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Chronique de la quinzaine - 31 août 1890

Chronique n° 1401
31 août 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

C’est le moment où la politique sommeille, où les parlemens se taisent, où le monde des affaires lui-même est à demi dispersé. Ce n’est pas, suivant le vieux mot, que le diable y perde rien, que dans cette vie moderne telle qu’elle est faite on cesse de s’agiter, d’intriguer, de poursuivre à travers tout les manèges intéressés. Rien n’est interrompu, c’est possible. Il y a du moins par intervalles, à celte saison d’été, une heure où, soit fatigue, soit habitude, on sent le besoin de se donner ne fût-ce que l’apparence du repos, de chercher l’air des champs ou de la mer, de secouer pour un instant les obsessions de la veille.

On n’est plus à tout ce qui se fait au Palais-Bourbon et au Luxembourg, aux crises ministérielles et aux confusions parlementaires, aux prétendues réformes sociales qui ne réforment rien, et aux expériences financières qui ne remettent pas l’équilibre dans le budget. C’est le moment où tout se réduit à la modeste session des conseils-généraux, qui est déjà finie, à des inaugurations de monumens ou de chemins de fer, à des fêtes locales, à des discours de circonstance, et, si l’on veut, à des polémiques oiseuses qui ne servent qu’à occuper le temps. C’est surtout la saison des voyages officiels. M. le président de la république, qui était l’autre mois dans l’Hérault, vient d’aller à la Rochelle, où il était bien sûr de trouver l’accueil empressé et cordial d’une population paisible, charmée de voir le premier personnage de l’Etat. M. le ministre des affaires étrangères, entre deux négociations, va porter la bonne parole dans le Pas-de-Calais. M. le ministre de la marine va consacrer, par sa présence à Abbeville, la statue élevée, d’un accord unanime, à l’amiral Courbet. M. le ministre des travaux publics est partout, au nord et au sud, cherchant un chemin de fer à inaugurer. M. le ministre de l’intérieur visite en bonhomme ses propriétés de l’Aveyron, et, chemin faisant, il témoigne familièrement son intérêt aux ouvriers de la contrée, sans leur laisser ignorer qu’il n’entendrait pas raillerie si on prétendait renouveler les scènes sanglantes des grèves de Decazeville. M. le président du conseil, enfin, prend tranquillement les eaux à Aix-les-Bains avant de se rendre aux grandes manœuvres du nord, que M. le général Billot va diriger. Le monde officiel est partout, excepté à Paris. Ce n’est pas un mal de voyager : les voyages forment sans doute les ministres, comme la jeunesse. Ce n’est point un mal non plus d’aller inaugurer un monument, surtout quand ce monument est destiné à perpétuer la mémoire d’un homme qui a été un chef stoïque et glorieux, l’honneur de notre marine, qui, par l’éclat de ses actions comme par la dignité de sa mort, a mérité le viril et affectueux respect de la France. On ne pouvait, certes, mieux occuper un de ces jours de vacances.

