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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1889

Chronique n° 1380
14 octobre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Ballottage du 6 octobre et scrutin du 22 septembre, vote de seconde venue et vote de première venue, c’est tout un. Rien n’est changé, rien ne pouvait sensiblement changer. Quelques avantages de plus ou de moins pour les républicains ou pour les conservateurs dans les provinces, quelques succès boulangistes de hasard à Paris et à Bordeaux, ne modifient ni l’ensemble, ni le caractère, ni la moralité de ces élections de 1889, désormais accomplies et achevées.

Le pays a été interrogé, il a répondu à sa manière en dépit de toutes les violences, il a rempli sa tâche. Au-delà des chiffres d’un aussi vaste scrutin, il est vrai, tout redevient nécessairement un peu énigmatique, tout n’est et ne peut être que conjecture. Ce que sera réellement cette chambre nouvelle, qu’on affecte déjà déclasser, d’étiqueter, comment et dans quelle mesure se combineront tous ces élémens nouveaux sortis de l’urne, de l’outre électorale, si l’on veut, — quelle sera l’œuvre de cette législature qui va commencer, on ne peut le savoir encore. On ne le sait pas plus qu’on ne sait, le jour où s’ouvre une campagne de guerre, ce que sera cette campagne. On connaît à peu près ou l’on croit connaître dans son organisation et sa composition, dans ses élémens et dans ses ressources, cette armée qu’on a formée, qui est la force vivante du pays et qui va marcher au feu : le reste dépend de l’art des manœuvres, du choix des positions de combat, de la discipline des troupes et le plus souvent d’une heureuse inspiration des chefs. Il en est de même de cette autre armée qui s’appelle une assemblée, qui a aussi sa campagne, une campagne toute pacifique de quatre ans à faire, et dont le succès dépend de l’esprit auquel elle obéira, de la direction et de l’impulsion qu’elle recevra. Non, sans doute, on ne sait pas, on ne peut pas savoir ce que sera à l’œuvre cette assemblée nouvelle qui ne se réunira que dans un mois et qui aura d’abord à se reconnaître elle-même ; mais ce qu’on peut évaluer et discerner d’avance, en interrogeant le scrutin d’où elle est sortie, les conditions dans lesquelles elle a été élue, c’est le terrain nouveau où elle se trouve en quelque façon portée par le courant de l’opinion. Ce qui est parfaitement possible dès aujourd’hui, c’est de dégager le sens général de ces élections, où l’on pourrait dire que c’est la raison instinctive de la grande masse française qui a triomphé des partis ; c’est de faire la part de ce que le pays a voulu et de ce qu’il ne veut pas, des idées, des tendances, des vœux qui ont reçu une sorte de consécration publique, et des politiques vaincues des combinaisons et des tactiques condamnées, des programmes désavoués, des déclamations usées, des utopies mises au rebut par une opinion devenue sceptique.

