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Chronique de la quinzaine - 14 août 1890

Chronique n° 1400
14 août 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Cette fois la chose est faite, la session est dûment close. Un bel et bon décret de miséricorde, lu l’autre soir, entre neuf heures et minuit, au Luxembourg et au Palais-Bourbon, a rendu la liberté à des assemblées déjà à demi dispersées. Il fallait bien en finir, puisque l’heure était venue, puisque c’est la saison du repos, des voyages, des distractions, des vacances pour tout le monde, pour les législateurs comme pour les écoliers.

Entre les écoliers et les législateurs il y a seulement une différence. Les premiers s’en vont gaîment, comme une volée d’oiseaux. Après une année passée à l’étude, ils ont reçu l’autre jour, en pleine Sorbonne, leurs récompenses ; ils ont même pu, par surcroit, entendre des discours qui leur ont appris ou ont voulu leur apprendre ce que c’est que l’homme moderne, ce que sera le fils de l’avenir, le « jeune Français de demain, » façonné par des réformateurs improvisés. Ils n’ont peut-être pas toujours compris et n’ont aucun souci des expériences scolaires dont on leur parle. Ils sont partis sans remords et sans arrière-pensée, impatiens de vivre, de se retrouver dans leurs familles et de jouir de quelques semaines de liberté pour revenir bien tôt, plus frais et plus dispos, au travail. Ils sont la jeunesse vive et confiante qui n’a pas fait le mal et n’a pas connu les mécomptes. Les vacances parlementaires, — il faut l’avouer, — n’ont rien de cet aimable exode de la jeune population des écoles. Députés et sénateurs n’ont aucune raison de prendre leur congé si gaîment, de s’en aller contens de ce qu’ils ont fait, et leur départ ressemble à une délivrance pour le pays, qui les a vus à l’œuvre, aussi bien que pour eux-mêmes, qui finissaient par ne plus savoir où ils en étaient. Sûrement depuis six mois, ils ont vécu sans gloire, à peu près sans profit ; et, avant de disparaître pour trois mois, ils ont couronné leur session par un de ces débats où se révèlent la fatigue, les incohérences, les contradictions d’un parlement divisé et déjà épuisé. Ils ont expédié au pas de course la loi des quatre contributions en y introduisant une réforme pour le moins hasardeuse ; et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est que le sénat, au lieu de rester jusqu’au bout un conseiller de prudence, s’est résigné à voter par faiblesse ce que la chambre elle-même avait voté sans conviction. Bref, une brèche de plus a été ouverte dans notre système de contribution foncière, l’impôt de quotité y est entré par surprise, par un impromptu parlementaire. Après cela, sénateurs et députés avaient manifestement conquis le droit de prendre leurs vacances en laissant le pays à son repos. Ils seront peut-être plus embarrassés, à leur retour, que les écoliers, dont ils ont quelquefois l’étourderie sans en avoir les généreuses ardeurs.