Par une coïncidence étrange, au moment même où s’accomplissait cette sévère et réconfortante cérémonie de l’inauguration du monument de Courbet, un inconnu, sans doute pour réveiller la curiosité par ces temps d’oisiveté, s’est plu à divulguer le secret d’un des plus bruyans épisodes de notre récente histoire ; il a mis à nu ce qui s’est appelé le boulangisme. Voilà donc ce que c’était que cette popularité de hasard née un instant de l’émotion maladive et de la surprise d’un pays mécontent ! Voilà ce qu’il y avait dans ce héros d’aventure s’élevant par la faveur des radicaux, négociant avec les camps royalistes, visitant le prince Napoléon à Prangins, recevant l’argent de toutes mains, menant de front les intrigues d’ambition et les plaisirs ! Il n’y avait rien ; il n’y avait pas même une apparence d’idées, pas même la hardiesse d’un aventurier. Il s’est évadé au premier péril, à la première menace. Une cour de justice l’a condamné : ce sont ces bizarres révélations qui l’achèvent en le montrant dans sa frivolité vulgaire. Il s’évanouit dans sa nullité sous cette lumière accusatrice, — tandis qu’au même instant, l’autre, le héros d’Abbeville, monte avec sa gravité impassible devant l’opinion. Celui-là s’élève parce qu’il n’a été qu’un soldat intègre, ne demandant rien aux partis, subissant les disgrâces sans faire moins fidèlement son devoir, réparant par son habileté et sa fermeté d’âme les fautes que l’imprévoyance lui imposait, mourant en héros sur son navire au milieu de ses équipages émus et léguant sa généreuse mémoire à son pays. Voilà la différence entre ces deux hommes dont le hasard seul rapproche les noms ! La légende de l’aventurier est finie, la légende du grand serviteur de la France est à peine commencée et est déjà consacrée. L’honnête popularité de Courbet n’a pas à craindre les retours de fortune et un des traits les plus caractéristiques de cette récente commémoration d’Abbeville, c’est justement qu’autour de ce monument se sont rencontrés des représentans de toutes les opinions, M. le ministre de la marine, des délégués de la présidence et du ministère de la guerre, des conservateurs, — tous animés des mêmes sentimens, tous parlant le même langage.

C’est la preuve que s’il y a malheureusement des divisions obstinées, de cruels dissentimens d’opinion, il y a des points sur lesquels on est toujours d’accord, et cette communauté de sentimens est le signe le plus sensible de la possibilité d’un apaisement que les passions extrêmes sont seules à combattre. L’autre jour à la Rochelle, M. le président de la république recevant l’expression des vœux de concorde que lui portait le président du conseil-général, répondait que ces sentimens lui étaient chers ; il l’avait dit déjà, même avec plus de netteté, dans un autre voyage. M. le ministre de l’intérieur, sans se perdre en paroles inutiles, pratiquerait peut-être volontiers une politique de modération qu’il arrange à sa façon. M. le ministre des affaires étrangères, il y a quelques jours dans le Pas-de-Calais, parlait avec un confiant optimisme de l’apaisement qu’il croit voir partout. Sans doute l’apaisement est dans le pays, il se manifeste par ce calme universel qui règne aujourd’hui à la surface de la France. Il reste depuis un an surtout le vœu le plus profond, le plus intime de l’opinion ; il a aussi ses conditions. Quels sont ceux qui le troublent ou le menacent ? Ce sont ceux qui pour occuper leurs vacances passent leur temps à réveiller les passions de secte, qui en ce moment même ne cessent de signaler comme un péril clérical la rentrée de quelques religieux dans une maison du Havre, la lenteur des laïcisations, une lettre aussi simple que prévoyante de M. l’évêque de Saint-Brieuc au sujet des séminaristes-soldats. — Eh bien, c’est sur ces points que le gouvernement doit avoir une opinion et une direction. Tant qu’il ne sera pas plus décidé, il restera dans la position indécise et équivoque où il a été jusqu’ici, suspect peut-être aux radicaux qu’il se croira obligé de désarmer par des concessions, — suspect aussi aux conservateurs qui se croiront toujours sous le coup des retours offensifs du radicalisme. L’apaisement restera un mot bon à mettre dans les discours, une fiction peut-être passagère, une apparence. Il ne sera pas une réalité sérieuse et durable ; il ne peut le devenir que par une politique hautement avouée, résolue à s’appuyer sur la masse nationale contre les partis extrêmes, à rendre à la France, avec la paix morale, une force nouvelle et l’assurance du lendemain.

