y ont été pourtant, — ce n’est plus douteux, — dans cette bagarre inavouée ou inavouable. On ne le nie pas. On a négocié, on a eu des entrevues clandestines en France ou hors de France, on a concerté des combinaisons et des candidatures, on a donné de l’argent hypothéqué sur les succès futurs. Bref, on s’est prêté à une mystification qui, après tout, sans qu’on le voulût, pouvait devenir un désastre. S’il y a eu des résistans, des libéraux fidèles, des parlementaires, des indépendans qui ont refusé de suivre le panache barbouillé d’un aventurier, qui se sont révoltés à l’idée d’engager l’honneur, les intérêts de la cause conservatrice dans la plus suspecte des alliances, ils n’ont pas été écoutés. C’étaient des naïfs ! Ce sont les habiles qui l’ont emporté dans les conseils et qui ont mené l’affaire. Ils ont fait là une belle campagnol C’était bien la peine de représenter près d’une moitié de la France, les griefs, les intérêts, les sentimens, les vœux d’une grande partie du pays, de représenter librement, au grand jour, les croyances froissées, l’ordre financier méconnu, les garanties oubliées, pour tout risquer dans une intrigue obscure. Qu’espérait-on cependant ? Si l’aventure réussissait, c’était par trop puéril de croire qu’on avait mis la main sur un petit Monk de circonstance, que celui dont on aurait favorisé l’ambition et la fortune, qui aurait eu pour lui des millions de voix, aurait été disposé à tout livrer, fût-ce pour un titre de connétable. On aurait fait un césar d’aventure, un dictateur de plus, c’était l’unique résultat. Si l’entreprise échouait, on compromettait tout, on risquait de tout perdre. On voit ce qui en est aujourd’hui. Après l’insuccès vient un certain désarroi. Les intérêts conservateurs, les vœux du pays restent sans doute ce qu’ils étaient ; ceux qui ont été chargés de les représenter depuis quelques années en sont pour leur stratégie hasardeuse, pour leurs fausses manœuvres, pour leur argent perdu et leur crédit compromis.

Assurément, les conservateurs qui se sont laissé entraîner dans cette triste et compromettante équipée n’ont rien gagné ni pour eux, ni pour leur cause ; mais, après tout, s’ils ont cru pouvoir profiter d’une popularité qui a fait un moment illusion, ce n’est pas par eux qu’a été créé le danger boulangiste, et, s’ils n’ont rien gagné, les républicains, radicaux ou autres, ne sortent pas bien plus triomphans de l’aventure. On dirait, à entendre certains républicains, qu’ils ont toujours été étrangers aux affaires du boulangisme, que ce n’est là qu’une intrigue réactionnaire. M. Clémenceau et ses amis se lavent les mains de tout : ils n’éprouvent visiblement aucune satisfaction à se souvenir du règne ministériel de M. Boulanger, pas plus que des complicités que M. Henri Rochefort leur rappelle dans les scènes quelque peu révolutionnaires qui ont précédé l’élection de M. Carnot. Ils ne savent plus rien du passé. Voilà qui est fort bien ! Que les républicains ou une partie des républicains se soient arrêtés à un certain moment et n’aient pas voulu suivre l’aventure boulangiste jusqu’au bout, c’est possible, seulement ils ne changeront rien. Ce sont bien, en définitive, les radicaux qui ont fait la fortune du ministre à panache, qui l’ont poussé au pouvoir, qui lui ont tout pardonné, et ses fantaisies et ses fanfares, tant qu’ils ont cru voir en lui un complice de leurs violences, de leurs lois d’exil. C’était le ministre républicain prédestiné dont on ne pouvait plus se passer, M. Clemenceau était son garant. M. Floquet, M. de Freycinet lui-même, refusaient le ministère s’ils ne pouvaient le garder pour collègue. Il a fallu quelque courage à un général modeste, son successeur au ministère, pour ramener à l’ordre ce soldat indiscipliné qui n’avait plus assez des plus grands commandemens. Quand les radicaux se sont arrêtés, quand ils ont voulu parler du « manteau troué de la dictature, » il n’était plus temps, cette popularité était faite ! Et, de plus, qu’on le remarque bien, ce ne sont pas les radicaux seuls qui ont mis la main à l’œuvre boulangiste. Ce sont, à dire vrai, les républicains de toutes les couleurs qui l’avaient préparée à leur manière en créant la situation où cette popularité a pu faire fortune ; c’est par leur politique de secte, de vexations de parti, de prodigalités financières qu’ont été suscités dans le pays tous ces griefs, ces mécontentemens, ces lassitudes, ces dégoûts, qui, à un moment donné, se sont ralliés autour du nom le plus bruyant. De sorte que, si les conservateurs se sont laissés aller à la tentation d’exploiter l’aventure boulangiste, ce sont les républicains qui l’avaient rendue possible. C’est la moralité de cette affaire, si étrangement éclairée depuis quelques jours.