Oui, vraiment, le sénat a suivi la chambre dans son expérience financière ; il a même fait à peine quelques façons pour se jeter dans l’inconnu. Aux premiers momens, il est vrai, il paraissait presque unanime dans la volonté de ne pas laisser passer une innovation peu réfléchie, cette substitution improvisée et décousue du principe de la quotité au principe de la répartition dans la taxation des propriétés bâties. Il était tout feu pour la défense de ses droits et du système de l’impôt foncier consacré jusqu’ici. Il semblait surtout arrêté dès les premiers pas par deux raisons qui pouvaient dispenser de bien d’autres : la première, c’est qu’en vérité on ne propose pas, trois ou quatre jours avant la fin d’une session, à une assemblée sérieuse des mesures qui sont pour le moins le commencement d’une révolution fiscale ; la seconde raison plus décisive encore, c’est qu’on ne traite pas ainsi les affaires les plus compliquées, les plus délicates, c’est qu’on n’introduit pas d’une manière presque subreptice dans un fragment de budget des réformes ou de prétendues réformes qui touchent à bien d’autres lois de l’État. Procéder ainsi, c’est déconsidérer fort légèrement une assemblée dont on devrait au moins ménager la dignité, et livrer au hasard de toutes les surprises, de toutes les mobilités parlementaires, les plus graves problèmes de l’organisation publique. Le sénat a paru d’abord le sentir ; il n’a pas tardé à faiblir. Vainement des hommes comme le rapporteur de la commission des finances, M. Boulanger, comme M. Buffet, se sont efforcés de le raffermir en opposant leurs lumineuses et fortes démonstrations au projet de la chambre et du gouvernement. Le sénat n’a fait qu’une courte résistance, il a cédé ! Il a voté ce qu’on lui demandait, donnant ainsi une fois de plus la mesure de ses faiblesses. M. le ministre des finances, Rouvier, qui a voulu sans doute prendre au Luxembourg une revanche de ses récentes déconvenues au Palais-Bourbon, a employé les grands moyens, les argumens qui ne prouvent rien et qui ont raison des dernières résistances : il a fait peur aux sénateurs qui vont avoir à subir l’épreuve d’une réélection dans quelques mois ; il a de plus essayé assez puérilement de flatter le sénat dans sa vanité en lui persuadant qu’il avait déjà sauvé la république, il y a un an, et qu’il pouvait la sauver encore en votant une réforme démocratique réclamée par le pays. C’est là précisément ce qui reste une question. Il s’agit de savoir si c’est une réforme et si cette réforme est aussi populaire qu’on le croit. Ceux-là mêmes qui l’ont fait voter ne savent pas ce que l’impôt de quotité peut produire.

Provisoirement, il n’y a qu’une chose certaine, c’est qu’on vient d’introduire au pied levé dans la contribution foncière, ou si l’on veut, dans une partie de la contribution foncière, un principe nouveau dont on ne peut ni prévoir ni préciser les conséquences, justement parce qu’il implique un inévitable arbitraire. M. le ministre des finances s’est donné des airs de victorieux, de réformateur satisfait, en traitant avec quelque ironie ceux qui s’effraient de la quotité, qui y voient un acheminement vers l’impôt sur le revenu, — en prétendant que cet impôt sur le revenu est déjà partout, sous toutes les formes, en France. Certainement c’est ainsi ! l’impôt direct français est fondé sur le revenu ; les innovateurs n’inventent rien. Tout dépend seulement des conditions dans lesquelles cet impôt est établi et réparti, de l’esprit qui en dirige l’application, des garanties de fixité et d’équité qui l’entourent dans la pratique. Ce qui fait la nouveauté de ce qu’on vient de voter, c’est que ces garanties disparaissent et qu’il ne reste plus que l’action directe du fisc saisissant le contribuable, maître des évaluations, faisant ou pouvant faire de la quotité un instrument flexible pour augmenter les impôts sans en avoir l’air, sans surtaxe apparente. C’est là la nouveauté périlleuse, suspecte, — ou ce n’est rien, ce n’est qu’une illusion de réforme, une chimère livrée à un faux instinct démocratique ; mais ce qu’il y a de plus grave peut-être, c’est que, pour arriver à ce changement qui paraît si simple à M. le ministre des financés, on a été obligé de toucher à bien d’autres lois, à une des prérogatives les plus sérieuses des assemblées locales. Jusqu’ici ce sont les conseils-généraux, les conseils d’arrondissement, les délégués communaux qui ont été chargés de répartir le contingent de la contribution foncière fixé par l’État : c’est une loi organique qui leur a donné cette mission et ce droit. Aujourd’hui ce droit est supprimé ou diminué d’un tour de main, par voie subreptice. De sorte que cette prétendue réforme atteint à la fois le sénat dans sa dignité mise à une dure épreuve, le principe des garanties libérales dans l’impôt, le principe du droit populaire dans les représentations locales. M. le rapporteur Boulanger l’a dit d’un mot net et juste : « Nous faisons dans une loi de budget, — quoi ? Nous faisons la réforme de l’organisation départementale des conseils-généraux… » C’est ce qui s’appelle procéder lestement et bien finir une session !