Comme tout change et s’enfuit par ces temps de révolutions ou de transformations ! Depuis un siècle, les régimes, les gouvernemens, les hommes qui ont représenté ces régimes sur la scène publique, se sont succédé ; ils ont disparu tour à tour pour ne plus reparaître après quelques années que dans les livres, dans les mémoires, dans les récits de ceux qui ont eu un rôle par l’action ou par le conseil. Il y a déjà vingt ans bien sonnés que le second empire, à pareille date, a été emporté dans une tempête de feu et de fer. Il avait mal commencé, il a mal fini : il n’a pas laissé les mêmes souvenirs et les mêmes légendes que le premier empire ; il semble déjà loin ! Il a pourtant vécu, il a eu sa durée, son caractère, ses couleurs voyantes, ses péripéties et ses crises. Si cette ère d’ostentation, une des plus décevantes de l’histoire, qui disparaît derrière un amas d’événemens, pouvait être oubliée, les récens Mémoires de M. le baron Haussmann la rappelleraient à nos trop légers contemporains. Ces Mémoires d’un administrateur capable, un peu gonflé et d’ailleurs peu scrupuleux, font revivre d’une certaine manière cette ère impériale où l’auteur lui-même a fait une assez belle figure comme un des premiers dignitaires de l’État, comme l’instrument à la fois rude et souple d’un souverain, dont un de ses plus intimes familiers a pu dire : « Il ne sait pas ce qu’il veut, mais il le veut bien ! » M. Haussmann est bien en effet l’homme, ou si l’on veut un des hommes du temps. Il est resté le plus grand révolutionnaire de la voirie, le plus hardi et le plus prodigue remueur de pierres, de moellons et de millions, le complice, sinon l’inspirateur de Napoléon III, dans la reconstruction de Paris, le vrai roi de la cité sous le nom de préfet pendant plus de quinze ans. En racontant son histoire et ses œuvres, non sans une certaine emphase, il raconte un épisode de ce dernier empire dont il a été et dont il demeure un des représentans les plus caractéristiques.

Ce n’était point assurément un homme ordinaire, ni même ce qu’on pourrait appeler un personnage improvisé de la fortune politique ; c’était au contraire un homme de la carrière, comme on dit, qui avait passé par toutes les sous-préfectures. Ce n’était pas non plus un administrateur négligent ou léger. Il avait appris son métier, il le savait ; il avait le goût de l’autorité et de l’uniforme. Il ne doutait pas surtout de lui-même. Il a toujours été, à ce qu’il semble, pénétré de son mérite aussi bien que de l’importance de ses fonctions, alliant au besoin, d’ailleurs, l’agrément à une gravité un peu prétentieuse, ouvrant des chemins ou des écoles, en même temps qu’il recevait George Sand dans sa petite sous-préfecture de Nérac et qu’il aidait de ses gendarmes l’auteur de Valentine à reconquérir la jeune Solange retenue par ce Barbe-Bleue qui s’appelait M. Dudevant. Mettons que c’était le modèle des sous-préfets, puisqu’il le veut, qu’il eût même été le modèle des préfets de la monarchie de juillet, si cette monarchie eût vécu ; mais il est clair que ce sous-préfet de juillet n’a jamais eu un goût prononcé pour le règne des députés dans l’administration, pour le régime parlementaire, qui négligeait son avancement. Il avait les instincts absolutistes. M. Haussmann avait du reste des traditions impérialistes dans sa famille, il était touché d’avance de la grâce napoléonienne. Bref, il était mûr pour être le serviteur d’un gouvernement décidé à user de la force, et le jour où la révolution de février faisait d’un Bonaparte un président de la république, puis un empereur, c’était un préfet tout trouvé pour l’action, pour les grandes circonstances, pour Bordeaux au lendemain du coup d’état, pour Paris au lendemain de l’empire. M. Haussmann, il faut l’avouer, allait à l’autocratie nouvelle d’enthousiasme, avec une confiance qui ne lui a jamais manqué, sans s’étonner de rien, de son élévation moins que de tout le reste. Il avait trouvé du coup une occasion unique de déployer ses instincts autoritaires avec un souverain qui lui laissait la liberté de se servir de son pouvoir pour tout entreprendre et parfois de suppléer à sa volonté. C’est ce qui pourrait s’appeler la genèse d’un fonctionnaire à travers les révolutions, d’un sous-préfet de la monarchie de juillet devenu, par la grâce d’un coup d’état, le premier préfet de France, chargé de transformer Paris pour la gloire de l’empire !

