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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1889

Chronique n° 1381
31 octobre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

A mesure qu’on s’éloigne des élections dernières, expression souveraine des sentimens, des instincts ou des vœux du pays, et qu’on approche du jour où se réunira l’assemblée sortie de ce scrutin, il y n visiblement un effort pour dégager la vérité, la moralité de cette grande manifestation publique. Comme après toutes les batailles électorales, on cherche à se reconnaître entre vainqueurs et vaincus, les uns et les autres interprétant à leur façon leur victoire ou leur défaite, au demeurant des résultats encore indistincts.

On tâtonne, c’est bien clair, on se sent sur un terrain nouveau, au milieu de contradictions de toute sorte. On regarde du côté du ministère, dont on ne connaît pas encore les intentions définitives, et du côté de ceux qui ont de l’autorité par leur parole ou par leurs conseils, qui peuvent avoir une influence sur la direction des affaires publiques. On interroge, on recherche ou l’on écoute les confidences ; on veut savoir ce que pense M. Léon Say d’une situation où il a accepté de prendre un rôle le jour où il a quitté le sénat pour aller relever dans les Pyrénées le drapeau de la république modérée. On veut avoir l’opinion de M. Henri Germain, qui ne se fait faute de répondre aussi simplement que possible aux questions qu’on lui adresse. M. Ribot, lui, sans être interrogé, se hâte de donner dans un banquet sa consultation, une consultation peut être assez prématurée, qui pourrait être compromettante si elle n’est pas inutile. Puis viennent les journaux, s’emparant de l’opinion de M. Léon Say, de l’opinion de M. Henri Germain, du discours de M. Ribot, brouillant tout, ravivant les vieilles querelles, remettant en scène l’opportunisme, le radicalisme, le centre gauche, j& concentration, la réaction, le cléricalisme. Tant il y a qu’après toutes les explications, les conversations ou les polémiques, on en vient à ne plus s’entendre, et que plus on s’éloigne des élections, plus on semble en obscurcir le caractère et la portée. A la veille du scrutin de septembre, on a vécu un instant dans une telle atmosphère de violences, d’excitations et d’outrages qu’il était vraiment temps d’en finir par le jugement souverain du pays. Aujourd’hui, il est plus que temps d’arriver à l’ouverture du nouveau parlement, — et cette ouverture est maintenant fixée au 12 novembre, — pour en finir avec les vaines interprétations, pour se retrouver en face de réalités palpables et saisissables, d’une situation ou la France puisse se reconnaître.

Au demeurant, quel que soit le dénombrement des partis, dans la chambre nouvelle, quels que soient les artifices des polémiques, s’il y a une chose claire et visible, c’est le caractère de ces élections qui datent d’un mois à peine. Évidemment ce malheureux pays, livré pendant quelques semaines à toutes les excitations, a su en définitive ce qu’il voulait ; il a eu sa pensée et il l’a exprimée autant qu’il l’a pu. Il a donné une sanction nouvelle à la république, cela est certain. Il a désavoué tout désir de révolution, même d’une révision qui n’eût été que le prélude d’agitations indéfinies. Il a voté pour la république et pour la constitution. Il a en même temps, c’est tout aussi certain, manifesté le vœu de vivre tranquille, d’avoir un gouvernement sensé et honnête, d’être délivré des délations locales, des persécutions religieuses, de voir reparaître l’ordre et la vigilance dans son administration comme dans ses finances. Il a demandé à être protégé et respecté dans sa liberté, dans ses intérêts comme dans ses croyances. Il a voté le plus souvent, presque sans distinction de parti, pour ceux qui lui parlaient de ces premières garanties d’une société civilisée. Le pays, en un mot, a voté pour un ordre libéral et conservateur dans la république. Voilà qui est clair, et M. Léon Say n’a fait après tout que dégager le sens et la moralité du dernier scrutin, lorsque dans ses conversations il a affirmé la nécessité d’une politique nouvelle répondant à cette situation, bannissant l’esprit de secte de l’administration et des lois, assurant au pays le respect de ses croyances et l’ordre dans ses finances, acceptant ou même recherchant au besoin le concours de toutes les bonnes volontés sincères. M. Léon Say, s’il a tenu en effet le langage qu’on lui a prêté, n’a dit manifestement que la vérité la plus simple. Les élections dernières ont cette signification, ou elles n’ont aucun sens ; elles sont un appel à une politique nouvelle, à un esprit nouveau dans la direction des affaires du pays, ou elles ne sont qu’un piétinement dans une impuissance irrémédiable et indéfinie. Qu’est-il arrivé cependant ? Il a suffi d’une parole claire et nette dissipant toute équivoque, allant droit au point vif de la situation pour réveiller toutes les colères opportunistes et radicales. Peu s’en faut que M. Léon Say n’ait été excommunié, traité en hérétique ou en transfuge pour avoir manqué de respect à la concentration républicaine toujours vivante, à ce qu’il parait, pour avoir osé avouer qu’il ne serait peut-être que juste de tenir compte des sentimens conservateurs du pays, d’adoucir ce qu’il y a eu d’excessif dans les laïcisations, dans le régime des écoles ou dans la loi militaire. Et du coup M. Ribot lui-même, en sa qualité de modéré, n’a trouvé rien de mieux que de passer au camp des radicaux pour s’élever avec eux contre toute alliance avec les conservateurs, contre toute concession à la réaction !