Au fond, ce n’est qu’un incident de cette session, qui finit comme elle a commencé, qui a provoqué plus d’une fois, depuis qu’elle est ouverte, cette singulière question, à laquelle on revient toujours : que reste-t-il des élections dernières, de ces élections qui datent à peine d’un an et qui ont paru un instant destinées à inaugurer une ère nouvelle ? Cette chambre, qui vient de se séparer après sa première étape dans la carrière législative, vaut-elle décidément mieux ou moins que la chambre qui l’a précédée, qui avait conduit les affaires de la France au seuil d’une redoutable crise publique ?

Évidemment, les élections, en dévoilant les préoccupations, les vœux, les préférences du pays, ses antipathies pour toutes les politiques extrêmes, avaient créé une situation nouvelle où tout était possible si on l’avait voulu, s’il y avait eu une direction. Le malheur est que, dès le premier moment, rien n’a été fait pour dégager et préciser le sens de ce grand mouvement d’opinion, pour former et rallier une majorité nouvelle en la défendant contre elle-même, contre ses préjugés, ses entraînemens et ses incohérences. On a tout fait, au contraire, pour obscurcir la signification d’un scrutin qui était une sorte d’appel à la paix morale, à une politique d’affaires. Sans doute, par ses instincts, par un sentiment vague de son origine, cette chambre nouvelle n’aurait pas été éloignée peut-être de se prêter à une certaine conciliation, à une politique d’ordre financier et de transactions pratiques ; faute d’être avertie, éclairée et guidée, elle s’est laissée, en toute occasion, ressaisir par de vieilles passions, par de vieux engagemens de parti. Elle n’a pas le tempérament des assemblées violentes, elle a les faiblesses et les emportemens de la médiocrité. Livrée à elle-même, elle s’est montrée avec ses contradictions, confuse et flottante, radicale et sectaire par ses votes sans l’être précisément par ses opinions ; timide et usurpatrice, agitée et impuissante, protectionniste par goût, anarchique par inexpérience. Elle n’a rien fait peut-être ; elle a tout essayé, elle a touché à tout, au risque de se perdre dans ses propres œuvres. Puisque les réformes sociales étaient devenues un mot d’ordre universel, la chambre a voulu, elle aussi, avoir ses réformes et témoigner sa bonne volonté. Elle a voté ou discuté des lois sur les syndicats professionnels, sur les délégués mineurs, sur les accidens du travail. La vérité est que toutes ces lois, si elles sont appliquées, ne peuvent avoir d’autre effet que de paralyser l’industrie, de tarir les sources de la production nationale et de ruiner les ouvriers eux-mêmes. La loi des contributions est venue. Au fond, la chambre n’aurait pas demandé mieux que de se défendre d’une expérience dangereuse. Un amendement prétendu démocratique est proposé : sur-le-champ on vote, au hasard, ce qui est aujourd’hui la loi. Au dernier jour de la session survient, à Saint-Étienne, un lugubre accident de mine qui fait de trop nombreuses victimes. Aussitôt, avant de partir, la chambre nomme une commission d’enquête. À quoi peut servir une commission d’enquête parlementaire pour rechercher les causes d’un malheureux accident que les hommes de science seuls peuvent étudier avec fruit ?