Que ce favori des premiers jours du nouveau règne ait été un agent aussi expérimenté qu’énergique à l’Hôtel de Ville ; qu’il ait aéré, éclairé, assaini et embelli Paris par ses vastes travaux, en ouvrant, à travers la vieille cité, boulevards et avenues, soit ! l’œuvre reste ; mais dans quelles conditions, à quel prix et par quels moyens a-t-elle été accomplie ? C’est ici précisément que se dessine dans son originalité cette figure d’un administrateur impérial. M. Haussmann a fait de grandes choses, c’est possible ; il les a faites en homme qui ne connaît ni frein ni contrôle, qui, pendant quinze ans, a disposé de tout, des lois, de l’argent, du crédit, d’un budget municipal qui égale celui d’un petit état européen, de l’autorité absolue dans son administration, du souverain lui-même. Pendant quinze ans, Napoléon III a été le dictateur de la France ; M. Haussmann a été le dictateur de Paris sous le bon plaisir impérial. Il dévoilait son secret un jour où l’on demandait au Sénat cette loi de sûreté générale que M. le maréchal de Mac-Mahon était presque seul à combattre. « A quoi bon des lois ? disait à peu près le préfet-sénateur, les hommes suffisent ! » En d’autres termes, les lois sont inutiles si on a des hommes qui ne craignent pas la responsabilité. L’ancien préfet de la Seine s’est toujours cru un homme et n’a jamais craint les responsabilités, dans ses actes politiques ou dans ses combinaisons financières. Il ne s’en défend pas, il n’était pas fait pour servir sous un gouvernement de légalité et de liberté ; il était fait pour servir sous un maître, non pas, assurément, en favori vulgaire et indolent, — en serviteur actif et résolu, âpre au travail, habile à racheter ses rudesses par un dévouement aveugle et à se faire de la faveur du prince un bouclier contre des adversaires jaloux de son crédit. M. le baron Haussmann raconte lui-même dans ses Mémoires sa carrière, ses opérations, son règne à l’Hôtel de Ville avec une sorte de candeur prolixe et un peu banale. Il ne met peut-être pas beaucoup de tact ni de mesure dans ses révélations sur ses rapports avec celui qu’il appelle encore : « Mon maître ! » Il ne se doute pas qu’il dit parfois des riens avec solennité, que des récits plus simples, plus sobres, n’auraient pas été un témoignage moins instructif sur cette période de l’histoire française.

Tout cela est passé. L’empire est déjà loin, M. Haussmann n’est plus depuis longtemps à l’Hôtel de Ville. Que reste-t-il donc ? Ce qu’a fait M. Haussmann n’a pas péri sans doute dans les convulsions et les réactions de la politique : on n’a même trouvé rien de mieux que de le continuer, de l’étendre, et c’est ce qui expliquerait comment le nom de l’ancien préfet de la Seine a gardé malgré tout quelque prestige, comment il est encore inscrit, en dépit de tous les changemens capricieux, sur un boulevard de Paris ; mais ce qu’il y a de plus curieux, ce qui pourrait être la moralité de ces Mémoires, de toutes ces choses du passé qu’ils racontent, c’est qu’il n’est pas bien sûr que les procédés inaugurés par le grand révolutionnaire de l’édilité aient disparu de l’Hôtel de Ville. Ce n’est point certes le préfet d’aujourd’hui qui ressemble à l’ancien ; ce qui reste d’un préfet à Paris n’est plus qu’une ombre errante, à la recherche d’un domicile qu’on lui dispute. C’est à tout prendre le conseil municipal qui est l’héritier le plus vrai et le plus direct, l’héritier arrogant du préfet d’autrefois, qui a reçu de lui le goût de l’omnipotence et des entreprises coûteuses, l’art de jouer avec les lois et de dépenser sans compter. Chose singulière ! depuis près de vingt ans, ceux qui nous gouvernent, législateurs, ministres ou édiles ne cessent de s’élever contre l’empire : ils ne font que l’imiter dans ses procédés de gouvernement, dans ses abus, dans ses excès de dépenses, dans ses fantaisies discrétionnaires, — avec cette unique différence que ce qu’on faisait autrefois dans un intérêt dynastique, on le fait aujourd’hui dans un intérêt de parti, de domination républicaine ou radicale. L’empire et ses hommes ont disparu, le système a survécu ; il s’est infiltré partout, et c’est ainsi que les révolutions emportent les gouvernemens, changent l’apparence des choses, bouleversent les conditions nationales ou politiques, sans toucher aux abus, aux mœurs administratives, aux traditions discrétionnaires qui se perpétuent à travers les régimes les plus opposés.