Qu’en faut-il conclure ? S’il y a une chose évidente, c’est que ces divulgations nous font assister non-seulement à la fin du boulangisme, qui paraît bien mort, mais à la liquidation définitive d’une situation où tous les partis ont épuisé leurs passions, leurs imprévoyances ou leurs illusions ; c’est qu’à toutes ces politiques qui ont dit leur dernier mot il ne reste plus qu’à substituer la politique de paix morale et de raison patriotique, que la France réclamait aux élections dernières, qu’elle demande encore.

Après cela, que les partis épuisent leurs ardeurs factices à se disputer un pouvoir livré au jeu de toutes les ambitions, que les batailleurs de la plume se perdent en querelles rétrospectives, c’est peut-être bon pour amuser un temps inoccupé ; ce n’est pas ce qu’il y a de plus sérieux ni de plus utile. Il y a des affaires plus essentielles ; il y a des questions toujours faites pour attirer les esprits réfléchis parce qu’elles touchent aux premiers ressorts de l’existence nationale.

Avant de se disputer comme une proie le gouvernement du pays, il faudrait d’abord savoir ce que devient le pays, ce qu’il est réellement, ce qu’il gagne ou ce qu’il perd de puissance et de force dans les luttes de la vie. C’est justement l’intérêt de cette question des progrès ou de la décroissance de la population française, pour laquelle les partis ont peu l’habitude de se passionner parce qu’elle ne prête guère aux polémiques bruyantes, qui fait cependant de temps à autre une apparition saisissante dans les académies, dans les débats entre économistes, dans les statistiques révélatrices, même dans de gros livres. On y revient périodiquement, pour se retrouver sans cesse devant un fait invariable, avéré et constaté : le ralentissement régulier, continu, obstiné du mouvement de la population en France. On en a savamment parlé, il y a quelques semaines, à l’Académie de médecine comme d’un des plus graves phénomènes contemporains. On a discuté partout depuis sur le caractère de cette crise de la fécondité française. On a cherché, on cherche encore les causes du mal sans oublier de chercher les remèdes. On a épuisé les raisonnemens comme les statistiques, et voici qu’à son tour un anthropologiste de mérite, M. Arsène Dumont, publie tout un traité volumineux et touffu sous ce titre : Dépopulation et civilisation. Ce n’est malheureusement pas le plus gros livre qui est le plus clair. L’auteur est sans doute un homme initié à tous les mystères de la science. Il n’a qu’un défaut : il fait trop de philosophie, trop d’esthétique, trop d’abstraction à propos du chiffre des naissances, si bien que, soit dit sans offenser la science, il finit par ressembler au médecin de Molière. Il a toute sorte de théories sur le développement historique, sur la « capillarité sociale, » sur la démocratie, sur l’influence du cléricalisme ou de la royauté, sur « l’hypothèse-Dieu : » et, « voilà justement pourquoi votre fille est muette, » — c’est-à-dire pourquoi il naît moins d’enfans en France ! On n’est pas plus avancé. L’œuvre savante n’explique rien. Le problème reste tout entier dans ses termes à la fois simples et inexorables.