Que reste-t-il, par exemple, de la révision, de cette révision qui a paru un instant suppléer à tous les programmes ? Elle est assurément une des premières vaincues des élections, elle est restée sur le champ de bataille, d’où elle ne se relèvera probablement de longtemps. Elle n’avait d’autre mérite, — si c’est un mérite, — que d’être un mot d’ordre commode pour les partis les plus opposés, et elle a eu justement contre elle cette équivoque sous laquelle se sont dissimulés pour le combat tous les calculs, toutes les ambitions, toutes les arrière-pensées. Elle s’est heurtée contre une sorte d’instinct public qui réclamait bien plutôt la stabilité des lois et des institutions, même du gouvernement et des ministères. La vérité est que cette révision ne répondait sérieusement à rien, qu’elle n’était qu’une diversion bruyante et artificielle d’agitation. Qu’il y ait eu depuis longtemps, qu’il y ait encore dans le pays des mécomptes, des irritations, des malaises, des froissemens accumulés, c’est trop évident, c’est ce qu’on n’a cessé de répéter à ceux qui sont satisfaits de tout, pourvu qu’ils règnent ; mais en quoi la constitution est-elle coupable de cette situation qui excite justement les plaintes du pays ? C’est l’œuvre la plus simple, la plus élémentaire du monde ; elle se borne à établir les pouvoirs publics, à définir leurs attributions et leur rôle. Elle n’est certes gênante pour personne, et si tout s’est aggravé en France, ce n’est pas la faute de la constitution : c’est précisément, nu contraire, parce que la constitution n’a pas été respectée, parce qu’elle a été livrée à des politiques qui l’ont pratiquée avec leurs passions, non avec leur raison ; c’est parce qu’on a créé cet état où le pouvoir exécutif semble n’avoir qu’un rôle de décoration, où le sénat laisse énerver tous ses droits, où la chambre dépasse tous les siens pour se faire une sorte d’omnipotence anarchique. Et à ce mal, quel remède portait la révision ? Oh ! c’est bien simple. On commençait par suspendre tous les pouvoirs. La chambre, récemment élue, n’était plus une chambre ; elle ne se réunissait que pour préparer des élections nouvelles et laisser la place à une assemblée constituante. Puis l’assemblée constituante aurait discuté sur l’appel au peuple, sur le plébiscite, sur le référendum, sur la suppression du sénat et de la présidence de la république, sur l’empire et sur la monarchie. Pendant ce temps, les partis auraient joué chaque jour la paix publique dans leurs luttes et dans leurs dissensions. C’est tout cela que la raison populaire a répudié. La révision a été vaincue et parce qu’elle méconnaissait le vœu de stabilité qui est dans la masse nationale, et parce qu’elle n’offrait à la France qu’une série d’aventures et d’expériences meurtrières. La leçon est pour ceux qui ont cru pouvoir rallier tous les malaises par ce mot vague de révision et pour ceux qui ont préparé cette dangereuse crise en laissant altérer, en altérant eux-mêmes tous les ressorts constitutionnels, toutes les lois parlementaires, toutes les garanties d’une liberté réglée.

Ce qui a été vaincu aussi aux élections, c’est certainement cet amalgame qui s’est déguisé sous le nom de boulangisme et où les conservateurs se sont laissé donner un rôle qui n’était ni dans leurs traditions ni dans leur intérêt. On a beau se perdre en explications et subtiliser sur les alliances qui ne sont pas des alliances ou sur l’action parallèle. Le fait est que les tacticiens qui ont imaginé la politique des mouvemens parallèles peuvent se flatter d’être d’habiles conseillers et que les conservateurs qui les ont écoutés se sont laissé entraîner dans une triste campagne, dans une aventure au moins malheureuse. Qu’avaient à faire les conservateurs d’aller se mettre dans cette compagnie, d’accepter ne fût-ce qu’un semblant d’alliance avec des hommes dont ils sont séparés par leur passé, comme par leurs idées, comme par leurs espérances ? À ne considérer que l’intérêt vulgaire et immédiat d’un succès électoral, que pouvaient-ils gagner et qu’ont-ils gagné ? Ils ont aidé peut-être au succès de quelques élections boulangistes à Paris, à Bordeaux, — ils n’ont pas même reçu le prix de leur concours. Ils ont eu l’amertume, la déception de voir quelques-uns de leurs candidats les plus sympathiques échouer, victimes d’une perfide équivoque. — Ce n’était là, dira-t-on, qu’une alliance de guerre momentanée et toutes négative. Les conservateurs pleins d’illusions, qui se paient de ces subterfuges, ne voient pas qu’ils se sont exposés à donner une apparence de force au boulangisme, et si cette alliance à laquelle ils se sont prêtés avait plus complètement réussi, ils étaient bien sûrs de leur affaire : ils se seraient trouvés le lendemain avoir travaillé à l’avènement plus ou moins prochain d’une dictature à laquelle ils n’auraient pu opposer désormais qu’une résistance tardive. Ils auraient peut-être obtenu quelques promesses, quelques paroles, quelques atténuations : ils auraient, sans le vouloir, sacrifié tout le reste, — et l’honneur de leur cause et la dignité des institutions libres. Tout ce qu’on peut dire, c’est que les conservateurs ont risqué d’être les dupes d’une faute sans compensation et sans profit. Il ne faut rien exagérer sans doute. C’est une mauvaise campagne conduite par de faux calculs : la cause conservatrice ne reste pas moins ce qu’elle est, la cause de la paix religieuse, de la prévoyance financière, de l’ordre administratif ; elle garde sa force et ses appuis dans le pays. La plupart des conservateurs qui ont été élus ne le doivent qu’à leur position, à leurs titres, à leurs opinions en dehors de toute alliance boulangiste. Ce sont simplement des conservateurs. Ce qu’ils ont de mieux à faire aujourd’hui, c’est d’être eux-mêmes, de se rattacher plus que jamais aux intérêts qu’ils représentent, de ne plus rien laisser subsister d’une équivoque compromettante que le pays a déjouée, qui reste dans la bagarre des élections.