C’est le dernier mot d’une session qui n’a été, à dire vrai, pour ce début d’une législature nouvelle, qu’une longue série d’incidens médiocres, de manèges de parti, de tâtonnemens et d’efforts stériles. Le mal est en partie sans doute dans la chambre elle-même, dans ces passions dont elle ne sait pas se défendre et dans son inexpérience, dans l’abus perpétuel qu’elle fait de ses droits et de son pouvoir : mais ce qui a manqué aussi certainement, c’est la direction, c’est l’esprit de suite, c’est l’autorité active et vigilante du gouvernement. M. le président du conseil, en formant le ministère qui existe encore aujourd’hui, avait, à la vérité, mis dans son programme la promesse d’avoir une politique, d’éclairer, de guider cette chambre nouvelle dans ses travaux. Il a fait, en définitive, comme les autres, ou plutôt il a laissé faire, tantôt essayant d’attirer les instincts conservateurs par des apparences de modération, tantôt se hâtant de désarmer les radicaux par ses concessions et, en fin de compte, évitant de se compromettre par la manifestation résolue d’une volonté. Dans toutes ces affaires de commerce, de tarifs, qui sont si vivement engagées, qui touchent aux relations mêmes de la France, qui ont provoqué une sorte de déchaînement des intérêts locaux, le ministère a trouvé plus commode de suivre le courant, au risque de livrer au hasard notre politique commerciale. Dans cette récente affaire des contributions, M. le ministre des finances a passé par toutes les fluctuations et a dévoré tous les échecs, pour finir par prendre une assez médiocre revanche aux dépens du Sénat. Au dernier jour, lorsque les radicaux les plus extrêmes ont eu l’étrange idée de réclamer une commission d’enquête parlementaire au sujet du malheureux accident de Saint-Etienne, qu’a fait M. le ministre des travaux publics ? Il a laissé voter tout ce qu’on a voulu, défendant à peine les droits du pouvoir qu’il représente ; il a livré son administration à un petit comité radical. Ce qui reste d’esprit de gouvernement semble s’être réfugié chez M. le ministre de l’intérieur, qui, avec sa rouerie sceptique, met son art à manœuvrer entre les partis, à se faire sa politique personnelle et à laisser ses collègues se débrouiller. Ce n’est peut-être pas assez !

Qu’en résulte-t-il ? C’est qu’avec tout cela on vit encore sans doute, on passe une session ; on n’a ni l’autorité sérieuse dans le gouvernement, ni la saine et utile activité parlementaire, et le pays, fatigué, déçu, assiste, comme à un spectacle banal, à une représentation où les intérêts de sa puissance sont pourtant engagés.

Ce ne sont pas sûrement les questions qui manquent désormais et pour longtemps en Europe ; questions politiques ou sociales, questions économiques, questions du travail, de l’industrie ou du commerce des nations. Quelles qu’elles soient dans leur diversité, elles sont subordonnées à la question première de la paix, qui reste la grande affaire du temps, l’objet de tous les commentaires, de toutes les spéculations des observateurs de la marche des choses, et parfois aussi de toutes les inquiétudes.

C’est l’intérêt souverain, commun à tous les peuples, d’autant plus précieux qu’on le sent par instans plus menacé. Heureusement, si aujourd’hui la politique intérieure a son congé ou sa trêve dans presque tous les pays du vieux continent, la politique extérieure, elle aussi, semble prendre provisoirement ses vacances. Les grandes affaires ont tout l’air d’être ajournées. On s’attend un peu moins pour le moment aux incidens qui brouillent tout et à l’imprévu qui dérange tous les calculs. C’est à peine si depuis quelques jours on tourne un regard distrait vers les Balkans, si on s’occupe des pérégrinations du prince Ferdinand à la recherche d’une reconnaissance diplomatique qui ne vient pas, et quant aux affaires qui se traitent entre les cabinets, elles suivent leur cours sans bruit, sans complication visible. C’est l’apparence du moment. La politique extérieure, la politique générale a l’air d’être un peu au repos ou laisse paraître moins de tension ; elle n’est assurément pas pour cela endormie et inactive. Il est certain, au contraire, qu’à travers cette semi-obscurité et cette indécision qui règnent aujourd’hui, quelque chose de nouveau pourrait se préparer. Il y a dans le système européen des fissures, des anomalies qu’on s’efforce en vain de dissimuler. Il y a des rapports qui se déplacent ; il y a des alliances qu’on a beau s’étudier à rajuster et qui ne sont pas moins assez troublées, toujours menacées de dislocation. On aura certainement quelque peine à faire marcher ensemble l’Autriche mettant la rude main de sa police sur les propagandistes italiens de Trieste ou de Trente et les Italiens déçus dans leurs ambitions secrètes, blessés par une alliée, faisant par protestation à cette heure même d’un Triestin frappé par la police autrichienne un candidat à la députation à Rome. On ne conciliera pas facilement et pour longtemps, tous ces instincts, tous ces intérêts opposés, entre lesquels une habileté impérieuse a pu seule créer un instant un lien artificiel. On en dira ce qu’on voudra, l’œuvre pourra survivre en apparence, elle n’est pas moins atteinte. Les oracles moroses et désormais impuissans que s’amuse à rendre de temps à autre le solitaire de Friedrichsruhe comme pour rappeler à ses contemporains qu’il existe encore, ces oracles eux-mêmes sont la meilleure preuve que tout change, la politique comme les hommes, que les combinaisons de M. de Bismarck ne sont pas le dernier mot de la diplomatie, que la situation n’est plus déjà aujourd’hui ce qu’elle était il y a un an.