La vérité toute simple, telle qu’elle est écrite dans les chiffres de toutes les statistiques, telle qu’elle est périodiquement constatée, c’est que la population, loin d’augmenter, ne fait que diminuer en France et que le ralentissement ne date pas d’aujourd’hui. C’est là le fait palpable, caractéristique, il y a moins de mariages, moins d’enfans qu’autrefois dans notre pays. Depuis les premiers jours du siècle, la natalité n’a cessé de suivre un mouvement continu, ininterrompu de décroissance et de degré en degré, est tombée de 32,9 naissances pour mille habitans à 23,9, et même pour les dernières années, à 23,4. C’est une diminution d’un quart sur le nombre des naissances. Il y avait en 1800-1810, 3,93 enfans pour chaque mariage, il n’y en a plus que 2,96. Tout fléchit à la fois dans ce mouvement dont l’impitoyable statistique marque les étapes de dix ans en dix ans. La diminution, il est vrai, n’est pas la même dans toutes les régions de la France, elle varie selon les zones, quelquefois de département à département et même de commune à commune. Il y a des contrées comme le Nord, la Seine-Inférieure, surtout la Bretagne, la Nièvre, la Lozère, qui gardent un chiffre assez élevé, au moins suffisant de naissances, tandis que d’autres et même des plus riches, la basse Normandie, la Bourgogne, une partie du Midi, le Lot-et-Garonne, le Gers, le Tarn-et-Garonne, tombent à un degré inférieur dans l’échelle de la natalité. Tout compensé, pour l’ensemble du pays, le dernier mot est le déficit. La France qui, à certaines époques du siècle, a compté plus d’un million de naissances annuelles n’en comptait plus récemment que 937,000, et comme, en dépit de tous les progrès du bien-être, la mortalité n’a pas décru dans la même proportion, le résultat est toujours en fin de compte, sinon une décroissance décidée, accélérée, du moins une stagnation sensible. C’est là le fait positif. Il serait certes sérieux et inquiétant s’il était le signe d’un commencement de stérilité, d’un dépérissement de la fécondité française. Il peut au moment présent paraître d’autant plus grave, d’une gravité relative si l’on veut, qu’il se lie à une question de défense nationale, que par une coïncidence peu rassurante, tandis que la France semblerait perdre de ses forces, les autres états de l’Europe, l’Allemagne au premier rang, en sont toujours à voir leurs populations se multiplier et s’accroître. A une date qu’on peut prévoir et presque fixer, c’est un corps d’armée de plus ou de moins à jeter dans la balance des batailles. Grosse affaire assurément pour un pays comme le nôtre, réduit à défendre pied à pied sa vieille grandeur.

A quoi tient le mal de la « dépopulation, » ou pour mieux dire de ce ralentissement de fécondité dont souffre particulièrement la France ? Pourquoi y a-t-il un peu moins de mariages ? Pourquoi surtout y a-t-il moins d’enfans dans les familles ? C’est l’éternelle question, qui n’est pas facile à débrouiller, qui n’est pas plus claire aujourd’hui qu’hier, quoique tout le monde dise son mot. Il n’y a point, après tout, de raisons physiques bien saisissables. Est-ce la misère, la difficulté de vivre qui produit la stérilité ? Mais ce sont précisément les populations les plus éprouvées, les plus pauvres, les plus étrangères aux progrès et aux jouissances du bien-être ; ce sont les populations du Finistère, de la Lozère, qui ont le plus d’enfans. Est-ce la guerre qui, à certains momens, a eu son influence sur la race ? Mais c’est justement en plein empire, en 1806, que la natalité a été la plus élevée ; elle ne s’est ralentie que depuis, dans des temps plus pacifiques, pour se relever un instant l’année de la guerre d’Italie. Est-ce le vice qui tarit la fécondité ? Ce n’est qu’un dénigrement vulgaire. Le vice ne règne pas plus en France qu’en Allemagne ou en Angleterre : il n’a que l’hypocrisie de moins. Il faut donc qu’il y ait d’autres causes, des causes plus générales ou plus profondes. Elles ne sont sûrement pas dans les fantaisies philosophiques de l’auteur de Dépopulation et civilisation, qui veut bien nous révéler que, si la France est stérile, c’est parce que notre démocratie est restée centralisée et catholique, parce qu’elle n’a pas encore réussi à s’affranchir des influences du passé, de la royauté et du cléricalisme. Le fait est, au contraire, que la « dépopulation » a commencé et a coïncidé avec cette émancipation dont on parle, qu’elle n’a cessé de se développer depuis sans interruption, pour atteindre, dans ces dernières années, le degré le plus aigu. Que reste-t-il donc ? Il reste peut-être une cause plus simple et plus intime, moins transcendante et moins chimérique : c’est un certain état moral créé par les progrès du luxe et du bien-être, par la confusion des idées et l’âpreté des instincts nouveaux ; c’est cet état où tous les freins sont émoussés, où l’esprit de tradition et de solidarité s’est affaibli. On songe avant tout aux commodités de la vie. Il faut bien appeler les choses par leur nom : en a moins d’enfans pour leur laisser plus de fortune si on le peut, au moins plus d’aisance, ou pour se dérober aux charges des familles nombreuses. On calcule la paternité, et ce qui a commencé par envahir les classes aisées a fini par pénétrer jusque dans les campagnes, parmi les masses rurales. Ce n’est peut-être pas la seule cause, c’est une des plus sérieuses, une des plus actives d’un mouvement de décroissance par lequel la race a paru atteinte dans sa fécondité native. Que faire à cela ?