Un autre vaincu enfin du dernier mouvement électoral, c’est le radicalisme. Quel sera le nombre des radicaux dans la chambre nouvelle, dans la majorité républicaine ? Le nombre, qui reste dans tous les cas diminué, importe peu. Ce sont les programmes qui sont vaincus ; c’est la politique qui a été visiblement désavouée par le pays. Il est impossible de s’y méprendre : il y a dans ce mouvement aussi vaste que confus qui vient de se dérouler en France une lassitude sensible des déclamations, des agitations stériles, des manifestes ambitieux, des promesses décevantes, et, en même temps, une visible modération de vœux, un goût évident pour tout ce qui ressemblerait à une politique sérieuse, laborieuse et pratique. Les opportunistes deviennent presque des modérés, les radicaux deviennent presque des opportunistes. Ce n’est point sans doute que le radicalisme ait abdiqué, qu’il renonce à sas prétendues réformes et à ses propagandes ; combien cependant trouveriez-vous de programmes, de ces programmes prétentieux et retentissans d’autrefois, où l’on parle de l’abolition du sénat, de l’impôt sur le revenu, de la séparation de l’église et de l’état, de la suppression du budget des cultes ? On en parle peut-être, mais avec des atténuations, en se défendant de toute impatience, en protestant qu’on saura attendre. Et si on parle ainsi, c’est qu’on se sent évidemment devant un pays éprouvé, dégoûté des expériences radicales, demandant avant tout à vivre tranquille, à travailler en paix.

Qu’on réunisse tous ces faits, tous ces signes, le désir de la stabilité se traduisant par le désaveu d’une révision inutile, le goût du repos s’alliant au goût des libertés parlementaires, le congé donné aux ambitions césariennes, la persistance des instincts conservateurs, la défaveur du radicalisme, le souffle de modération qui court partout : est-ce qu’il n’y a pas là les élémens d’une politique répondant à une situation nouvelle, faite pour inspirer un gouvernement, pour devenir le point de ralliement de toutes les bonnes volontés ? On s’occupe déjà de savoir ce que fera la chambre nouvelle le jour où elle se réunira, — quel ministère on aura, comment se manifestera une majorité républicaine réelle, mais, on le sent, assez incohérente. Il semblerait, à entendre quelques-uns des oracles du moment, que tout le problème consisterait à bien ménager et calfeutrer cette majorité précieuse qu’on vient de retrouver, à s’établir commodément au pouvoir entre républicains, et que pour cela, il n’y aurait qu’à éviter tout ce qui peut diviser et irriter, à occuper la chambre d’affaires, par exemple, du système monétaire et du monopole des allumettes. — Ce sera certainement de la prudence d’éviter les débats irritans, de prévenir les turbulences, même de s’occuper d’une organisation mieux entendue du travail parlementaire, — sans négliger les allumettes ; mais cela ne résout rien, et il faudrait prendre garde, après avoir compromis la république par les agitations, de ne pas la compromettre par l’impuissance. Les dernières élections n’ont aucun sens, ou elles expriment le désir, le besoin de retrouver un gouvernement résolu, non à continuer une domination de parti ou de coterie, mais à reprendre une œuvre nécessaire de pacification morale, de reconstitution financière pour le bien et l’honneur de la France. C’est là toute la question, — le porro unum necessarium du jour !

