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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1889

Chronique n° 1382
14 novembre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Maintenant que les jours de fête ou d’émotion sont passés, que le beau rêve de l’Exposition s’est évanoui, et que les ardeurs de la dernière lutte électorale sont plus qu’à demi éteintes, il faut compter avec ce qui reste, avec la réalité. Il faut revenir aux affaires du moment, aux problèmes qui naissent des circonstances, au choix d’une conduite, à la politique qu’on devra suivre ; il faut vivre avec les faits.

Jusqu’ici, tout s’est passé en discours, en projets, en commentaires, en conversations où chacun dit son impression et porte son témoignage ou propose son programme. C’était peut-être le préliminaire inévitable. Aujourd’hui, la chambre nouvelle, élue il y a six semaines, a déjà fait son entrée dans le monde ; elle est réunie depuis hier au palais Bourbon. Les questions se pressent, on va être à l’œuvre réelle, pratique, et tout peut dépendre d’un premier pas, des dispositions avec lesquelles majorité et minorité, partis de toute sorte, vont se rencontrer dans le parlement, de l’idée qu’on se fait des instincts, des vœux, des aspirations du pays.. Il est certain que dans cette chambre qui vient de s’ouvrir, il n’y a pas seulement une foule d’hommes nouveaux, il y a aussi, il doit y avoir un esprit nouveau. Il y a une signification dans ces élections récemment accomplies. Il y a eu un vote pour la république, pour les institutions régnantes, c’est désormais presque universellement entendu ; il y a eu, en même temps et du même coup, un vote pour, une direction nouvelle, pour une politique de conciliation libérale, de réparation, de pacification morale, substituée à une politique malfaisante de parti et de secte. On le sent, et c’est ce sentiment qui doit passer, maintenant dans la réalité. Comment, dans quelle mesure, par quelle série de combinaisons, d’évolutions ou de transactions, cela s’accomplira-t-il ? C’est la question à laquelle on ne peut échapper, qui renaîtra sous toutes les formes, à tout propos, dans toutes les délibérations et dans toutes les résolutions, qu’il s’agisse d’un vote parlementaire ou d’un simple acte administratif, du choix d’un président ou de la vérification des pouvoirs.