Reconnaître et vérifier le mal est plus aisé, sans doute, que de trouver les remèdes. Que législateurs et économistes se mettent à l’œuvre et imaginent toute sorte d’expédiens pour raviver la production humaine en France, pour encourager la multiplication de la race par des dégrèvemens d’impôts, par des subsides ou des faveurs, qu’on propose même de taxer les célibataires ou d’accorder des avantages aux pères de nombreuses familles ; qu’on y ajoute toutes les sollicitudes possibles pour les mères, pour les enfans, soit, on l’a essayé. Tous ces moyens ne sont encore, à tout prendre, que des palliatifs le plus souvent peu sérieux ou peu efficaces et même quelquefois plus dangereux que bienfaisans. On ne suscite pas à volonté, par des combinaisons plus ou moins ingénieuses, par des artifices d’administration et de légalité, la force productrice d’une nation. Il n’est pas au pouvoir de l’état de disposer de la natalité. Les remèdes, en cette affaire, ne sont, pas plus que le mal, de l’ordre politique et administratif. Le moyen le plus efficace, quoique sans doute encore d’un effet assez lent, serait de faire appel aux influences morales, de raviver l’idée du devoir supérieur aux calculs d’un égoïsme stérile, de raffermir l’organisation et les habitudes de la famille, de rattacher les populations à leur foyer en les fortifiant contre les séductions malfaisantes. Mais quoi ! Ce serait aller contre la politique du jour, et on n’a trouvé jusqu’ici rien de mieux, pour guérir ce mal de stérilité dont on se plaint, que de flatter les instincts qui ont contribué à le créer.

Au fond, d’ailleurs, sans méconnaître la gravité de ce qu’on appelle la « dépopulation » et de ce qui n’est plus réellement que la stagnation, il ne faudrait rien exagérer. Ces problèmes, si complexes, ne sont pas tout entiers dans des chiffres et ne se réduisent pas uniquement à une question de nombre. Si le nombre était tout, la Chine, qui est le plus populeux des empires, serait aussi le plus puissant et le plus civilisé ; heureusement, tout n’est pas là, et, si atteinte qu’elle puisse paraître de cette maladie de la stérilité qui, après tout, n’est pas inguérissable, si tourmentée qu’elle soit par ses partis, la France a toujours en elle-même les élémens essentiels de la puissance. Elle garde la force de son unité nationale, de son sol fertile, de ses habitudes de travail et d’économie. Elle n’a même pas perdu, autant qu’on le dit parfois, son esprit militaire, ce vieil esprit qui ressaisirait si aisément, au premier coup de tambour, nos populations viriles, et il suffirait qu’elle fût bien conduite pour que la France pût le montrer à ses amis et à ses ennemis.

On ne peut pas dire que les grandes affaires aient disparu de l’Europe ; on ne peut pas dire non plus qu’elles soient bien actives par ces temps de vacances dont profitent un peu les gouvernemens et toutes les diplomaties. L’empereur Guillaume II lui-même n’a pas occupé l’Europe de ses actions et de ses voyages depuis sa dernière course en Russie, qui est déjà oubliée après avoir été tant commentée. Souverains, ministres et chefs d’armée sont au repos ou aux manœuvres qui s’exécutent dans tous les pays comme en France. Manœuvres en Russie et en Allemagne, manœuvres en Autriche et en Italie : exercices de guerre, déploiemens militaires partout, — pour protéger la paix, c’est entendu, et au besoin pour la menacer, c’est encore plus clair. On n’en est heureusement pas là pour le moment ; on n’en est pas même aux apparences de complications prochaines, et, si un toast porté ces jours derniers à l’empereur Guillaume dans le Slesvig-Holstein a parlé de « points noirs, » c’était des « points noirs » de l’intérieur qu’on parlait. On en est tout au plus pour l’instant, à défaut d’événemens faits pour émouvoir le monde, aux incidens, qui ont bien d’ailleurs leur intérêt et leur signification, qui se rattachent plus ou moins à ce perpétuel travail des rapports généraux des alliances en Europe.

