Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1890

Chronique n° 1399
31 juillet 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Puisqu’il faut des jeux et des fêtes, comme il faut, dit-on, de la tragédie pour le peuple ; puisqu’il est convenu qu’à des jours déterminés et fériés, qui varient d’ailleurs avec les régimes, la plus spirituelle des nations a besoin de voir des drapeaux aux fenêtres, une revue à Longchamp, des cordons de feu autour des palais publics, des bals dans les carrefours, soit, c’est fait ! C’est un 14 juillet de plus. La fête a été chômée et elle a vite passé. Elle n’a eu, à vrai dire, rien de particulièrement nouveau, en dépit de la commémoration séculaire de la Fédération ; elle a même gardé une légère teinte banale de fête de calendrier officiel. La ville a vu défiler les bataillons territoriaux qu’on lui avait promis et se déployer les escadrons ; elle a eu sa journée de congé et de liberté, ses jeux publics, ses spectacles gratuits, ses bals populaires, ses illuminations. Tout s’est passé selon le programme, avec moins d’imprévu et d’originalité qu’il y a dix ans. Puis les feux se sont éteints ; le rideau est tombé sur la représentation d’un jour, et il a bien fallu, le lendemain, revenir aux affaires, aux tracas, aux débats de parlement, aux interpellations sur la promotion de M. le général Brugère et sur les sardinières, au budget, aux confusions financières, — à la réalité. Voilà qui ne ressemble pas à une fête et qui prouve que si les feux d’artifice passent, les embarras restent pour les ministères, pour les parlemens, — surtout pour le pays, toujours appelé à payer les fautes de ceux qui le gouvernent, aussi bien que les spectacles dont on l’amuse !

Le fait est que, depuis quelques jours, chambres et gouvernement sont entrés dans une phase où ils ne peuvent plus se reconnaître, où ils sont exposés à finir la session par un aveu d’impuissance, peut-être pour avoir voulu trop entreprendre ou pour avoir tout entrepris sans ordre et sans prévoyance. Ils sont, pour le moment, en pleine confusion, en pleine obscurité, ne sachant plus ce qui sortira de leurs délibérations embrouillées, quelle loi de contribution ils pourront transmettre aux conseils généraux, qui vont se réunir dans quinze jours pour procéder à la répartition de l’impôt foncier. — Si l’œuvre équivoque et incohérente que la chambre a votée à bâtons rompus, sous le nom de réforme des contributions, est ratifiée par un vote de condescendance du sénat, c’est sûrement, pour les finances françaises et pour le pays, une expérience qui peut avoir ses périls et prépare plus d’un mécompte. Si le sénat, qui entre maintenant en scène après la chambre, se décide à amender, à corriger, à refaire ce qui a été si médiocrement fait au Palais-Bourbon, on n’en aura probablement pas fini de quelques jours, peut-être pas même avant la réunion des conseils-généraux. Si, au bout de tout, après avoir tout discuté et tout agité, on finit par où l’on aurait dû commencer, en revenant tout simplement, pour l’instant, à la loi de contribution qui a existé jusqu’ici, c’est un aveu bien singulier d’impuissance. Tel est l’état de choses créé par une discussion mal engagée sur des projets légèrement conçus et tardivement proposas, — par l’impatience étourdie d’une chambre sans direction et par les faiblesses d’un ministère sans volonté ou sans autorité. C’est certainement un des plus curieux épisodes de notre histoire parlementaire, pourtant assez féconde en incidens bizarres, en surprises et en contradictions de scrutin.