Évidemment, une fraction des républicains s’est sentie atteinte par cette simple apparition d’une politique modérée. On dirait, en vérité, qu’opportunistes et radicaux n’ont rien appris ni rien oublié, qu’ils n’ont rien vu dans le scrutin de septembre, et qu’à peine remis de l’émotion des dernières luttes ils ne songent qu’à reprendre une expérience qui a si bien réussi. Il en est peut-être, il est vrai, qui ne se font faute de parler de tolérance, de conciliation, d’apaisement, qui ne refuseraient pas, à l’occasion, le vote des conservateurs. A la rigueur, on ne repousse pas les conservateurs. Qu’ils entrent dans la république, la porte leur est ouverte ! Seulement il est entendu qu’ils n’ont rien à réclamer, qu’ils n’ont aucune condition à faire. On ne traite pas avec eux, on recevra leur soumission, et au besoin on les traitera encore après en ennemis, ou tout au moins en amis suspects. C’est la tradition ! Ces républicains sont de plaisans politiques. Ils nous rappellent toujours une circulaire naïve de M. de Persigny démontrant que l’empire était le plus tolérant et le plus large des gouvernemens, qu’il ne demandait pas mieux que d’accorder toutes les libertés et d’accueillir tout le monde, — à condition que tout le monde commençât par se soumettre et qu’il n’y eût plus d’anciens partis. Les anciens partis, ce sont les conservateurs d’aujourd’hui : on les admettra pourvu qu’ils cessent d’exister ! Seulement les républicains ne s’aperçoivent pas que les situations ne sont pas les mêmes. Ils ne voient pas que ces conservateurs, qui ne sont qu’une minorité dans le parlement, avec lesquels ils affectent de ne pas vouloir traiter, sont, dans le pays, au nombre de trois millions de Français, qui, après tout, ne sont pas tous des ennemis, et que cette masse conservatrice a le droit de faire ses conditions, de réclamer une politique qui respecte ses vœux, ses sentimens, ses croyances, ses intérêts. C’est là toute la question entre M. Léon Say et les républicains qui le poursuivent de leurs violences ou de leurs sarcasmes. M. Léon Say et ceux qui soutiennent avec lui la nécessité d’une politique modérée veulent qu’on tienne compte des manifestations évidentes du pays, des sentimens et des intérêts d’une minorité puissante sous un régime qui est, en définitive, le gouvernement de tout le monde. Les opportunistes et les radicaux, provisoirement coalisés encore une fois, semblent n’avoir d’autre idée que de profiter des élections dernières pour recommencer leurs exclusions et leurs concentrations, pour prolonger une domination de parti, pour jouer, si l’on veut, le même air, en essayant tout au plus de le jouer mieux.