Les affaires de l’Europe sont certes plus que jamais pleines de complications, de mystères et de diversités infinies. Elles ont de plus, à l’heure qu’il est et depuis quelque temps, un chapitre toujours ouvert : c’est le chapitre des voyages princiers, des visites royales ou impériales, qui ne sont souvent qu’une manière de déguiser les secrets de la politique. Jamais à coup sûr les souverains n’ont autant voyagé et ne se sont autant visités. L’empereur Guillaume II, pour sa part, a un chapitre qui menace de devenir toute une histoire. Il a le goût des voyages ; il est toujours en mouvement, allant du nord au sud, de l’occident à l’orient, rendant ou recevant tour à tour des visites, promenant son infatigable jeunesse dans les pays d’empire ou dans les pays de l’alliance dont il est le chef. Aujourd’hui, avant de reprendre sa course, avant de partir pour Athènes, où il va marier sa sœur avec le prince héréditaire de Grèce, et pour Constantinople où il va voir le sultan et la Corne d’or, il s’est arrêté un instant à Berlin pour recevoir cette visite toujours attendue, sans cesse ajournée, de l’empereur Alexandre III de Russie. Maintenant c’est fait et accompli. Le tsar en quittant Copenhague, avant de rentrer dans son empire, a passé par Berlin ; il en est même déjà reparti après un séjour de quarante-huit heures. C’est une visite de plus à inscrire dans l’histoire des voyages et des entrevues des souverains !

À voir les choses simplement, telles qu’elles apparaissent, on ne peut pas dire sans doute que l’empereur Alexandre ait mis un empressement sensible à revoir Berlin. Il n’a pas, autant que son jeune et impérial cousin d’Allemagne, l’humeur voyageuse, — à moins que ce ne soit pour aller en Danemark, dans la famille hospitalière de la brillante tsarine. Il a pris son temps. Il y a plus d’un an déjà qu’il a reçu la visite de l’empereur Guillaume à Peterhof ; ce n’est que ces jours derniers qu’il a fait à son tour sa visite à Berlin, et il y est allé sans être accompagné de l’impératrice, ni d’ailleurs de son chancelier, M. de Giers. Il a voulu enfin descendre à son ambassade, c’est-à-dire en territoire russe. On ne peut pas dire non plus que de la part de l’Allemagne et de son souverain, il y ait eu un excès d’enthousiasme et de démonstrations. Depuis quelque temps les journaux allemands sont plus occupés que jamais à poursuivre de leurs polémiques acerbes la Russie, sa politique, ses finances, ses arméniens, tout ce qu’on fait, tout ce qu’on est censé méditer à Pétersbourg. C’était peut-être souhaiter une étrange bienvenue à un grand souverain ! Quant à l’empereur Guillaume II lui-même, il était la veille de l’arrivée du tsar à Kiel, recevant les hommages de l’escadre anglaise venue sans doute tout exprès pour saluer son nouvel amiral. Il n’aurait eu qu’à patienter quelques heures pour recevoir son hôte ; il est rentré brusquement à Berlin, sans attendre le débarquement de l’empereur Alexandre. Si c’est l’étiquette qui l’a voulu, c’est qu’il avait été convenu apparemment que l’étiquette seule devait présider au voyage. Non, on ne peut pas dire qu’il y ait eu de part ni d’autre dans les préliminaires de cette visite des marques d’une intime et prévenante confiance. Il est bien entendu qu’en dépit de quelques apparences, tout a dû se passer et paraît en effet s’être passé à Berlin le plus correctement possible, non peut-être avec les effusions, les manifestations qui ont accueilli l’empereur d’Autriche ou le roi Humbert, mais avec cette mesure de courtoisie mutuelle qui est encore une image de la cordialité entre des souverains décidés à ne pas se brouiller légèrement. Les fêtes, les galas, les toasts, le pèlerinage aux tombeaux de l’empereur Guillaume Ier et de Frédéric III, les chasses, les revues, rien n’a manqué pour faire honneur à l’hôte impérial pendant les quarante-huit heures de son séjour à Berlin. Les quarante-huit heures ont dû même être bien remplies. Bref, c’est une visite rendue et reçue selon les règles.