Assurément, cette question financière, qui a mis le désarroi dans cette fin de session, est la première et la plus grave de toutes. Elle pèse sur le pays, elle pèse sur le parlement et sur le gouvernement. De toutes parts on sent, même quand on ne l’avoue pas ou quand on s’étudie à déguiser une vérité importune, que le moment est venu d’en finir avec une politique qui a fatigué le crédit, engagé les ressources de la France, alourdi le poids des charges publiques par l’exagération des dépenses, mis le déficit dans les budgets. L’ordre dans les finances, l’ordre par les économies, par les dégrèvemens si on le peut, par une sorte de liquidation attentive d’une situation compromise, c’est le mot de tous les programmes. C’est, avec l’apaisement, que les passions de parti comprennent à leur manière, un des vœux les plus clairs, les plus saisissables, manifestés aux élections dernières. Quand M. le ministre des finances Rouvier a préparé son budget pour une année nouvelle, il s’est lui-même préoccupé sans doute de ce vœu de l’opinion, de la nécessité de remettre un certain ordre, ne fût-ce qu’un ordre apparent, dans les finances. Il a en réserve un emprunt qu’on appellera, si l’on veut, un emprunt de liquidation. Il a témoigné l’intention d’opposer une digue au torrent des dépenses imprévues en faisant rentrer le budget extraordinaire dans le budget ordinaire. Il a aussi ses projets de réformes pour quelques impôts. C’est fort bien ! Encore cependant serait-il de la plus simple prévoyance de ne rien précipiter, de n’aborder ces problèmes singulièrement complexes qu’avec maturité, — surtout de ne pas faire de l’ordre avec du désordre. C’est là malheureusement un danger auquel on n’a pas échappé. Aborder la situation financière tout entière, ouvrir une discussion complète et générale du budget, ce n’était plus possible à l’heure qu’il est, à la veille des vacances. M. le ministre des finances et la commission du budget ont voulu du moins avoir l’air de faire quelque chose, de donner une apparence de satisfaction à l’opinion en faisant de la loi des contributions directes, qu’on ne pouvait se dispenser de voter immédiatement, un préliminaire libéral et flatteur du budget. Ils se sont concertés pour résoudre ensemble un singulier problème : celui de concilier une illusion de dégrèvement et une illusion d’équilibre ! Le secret du projet qu’ils ont présenté est facile à dégager : il consiste à dégrever l’impôt foncier, la propriété non bâtie, d’une quinzaine de millions, en demandant une compensation de 18 millions à la propriété bâtie, aux maisons, de façon à maintenir l’équilibre dans cette partie du budget. En d’autres termes, c’est pour l’état l’art de donner à l’un en prenant à l’autre, et d’avoir toujours la même somme. M. le ministre des finances et la commission du budget ont été évidemment les dupes de leur imagination.

Ce qu’il y avait à faire pour le moment était bien simple. Il n’y avait qu’à imiter les Anglais, qui sont des esprits pratiques dans ces affaires de budget et de finances. On n’avait qu’à commencer par voter la loi des contributions, qui était une nécessité immédiate, en réservant pour une loi spéciale une réforme qui a certainement son importance, qui peut être plausible, à la condition d’être mieux étudiée et mieux combinée. C’est justement ce que M. Léon Say, avec la sagacité de son esprit et son expérience financière, a proposé dé s le premier instant en montrant le danger d’aller trop vite, de se lancer dans l’inconnu. C’est ce que M. Henri Germain a demandé avec la vivacité originale de sa parole. C’est ce qu’un ancien ministre des finances, M. Peytral, a réclamé de son côté. On n’a voulu rien entendre ! M. le ministre Rouvier et la commission du budget ont craint de paraître reculer devant leur œuvre, devant une réforme qu’ils croyaient sans doute populaire. Ils ont combattu l’ajournement, qui a été repoussé.

Médiocre victoire ! Ils n’ont pas vu que c’était tout engager et tout compromettre, qu’ils soulevaient les plus grosses et les plus délicates questions d’impôt pour des résultats douteux, que cet équilibre partiel qu’ils se flattaient de maintenir avec leurs combinaisons n’était qu’une fiction. Ils n’ont pas vu surtout qu’ils mettaient tout en branle, qu’ils ouvraient la carrière à toutes les prétentions, à toutes les réclamations, à toutes les fantaisies, à tous les accidens de discussion. Qu’est-il arrivé, en effet ? Oh ! c’est ici qu’on entre dans le plus étrange des imbroglios. A peine la discussion a-t-elle été commencée, les coups de théâtre se sont succédé ; les mécomptes n’ont pas tardé à se produire sous toutes les formes. Chaque jour a eu le sien. Premier mécompte, ou, si l’on veut, première complication ! M. le ministre des finances et la commission du budget avaient d’abord voulu donner à la taxe nouvelle sur les propriétés bâties le caractère d’un impôt de répartition : un amendement improvisé substitue la quotité à la répartition, et l’amendement est voté. Autre mécompte ! L’augmentation de taxe devait s’étendre à la masse des propriétés bâties, sans distinction : un amendement de M. Léon Say propose de dégrever toute une classe de bâtimens agricoles, et l’amendement est aussitôt adopté. Nouveau et plus grave mécompte ! Pour arriver à compenser le dégrèvement des propriétés non bâties, on avait fixé à 4 pour 100 du revenu imposable le taux de la taxe sur les propriétés bâties : un amendement propose de réduire ce taux à 3.20, et l’amendement est voté d’enthousiasme. Du coup, voilà l’équilibre disparu ! Quant au dégrèvement de la propriété non bâtie, il a été, bien entendu, voté quand même. Que reste-t-il donc du projet primitif ? Le principe de l’impôt, les combinaisons de taxe, l’équilibre rêvé, la discussion a tout emporté. Elle a paru plus d’une fois décourager le président de la commission du budget, M. Casimir Perier, cette terrible discussion ; elle a été de plus, pour M. le ministre des finances, une occasion d’offrir le spectacle de ses tribulations et de ses contradictions, de déclarer tantôt qu’il ne pouvait pas se passer de la compensation des propriétés bâties, tantôt qu’il s’en passerait tout de même, d’être un jour avec la commission du budget pour la répartition et de se rallier le lendemain à la quotité. Le tableau est complet ; la moralité de ces débats aussi est significative et n’a rien de trop rassurant !