Que sortira-t-il de ce travail qui se manifeste sous plus d’une forme, par bien des signes ? On ne peut certes le dire ni le prévoir. Tout peut dépendre des circonstances, des accidens ou des évolutions toujours possibles de la politique, des intérêts qui peuvent s’imposer, du caractère des hommes qui dirigent ou qui dirigeront les affaires dans les principaux états de l’Europe. C’est pour ainsi dire une œuvre à l’essai. Ce qu’elle produira réellement, ce qui arrivera, c’est l’affaire de l’avenir, d’un avenir peut-être prochain qui débrouillera nos énigmes contemporaines et mettra au jour les secrets des chancelleries. En attendant, le plus actif, le plus agité, le plus impatient des souverains, l’empereur Guillaume II en personne se charge d’animer la scène et d’occuper le monde en ce temps de vacances par ses voyages, qui sont, à dire vrai, l’épisode le plus caractéristique du moment. Le jeune empereur ne perd pas son temps. Depuis son avènement, il a déjà parcouru le monde ou à peu près ; il est partout. Il y a quelques semaines, il était en Norvège prononçant des discours. D’ici à peu, avant la fin du mois, il doit revenir en Russie pour rendre une nouvelle visite au tsar et assister aux manœuvres de l’armée russe. Ces jours passés, voyageant sur son navire, le Hohenzollern, il a débarqué un instant sur le territoire belge, à Ostende, et sans plus de retard, il a cinglé vers l’Angleterre, se rendant à Osborne, auprès de sa grand’mère la reine Victoria. À Ostende, il a rencontré, pour le recevoir, le roi Léopold II, le comte de Flandre, le prince héréditaire de Belgique.

Il a eu son banquet officiel sans prononcer de discours. Il paraît avoir trouvé dans la population un accueil simple et tranquillement courtois, sans apparence d’enthousiasme. À Osborne, il arrivait au bon moment, au lendemain de la convention anglo-allemande qui consacre la cession d’Héligoland et le partage des territoires africains. Guillaume II a trouvé naturellement à Osborne l’accueil particulier réservé au petit-fils de la reine, au souverain puissant qui vient de resserrer les liens avec l’Angleterre. Tout s’est passé pour le mieux, comme c’était à prévoir. On remarquera seulement, si l’on tient à tout noter, que dans ces récentes visites en pays étrangers, le souverain allemand s’est abstenu d’aller jusqu’à Bruxelles et à Londres, jusqu’à ces capitales populeuses et libres où l’on n’est pas toujours sûr de pouvoir interdire quelque manifestation importune.