Que sortira-t-il définitivement de tout ceci ? Quel est le système qui prévaudra ? On commencera sans doute à le voir dès la session qui va s’ouvrir, dès l’entrée en scène de cette chambre nouvelle pour qui la vérification des pouvoirs va être une première épreuve peut-être décisive. Pour le moment, il est bien clair qu’il ne s’agit pas de combiner des ministères, de signer des traités entre les partis, de proposer à l’improviste, avec précipitation, des mesures et des réformes dont les passions mal apaisées pourraient compromettre le succès. Il s’agit, avant tout, de remettre un peu de clarté là où tout est encore obscur, de préparer une situation moins tourmentée, de dégager de cette situation une politique qui puisse rallier les bonnes volontés, trouver au besoin une majorité dans le parlement comme dans le pays. Qu’il y ait de singulières difficultés à entreprendre ou à réaliser une œuvre qui consiste à raffermir la constitution, à refaire un gouvernement, à pacifier les esprits, par le respect de tous les droits, à faire rentrer l’ordre et l’impartialité dans l’administration, à reprendre la réorganisation financière, c’est malheureusement trop évident. C’est cependant aujourd’hui le programme nécessaire de toute politique sérieuse. On retombera fatalement dans toutes les confusions, dans des crises nouvelles, ou l’on se mettra à cette œuvre sans esprit de réaction, sans faiblesse et sans crainte. M. Ribot, qui, dans son empressement à désavouer toute pensée d’entente avec les conservateurs et à donner des gages de son orthodoxie républicaine, s’est fait l’allié de M. Barodet, M. Ribot s’est un peu pressé l’autre jour en prétendant qu’on ne pouvait toucher aux lois scolaires et à la loi militaire. C’est une question ; mais ce qui n’est pas une question, c’est que ce n’est plus seulement ici une affaire de parti, c’est une affaire d’équité libérale, de paix intérieure, d’intérêt public, même de nécessité. Il s’est échappé de ces élections dernières une sorte de protestation impatiente contre toutes les laïcisations à outrance, les vexations religieuses, les tyrannies d’écoles qui ont fini par fatiguer tout le monde, et le moins qu’on puisse faire, certainement, est de suspendre cette guerre à tout ce qui est religieux, de rendre aux communes un droit sur leurs écoles. A plus forte raison, sera-t-on obligé de revoir cette loi militaire dont l’application devient un danger pour l’éducation intellectuelle du pays et menace dans son organisation, en ce moment même, la première de nos écoles, l’École normale, exposée à perdre une partie de ses élèves.

On ne touchera pas à la loi militaire, aux lois scolaires, dit-on. C’est là justement le point vif ; c’est là que les partis vont donner leur mesure, et si c’est en s’obstinant dans leur politique de secte et dans leurs préjugés, en y ajoutant aujourd’hui des répressions contre la presse que les républicains opportunistes et radicaux se flattent de prolonger leur règne, de dérober, comme ils le disent, les masses conservatrices aux chefs qui les conduisent, ils se trompent étrangement. Ce qui n’est point douteux, c’est que le moment est venu de fixer ses idées, de décider de la direction des affaires du pays, à cette heure où l’Exposition va se clore et où le nouveau parlement va s’ouvrir. Cette Exposition, qui en est à ses derniers jours, elle a été assurément depuis six mois une éclatante merveille. Elle a été le rendez-vous du monde, elle a offert le rassurant et fortifiant spectacle des ressources et de la vitalité d’une nation qui, dans ses épreuves, n’a pas perdu son génie. Par son succès elle a eu certainement une sérieuse influence sur les élections, et peut-être n’a-t-elle pas peu contribué à adoucir la crise dans laquelle les passions avaient entraîné la république. Aujourd’hui, c’est à peu près fini, la toile tombe sur le grand spectacle du Champ de Mars. On se retrouve en face des difficiles, des dures réalités de la politique, et c’est au parlement, aux partis de montrer que la nation qui a fait l’Exposition de 1889 peut aussi trouver en elle-même les élémens essentiels d’un gouvernement fait pour assurer à la France, avec la paix intérieure, la dignité devant le monde.