Après cela quel autre sens, quelle signification plus précise ou plus décisive pourrait avoir ce passage du tsar à Berlin ? On ne le voit pas trop. Que M. de Bismarck, qui est revenu tout exprès de Friedrichsruhe et qui n’a sûrement pas quitté sa retraite pour rien, ait mis tout son art à persuader ou à séduire l’empereur Alexandre, à le réconcilier avec la politique de l’Allemagne, à désarmer les défiances de la Russie, on n’en peut douter. Il a dû renouveler avec des redoublemens d’éloquence la tentative qu’il a déjà faite il y a deux ans ; mais comme il y a deux ans, peut-être encore plus qu’il y a deux ans, il y a une chose que le chancelier, avec toute son habileté, ne peut changer : c’est la situation qu’il a créée par sa politique, par ses combinaisons, qui a fait à la Russie une obligation de se retrancher dans son système d’observation et d’attente, dans sa vigilance et dans sa force. Ce n’est pas seulement la situation de l’Europe, c’est l’état de l’Orient, tel qu’il s’est développé depuis le traité de Berlin, qui est entre la Russie et la ligue prétendue défensive dont l’Allemagne est la tête. Comment M. de Bismarck pourrait-il satisfaire ou désintéresser la Russie, sans livrer l’Autriche, après l’avoir engagée et poussée en Orient ? Comment demeurerait-il fidèle à l’Autriche sans laisser à la Russie tous ses griefs ? S’il n’a voulu obtenir que des assurances générales de paix, il n’a dû avoir aucune peine à persuader le tsar qui s’est donné justement pour mission de maintenir la paix, en même temps qu’il est convaincu que la triple alliance seule est un danger, en excitant de perpétuelles inquiétudes en Europe, eu encourageant dans les Balkans des agitations contraires aux droits ou à la politique de la Russie. L’embarras est de concilier tout cela. Il est toujours difficile sans doute de dire ce qui peut sortir d’une conversation entre un souverain et un puissant magicien comme M. de Bismarck, quels expédiens un tel homme peut imaginer pour dénouer, ne fût-ce que temporairement, une crise qui trouble ses calculs. On ne tardera pas dans tous les cas à le savoir. Il y a cependant bien des chances pour que rien ne soit changé dans la situation générale de l’Europe, pour que la visite du tsar à Berlin n’ait été en toute vérité réelle que ce qu’elle a été dans l’apparence, une démarche toute de courtoisie et de politesse entre des souverains unis par de vieux liens de parenté.

Et maintenant que cette visite est un fait accompli et passé, probablement sans résultat, l’empereur Guillaume, libre et fixé, peut reprendre ses voyages. Il doit, dit-on, s’arrêter à Monza où il trouvera une hospitalité royale toute prête. Il va se rendre à Athènes : on ne dit plus s’il doit paraître au Pirée escorté de navires de toute sorte, s’il va en Grèce avec l’appareil impérial, ou tout simplement en frère attentionné, désireux de présider à l’union de sa sœur avec le jeune héritier de la couronne hellénique. Ce n’est probablement pas sans intention ni même par un simple goût de touriste, qu’il ira, en quittant Athènes, jusqu’à Constantinople : ce sera pour lui une occasion, non pas précisément de passer des revues qu’on aurait sans doute quelque peine à lui offrir, mais de voir le sultan, d’essayer sur lui sa jeune influence, peut-être de tenter d’attirer la Porte dans les filets de la triple alliance, tout au moins de la gagner aux combinaisons que l’Allemagne pourrait proposer pour résoudre enfin cette éternelle question des Balkans. Ce n’est point impossible ; ce n’est pas la première fois que la Porte aurait à se défendre de ces captations ou de ces pressons compromettantes, et récemment encore on croyait l’avoir décidée à prendre l’initiative d’un appel à l’Europe qui répondait évidemment aux vœux ou aux calculs de quelques cabinets. On a seulement affaire ici à des diplomates aussi fins ou aussi captieux que tous les diplomates européens, à une puissance qui sait bien qu’elle n’a rien à gagner à se faire l’instrument de la triple alliance, à se laisser entraîner dans le piège d’interventions toujours hasardeuses, et si l’empereur Guillaume s’est promis de remuer cette masse ottomane, de lui donner un rôle sur l’échiquier allemand, il pourrait s’être abusé. Il sera sûrement reçu avec courtoisie, quoique peut-être avec un peu d’embarras, parle sultan ; il n’obtiendra, selon toutes les apparences, ni un soldat, ni une note diplomatique engageant la Porte. De sorte qu’on ne serait pas plus avancé, — que le voyage à Constantinople pourrait n’avoir pas plus de résultat que la visite du tsar à Berlin. On serait en face des mêmes impossibilités, — à moins pourtant que cette évasion mystérieuse du prince Ferdinand de Bulgarie, qui vient de quitter furtivement Sofia, qui fait lui aussi ses voyages, ne se lie à des combinaisons indistinctes, insaisissables, dont on n’a pas encore le secret.