L’empereur Guillaume voyage où il veut et comme il veut ; rien de mieux, assurément. Ces visites qu’il multiplie, qu’il vient de renouveler dans quelques pays, se rattachent-elles à des combinaisons politiques ? déguisent-elles quelque intention secrète, quelque plan conçu et suivi avec calcul ? Évidemment, le jeune souverain de l’Allemagne ne doit pas voyager uniquement pour satisfaire sa fantaisie, par une obsession d’humeur vagabonde. Sans rien exagérer, on peut supposer que, si ce prince toujours en mouvement va en Angleterre, en Russie, c’est avec la pensée d’étendre ses relations, de se créer de nouveaux alliés en dehors de la triple alliance. Un de ses confidens, interrogé à Ostende, a même dit que, si Guillaume II ne craignait pas qu’on prît une telle démarche pour un acte de bravade ou de gloriole, il n’hésiterait pas avenir hardiment à Paris ; il a, de plus, ajouté naturellement que l’empereur, en multipliant ses rapports, en se montrant partout, n’avait d’autre objet que la paix, qu’il était le plus pacifique des souverains, que, s’il augmentait sans cesse ses armées, c’était pour mieux jouer son rôle d’arbitre et de pacificateur. Soit, c’est une belle ambition, qui, à la vérité, se confond avec la préoccupation d’assurer la prépondérance allemande par l’alliance des grands États et par la subordination des petits. En d’autres termes, c’est toujours de la prépondérance allemande qu’il s’agit avec ce prince qui court le monde, qui augmente ses armemens pour mieux prouver qu’il ne veut que la paix, qui porte une main impatiente sur les affaires de son empire et a pris si lestement la résolution d’être son propre chancelier ; c’est précisément ce mélange d’humeur inquiète et de calcul, d’idées pacifiques et d’ardeurs guerrières mal contenues, de diplomatie et d’instincts impérieux, qui peut préparer à l’Europe d’étranges nouveautés, qui fait, dans tous les cas, de ses courses à travers le monde, une perpétuelle énigme. Il se pourrait seulement que, tout compte fait, il n’en fût rien de plus, que l’héritier de Guillaume Ier ne réussît pas auprès de tous ceux qu’il voudrait séduire et qu’il ne recueillît de ses voyages que le plaisir de voyager.

De ces récentes excursions dirigées un peu sur tous les rivages, la plus curieuse, la plus délicate aussi peut-être, est celle qui a conduit l’empereur allemand sur le territoire belge. Quand Guillaume II va en Angleterre ou en Russie, il trouve devant lui de puissantes nations, de grands gouvernemens, qui, en lui ménageant les réceptions dues à sa jeune majesté, ne font que ce qu’ils veulent, et sont en mesure de garder la liberté de leur politique. Son apparition dans la petite Belgique, ne fût-ce qu’à Ostende, pouvait avoir un autre caractère et être autrement interprétée ; elle pouvait provoquer des défiances, réveiller le soupçon d’une alliance ou, pour appeler les choses par leur nom, de la prépotence allemande. C’était là le point délicat. On ne s’y est pas mépris, et si la population, avec un peu de cette diplomatie de circonstance que les peuples savent avoir parfois, n’a vu qu’une politesse dans ce fait que le roi et les princes belges ont revêtu l’uniforme de leurs régimens allemands pour aller recevoir l’empereur, elle a témoigné, quant à elle, par sa réserve, qu’elle n’abdiquait pas devant l’étranger. L’empereur n’a pas dépassé Ostende, sans doute pour ne point éveiller des susceptibilités trop vives ; la population n’a pas dépassé la mesure d’une simple courtoisie : le point délicat est resté dans l’obscurité. Quelles que soient parfois les apparences en effet, il n’est point douteux que la nation belge, tout en restant courtoise, ne veut livrer ni son indépendance ni sa neutralité, ni les forteresses de la Meuse aux Allemands, et si le roi Léopold est encore populaire, c’est qu’on n’a pas cessé de voir en lui le premier gardien de la nationalité belge ; c’est qu’on ne peut pas croire à ces traités clandestins qui le lieraient comme un humble vassal et seraient l’asservissement prémédité de la Belgique à l’Allemagne. Le roi Léopold est resté, à travers tout, pour les Belges, le représentant du droit national aussi bien que des libertés constitutionnelles. C’est l’explication la plus simple de sa popularité, de cette popularité qui vient de se manifester dans les dernières fêtes célébrées pour le vingt-cinquième anniversaire du règne, et dans cette récente affaire du Congo, objet d’une transaction ou d’une sorte de pacte de famille entre le prince et le parlement de Bruxelles.