Le malheur est que ni les splendeurs de l’Exposition ni les excitations de la politique n’interrompent le cours, le triste cours des destinées humaines, et qu’à travers tout, les deuils ne nous sont point épargnés. La mort, l’éternelle destructrice qui poursuit son œuvre à travers tout ce qui vit ou tout ce qui se renouvelle, la mort ne suspend pas ses coups. Elle enlevait hier encore à la France un de ces esprits rares qui sont l’honneur de leur pays et de leur génération. M. Emile Augier vient de s’éteindre dans son aimable résidence de Croissy, vaincu par un mal implacable, dont on s’est déguisé, tant qu’on l’a pu, les progrès et l’irréparable gravité. Comme s’il avait eu lui-même, à travers sa bonne humeur et sa confiance dans la vie, le vague sentiment qu’il ne serait plus longtemps de ce monde, il s’était arrêté depuis quelques années. Il n’avait plus voulu rien ajouter aux ouvrages qui l’avaient illustré, prétendant, avec une modestie enjouée, qu’il ne voulait pas s’exposer à s’entendre dire qu’il se retirait trop tard ; il s’était retiré sans avoir connu le déclin du talent et du succès. Il disparaît aujourd’hui dans l’éclat de sa pure renommée, après avoir parcouru une carrière de près d’un demi-siècle qui se confond avec l’histoire des lettres françaises et du théâtre de notre temps. M. Emile Augier était d’une génération qui succédait à celle de la restauration et de 1830. Au temps où il débutait, il y a quarante-cinq ans, par la plus gracieuse et la plus charmante des comédies, on se plaisait à le classer dans ce qu’on appelait alors l’école du bon sens, en mettant l’auteur de la Ciguë à côté de l’auteur de Lucrèce. En réalité, ces classifications ne sont qu’une illusion du temps. M. Emile Augier n’a été d’aucune école ; il a pu subir des influences, il a échappé aux servitudes. Il s’est formé et développé dans la liberté de sa nature, franc et sans contrainte, s’inspirant de son temps sans le diffamer et sans le flatter, allant de la Ciguë à l’Aventurière ou à Gabrielle, de l’Aventurière au Mariage d’Olympe et au Gendre de M. Poirier, pour arriver enfin à toutes ces œuvres de sa forte maturité, les Effrontés, Maître Guérin, la Contagion, la Jeunesse, les Fourchambault. Il a commencé par la poésie, il a fini par la comédie de mœurs, où il a pu déployer tous les dons d’un observateur sagace, pénétrant et hardi, habile à saisir les travers, les ridicules, les hypocrisies et les vices de la société où il a vécu.

Les œuvres de M. Emile Augier sont certes singulièrement variées. Elles vont de la fantaisie de Philiberte ou du Joueur de flûte aux crudités réalistes du bonhomme Guérin ou d’un Giboyer ; mais ce qu’il y a de frappant dans toutes ces créations, à travers les diversités du talent, c’est que cet inventeur reste avant tout, entre tous ses contemporains, un esprit de la véritable lignée française. Ce qui fait son originalité, c’est ce tempérament partout sensible d’un écrivain à la fois robuste et sain, vigoureux et mesuré, peu enclin aux subtilités et aux excentricités, railleur et sarcastique sans amertume, libre et hardi de propos sans dépravation, réunissant, en un mot, dans un juste équilibre les qualités et peut-être les défauts de ce qui s’est toujours appelé l’esprit français. M. Emile Augier était visiblement de la race des continuateurs de la vieille comédie française ; il en avait l’esprit, il en avait aussi la langue. Et l’homme chez lui n’était pas moins attachant que l’écrivain. Tout dans cette nature respirait la cordialité, la franchise, la droiture et le plaisir de vivre. Il avait été heureux, il avait mérité de l’être, n’ayant jamais connu les mécomptes de l’ambition déçue pas plus que les tourmens de l’envie. Ses succès, qui ne coûtaient rien au bon goût, ni à la dignité morale, suffisaient à ses vœux, et les succès des autres ne l’empêchaient pas de dormir, Ce maître de la scène était le plus bienveillant, le plus simple, le plus loyal des hommes, et si la mort, qui nous l’enlève, semble plus cruelle, c’est que nous vivons dans des temps où la France n’a pas trop de tout ce qui fait sa force et sa noblesse ou même sa parure devant le monde ; plus que jamais elle a besoin de tous ceux qui représentent, dans les lettres comme dans la politique, le bon sens, la modération et l’honneur.