Que ce dégrèvement de la propriété foncière par lequel on a voulu, comme on l’a dit naïvement, récompenser et rallier les masses rurales qui sont restées fidèles à la république, soit une justice et un bienfait, cela se peut ; qu’il doive tenir tout ce qu’il promet, c’est infiniment moins sûr. Il n’est même pas impossible que, tout compte fait, il ne profite aux grands propriétaires plus qu’aux petits, et qu’il n’aille contre le but qu’on s’est proposé ! Les doutes qui se sont élevés sont la meilleure preuve qu’une étude plus approfondie n’eût point été inutile. Mais ce qu’il y a de plus caractéristique et de plus grave dans ce singulier débat, c’est la substitution du principe de la quotité au principe de la répartition. C’est, à dire vrai, une révolution fiscale improvisée, réalisée comme une surprise dans le bruit d’une discussion décousue. Ce que c’est que l’impôt de répartition et ce que c’est que l’impôt de quotité, on le sait. Il y a entre les deux toute la différence d’un impôt impersonnel et anonyme, reposant sur un objet réel, sur la cote cadastrale, — fixé dans son ensemble par l’état, réparti au dernier degré par des délégués communaux, — et d’un impôt suivant la personne, mettant le contribuable directement sous la main de l’État, sous le coup d’une taxation variable, nécessairement arbitraire. Lorsque la révolution de 1789 commençait, une de ses premières réformes financières était justement de mettre le principe de la répartition dans l’impôt. C’était l’impôt choisi comme le plus juste et le plus libéral, comme la meilleure garantie contre les inégalités, les vexations et les tyrannies de l’ancien régime, comme une « conquête de la liberté, » suivant le langage du temps. Qu’il se soit ressenti à l’origine des événemens, qu’il ait eu lui aussi ses inégalités, c’est possible. Il est entré réellement dans la pratique et on pourrait ajouter dans les mœurs, au commencement du siècle avec l’établissement définitif du cadastre, ce grand livre de la propriété en France. Il n’a cessé depuis d’être la loi du pays, il a été confirmé même par les expériences qui ont été tentées parfois, comme en 1831, pour le remplacer par l’impôt de quotité, et qui n’ont eu qu’une durée éphémère. C’est la tradition de la révolution française, et ce serait, on en conviendra, un étrange progrès de nous ramener à ce qui n’est après tout que la « taille » de l’ancien régime, à ce droit inquisitorial et discrétionnaire de taxation rendu à l’État comme une grande et périlleuse tentation. On s’est efforcé sans doute l’autre jour, dans la loi votée par la chambre, de mitiger cette exorbitante prérogative, en la limitant, en la soumettant au régime des évaluations décennales. Le principe n’existe pas moins, — et qui peut dire que ce droit d’évaluer les fortunes, de taxer les personnes, ne ferait pas revivre des abus dont on se croyait délivré un siècle après 1789, qu’il ne deviendrait pas, entre les mains d’un parti maître de l’État, un instrument de guerre et d’oppression ?