Jusqu’ici, le Congo était un état indépendant sous la couronne belge, ou, pour mieux dire, sous la souveraineté personnelle du roi Léopold. Une conférence de Berlin l’a décidé ainsi il y a déjà quelques années. Depuis le premier jour, Léopold II s’est donné à cette œuvre de colonisation, qu’il a soutenue de sa protection active, de ses subsides, avec les ressources de sa fortune personnelle. Aujourd’hui, il n’a pas cru, sans doute, pouvoir aller plus loin, et, par un acte un peu singulier, par une lettre adressée à son président du conseil, accompagnée d’un testament, il a proposé de céder l’état sur lequel il a un droit de souveraineté personnelle à la Belgique même. La Belgique, de son côté, sous la forme d’un prêt qui ressemble étrangement à un don, avancerait une somme de 25 millions pour suffire au développement de la colonie africaine. C’est l’objet d’une convention qui a été proposée au parlement de Bruxelles et votée il y a quelques jours. Cette transaction ne laissait pas, à la vérité, de soulever quelques questions délicates, constitutionnelles ou diplomatiques. La France avait un droit de préemption dans le cas où le roi Léopold se dessaisirait de l’état dont il est le souverain. D’un autre côté, on pouvait se demander si la neutralité, qui est la loi de la Belgique, s’étendrait au Congo. Ces questions ont été facilement résolues. La France n’a fait aucune difficulté ; la neutralité a été assurée au Congo. Le parlement belge n’a eu qu’à recueillir la libéralité de son roi en votant les subsides qui lui étaient demandés, et, en donnant 25 millions, il n’est pas probable que la Belgique ait cru travailler pour assurer dans l’avenir une colonie de plus au roi de Prusse !

Le calme n’est guère ou n’est que pour un temps de ce monde, de ce qu’on appelle le vieux monde ; il est encore moins du monde nouveau. Ce n’est pas l’agitation qui manque au-delà de l’Atlantique. Elle n’a rien d’exceptionnel et d’accidentel ; elle est depuis cinquante ans et plus la fatalité, la loi constante et presque invariable de ces républiques hispano-américaines où la civilisation n’est encore qu’un fruit hâtif et artificiel. Elle peut paraître quelquefois interrompue par quelque période de paix, par une trêve passagère, elle ne tarde pas à se déchaîner de nouveau ; elle semble toucher aujourd’hui à une période de recrudescence.

D’une extrémité à l’autre du continent, de l’Amérique centrale au Chili ou aux bords de la Plata, ce ne sont que guerres, révolutions ou insurrections. Le Brésil a commencé le mouvement en renversant un empire qui n’avait été jusque-là que bienfaisant, dont le chef était un philosophe et un philanthrope sur le trône ; il a fait sa révolution qui n’est encore que la dictature sous le nom de république, dont le dernier mot jusqu’ici est une constitution autocratiquement promulguée. Depuis quelque temps déjà, la guerre civile sévit dans l’Amérique centrale, entre les cinq petites républiques : Guatemala, Salvador, Honduras, Costa-Rica, Nicaragua, qui forment la zone intermédiaire entre le nord et le sud du nouveau continent. C’est l’éternelle histoire depuis l’émancipation. Quand ces cinq républiques sont séparées, elles ne songent qu’à se rejoindre, à former une confédération de l’Amérique centrale ; quand elles sont confédérées, elles n’ont rien de plus pressé que de se diviser, de se combattre pour se dominer mutuellement, de se déchirer. C’est le fond de tout, c’est le secret de ces petites et obscures agitations intestines. La dernière tentative de confédération ou de concentration centro-américaine a été faite, il y a quelques années déjà, par le général Barrios, qui est mort sans avoir réussi. Aujourd’hui, ces malheureuses républiques en sont plus que jamais aux déchiremens, aux rivalités d’ambition entre généraux, à toutes les convulsions de la guerre civile. Le chef le plus en vue pour le moment paraît être le général Ezeta, qui, à la mort du dernier président, mort, dit-on, empoisonné, a pris le pouvoir dans le Salvador, qui est à peu près en guerre avec Guatemala et n’est pas lui-même sans avoir des rivaux parmi les autres chefs militaires de son pays. À en croire les bulletins, il y aurait eu, depuis quelque temps, des batailles meurtrières entre des armées qui ne se composent guère que d’Indiens et ne dépassent pas, après tout, quelque 2,000 hommes ; la ville de Salvador aurait même été récemment le théâtre d’une lutte sanglante entre Ezeta et un de ses lieutenans révolté contre lui, le général Rivas, qui aurait été pris et proprement fusillé. Tant que l’anarchie reste un fait local dans ces républiques centro-américaines, le danger n’est pas nouveau et n’est peut-être pas bien grand ; il n’y aurait quelque complication possible que si le Mexique, sous prétexte de voisinage et d’anciens antagonismes, se laissait entraîner à une intervention armée qui changerait ou aggraverait la situation et appellerait sûrement l’attention toujours en éveil des États-Unis.