Où donc en est maintenant l’Europe après tous les voyages et les entrevues princières de ces derniers temps ? Que reste-t-il de ces incidens d’un jour ? L’empereur Alexandre III de Russie est rentré à Saint-Pétersbourg. L’empereur Guillaume, laissant son parlement s’ouvrir tout seul à Berlin, discuter tout seul, même en l’absence du chancelier, sur la loi contre les socialistes, sur le budget ou sur les nouveaux arméniens, l’empereur Guillaume s’est hâté de partir pour Athènes, où il vient de présider au mariage de sa sœur, et avant peu il sera à Constantinople. L’empereur François-Joseph n’a point quitté son empire ; mais son chancelier, le comte Kalnoky, va maintenant à Friedrichsruhe, sans doute pour remettre au point, comme on dit, la politique de l’Allemagne et de l’Autriche, les affaires de la triple alliance. Au demeurant, en est-on plus avancé ? Que sait-on de plus sur la visite de l’empereur Alexandre à Berlin, sur les résultats de l’entrevue, de la conférence de M. de Bismarck avec le tsar ? C’est toujours la question qui se débat entre les médecins Tant pis et les médecins Tant mieux de l’Europe, entre ceux qui veulent voir toute sorte de combinaisons et de mystères dans la conversation d’un diplomate avec un souverain, et les sceptiques, à demi optimistes, assez disposés à ne point croire aux mauvais présages. En réalité, on pourrait peut-être soupçonner que la visite du tsar à Berlin et les explications de M. de Bismarck, sans avoir changé sensiblement la situation, ont pu dissiper quelques ombrages, adoucir quelques aspérités et donner quelques chances de plus à la paix, au moins à la paix du moment. Ce serait un effort nouveau pour prolonger la trêve en Orient comme dans l’Occident. Seulement quel serait le prix de cette trêve ? Comment M. de Bismarck aurait-il réussi à rassurer l’empereur Alexandre sur les intentions de la triple alliance, sur ce travail qui tend à enlacer l’Europe dans une coalition formidable, sur les affaires des Balkans, de la Bulgarie et de la Serbie ? Le comte Kalnoky va sans doute avoir l’occasion d’être fixé à Friedrichsruhe ; il pourra savoir ce qui s’est passé réellement à Berlin dans l’entrevue du chancelier avec le tsar, si on s’est entendu à demi ou si l’on ne s’est pas entendu du tout, si l’Autriche n’aurait pas été appelée, par hasard, à payer les frais d’un accord de circonstance, s’il n’y aurait pas eu des concessions dans les affaires d’Orient, en Bulgarie. On semble, pour le moment, n’être plus trop sûr de rien à Vienne et soupçonner que, par des calculs probablement profonds, il pourrait y avoir eu des gages donnés ou promis, ne fût-ce que pour neutraliser aussi longtemps que possible la Russie.

Ce qu’il y a de sensible, c’est que, si rien n’est changé dans le fond depuis le passage du tsar à Berlin, il y a au moins tous les signes, toutes les apparences d’une politique d’expectative et de suspension. On ne veut rien pousser à bout, on s’enveloppe d’une savante stratégie nécessitée sans doute par les circonstances, par l’état général de l’Europe. Le mot d’ordre est donné, et le discours lu tout récemment au nom de Guillaume II à l’ouverture du Reichstag à Berlin ne se Rome pas seulement à déclarer que les espérances pacifiques manifestées il y a un an par l’empereur se sont réalisées ; il ajoute avec une confiante assurance que toutes les relations permettent de croire au maintien de la paix de l’Europe durant l’année prochaine. Si ce n’est qu’un langage officiel, il prouve du moins qu’on a jugé utile pour le moment de renouveler cette déclaration pacifique. D’un autre côté, on commence à moins parler de la signification et des conséquences possibles du voyage de l’empereur Guillaume à Constantinople. Un instant on aurait dit que ce voyage n’avait été conçu que dans la pensée d’entraîner la Porte dans des engagemens périlleux, et il est certain que l’entrée de la Porte dans la triple alliance, si elle eût été possible, si elle n’eût rencontré l’invincible résistance du sultan lui-même, eût ressemblé à une manifestation d’hostilité contre la Russie. Aujourd’hui on semble se défendre d’avoir voulu donner une si grave portée à un simple voyage d’agrément. L’empereur Guillaume va à Constantinople, il visitera le sultan, puisque tel est son bon plaisir. On parlera peu de politique sans doute, il est plus que vraisemblable qu’on n’aura ni la tentation ni l’occasion d’étendre la triple alliance jusqu’au Bosphore. Les Turcs sont des diplomates trop avisés pour s’y prêter, et l’habile homme qui dirige la politique allemande sent bien qu’un tel acte serait par trop significatif, qu’il ne pourrait que précipiter une crise inévitable.