Que se passe-t-il réellement au-delà des Alpes ? Il est certain que la triple alliance a de ce côté de mauvais momens, qu’elle paraît soumise à de singulières épreuves, et que la politique italienne s’en ressent dans tous ses mouvemens, dans toutes ses résolutions ; elle semble du moins avoir depuis quelque temps de curieuses tergiversations ou une certaine gêne intime que le cabinet de Rome ne réussit guère à déguiser.

L’Autriche et l’Italie sont ensemble dans la triple alliance, c’est toujours convenu. On dirait, dans tous les cas, des alliées qui ne s’entendent guère ou qui ne peuvent s’entendre que dans l’obscurité, avec toutes les réticences possibles. Ce qu’il y a de sûr, c’est que, si l’Italie et l’Autriche sont liées par un artifice de diplomatie, elles restent encore plus divisées par leurs souvenirs, par leurs traditions ou leurs arrière-pensées ; c’est qu’il y a toujours entre elles ce qu’on appelle « l’irrédentisme, » les revendications italiennes sur Trieste et Trente, que l’Autriche paraît décidée à ne pas laisser mettre ses droits en doute et que l’Italie se sent visiblement dans l’embarras. L’Autriche, il y a quelques semaines, a cru devoir dissoudre rudement, par la main de sa police, une société italienne de Trieste, la société Pro Patria. Le cabinet de Rome, pour faire honneur à la triple alliance, peut-être aussi dans l’espoir de désarmer ou d’adoucir l’Autriche, s’est décidé de son côté à dissoudre les associations irrédentistes du royaume. C’était déjà beaucoup pour le gouvernement italien, pressé par l’opinion populaire, surtout pour M. Crispi qui a été lui-même un fougueux irrédentiste. Cela n’a pas suffi. L’Autriche vient de frapper un nouveau coup en supprimant une autre société, la société le Progresso sans s’inquiéter de ce qu’on en dirait à Rome. Le coup est sensible, et, tout compte fait, le gouvernement italien se trouve dans cette pénible alternative : s’il s’arrête dans ses répressions de complaisance, il s’expose à irriter l’Autriche, à passer pour un allié infidèle ; s’il pousse jusqu’au bout la guerre à « l’irrédentisme, » il risque de soulever contre lui une agitation passionnée à l’intérieur, et ce n’est pas sans gravité à la veille d’élections qui semblent prochaines. Voilà la situation, elle n’est pas trop facile ! Mais ce n’est pas tout : il s’est produit, sur ces entrefaites, un incident qui n’est pas moins curieux, qui n’est peut-être qu’une révélation de plus des embarras de la politique italienne.

C’est à la fois bien simple et un peu étrange. L’Italie, qui tient à sa marine et qui dépense beaucoup pour elle, lance d’ici à peu de jours un nouveau navire cuirassé, la Sardegna, dans le port de la Spezzia. Le roi Humbert devait présider la cérémonie. Aussitôt on s’était demandé si cette fête des bords de la Méditerranée ne serait pas pour les escadres étrangères une occasion de paraître devant la Spezzia, de porter au roi Humbert le salut de courtoisie que les nations civilisées ne se refusent pas. L’escadre anglaise, à ce qu’il semble, s’était déjà ébranlée et avait quitté Malte pour être au rendez-vous. Il ne pouvait y avoir de doute pour la France, qui ne faisait que rendre au roi d’Italie la politesse que celui-ci avait eue pour elle en envoyant, il y a quelque temps, son escadre devant Toulon, pour saluer M. le président Carnot. Tout semblait se préparer à la Spezzia pour donner plus d’éclat à la fête présidée par le souverain et à la réception des escadres étrangères, lorsque tout d’un coup un bruit singulier s’est répandu. Le roi Humbert ne va plus à la Spezzia ! Les escadres n’ont plus par conséquent à paraître, — et ce qu’il y a peut-être de plus piquant, c’est que si l’escadre anglaise n’est pas allée à la Spezzia, ou si elle n’y est allée que depuis, en passant, elle est allée d’abord à Toulon, où officiers anglais et français viennent d’échanger les témoignages de la plus sérieuse cordialité. Que s’est-il donc passé ? Les commentaires n’ont pas manqué. On a dit que des difficultés diplomatiques seraient survenues entre l’Angleterre et l’Italie au sujet d’une circulaire de M. Crispi, ou de l’Afrique, que l’amiral Hoskins aurait reçu au dernier moment l’ordre de ne point paraître devant la Spezzia et que le roi Humbert aurait voulu éviter de donner plus d’éclat à cet incident. On a dit aussi pour la France, puisqu’on dit tout, qu’on avait réfléchi à Rome, qu’on n’avait pas voulu affecter de rechercher un rapprochement avec notre pays, qu’on avait craint, à l’occasion de la présence des navires français, des démonstrations qui offusqueraient à Berlin, qui seraient un embarras pour le gouvernement. On a dit ce qu’on a voulu. Que le roi Humbert aille ou n’aille pas à la Spezzia, le fait n’est pas par lui-même bien sérieux, n’importe : si l’Italie est obligée de se faire le gendarme de l’Autriche contre « l’irrédentisme », si elle en est réduite à tout calculer pour ne point offusquer d’ombrageux alliés, elle paie cher une politique extérieure qui, en enchaînant sa liberté, ruine de plus ses finances.