Ce qu’il y a de singulier, en effet, c’est cette coïncidence du départ subit, clandestin du prince Ferdinand avec le voyage de l’empereur Alexandre à Berlin, avec des tentatives qui ont dû être faites à Constantinople et que l’empereur Guillaume se serait peut-être chargé de renouveler. Une seule chose est certaine provisoirement : c’est cette fugue du prince bulgare qui ressemble à une aventure romanesque, qui a retenti tout à coup en Europe. Le prince Ferdinand est parti brusquement et secrètement de Sofia, laissant la régence à son premier ministre, M. Slamboulof. Il est tombé à Vienne à l’improviste, surprenant son ambassadeur lui-même, qu’il n’a prévenu que quelques heures avant son arrivée. Il a trouvé à la gare sa mère, la princesse Clémentine de Cobourg, qui l’a entraîné loin de Vienne, où il n’aurait pu être qu’un embarras, et l’a mis aussitôt en route pour Munich. On en est là. Que signifie en réalité celle aventure qui a déjà prêté à toutes les conjectures, à tous les commentaires ? Le prince Ferdinand a-t-il quitté Sofia sous la pression de difficultés intérieures qu’il ne pouvait plus vaincre dans la situation irrégulière où il se débat depuis son arrivée en Bulgarie ? S’est-il flatté de réussir par une démarche personnelle, par sa bonne mine à se faire reconnaître dans sa souveraineté ? A-t-il été abusé par les encouragemens de l’Angleterre, de l’Autriche, de l’Allemagne elle-même, et a-t-il cru pouvoir compter sur l’appui de l’empereur Guillaume, sur le crédit de son oncle le duc Ernest de Cobourg-Gotha pour apaiser les ressentimens du tsar, pour se réconcilier avec la Russie ? Et pour tout épuiser, le prince voyageur a-t-il été conduit dans l’Occident par des projets de mariage, ou bien enfin a-t-il cédé au désir aussi légitime qu’imprévu de venir, lui aussi, faire l’école buissonnière à l’Exposition ? Il y a des hypothèses pour tous les goûts, et pas une peut-être n’est vraie. On voit dans tous les cas que le roman est à Sofia comme il est à Belgrade avec les démêlés conjugaux du roi Milan et de la reine Nathalie. Malheureusement, tous ces imbroglios risquent d’avoir une mauvaise fin, et, si le conflit conjugal de Belgrade peut coûter cher à la dynastie serbe déjà menacée, l’aventure bulgare peut rendre assez difficile le retour du prince Ferdinand de Cobourg à Sofia ; mais alors c’est la question tout entière des Balkans qui se réveille, c’est la question d’Orient qui se rouvre, et c’est l’Occident qui en ressent aussitôt comme toujours le dangereux contre-coup.

Si ce n’est pas la saison parlementaire ni le moment des grandes affaires de la politique pour l’Angleterre, c’est encore la saison des grèves qui ne finissent à Londres que pour recommencer sur d’autres points et qui ont d’autant plus de gravité qu’elles décèlent une organisation puissante, une direction énergique et calculée. C’est aussi pour les leaders de tous les partis anglais la saison des pérégrinations, des manifestations, des meetings, des campagnes de propagande. À dire vrai, dans un pays comme l’Angleterre, la vie publique ne s’interrompt jamais. Quand elle n’est pas à Londres, au palais de Westminster, elle est partout, dans les grandes villes industrielles et dans les comtés d’Angleterre ou d’Ecosse. Elle est dans une élection qui retrouve les partis en présence et peut être le signe des mouvemens de l’opinion ; elle est quelquefois dans un discours qui ouvre de nouveaux horizons sur la marche des affaires britanniques. Les interrègnes parlementaires sont le commencement d’une session plus libre où s’agitent dans les réunions tous lus problèmes de la politique anglaise. Depuis quelques semaines les principaux chefs de partis sont en campagne, poursuivant en dehors du parlement leurs luttes contre leurs adversaires. Un des chefs du parti unioniste ou des libéraux dissidens, lord Hartington, est allé en Ecosse, à Aberdeen, justifier une fois de plus l’évolution qui l’a conduit à se séparer de M. Gladstone et à s’allier avec lord Salisbury dans les affaires d’Irlande. M. Chamberlain, avec plus de vivacité encore, promène son éloquence à Birmingham, à New-Castle et n’est pas au bout de sa campagne oratoire. Lord Randolph Churchill ne se fait faute de discours, où il parle avec la liberté d’un indiscipliné, d’un enfant terrible du torysme. Au même instant, cinq ou six élections partielles se sont succédé dans diverses régions du Royaume-Uni, à Dundee, à Sleaford, à Elgin, à Peterborough. Presque partout, sauf à Sleaford, où M. Henry Chaplin, récemment entré dans le cabinet, a réussi à obtenir le renouvellement de son mandat, l’avantage est resté aux libéraux. À Peterborough qui appartenait jusqu’ici aux conservateurs, l’élection du candidat libéral a été surtout un succès imprévu, d’autant plus décisif que le candidat ministériel avait pour lui les plus puissantes influences et l’appui que les unionistes sont allés lui porter par leurs propagandes. Au bout du compte, depuis les dernières élections générales qui ont porté lord Salisbury et les conservateurs au pouvoir, les libéraux ont regagné, par une série de scrutins partiels, douze ou quinze sièges au parlement.