Tout a changé en France, excepté les abus ; tout a singulièrement changé aussi depuis quelque vingt ans en Europe, et dans les souverainetés et dans les relations et dans l’équilibre des puissances. Ce qui a longtemps formé le régime européen a presque complètement disparu par les guerres et les révolutions ; un ordre nouveau n’est pas arrivé h se fixer, et c’est ce qui fait que tout reste à la merci de l’imprévu, des incidens qui peuvent éclater à l’Orient ou à l’Occident, des fantaisies d’un souverain jeune, ardent, impatient de remplir la scène où il est si récemment entré non sans quelque fracas. Il est certain que depuis son avènement au trône, depuis deux ans qu’il règne à Berlin, l’empereur Guillaume II a résolu le problème d’exciter les curiosités et de donner du travail aux nouvellistes. Il a réussi à occuper le monde tantôt par ses coups de théâtre de gouvernement intérieur et le congé si lestement donné au premier chancelier allemand, qui n’est pas revenu encore de sa surprise, — tantôt par ses velléités de réformateur socialiste, ou bien par ses voyages toujours nouveaux, toujours retentissans. Plus que jamais encore aujourd’hui il vient d’occuper l’Europe de ces voyages qui sont presque le seul événement en ces temps de calme, qu’on ne peut voir se succéder sans se demander ce qu’ils signifient, sans se dire qu’un souverain, eût-il toutes les impatiences de la jeunesse, ne peut pourtant pas tant s’agiter pour jouer l’éternelle comédie de beaucoup de bruit pour rien. Il n’y a que quelques semaines, Guillaume II était à l’île de Wight, auprès de la reine Victoria, qui vient de mettre un fleuron de plus à la couronne de son petit-fils, par la cession d’Héligoland, en échange du protectorat de Zanzibar. Pas plus tard qu’hier, il a fait son nouveau voyage, un voyage de toute façon commenté et interprété d’avance, en Russie, pour revoir le tsar et assister aux manœuvres de l’armée russe. C’était une de ces fêtes soldatesques comme on en célèbre aujourd’hui entre souverains qui veulent la paix ! Qu’en est-il réellement ?

Eh bien ! soit ; l’empereur d’Allemagne, qui aime à voyager sur mer comme sur terre, est allé sur son navire aborder aux côtes d’Esthonie, où il a été reçu par le tsar, par la tsarine qui n’était pas loin, avec toutes les apparences de la cordialité. Tout s’est passé selon les règles et selon l’étiquette. L’empereur Guillaume n’a pas manqué de se revêtir de l’uniforme du régiment russe de Wiborg dont il est le colonel, et du cordon de Saint-André ; l’empereur Alexandre III, à son tour, s’est revêtu de l’uniforme de son régiment de la garde prussienne et de l’aigle noir. Les deux souverains sont allés ensemble à Narva, à Yambourg, sur le terrain des manœuvres ; ils ont suivi les savantes opérations de l’armée russe, auxquelles le tsar avait invité particulièrement un officier français, M. le général de Boisdeffre, un ancien aide-de-camp de Chanzy. Le nouveau chancelier allemand, M. de Caprivi, était aussi du cortège, accompagné d’une partie de sa chancellerie, comme pour donner au voyage une importance diplomatique. M. de Caprivi a conféré avec le tsar, il a conféré avec le chancelier russe, M. de Giers, il est même allé jusqu’à Saint-Pétersbourg. Il y a eu enfin pendant ces quelques jours des banquets, des galas, des toasts plus familiers que politiques, des échanges de cadeaux. Puis l’empereur Guillaume a repris un peu précipitamment la mer pour rentrer en Allemagne, par Memel, et le rideau est tombé sur cette grande représentation. Les commentaires avaient devancé le voyage, ils recommenceront après l’entrevue, sans être plus clairs ni plus décisifs.