Et maintenant que l’œuvre hasardeuse, bâclée au Palais-Bourbon, est passée au Luxembourg, que va faire le Sénat de cette étrange loi des contributions directes ? C’est dans les affaires de finances qu’il pourrait le plus utilement exercer son autorité, son droit de contrôle, et c’est précisément dans ces affaires qu’on lui rend la tâche plus difficile, sinon à peu près impossible. On lui envoie toujours les plus ingrates besognes à la dernière heure, — le budget aux derniers jours de l’année, la loi des contributions à la veille des vacances et de la session des conseils-généraux. S’il fait son devoir, s’il exerce son droit et refuse de se prêter à tout, on l’accuse de susciter des conflits avec l’autre chambre ; s’il laisse tout passer, fût-ce en gémissant ou en murmurant, on se moque de ses réserves platoniques et on le traite en assemblée inutile. La question est d’autant plus épineuse cette fois, qu’elle touche à tout, au système financier, au principe des impôts, comme à la politique. Comment le sénat se tirera-t-il d’embarras ? Il ne le sait peut-être pas encore lui-même. Il n’y a que peu de jours qu’il a reçu du Palais-Bourbon ce dangereux cadeau des contributions réformées et que sa commission des finances est à l’œuvre. Ce n’est qu’hier que son rapporteur a pu déposer son rapport, et ce n’est qu’un de ces jours prochains que la discussion s’ouvrira. Le dégrèvement sera-t-il accepté avec des garanties plus précises pour l’équilibre du budget ? L’impôt de quotité sera-t-il repoussé comme on le propose, et s’il est repoussé, la chambre des députés se résignera-t-elle à sa mésaventure ? Ce sont là les points essentiels, le reste se réduit à des détails. Ce qu’il y a d’apparent pour le moment, c’est que le sénat semble disposé à arrêter au passage le principe de la quotité de l’impôt ; mais ce qu’il y a de bien plus évident encore, c’est qu’on n’en serait pas à ces extrémités et à ces confusions, s’il y avait une direction, si le ministère, au lieu d’être sans cesse occupé à ménager les passions de parti, avait mis plus de prévoyance, de netteté et de décision dans le gouvernement des affaires de la France.

C’est un malheur, si l’on veut, mais un malheur auquel on finit par s’accoutumer puisqu’il dure depuis longtemps déjà. L’Europe ne connaît plus les longues sécurités, au moins ces sécurités invariables qui sont à l’abri des troubles et des menaces, qui sont le fruit d’une situation fortement coordonnée, universellement reconnue. Par ses goûts, par ses instincts, elle est assurément portée à la paix : elle ne cherche et n’appelle que la paix, ce bien suprême des peuples, cette garantie Souveraine des civilisations compliquées ; — par son organisation qui est l’œuvre de la force, par les fermentations, les ressentimens ou les ambitions qui la travaillent, par la multiplicité des intérêts qu’elle a en Orient comme dans l’Occident, par les armemens qu’on lui impose, elle se sent toujours menacée, toujours exposée à la guerre. C’est l’intime et éternel conflit qui ne peut produire que des trêves souvent interrompues par des incidens, même par des rumeurs inexpliquées. Pourquoi l’opinion, malgré ces vœux décidés pour la paix, reste-t-elle si impressionnable ? Pourquoi passe-t-elle si aisément tour à tour de l’apaisement à l’inquiétude ? On ne le sait pas toujours, on sent seulement que ni dans l’état général du monde, ni dans les alliances, ni dans l’ensemble des affaires du continent, il n’y a de garanties bien décisives. De temps à autre il court à travers l’Europe comme une vague et maladive impression d’incertitude renaissante. Cela ne dure pas, ou ne dure qu’un instant, — jusqu’à la prochaine occasion ! C’est ce qui est arrivé peut-être ces jours passés, sans qu’on puisse en saisir la cause précise, uniquement parce qu’il y a un certain nombre de questions engagées, qui se rattachent plus ou moins à une situation générale, — qui ne sont pas dans tous les cas plus graves aujourd’hui qu’hier.