C’est toujours une difficulté sans doute de faire entrer dans la réalité, dans la pratique des choses ce que tout le monde pense ou sent, ce qui a été comme le mot d’ordre d’un grand mouvement public. C’est surtout une difficulté avec des partis qui, la veille encore, se combattaient violemment et qui le lendemain se retrouvent en présence dans une assemblée, tout pleins de leurs ressentimens, de leurs animosités et de leurs défiances. Non, assurément, ce n’est pas facile ; mais ce n’est pas impossible, puisque c’est nécessaire, et la première condition pour ceux qui ont le sentiment de cette situation nouvelle, c’est de rester dans la vérité de leur rôle, de ne pas laisser une idée simple et juste s’égarer ou s’émousser dans les subtilités et les équivoques des tactiques intéressées. On résistera, on se débattra, on se débat encore, et, au bout de tout, il faudra bien y venir ; il faudra bien arriver à ce concordat nécessaire de la raison, de l’équité libérale, du patriotisme, parce qu’on ne peut pas faire autrement, parce que c’est le pays qui l’a voulu. Ce qu’il y a de plus singulier, c’est que, dans le premier moment, les républicains eux-mêmes, la plupart des républicains du moins ne méconnaissaient pas le caractère des élections dernières, la signification intime et profonde de cette manifestation d’opinion. Ils le sentaient, ils le disaient ; encore émus de la crise à laquelle ils venaient d’échapper, ils étaient les premiers à convenir que ce n’était plus le moment de recommencer une expérience qui avait failli coûter un peu cher, qu’il fallait se hâter de satisfaire et de désintéresser le pays. Ils ne parlaient que de conciliation, de tolérance, d’apaisement, d’une politique d’affaires. C’était le commencement de la sagesse ! Ils se sont rassurés depuis et ils sont revenus à leurs illusions, à leurs préjugés de parti. Ils ne parlent plus maintenant que des lois républicaines, de la politique républicaine, de la concentration républicaine. La conciliation, ils la pratiquent avec les radicaux en se hâtant de nommer M. Floquet président de la chambre nouvelle. On dirait qu’ils n’ont plus aujourd’hui d’autre préoccupation que de maintenir les vieilles divisions des partis et de rassurer leurs alliés les radicaux, pour les amener à la sagesse, — que toute leur crainte est de paraître se désavouer, d’avoir l’air de rechercher l’alliance des conservateurs, de traiter avec eux ou de subir leurs conditions. Les habiles tacticiens de l’opportunisme se débattent dans d’étranges contradictions. Ils veulent faire du gouvernement et de l’ordre avec les radicaux, destructeurs de tout Ordre et de tout gouvernement. Ils veulent faire de la conciliation en excluant les conservateurs. Ils bataillent contre des chimères et se perdent dans tous les subterfuges de la passion de parti pour se dérober à la vérité des choses, pour éluder des nécessités qu’ils ont eux-mêmes reconnues. Est-ce qu’il s’agit de faire ou de subir des conditions, de signer des traités avec les conservateurs, d’entrer avec eux en partage du pouvoir, de décider en un mot de la direction des affaires publiques par des arrangemens personnels ou même des arrangemens de parti ? Il s’agit avant tout de se mettre en face du pays, d’interroger ses vœux, de savoir ce qu’il a voulu, et d’adopter la seule politique qui puisse répondre à cet état nouveau, sans se préoccuper des alliés ou des adversaires qu’on rencontrera. M. Léon Say, qui a ouvert la campagne au nom de la république modérée et qui la poursuit avec une ferme persévérance, le disait récemment dans un discours familier qui, sans être un programme, trace quelques-unes des conditions de la politique nouvelle. L’essentiel n’est pas de se jeter à travers les lois qui existent, de tout changer ou de tout réformer au plus vite. Le plus pressé est de réformer d’abord l’esprit de l’administration, de faire pénétrer partout l’esprit de tolérance et de modération, de ne pas craindre de consulter les conseils municipaux, les pères de famille, dans toutes ces affaires irritantes des écoles et des laïcisations. Il s’agit en d’autres termes d’une politique qui mette la paix là où l’on a mis la guerre, l’ordre et l’équité là où l’on a mis la désorganisation et la lutte, — qui applique, avec une intelligente et tolérante mesure, des lois dures par elles-mêmes et décourage les excentricités radicales partout où elles se produisent. Les républicains qui sont des modérés intermittens prétendent, dans leurs bons jours, qu’ils sont disposés à suivre cette politique — mais à la condition que tout soit fait par une majorité républicaine. Soit ! Qu’ils l’essaient, qu’ils le fassent s’ils le peuvent : c’est tout ce qu’on leur demande depuis longtemps, ce qu’ils n’ont malheureusement pas fait jusqu’ici. Qu’ils rétablissent la paix morale et religieuse ! Qu’ils rassurent les croyances et les intérêts ! Qu’ils mettent la prévoyance et la conciliation libérale dans leurs actes, dans les lois, dans l’administration ; qu’ils commencent d’abord par donner le gage le plus sensible et le plus efficace de leur modération dans cette première opération de l’examen des pouvoirs qui va s’ouvrir, qui peut décider de la fortune de la session, peut-être de la législature !

C’est, en effet, au seuil de cette ère nouvelle, une épreuve aussi sérieuse que délicate, et si elle a pris ce caractère, il faut le dire, c’est que cette vérification des pouvoirs a été dénaturée par les précédentes chambres républicaines dans un intérêt de parti, pour assouvir des ressentimens de parti. Il est bien clair, et cela a été toujours entendu ainsi, que par lui-même cet examen des pouvoirs est l’acte le plus simple. Il n’a d’autre objet que de vérifier la correction et la légalité d’un scrutin, les conditions d’éligibilité d’un candidat, la régularité des opérations électorales. Au-delà, on tombe dans l’inconnu, dans un arbitraire illimité dont la seule règle est la passion d’une majorité. C’est l’intervention de l’esprit de parti abusant de son pouvoir d’un moment, interprétant des faits souvent douteux, exerçant des représailles, invalidant quelquefois une élection pour le bon plaisir d’un candidat malheureux. C’est une sorte d’épuration frauduleuse, tout au moins équivoque du suffrage universel. Ces invalidations abusives et imprévoyantes dont les républicains ont les premiers donné deux ou trois fois le triste exemple, sont de plus un précédent redoutable, une arme meurtrière que la majorité d’aujourd’hui laisse à la majorité de demain, sans profit pour la dignité des institutions ni même pour la paix publique. Que, dans les élections dernières, la lutte ait été violente, que les partis se soient livré un combat sans mesure et sans merci, ce n’est point certes ce qui est douteux. La question, pour ceux qui ont vu de près, avec quelque sang-froid, cette lutte, serait de savoir quel est le parti qui a été le plus violent. On pourra sûrement, si l’on veut, recueillir des faits, des témoignages, et surtout des commérages, sur les élections conservatrices, mettre en doute la pureté des scrutins d’où sont sortis les élus de l’opposition, décréter des invalidations décidées d’avance. C’est possible ; mais l’opposition provoquée, irritée, ne se fera faute à son tour de présenter le dossier des élections officielles, et ce dossier pourra être aussi instructif qu’édifiant. Car enfin, s’il est un fait avéré, c’est que jamais, même sous l’empire, pour dire les choses telles qu’elles sont, l’influence officielle ne s’est déployée avec une telle hardiesse et dans de telles proportions ; jamais le gouvernement n’a pesé d’un poids plus lourd sur les élections et n’a plus savamment usé et abusé de son autorité, de ses fonctionnaires, de ses subventions, de ses faveurs, — même des bons de pain ! M. le ministre de l’intérieur est un habile homme qui a su agir sans bruit, mais sans scrupule, et beaucoup de républicains peuvent saluer en lui leur grand électeur !