A voir les choses en toute simplicité, il est infiniment vraisemblable que ce n’est qu’un spectacle de plus offert à l’Europe, destiné à être bientôt oublié, que de cet incident un peu bruyant, il ne peut résulter rien de bien sérieux, ni pour les affaires qui préoccupent les cabinets, ni dans la situation générale. On ne peut pas dire, évidemment, que ces entrevues de deux puissans souverains cherchant à se rapprocher soient sans importance : elles ne peuvent changer la nature ou la force des choses. L’empereur Guillaume, en allant à Narva et à Peterhof, n’a certainement pas porté dans sa valise, avec ses uniformes variés, une solution de la question bulgare, le secret de la paix des Balkans. Il a pu, avant son voyage, conseiller ou faire conseiller au prince Ferdinand la modération, le détourner des coups de tête, et le prince Ferdinand, en effet, rentrant récemment à Sofia après un assez long séjour en Allemagne, a parlé avec la réserve d’un homme qui veut tout ménager ; mais, après tout, il n’en est ni plus ni moins. L’empereur Guillaume, quelle que soit sa pensée intime, ne peut se faire à Pétersbourg le négociateur d’une transaction propre à désarmer la Russie sans abandonner l’Autriche, qui a ses ambitions et ses intérêts dans les Balkans, sans paraître se dérober à ses alliances. La Russie, de son côté, n’a jamais caché et ne cache pas encore qu’à ses yeux tout ce qui se fait depuis quelques années en Bulgarie n’est qu’une œuvre révolutionnaire, une violation du traité de Berlin accomplie et organisée contre elle, — que les gouvernans de Sofia, le prince Ferdinand en tête, ne sont que des usurpateurs qui doivent disparaître. Tout ce qu’elle a pu promettre, c’est d’attendre, de ne rien précipiter, de pousser la patience jusqu’au bout, — jusqu’au moment où tout finira par éclater ! C’est ce qu’elle a fait jusqu’ici ; c’est un ajournement de la crise, ce n’est pas une solution, et l’empereur Guillaume, en eût-il la volonté, n’y peut rien ; il ne peut, avec ses alliances, avec les engagemens de sa politique, ni promettre ni refuser à la Russie les garanties de sécurité, les satisfactions de puissance ou d’orgueil sur lesquelles peut compter un empire qui dispose de 70 millions d’hommes, qui sait que rien de définitif ne se fera sans lui en Orient, fût-ce dans la petite Bulgarie.