Que s’est-il donc passé depuis quelques jours qui ait pu justifier ou raviver les craintes de prochains conflits ? D’où viendrait le danger, au moins un danger immédiat pour la paix de l’Europe ? Est-ce des Balkans ? Assurément ces malheureux petits états des Balkans sont un perpétuel foyer d’agitations. Depuis que le prince Milan, roi en disponibilité par son abdication, a cru devoir rentrer en scène et aller agiter Belgrade de ses fantaisies, les affaires de la Serbie redeviennent assez obscures. On ne sait plus si ce roi remuant et encombrant médite quelque coup d’état, dont on le croit capable, ou s’il est tout simplement occupé du dernier acte de son divorce avec la reine Nathalie pour passer à un second mariage. La régence serbe elle-même paraît assez embarrassée ; mais ce n’est pas le roi Milan, dût-il troubler encore une fois la Serbie, qui peut mettre le feu à l’Europe. Quant au prince Ferdinand de Bulgarie ou de Cobourg, qui est allé se reposer à Carlsbad pendant qu’on exécutait le major Panitza à Sofia, il ne semble pas encore bien fixé sur ce qu’il fera : finira-t-il par abdiquer et aller rejoindre le prince Alexandre de Battenberg ? Persistera-t-il à garder une couronne équivoque et toujours contestée ? Il y a eu pendant son séjour en Allemagne un conseil de famille qui se serait, dit-on, prononcé pour l’abdication ; de son côté, M. Stamboulof, qui est jusqu’ici le premier ministre et le maître à Sofia, est opposé à toute idée d’abdication. M. Stamboulof reste persuadé qu’il dispose de la Bulgarie. Il veut garder son prince, il exécute ses adversaires, il négocie à Constantinople pour obtenir la reconnaissance de la révolution bulgare. Au demeurant il n’en est ni plus ni moins. Que le prince Ferdinand abdique ou qu’il rentre à Sofia comme il en est parti il y a quelques jours, ce n’est pas là ce qui peut avoir de l’importance. La question n’est pas dans ce qui se fait à Sofia ou dans les délibérations de la famille de Cobourg ; elle est uniquement aujourd’hui comme hier dans ce qui pourrait être décidé à Saint-Pétersbourg, à Vienne, à Berlin, à Londres, à Paris et à Rome. En d’autres termes, la Bulgarie ne serait un danger dont on pourrait s’émouvoir que le jour où quelques-unes des puissances prendraient ouvertement la résolution de s’affranchir du traité de Berlin, et d’après toutes les apparences on n’en est pas là, pour le moment. Ni l’Autriche, ni l’Angleterre, quelque favorables qu’elles soient au prince Ferdinand, ne risqueront certainement la paix du monde pour lui assurer une couronne. La Russie semble moins que jamais disposée à sortir de la réserve dédaigneuse où elle s’est retranchée jusqu’ici, et si l’empereur d’Allemagne va prochainement, comme on le dit, assister aux manœuvres de l’armée russe, il n’ira sûrement pas avec la pensée d’obtenir du tsar la reconnaissance d’une révolution accomplie contre lui. Et voilà pourquoi le danger bulgare n’a pour le moment rien de bien inquiétant pour l’opinion.

Est-ce du traité anglo-allemand et de ses conséquences que pourrait naître un danger pour la paix de l’Europe ? Est-ce cet acte de diplomatie, révélé, il est vrai, un peu à l’improviste, qui donnerait une apparence de raison aux impressions pessimistes d’une opinion prompte à s’émouvoir ? Sans doute, c’est un l’ait assez étrange que ce partage inattendu et nécessairement un peu arbitraire de territoires inconnus, d’une partie d’un continent entre deux puissances signant une sorte de concordat d’ambitions rivales. Cela ne s’était peut-être jamais vu depuis qu’un pape faisait le partage idéal du nouveau monde entre l’Espagne et le Portugal. A procéder ainsi, on peut certainement préparer des complications pour l’avenir : on peut même, sans y prendre garde, créer dès ce moment des difficultés lorsque les droits nouveaux de conquête ou de suzeraineté qu’on s’attribue rencontrent d’autres droits, des droits réglés par d’anciens traités, comme c’est arrivé pour Zanzibar. C’est possible ; mais enfin, quels que soient les entraînemens de la politique coloniale, quelque zèle que mettent de grandes puissances à étendre et à sauvegarder leurs intérêts d’influence, il y a des transactions toujours possibles, et personne n’a pu supposer qu’un conflit dût naître entre la France et l’Angleterre à propos de Zanzibar. La difficulté, c’est que la France a un vieux traité avec l’Angleterre garantissant l’indépendance du sultan de Zanzibar et que l’Angleterre a aujourd’hui avec l’Allemagne un traité nouveau par lequel elle prend le protectorat de Zanzibar. Si la France fait à l’Angleterre le sacrifice de son vieux traité en faveur du traité nouveau, c’est bien le moins qu’elle trouve à son tour quelques compensations. Voilà toute la question ! Elle ne pouvait être résolue que par une négociation qui s’est immédiatement ouverte en effet, sans vaine affectation de la part de la France, sans subterfuge et sans contestation de la part de l’Angleterre. Quels seront maintenant les élémens de la transaction qui se négocie, sur laquelle l’entente paraît déjà à peu près faite entre Paris et Londres ? La France, dit-on, ferait reconnaître et régulariser son protectorat à Madagascar ; elle assurerait aussi l’extension et la délimitation de sa zone d’influence dans le centre de l’Afrique. Ce sont les conditions essentielles. Ce qui est certain, c’est que tout cela se passe assez simplement, que s’il y a eu quelque difficulté, les relations de la France et de l’Angleterre n’en sont pas atteintes, que les ministres de la reine, à l’occasion de la cession d’Héligoland, ont désavoué une fois de plus tout engagement secret avec l’Allemagne, — et qu’en définitive rien n’est changé en Europe.