Chose bizarre ! Jusqu’ici, dans le langage des partis et des polémiques, le gouvernement seul avait le monopole de l’abus des influences. Aujourd’hui, pour certains républicains, il est convenu que la candidature officielle est un devoir, que tout est permis contre les adversaires de la république, que les oppositions seules peuvent abuser des influences. Mettons, si l’on veut, que candidats indépendans et officiels soient à deux de jeu. Les républicains, s’ils cèdent à leurs passions, provoqueront les représailles, les révélations des conservateurs ; qu’en résultera-t-il ? On aura éclairé d’une étrange et triste lumière les corruptions du suffrage universel, l’avilissement des mœurs électorales, les faiblesses du régime parlementaire ; on aura déshonoré l’origine de la chambre, la source de la souveraineté publique. Voilà un beau résultat ! Mais il y a un autre danger plus immédiat. On aura ravivé toutes les passions de la lutte, envenimé les rapports des partis, créé des scissions irréparables, compromis pour longtemps, peut-être pour toute la législature, une situation où bien des rapprochemens utiles restent encore possibles. Ce qu’il y a de mieux, évidemment, dans l’intérêt de la paix intérieure, des institutions, de la république elle-même, c’est de traverser rapidement cette épreuve de la vérification des pouvoirs pour en arriver à ce qu’on peut appeler les questions nécessaires ; et, si on le veut, ces questions sont assez nombreuses, assez sérieuses, pour suffire à l’activité d’une assemblée en ralliant toutes les bonnes volontés.

On parle souvent, sans doute, pour en finir avec les agitations stériles, d’une a politique d’affaires ; » mais il ne faudrait pas que cette politique d’affaires fût, selon le mot spirituel de M. Léon Say, un euphémisme commode, le déguisement d’une « mauvaise politique » ou de l’absence de toute politique. La vérité est que tout se tient, qu’on ne peut s’occuper utilement des finances, des réformes économiques ou administratives qu’avec un gouvernement de modération libérale et prévoyante fixé sur les points essentiels de la politique, résolu à rassurer le pays, à rétablir l’ordre dans les esprits comme dans les faits, et, pourquoi ne pas le dire ? à faire cesser cette anomalie d’un conseil municipal de Paris se mettant tous les jours en rupture ouverte avec les lois. Pour ce conseil municipal qui rentre aujourd’hui en scène et reprend ses représentations interrompues, on dirait que l’illégalité est une habitude ou une passion ou même une manie. Lorsqu’il attribue à chacun de ses membres un traitement ou indemnité, qu’il vient d’élever sans façon à 6,000 francs, il se moque audacieusement des lois qui sanctionnent la gratuité des fonctions municipales. Lorsqu’il vote, comme il vient de le faire, des secours et des encouragemens aux grévistes du nord, il sort manifestement de ses attributions et il dispose sans aucun droit de l’argent des Parisiens. Lorsque M. le préfet de la Seine se morfond à la porte de l’Hôtel de ville sans pouvoir y entrer, humiliant l’autorité publique devant un veto du conseil, c’est là un de ces faits qui n’ont été possibles que par la complaisance obstinée de tous les ministères et qu’on ne peut pourtant laisser se prolonger dans un ordre régulier.

Ainsi, ramener le conseil municipal de Paris à la loi, raffermir les institutions ébranlées ou faussées par les partis, rétablir la paix morale, réorganiser les finances, rassurer les intérêts, c’est ce qu’on pourrait appeler dégager la politique des élections, faire entrer dans la réalité l’esprit des derniers scrutins. Les républicains, qui par euphémisme se donnent le nom de républicains de gouvernement, se décideront-ils à suivre cette politique, au risque d’avoir à braver l’hostilité des radicaux ? C’est toute la question. Si les républicains ont assez de résolution pour se prêter à cette politique de raison, de modération libérale, d’apaisement, qui n’a été jusqu’ici qu’un mot ou un programme, il est certain désormais qu’ils peuvent trouver des alliés parmi les conservateurs : témoin le langage tenu récemment par M. Piou et bien d’autres. S’ils ont la faiblesse de tout sacrifier à leur alliance avec les radicaux, ils vivront peut-être puisqu’ils ont une majorité ; ils recommenceront leur histoire, ils repasseront par cette série de crises, d’agitations, d’efforts impuissans qui ont failli mettre la France hors d’elle, qui ne peuvent plus suffire à une nation impatiente de retrouver sous un gouvernement sensé la paix civile et la sécurité.