Évidemment cette triple alliance, au nom de laquelle on agite l’Europe en prétendant la pacifier, cette alliance, sans être ébranlée, subit une sorte d’arrêt ou d’épreuve ; elle ne paraît pas pour le moment destinée à s’étendre, à enrôler de nouveaux alliés, et là même où elle a semblé un instant être vue avec faveur, elle rencontrerait, sans doute, de sérieuses difficultés. Que lord Salisbury ait eu la velléité ou la fantaisie de lier partie avec elle, qu’il se soit laissé aller à s’engager plus ou moins par des paroles, par des promesses, par des déclarations de sympathies, à défaut de traités, c’est possible, puisque des Anglais le croient et le disent ; mais il est clair que l’opinion anglaise est loin d’être tout entière avec le premier ministre de la reine et qu’elle ne se livrerait pas sans résistance à une coalition préparée et conçue dans un tout autre intérêt que l’intérêt britannique. On a pu le voir il y a quelques semaines par cet article qui a retenti en Europe, que M. Gladstone, déguisé sous le nom d’Outidanos, a publié sur la politique de l’Italie, sur la politique présumée du ministère, et plus récemment encore un homme au langage mesuré, qui a été chef du Foreign-office, lord Derby exprimait les mêmes opinions ou les mêmes réserves. Or, à considérer les élections qui se succèdent, la politique de M. Gladstone et de lord Derby n’est point sans avoir quelques chances de succès. De sorte que par le fait, après tous les voyages et toutes les entrevues, il n’y a rien de changé, que la triple alliance reste ce qu’elle est, une alliance restreinte, et que même M. de Bismarck est obligé de la sacrifier quelque peu ou de la limiter s’il veut se rapprocher de la Russie.

Quelle peut être maintenant, dans ces conditions, dans cette phase diplomatique que nous traversons, l’influence des affaires des Balkans, de la Bulgarie ou de la Serbie ? Évidemment ces affaires n’ont qu’une importance relative, qui varie selon les circonstances, surtout selon les combinaisons dont le chancelier d’Allemagne peut se faire le puissant promoteur ou le négociateur. C’est là toute la question. Elle a été sans doute agitée à Berlin ; elle se débat aujourd’hui à Friedrichsruhe, dans les entretiens de M. de Kalnoky avec M. de Bismarck, et on ne voit pas bien ce que le prince Ferdinand provisoirement régnant en Bulgarie a cru gagner pour sa cause en mêlant à ces négociations la petite aventure de sa promenade presque clandestine en Europe. Le prince Ferdinand a passé à la dérobée par vienne, il est allé à Munich et à Genève. Il est venu à Paris, où il a visité l’Exposition et fait l’ascension de la tour Eiffel. Il est allé à Londres ; on ne dit pas qu’il soit alle à Berlin ni surtout qu’il ait poussé jusqu’à Pétersbourg. Il est aujourd’hui à Pesth, il ne semble pas pressé de regagner sa principauté. Il rentrera à Sofia comme devant, sans avoir trouvé sur son chemin ce qu’il cherchait, la sanction de sa souveraineté, la reconnaissance de l’Europe, toujours ballotté entre la Russie, qui le traite comme un usurpateur, l’Autriche, qui ne demanderait pas mieux que de le reconnaître, et le chancelier d’Allemagne, occupé à chercher le moyen de tout concilier, de donner raison à l’Autriche sans donner tort à la Russie, — dans l’intérêt de la paix. En attendant que M. de Bismarck ait résolu le problème, voilà la Bulgarie bien garantie, bien assurée du lendemain ! voilà l’Europe bien tranquillisée sur ce qui peut se passer à Sofia ou à Philippopoli, dans ces régions où règne M. Stamboulof au nom du prince Ferdinand, que personne n’a reconnu ! S’il n’y a pas en Serbie la même question de souveraineté indécise, si de plus les démêlés conjugaux du roi Milan et de la reine Nathalie ont été quelque peu apaisés par une transaction qui a permis au jeune roi Alexandre de voir sa mère, la situation n’est peut-être pas bien meilleure. Quelques précautions diplomatiques que prenne la régence pour paraître indépendante des influences extérieures, l’assemblée nationale, la Skouptchina récemment réunie, n’a pas moins saisi l’occasion de la réponse au discours de la couronne pour faire une manifestation en faveur de la Russie. Soit, rien de plus simple peut-être que le souvenir des Serbes pour la grande protectrice des Slaves ; seulement si les sympathies pour la Russie deviennent trop bruyantes, l’Autriche se sent menacée, — et voilà M. de Bismarck qui a encore un problème à résoudre, sa médiation à exercer !