Le danger de ces affaires complexes qui touchent à tant de situations, à tant de politiques, est toujours de soulever une foule d’autres questions délicates, de mettre en mouvement les ambitions, les rivalités, les arrière-pensées. Que l’Italie, dans cette distribution universelle de territoires lointains, veuille avoir son rôle ; qu’elle négocie de son côté avec l’Angleterre pour avoir, elle aussi, sa zone d’influence dans cette partie de l’Afrique où elle est allée camper, rien de mieux assurément. L’Italie veut avoir sa politique coloniale ; elle fait même revivre dans ses protocoles des noms oubliés, l’Ethiopie, l’Erythrée : soit ! Les nations jeunes ont le droit d’avoir de l’ambition. Ce n’est cependant pas une raison pour réveiller cette question de Tunis qui depuis quelques jours a remis les esprits en campagne et est redevenue un objet de polémiques gallophobes h Rome. A quel propos ? L’Italie a-t-elle craint que la France, dans ses négociations avec l’Angleterre, poursuivît l’annexion de Tunis ou même eût l’idée de se frayer un chemin jusqu’à Tripoli ? Elle peut être tranquille. La France ne songe ni à annexer Tunis ni à découronner le bey ; elle songe encore moins à aller à Tripoli, — qui après tout est une possession incontestée de la Porte. Le protectorat qu’elle a établi suffit à ses intérêts, et si elle est allée jusque-là, c’est qu’elle n’a pas pu l’éviter, c’est que ce protectorat avoué était devenu une nécessité pour fixer définitivement une situation. Le malheur de l’Italie a été de s’attacher à un mirage d’ambition irréfléchie, de se jeter, les yeux fermés, l’imagination excitée, dans une aventure où elle devait nécessairement rencontrer la France avec tous ses intérêts, avec sa politique traditionnelle. Elle a fait comme s’il y avait une place libre et si elle avait le droit de la prendre ; mais la place était prise depuis longtemps. Déjà dès la monarchie de juillet, la France avait sa politique dans la régence. Ce qu’elle voulait maintenir à Tunis dans l’intérêt évident de la sécurité de l’Algérie, c’était un état placé sous sa protection, devenu depuis deux siècles à peu près indépendant de la Porte. M. Guizot le raconte dans ses Mémoires avec l’éclat de son langage et la force de son esprit. Toutes les fois que la Porte avait l’air de vouloir envoyer quelques navires pour ressaisir sa souveraineté sur Tunis, un ou deux navires partaient de Toulon, et tout était fini. M. le prince de Joinville, en 1846, recevait l’ordre de parcourir avec son escadre la Méditerranée, d’aller donner au bey l’assurance que la France ne souffrirait aucune altération dans l’état traditionnel de la régence, et si la Porte essayait quelque démonstration, le prince devait s’y opposer. Et la raison de cette politique était aussi simple que décisive : c’est que la Porte à Tunis, c’était la question de l’intégrité de l’empire ottoman, la question d’Orient transportée sur le bord de la Méditerranée, à nos portes, — devenant une menace perpétuelle pour nos possessions algériennes !

C’était la politique de la France, il y a déjà plus d’un demi-siècle, à une époque où l’Italie n’existait même pas. C’est la politique qui, depuis, n’a cessé d’être suivie. Le protectorat n’a été que le dernier mot de cette longue tradition. Et ce que la France a fait n’a pas été contesté par l’Europe. On se souvient de la note célèbre de lord Salisbury, témoignant ses sympathies pour l’extension de l’influence française à Tunis et ajoutant même que, « le gouvernement du bey vînt-il à tomber, l’attitude de l’Angleterre n’en serait nullement modifiée. » M. Gladstone a renouvelé depuis les mêmes déclarations. Si l’Italie, pour soutenir ses prétentions nouvelles, a cherché quelques secours auprès d’autres états, elle a été évincée partout, à Berlin comme à Vienne. C’est donc gratuitement ou témérairement, sans une apparence de droit, sans l’appui de l’Europe, que l’Italie s’est jetée sur les pas de la France pour lui disputer une position qui aurait été pour elle une conquête et qui est pour nous une position de défense nécessaire à notre empire algérien. C’est d’elle-même, par une imprévoyance d’ambition ou par des surexcitations factices d’opinion, qu’elle s’est créé un sujet permanent d’hostilité à l’égard de la France. C’est pour cela, ses polémistes le disent du moins, qu’elle s’est jetée dans la triple alliance, — dans cette alliance qui lui profite si bien que l’Autriche, tout alliée qu’elle soit, n’a pas hésité dernièrement à dissoudre une société italienne formée à Trieste. Au lieu de rêver des aventures ou de réveiller des passions qui ne sont même pas partagées par la masse du pays, les politiques de Rome feraient bien mieux de laisser dormir cette question de Tunis, de ne pas en faire un objet perpétuel de division entre deux nations que leurs intérêts devraient un jour ou l’autre rapprocher.