Depuis que les États-Unis sont devenus au-delà de l’Atlantique une grande et colossale puissance, l’Europe s’en est certainement ressentie de toute façon. Elle s’en est ressentie dans sa politique, qui a eu plus d’une fois à se débattre sur les mers, dans toutes les régions du Nouveau-Monde, avec la diplomatie ombrageuse et opiniâtre de Washington ; elle s’en ressent tous les jours dans son commerce et son industrie, qui ont trouvé dans l’industrie et le commerce américains une concurrence redoutable, qui ont de plus à lutter contre ce protectionnisme à outrance dont le plus récent spécimen est ce qu’on appelle le bill Mac-Kinley. Il ne s’agit plus du premier bill Mac-Kinley, de celui qui, par les formalités multipliées qu’il entraîne, par les minutieuses rigueurs de contrôle qu’il impose à l’entrée dans les ports américains, semble avoir été imaginé pour décourager le commerce étranger. Celui-là a été voté, il est déjà appliqué, et à en juger par ce commencement d’expérience, on ne voit pas que la pratique en atténue les sévérités excessives et décourageantes. Il s’agit d’un second bill qui a été joint au premier, qui a été voté par la chambre des représentans de Washington, mais qui est encore en discussion devant le sénat. Celui-ci a un titre qui en précise l’objet, c’est le Tariff-Bill, il est destiné à remanier les droits sur les importations étrangères, pour les aggraver le plus souvent. La discussion, il est vrai, ne va pas toute seule ; elle paraît assez laborieuse, d’autant plus que les intérêts des divers états industriels ou agricoles se heurtent dans ce débat et que le secrétaire d’état, M. Blaine, ne serait pas, sur certains points, favorable au bill.

On en était là lorsqu’est survenu tout à coup un incident qui pourrait compliquer singulièrement les choses, qui, en mettant tout le monde d’accord à Washington, ne tendrait à rien moins qu’à ouvrir une sorte de conflit commercial avec l’Europe, — et cela, pour appeler les choses par leur nom, à propos de porcs ! La France, et elle n’est pas seule en Europe, a cru devoir interdire, par mesure d’hygiène, l’importation des porcs américains suspects d’infection. Les Américains, jettent feu et flamme, protestent que leurs porcs sont aussi sains que nos vins sophistiqués, qu’ils sont victimes d’une interdiction blessante pour la probité américaine ! Ils n’ont pas réussi encore à rouvrir les pays européens à un des plus grands produits de leur commerce. Qu’est-il arrivé ? Ils ont saisi l’occasion du bill Mac-Kinley ; ils ont voté un amendement qui, en instituant sous leur responsabilité une sorte de contrôle de leurs salaisons à la sortie, arme le président du droit de suspendre l’importation des vins étrangers, et généralement d’exercer les représailles qu’il jugera nécessaires contre tout pays qui frapperait de « mesures arbitraires et vexatoires » les produits américains. Et le bill a été accepté, sanctionné par le président Harrison ! C’est une menace pour nos vins de France. C’est aussi pour le président le droit d’ouvrir à volonté une redoutable guerre commerciale. S’arrêtera-t-on dans cette voie ? On pressent déjà ce que le protectionnisme à outrance peut préparer de conflit ; meurtriers pour tous les peuples, pour l’Europe comme pour l’Amérique.

CH. DE MAZADE.