Décidément ces états des Balkans, dont on avait cru fixer la condition par le traité de Berlin, sont destinés à ménager plus d’une surprise, plus d’un péril à l’Europe ; mais si les Balkans ont toujours un aspect un peu sombre, il y a heureusement une autre partie de l’orient qui est aujourd’hui en fête : c’est la Grèce, où vient d’être célébré, au milieu de toutes les pompes, le mariage du duc de Sparte, héritier de la couronne hellénique avec la jeune princesse Sophie, sœur de l’empereur d’Allemagne.

Ici tout se réunit pour offrir sous le plus beau ciel du monde, dans une contrée privilégiée de histoire, en présence du Parthénon, le plus curieux des spectacles, le plus étrange assemblage de grandeurs mondaines attirées par un mariage. On pourrait dire que c’est la fête de cette honnête et digne maison de Danemark, si bien apparentée qu’elle a des princes et des princesses sur tous les trônes ou près de tous les trônes, en Angleterre avec la princesse de Galles, en Russie avec l’impératrice, en Grèce avec le roi George, marié lui-même à une fille du grand-duc Constantin. Aussi tous les princes possibles se sont-ils donné rendez-vous pour un jour à Athènes. Le vieux roi de Danemark a fait le voyage pour présider au mariage de son petit-fils, de même que l’impératrice Frédéric, malgré son deuil, a tenu à accompagner sa fille, appelée à être l’héritière de la couronne de Grèce. On a vu débarquer au Pirée le tsarewitch, le prince et la princesse de Galles, bien d’autres encore, — et entre tous l’empereur Guillaume lui-même, qui a tenu à annoncer son arrivée à M. de Bismarck par un télégramme enthousiaste, où il lui envoie son salut et ses premières paroles a de la ville de Périclès et des colonnes du Parthénon. » Et le mariage s’est fait avec ce cortège de princes, au milieu d’une population flattée de voir tant d’uniformes, tant de grandeurs de la terre. A la vérité, il y avait dans tout cela un contraste qui a été peut-être secrètement senti. Ce jeune duc de Sparte, dont on célébrait l’union, c’est le petit-fils du roi de Danemark, dépouillé par l’Allemagne, et cette jeune princesse Sophie, unie aujourd’hui au duc de Sparte, c’est la petite-fille du souverain qui a dépouillé le Danemark ! Il y a eu aussi une particularité au moins bizarre. O vicissitude humaine ! la voiture qui a servi au jeune couple grec serait tout simplement le carrosse préparé il y a plus de quinze ans pour l’entrée de M. le comte de Chambord dans sa bonne ville de Paris. Qui aurait dit que le carrosse destiné à l’entrée du roi de France à Paris devait servir quinze ans plus tard au mariage de l’héritier de la couronne hellénique avec une princesse allemande dans « la ville de Périclès ? »