Plus que jamais aujourd’hui, ce sont les intérêts, les questions de commerce et d’industrie qui unissent ou divisent les peuples, qui décident de leurs relations et de leur politique, dans le Nouveau-Monde comme dans l’ancien. Et ces intérêts, plus puissans que les idées, sont en vérité tyranniques : ils dominent les gouvernemens et les parlemens, ils font de la vie contemporaine un grand marché ouvert à toutes les spéculations, aux concurrences effrénées, aux guerres commerciales déguisées sous le nom de protection, aux batailles de tarifs, avec l’artillerie des lois douanières.

Les États-Unis n’ont pas été les derniers à s’engager dans cette voie ; ils y sont entrés avec l’imperturbable audace d’une nation positive, âpre au travail et au gain, fort peu sensible aux théories, aux idéalités humanitaires et libérales. Depuis la guerre de la sécession, qui a été, à dire vrai, le point de départ de leur politique nouvelle, ils se sont hérissés de tarifs démesurés, d’exclusions, de prohibitions, parce qu’ils y ont vu leur intérêt du moment. Ils y ont, en effet, trouvé d’abord un double avantage ; ils ont favorisé, par la protection, un immense développement de travail national et d’industrie sur le sol américain ; ils ont, de plus, obtenu par les douanes l’argent dont ils avaient besoin pour payer ce que leur avait coûté leur guerre civile, pour éteindre en grande partie une dette colossale. Les États-Unis ont sans doute fait, d’une certaine manière, une habile opération ; ils se flattent encore aujourd’hui de la continuer. Il n’y a qu’un malheur, c’est que, de l’excès même de la protection sont nés pour les Américains des dangers d’une autre nature, devant lesquels on se débat sans avoir trouvé jusqu’ici le moyen de s’en préserver. Les États-Unis souffrent d’une exagération de production qui a créé une véritable crise dans toutes les conditions du travail et de l’industrie. D’un autre côté, les excédens de recettes, après avoir servi longtemps à amortir la dette, ont fini par devenir un embarras de trésorerie, embarras tel qu’on ne sait plus que faire de l’argent et que cette pléthore du Trésor peut déterminer des perturbations nouvelles. Les esprits éclairés ne le méconnaissent pas. Déjà le dernier président, M. Cleveland, avant de quitter la Maison-Blanche, avait proposé d’adoucir les rigueurs de la protection et de revenir à une certaine liberté commerciale. Ces idées se seraient-elles traduites en actes de gouvernement et de législation, si M. Cleveland avait été réélu ? On ne le sait pas. Elles existaient, elles avaient été exposées dans un message qui a pu passer pour le testament politique du dernier président. Dans tous les cas, elles n’ont pas triomphé avec la présidence nouvelle de M. Harrison. Au lieu de chercher dans une politique plus libérale un adoucissement de la crise économique et financière, on n’a trouvé rien de mieux que de recourir à des expédiens au moins bizarres. On s’est flatté sans doute d’aller au même but par d’autres moyens. On n’a pas diminué la protection ; on s’efforce, au contraire, de l’aggraver. On a imaginé en même temps, pour ralentir le mouvement croissant et embarrassant des recettes du Trésor, tout un système de minutieuses rigueurs douanières propres à décourager l’importation. On croit ainsi satisfaire les intérêts protectionnistes et alléger le Trésor de ses excès de richesse. C’est peut-être tout le secret de ce bill de M. Mac-Kinley qui vient de retentir en Europe, jusque dans notre parlement, comme une menace pour le commerce de tous les peuples qui ont des affaires avec les États-Unis.