Élections, manifestations récentes des unionistes, tout cela ne laisse pas d’avoir sa signification et son importance dans l’état des partis en Angleterre. Ce n’est point sans doute qu’un succès des libéraux dans quelques scrutins partiels modifie sensiblement la majorité dont le ministère dispose encore ; il ne peut donner que quelques voix de plus à l’opposition, sans changer la proportion réelle des partis. C’est du moins une preuve que le cabinet de lord Salisbury n’a pas réussi autant qu’il le croit et qu’il le dit, que la politique libérale représentée par M. Gladstone garde son influence dans le pays, que l’opinion reste partagée. Qu’en serait-il le jour où il y aurait des élections générales ? Ceci est une affaire d’avenir ; le résultat des évolutions d’opinion qui pourraient s’accomplir est encore inconnu et à échéance assez lointaine. Il y a un autre résultat plus prochain, tout au moins passible, que les récentes élections partielles pourraient bien hâter, et c’est ici que les derniers discours de lord Hartington, de M. Chamberlain pourraient avoir des conséquences pour la direction de la politique anglaise, pour la composition même du gouvernement de la reine. Jusqu’ici, le ministère de lord Salisbury n’a vécu à peu près que par l’appui des unionistes ou libéraux dissidens dans les affaires d’Irlande, appui qu’il n’a pu s’assurer qu’en faisant à son tour un certain nombre de concessions libérales. C’était une alliance temporaire, acceptée, comme on l’a dit, dans l’intérêt de l’intégrité britannique menacée par la politique irlandaise de M. Gladstone. Il s’agit aujourd’hui de savoir si cette alliance, de temporaire et accidentelle qu’elle a été jusqu’ici, deviendra permanente et complète. À l’heure qu’il est, dans leurs derniers discours, lord Hartington et M. Chamberlain viennent de parler eu hommes décidés à rompre définitivement avec M. Gladstone. M. Chamberlain, qui était naguère encore un des chefs les plus avancés du libéralisme, presque un radical, M. Chamberlain, particulièrement, a mis, à déclarer la rupture, une sorte d’âpreté, en proposant du même coup la fusion des libéraux dissidens et des conservateurs dans un parti nouveau qu’il appelle le « parti national. »

Naturellement, la conséquence serait de modifier singulièrement la politique conservatrice, et aussi de faire du ministère reconstitué une image de cette situation nouvelle. C’est assurément une idée hardie et qui, habilement réalisée, pourrait être féconde pour l’Angleterre. Elle a déjà trouvé des appuis et des défenseurs. Ce que propose M. Chamberlain n’est après tout que la consécration ou la coordination de ce qui existe en fait, puisque c’est cette alliance des conservateurs et des libéraux unionistes qui gouverne l’Angleterre depuis quelques années. Ce n’est pas moins une tentative aussi compliquée que délicate qui risque fort de se heurter dans la pratique contre les résistances des partis organisés. La coalition d’aujourd’hui, on l’accepte comme un expédient nécessaire pour la défense de ce qu’on appelle l’unité de l’empire britannique. La fusion, telle que l’entend M. Chamberlain, deviendra-t-elle une réalité ? La moitié du programme risque de rester en chemin. Ce sera, dans tous les cas, une expérience curieuse à suivre si on la tente ; et, si on ne la tente pas, ou si, après avoir essayé de se réunir, les partis qui sont aujourd’hui au pouvoir se divisent de nouveau, le ministère est exposé à traîner jusqu’aux élections générales, qui jugeront peut-être sévèrement sa politique à l’égard de l’Irlande aussi bien que sa politique extérieure.