Tandis que l’Amérique centrale se débat dans ces obscures agitations, cependant, à l’autre extrémité du continent américain, le Chili lui-même, qui a été si longtemps une république modèle, n’a pas échappé récemment à des troubles assez sérieux, et sur les bords de la Plata la crise la plus grave vient d’éclater. En quelques jours, la République Argentine a passé par toutes les alternatives d’un commencement de révolution, d’une lutte sanglante engagée dans la ville même de Buenos-Ayres, et d’une répression victorieuse qui a vaincu la sédition sans rétablir la paix, qui ne semble pas jusqu’ici être un dénoûment. Depuis quelque temps déjà le mouvement se préparait et était presque attendu ou prévu. Il a pu se compliquer de ressentimens de parti ou d’ambitions personnelles qui ne manquent jamais ; il a été surtout la suite d’une crise économique et financière poussée au degré le plus aigu, de l’excès des spéculations et de l’agiotage, de l’abus du papier-monnaie, des perturbations du crédit, du malaise universel. Il s’est manifesté tout d’abord par un soulèvement d’opinion contre le président, M. Celman, et son gouvernement, accusés de s’être faits les complices de tous les tripotages financiers, les patrons de toutes les corruptions administratives. C’était plus qu’il n’en fallait pour motiver la tentative de révolution qui se préparait, qui a rallié aussitôt quelques-uns des chefs militaires, une partie de la garnison, et tous les mécontens. Pendant quelques jours, une lutte sanglante s’est engagée dans les rues de Buenos-Ayres. Un instant les insurgés ont pu se croire victorieux ; ils semblaient être les maîtres d’une partie de la ville. C’est justement, au contraire, le moment où ils touchaient à la défaite. Le président Celman, qui avait pu quitter la ville, avait eu le temps de se rendre dans les provinces voisines, de rassembler des forces nouvelles pour revenir sur Buenos-Ayres ; il a attaqué l’insurrection et il a réussi à rétablir le gouvernement légal.

La victoire est restée de fait tout d’abord au président ; seulement, ce n’était qu’une victoire fort douteuse, singulièrement précaire. M. Celman s’est retrouvé le lendemain presque aussi vaincu que ceux qu’il venait de soumettre, impuissant devant une opposition toujours redoutable, à laquelle s’associaient son beau-frère, le général Roca et le vice-président lui-même, M. Pellegrini. Pressé de toutes parts, M. Celman a été obligé de donner sa démission. Il a été remplacé par M. Pellegrini, qui a été proclamé par le congrès et qui a formé aussitôt un nouveau gouvernement. Tout ne semble pas moins provisoirement incertain dans un pays où une violente crise financière et monétaire aggrave la situation politique et où les événemens politiques ne peuvent nécessairement qu’aggraver la crise financière. Si ce qui vient de se passer sur les bords du Rio de la Plata devait se borner à un changement de président, ce ne serait rien encore ; c’est peut-être aussi malheureusement le prélude d’agitations nouvelles dans cette région de l’Amérique, qui depuis quelques années attirait tant d’émigrans européens et semblait s’ouvrir à la civilisation.

ch. de mazade.