Tout est réellement étrange dans ce bill ou plutôt dans les deux bills qui portent le nom de M. Mac-Kinley, membre de la chambre des représentans de Washington. L’un de ces bills, celui qui modifie les tarifs en les aggravant sur certains points, n’est pas définitivement voté ; il est encore soumis au Sénat, qui semble assez disposé à le remanier, sans diminuer dans tous les cas les droits exorbitans qu’ont à payer les œuvres d’art importées aux États-Unis. L’autre bill, celui qui crée tout un ensemble de formalités administratives et douanières, est déjà voté et va dès demain entrer en vigueur. Celui-là est certainement conçu de façon à rendre presque impossible le commerce international, à livrer tout au moins marchandises et commerçans étrangers au plus singulier arbitraire, aux chances de toutes les mésaventures. Comment l’importateur se tirera-t-il d’affaire ? Avant d’expédier sa marchandise, il devra présenter sa facture chez l’agent consulaire des villes où la marchandise aura été fabriquée et achetée, avec déclaration du fabricant, du propriétaire, de l’acheteur, avec indication des conditions d’achat, du prix, de la monnaie dans laquelle le paiement a été fait. A l’arrivée dans un port américain, il devra produire sa facture minutieusement détaillée devant la douane, et, à défaut d’une facture, une déclaration non moins minutieuse, signée, paraphée et certifiée sous la foi du serment. Cela fait, la douane procède arbitrairement à ses enquêtes, à ses vérifications. Si l’importateur est soupçonné d’avoir voulu frauder dans les évaluations, il est ni plus ni moins exposé à payer 25,000 francs d’amende, même à faire deux ans de prison. Et qui en décide ? qui le jugera ? C’est ici une des originalités de cette législation peu rassurante. Le malheureux importateur sera jugé, sans être entendu, par un jury composé non de commerçans, mais d’experts richement dotés, désignés par le pouvoir exécutif, choisis par égales portions dans les deux partis qui divisent l’union, parmi les républicains et les démocrates. Introduire la politique dans les évaluations douanières, voilà qui peut s’appeler une garantie ! Il est certain que, si on a voulu, par des excès de réglementation et par la manière dont cette réglementation sera appliquée, élever une barrière autour des États-Unis, on ne pouvait imaginer rien de mieux.

Que ce bill Mac-Kinley, puisque c’est ainsi qu’il se nomme, ait excité quelque émotion en Europe, surtout dans le monde, du négoce, c’est assez naturel et assez légitime apparemment. Toutes les nations industrieuses et commerçantes qui ont des affaires avec l’Union américaine sont intéressées à pouvoir compter sur quelque sécurité, — sur quelques garanties dans leurs transactions. La France, dont le commerce avec les États-Unis dépasse un demi-milliard, peut se sentir particulièrement touchée, et ce n’est pas sans quelque apparence de raison que la question a fait récemment l’objet d’une interpellation dans notre parlement, que M. le ministre des affaires étrangères a été interrogé. Malheureusement, c’est là une de ces questions qu’il est plus commode de soulever que de résoudre, et si M. le ministre des affaires étrangères, comme il l’a dit, a rencontré quelque froideur auprès des cabinets de l’Europe, malgré une évidente communauté d’intérêts, rien n’est peut-être plus aisé à expliquer : c’est qu’une intervention collective ou concertée, ne fût-ce bien entendu qu’une intervention diplomatique, risquerait d’avoir plus d’inconvéniens que d’avantages et pourrait être tout simplement déclinée à Washington ; c’est qu’on ne se soucie pas d’aller au-devant d’un échec en mettant en jeu l’orgueil américain. En définitive, les États-Unis sont maîtres de leurs tarifs ; ils sont même jusqu’à un certain point maîtres de leurs réglementations douanières. Ils abusent d’un droit, — qui n’est pas moins un droit. De plus, ce droit, qu’ils poussent à la dernière exagération, tient à toute une politique qu’ils ne déguisent pas, qui ne se pique nullement de bienveillance à l’égard de l’Europe. Ils s’inquiètent fort peu de l’Europe, de son commerce ou de ses remontrances. Il faut voir les choses comme elles sont pour ne s’exposer ni aux illusions, ni aux fausses démarches. Le plus clair est que ce qui se passe à Washington est la démonstration la plus éclatante des dangers du protectionnisme à outrance et que, si on entre dans cette voie d’exclusions, de représailles, le monde risque de perdre bientôt le sens des traditions libérales qui ont fait la civilisation.


CH. DE MAZADE.