Au fond, d’ailleurs, cette affaire bulgare n’est qu’un incident. Il y a de bien autres difficultés, de bien autres obstacles à une intimité comme celle qui a existé dans d’autres temps, entre la Prusse devenue l’Allemagne et la Russie : il y a une question d’antagonisme permanent, une rivalité inévitable de prépondérance. Évidemment, le jeune empereur, qui ne connaît pas le repos, qui court sans cesse du Midi au Nord, d’Osborne à Peterhof, ne voyage pas seulement pour son plaisir ; il peut avoir ses arrière-pensées. S’il ne rêve pas la guerre pour la guerre, pour agrandir son empire, il veut certainement maintenir ce qu’il a reçu, assurer et affermir la suprématie allemande en Europe ; il y travaille par tous les moyens, par ses voyages, par le soin qu’il met à attirer les autres états dans son orbite, à multiplier ses alliances, à neutraliser ses adversaires, en même temps qu’il développe ses forces militaires. C’est le secret de ses agitations, ou sa politique n’a aucun sens. Croit-on que la Russie serait disposée à subir ou à favoriser cette prépondérance déguisée sous une fiction d’alliance, à se laisser neutraliser et cerner par une puissance rivale appuyée sur une partie de l’Europe coalisée ? La Russie y voit clair ; elle sait bien qu’elle n’a plus devant elle la Prusse de Frédéric-Guillaume III et de Frédéric-Guillaume IV, qu’elle a l’Allemagne unie à ses frontières, qu’elle ne peut se garantir que par l’indépendance dans la force et que, si elle a besoin d’alliés, elle ne peut les trouver que parmi ceux qui sont intéressés comme elle à déjouer ou à combattre toute tentative de suprématie en Europe. Pour la Russie, se faire l’alliée active ou la complice de l’Allemagne, devenue ce qu’elle est, serait une duperie. Elle l’a essayé, elle en a recueilli le prix au congrès de Berlin, elle le recueille encore par les embarras qu’elle s’est créés. L’empereur Alexandre III ne semble pas disposé à recommencer le jeu des complaisances qui a permis à l’Allemagne de se constituer, de se mettre en selle, comme disait autrefois ce chancelier qui est aujourd’hui à Kissingen comme le plus simple ministre allemand en disponibilité.

Que reste-t-il donc de cette visite du jeune empereur d’Allemagne en Russie ? Après le plaisir des spectacles militaires et l’agrément d’un échange courtois de politesses de famille, le résultat politique est peut-être assez peu décisif. Il reste du moins, si l’on veut, cette assurance générale que, à défaut d’une intimité ou d’un accord qui ne peut guère se réaliser dans les grandes affaires du temps, on ne demande pas mieux dans tous les camps que de prolonger la paix. L’empereur Guillaume se représente lui-même comme un messager de la paix en voyage ; l’empereur Alexandre III ne cesse de protester qu’il veut la paix, qu’il la respectera tant qu’on ne la troublera pas à son détriment. Une fois de plus, sans doute, on a échangé ces déclarations faites pour dissiper les mauvais bruits, — et tout bien compté, c’est peut-être à cela que se réduit l’intérêt de cette entrevue qui a un moment occupé l’Europe, qui a déjà passé comme bien d’autres.

Pendant ce temps, les affaires de la plupart des pays de l’Europe se ressentent peut-être un peu de la saison et suivent provisoirement leur paisible cours sans accident. Le parlement anglais, le dernier parlement du continent qui fut encore en session, a pris ces jours passés à son tour ses vacances pour trois mois. Il a été clos par un discours de la reine qui n’a rien de nouveau, qui serait le plus pâle et le plus insignifiant des discours, s’il n’avait eu à constater l’heureux dénoûment de deux ou trois affaires diplomatiques qui ont eu leur importance dans ces dernières semaines. C’est la partie la plus sérieuse ou la plus caractéristique de cette terne harangue de clôture. A dire vrai, ce n’est pas dans l’exposé de sa politique intérieure que le ministère de lord Salisbury aurait pu triompher. Il n’avait rien à dire de bien réconfortant. Celte session qui finit a été pour lui à la fois laborieuse et stérile. Il ne peut se dissimuler que les élections partielles qui se succèdent depuis quelque temps révèlent un retour assez sensible de l’opinion vers les libéraux toujours conduits au combat par le grand vieillard, M. Gladstone, et plus on va, plus ce mouvement menaçant pour le cabinet de lord Salisbury semble s’accentuer. Dans Je parlement même, où il a cependant une majorité par l’alliance des libéraux unionistes, le ministère, au courant de la session, n’a plus d’une fois échappé à des échecs et n’a réussi à garder l’appui de ses alliés qu’en jetant du lest, comme on dit, en ajournant ou en modifiant quelques-uns de ses projets les plus essentiels : et les lois agraires d’Irlande, et la loi sur les cabarets, et la loi sur les dîmes dans le pays de Galles. Le ministère anglais n’est peut-être pas en péril pour le moment, tant que l’Irlande est là pour retenir les libéraux-unionistes qui sembleraient assez disposés depuis quelques mois à reprendre leur liberté ; il reste malgré tout dans une position critique, et il a devant lui la perspective de difficultés nouvelles pour la session prochaine, à moins que dans l’intervalle il n’ait réussi à raffermir sa position. C’est par sa politique intérieure qu’il est vulnérable et menacé ; il ne reprend ses avantages que par sa politique extérieure, par ces quelques négociations qu’il a récemment conduites avec l’Allemagne, avec la France, avec le Portugal, et dont le discours de la reine annonce le succès comme une bonne nouvelle.