Au moment cependant où la plupart des états de l’Europe sont si occupés et de leurs affaires intérieures et des voyages de leurs princes, et de l’incohérence de toutes les relations, voilà un congrès qui vient de se réunir de l’autre côté des mers, à Washington, pas plus tard qu’il y a huit jours, pour accomplir la plus vaste, la plus chimérique des œuvres. C’est un congrès, comme on n’en voit pas, où toutes les républiques du Nouveau-Monde sont convoquées pour régler, sous les auspices de M. Blaine ; secrétaire d’état du président Harrison, toutes les affaires du continent américain du nord et du sud. C’est une idée qui ne date pas d’aujourd’hui. Elle avait été conçue ou plutôt formulée par M. Blaine lui-même à son premier passage au pouvoir il y a près de dix ans. Elle avait été recueillie parle dernier président, M. Cleveland, qui en a préparé la réalisation avec une sage lenteur. Elle est aujourd’hui en pleine exécution par le congrès réuni sous la présidence de M. Blaine, redevenu secrétaire d’état tout exprès pour recevoir à Washington les représentans de toutes les républiques américaines. Au fond, c’est, sous une forme diplomatique, l’idée de l’hégémonie depuis longtemps revendiquée par les hommes d’état américains pour la grande république du Nord dans tout le Nouveau-Monde. À première vue, à ne considérer que les programmes, il ne s’agirait de rien moins que d’organiser une sorte de vaste Zollverein enlaçant tous les états des deux Amériques, de créer entre eux un même système postal, un même système monétaire, un ensemble de communications coordonnées, de constituer en un mot l’alliance de toutes les forces économiques et commerciales du Nouveau-Monde sous la haute suzeraineté de l’Union américaine. C’est un grand rêve ! Il est certain que, si ce rêve était une réalité, ce serait une menace singulièrement redoutable pour l’Europe, qui se trouverait en face d’une puissance démesurée, régulatrice de toutes les relations. Il y aurait de quoi s’émouvoir d’une démonstration qui pourrait avoir les plus graves conséquences pour le commerce de tous les pays. Heureusement on n’en est pas là. Entre tous ces états grands ou petits, réunis en conférence internationale pour créer un droit nouveau, il y a assez d’incompatibilités de races et de traditions, assez d’antagonismes d’intérêts, assez de divisions et de rivalités pour que la fusion ne soit point aisée. D’abord, il a été convenu que dans la réunion on ne s’occuperait pas de politique ; il a été entendu de plus que les décisions du congrès n’auraient aucune sanction, qu’elles n’engageraient les états que dans la mesure où ils voudraient être engagés, que chacun en un mot gardait sa liberté.

A tout prendre, c’est encore provisoirement une réunion assez platonique, et pour n’effaroucher personne, les politiques américains ont commencé par chercher à amuser ou à éblouir tous ces délégués des républiques du sud arrivés récemment à Washington. On les promène galamment un peu partout, aux chutes du Niagara, aux ateliers de M. Edison, dans les grandes villes où se déploie le génie yankee. Il y a sans doute, dans tout cela, une certaine ostentation, un certain mirage calculé, de l’apparence et de l’illusion. Il ne faudrait cependant pas trop s’y fier. Les politiques de l’Union ne sont pas hommes à se payer de chimères ; ils ne réaliseront pas leur rêve du premier coup, c’est bien certain ; ils auront du moins fait un pas et obtenu un résultat moral ; ils auront dans tous les cas offert ce spectacle nouveau de tous les états américains rassemblés pour délibérer en commun sous les auspices de la grande république, qui n’a jamais caché son ambition d’être la régulatrice et la protectrice du Nouveau-Monde. On n’aura pas fondé tout à fait le nouveau droit américain comme on l’entend ; on aura préludé à l’avènement plus ou moins lointain de ce droit en face du vieux monde perdu dans ses querelles intestines.

Ch. de Mazade.