Aujourd’hui, ces fêtes grecques sont passées comme un rêve de féerie. Elles ne sont point assurément sans intérêt pour un état nouveau que tant de princes viennent saluer. On sait bien cependant, et ce qui s’est passé à Athènes aurait pu le rappeler une fois de plus, que les alliances de famille ne changent pas la politique des états. Témoin le petit et honnête Danemark si agrandi par les alliances et si mal protégé contre la conquête ; témoin le roi George lui-même, qui, malgré l’origine russe de la reine, n’a pas moins vu il y a quelques années la Russie joindre ses navires aux navires de l’Europe pour contenir l’ambition un peu trop impatiente de la Grèce. Rattachée à la Russie, à l’Allemagne, à l’Angleterre par les liens de famille, à la France par de vieilles et irrésistibles sympathies, la Grèce a droit à toutes les espérances sans doute ; c’est surtout et avant tout par une bonne politique qu’elle peut préparer avec sécurité l’avenir auquel elle aspire en Orient.

C’est le destin des peuples et des princes. Pour les uns, les fêtes des mariages ; pour les autres, l’épreuve des deuils publics. Au moment où le peuple grec s’associait à un événement heureux pour, sa dynastie, la nation portugaise était frappée par la mort de son roi dom Luiz, qui vient de succomber peu après son frère enlevé tout récemment. Le roi dom Luiz, qui était marié avec une fille du roi Victor-Emmanuel, Maria-Pia, était encore presque jeune ; il avait à peine dépassé cinquante ans. Il était le second fils de la reine dona Maria, si éprouvée autrefois, et du prince Ferdinand de Cobourg, qui, depuis, a vécu longtemps dans la retraite, étranger à toute ambition, a donné à ses goûts de savant et d’artiste. Dom Luiz n’avait pas d’abord semblé fait pour le règne. Il n’était arrivé à la couronne, en 1861, que par la mort prématurée de son frère dom Pedro V, qui a laissé le souvenir mélancolique d’un prince sérieux, sévère pour lui-même, préoccupé de problèmes sociaux, un peu philosophe et frappé pour ainsi dire dans l’accomplissement de ses devoirs. Dom Luiz était en effet devenu roi dans des circonstances tragiques et presque mystérieuses. Son frère, dom Pedro, venait de succomber à vingt-quatre ans, victime d’un mal qu’il avait contracté dans un voyage à travers des provinces envahies par les fièvres, et avec lui coup sur coup deux de ses frères étaient frappés ! Dom Luiz héritait de tous ces deuils. Le nouveau souverain, qui différait de son frère par la vivacité de son esprit et sa gaité expansive, a été aussi plus heureux : il a régné vingt-huit ans. On ne peut pas dire que son règne ait été marqué par des événemens éclatans, il a du moins, pendant ces vingt-huit ans, dirigé avec une intelligence prévoyante et déliée les affaires du Portugal, respectant fidèlement les institutions, laissant toute liberté aux partis, à son parlement, n’intervenant que pour stimuler les travaux, les progrès dont le pays pouvait profiter. Il a eu un jour l’occasion de faire preuve d’une raison éclairée et ferme. C’était au temps où l’Espagne, jetée dans une révolution, rêvait l’union ibérique ou demandait un roi au Portugal. Ni dom Luiz, ni son père, le roi Ferdinand, ne se laissaient tenter par ce rêve, et, dans leur résistance, ils avaient certainement pour complice le bon sens national.

Ce qu’on peut dire de mieux, c’est que le roi dom Luiz laisse le Portugal intact dans son indépendance et guéri des révolutions par la liberté toujours respectée. Il a aujourd’hui pour successeur son fils, le duc de Bragance, qui arrive au trône dans la fleur de l’âge, qui est lui-même marié avec une princesse française, fille de M. le comte de Paris, et ce nouveau règne qui s’ouvre ne peut qu’assurer au Portugal la continuation de la paix intérieure sous la protection et la garantie des institutions libérales.


Ch. de Mazade.