Ces négociations ont cela de curieux qu’elles mettent en jeu toutes les politiques pour un objet lointain, insaisissable, qui n’a pris que depuis quelques années une sorte d’importance nouvelle ; elles ont cela d’utile qu’elles en finissent, autant qu’on en peut finir avec des conflits toujours possibles dans ces contrées de l’est et du centre de l’Afrique, ou toutes les compétitions européennes se rencontrent désormais. Le premier acte de cette œuvre de diplomatie a été le traité anglo-allemand, qui est aujourd’hui un fait accompli, sanctionné par le parlement de Londres, qui cède Héligoland à l’Allemagne, établit le protectorat britannique à Zanzibar et délimite la sphère d’action des deux puissances sur le continent africain. L’Angleterre et l’Allemagne semblent, en définitive, satisfaites de leur œuvre. La négociation avec la France est née justement de ce premier traité, qui avait disposé trop sommairement de Zanzibar. L’Angleterre avait évidemment oublié qu’il y a déjà près de trente ans elle s’était engagée avec la France à respecter l’indépendance de Zanzibar. Une explication, une transaction était pour le moins nécessaire, et si le gouvernement de la reine n’a point hésité à faire appel à la bonne volonté de la France, notre ministre des affaires étrangères, M. Ribot, a su habilement tirer parti de cette situation dans nos intérêts. Il est entré sans subterfuge dans la négociation d’où est sorti cet arrangement qui est connu aujourd’hui, qui a un double objet. La France, sans s’arrêter à un protocole inutile, accepte le protectorat britannique à Zanzibar ; l’Angleterre, à son tour, souscrit définitivement au protectorat français à Madagascar, et, de plus, elle reconnaît « une zone d’influence de la France au sud de ses possessions méditerranéennes » jusqu’au centre de l’Afrique, jusqu’au Niger. Tel qu’il est, cet arrangement nouveau suffit aux intérêts des deux pays. Le Portugal, enfin, sera-t-il également satisfait du traité qu’il va maintenant avoir avec l’Angleterre ? Ce traité, qui causera peut-être au premier instant quelque mécompte à Lisbonne, a du moins l’avantage de clore un différend délicat, en laissant encore à la domination portugaise une zone assez étendue.

Quels qu’ils soient, ces divers traités que l’Angleterre vient de négocier avec succès, qui se touchent sans se confondre, ont un même caractère : ils ont pour objet de créer une situation nouvelle, en délimitant avec une apparence de précision la sphère d’action des divers états engagés sur le continent africain. Après cela, il n’y a pas à se faire illusion et lord Salisbury restait dans la réalité des choses en disant récemment qu’on disposait, après tout, de régions qu’on n’avait jamais explorées, que « bien des années et peut-être plusieurs générations passeront avant que l’influence française ou anglaise y ait pénétré. » On règle les difficultés du moment ; le reste est l’affaire de l’avenir, qui se moquera peut-être de tous les traités et de toutes les ambitions.


CH. DE MAZADE.