Les affaires de l’Europe, il faut le croire, sont désormais destinées à être traitées et décidées sur les chemins, puisque les visites, les entrevues et les voyages ont une si grande place dans la politique. Souverains, princes, chanceliers ou ministres sont toujours en mouvement, et entre tous, l’empereur Guillaume II d’Allemagne est évidemment le plus errant, le plus agité des grands de la terre. Il porte partout avec lui sa puissance, la puissance d’un grand empire : c’est ce qui tient le monde en éveil sur la signification, sur les conséquences éventuelles de ses voyages. Il porte aussi partout sa jeunesse, son impatience de vivre, avec son goût de l’apparat et de la cérémonie : c’est ce qui met du piquant, de l’imprévu et de la nouveauté dans ses excursions.

Il a paru récemment à la tête d’une escadre allemande, sur son cuirassé le Kaiser dans les eaux du Pirée : c’était bien naturel puisqu’il allait conduire sa sœur, la jeune princesse Sophie, aujourd’hui mariée au prince héréditaire de Grèce et appelée à porter un jour la couronne hellénique. Il a peut-être étonné les Grecs par la variété de ses costumes, par l’impétuosité de ses allures ; il ne paraît pas les avoir absolument conquis, et on ne dit pas que le compagnon de ses voyages, son conseiller, le comte Herbert de Bismarck, ait capté les Athéniens par la bonne grâce et l’affabilité de ses manières. Les Grecs sont fins, ils saluent la puissance de leurs complimens et quelquefois ils la jugent. L’empereur Guillaume, à peine échappé aux plaisirs et aux cérémonies d’Athènes, s’est fait une joie de franchir les Dardanelles par un « temps superbe, » qu’il faut probablement appeler un temps impérial. Il est arrivé à Constantinople, où depuis des siècles n’avait paru un empereur d’Occident, et il a peut-être encore plus étonné le sultan et ces braves Turcs peu accoutumés à cette vivacité de jeunesse. Il a été sûrement reçu comme il devait l’être. Pendant quelques jours, il a tout vu, tout visité, sauf le sérail, où l’impératrice seule a été admise. Il a parcouru la ville, déguisant un touriste sous l’empereur. Une de ses originalités, en effet, a été d’écrire ses impressions un peu sommairement peut-être, mais avec une curieuse spontanéité, sous la forme de télégrammes adressés au chancelier. Évidemment le jeune voyageur couronné a traversé ces régions privilégiées en prince sensible aux beautés de la nature, aux splendeurs du ciel et des mers d’Orient, émerveillé de la Corne d’or comme de l’Acropole. Il a appelé lui-même son voyage un rêve !

Quant aux résultats réels, pratiques, de cette visite à Athènes et à Constantinople, c’est une autre question, il faut attendre. Il est provisoirement douteux que Guillaume II ait changé au passage l’état des affaires helléniques, qu’il ait pu promettre aux Grecs une protection qui les dispense de la sagesse dans leur politique, et il est encore plus douteux qu’il ait réussi à entraîner le sultan dans une alliance continentale, si tant est que ce fût l’objet de son voyage. Les Turcs, avec cette sagacité de diplomatie qui est chez eux une tradition et une force, savent bien que, dans toutes ces alliances où l’on pourrait chercher à les attirer, ils auraient un rôle effacé, sacrifié, qu’ils ne seraient qu’un appoint dans des combinaisons où l’empire ottoman ne trouverait ni avantages, ni garanties pour sa sécurité, pour ce qui lui reste d’intégrité. On n’a pas besoin de connaître les secrets des chancelleries, c’est la nécessité qui fait la sagesse du divan. Et voilà pourquoi il est infiniment probable que les conversations intimes de Guillaume II avec Abdul-Hamid aussi bien que les conférences du comte Herbert de Bismarck avec le grand-vizir n’ont produit rien de précis, de positif. Il n’a pu, il n’a dû y avoir que des témoignages de courtoisie et de bonne volonté, accompagnés de présens dignes de la magnificence d’un sultan à l’égard d’un souverain européen, — mais peut-être un peu lourds pour les finances turques.

Aujourd’hui, l’empereur Guillaume est sorti de son « rêve » oriental, il rentre dans les brouillards de l’occident. Il va, il est vrai, faire une halte en Italie. Il trouvera, à Venise des ovations, à Monza des chasses préparées, il y a un mois déjà, pour lui faire fête et ajournées par suite de la mort du roi de Portugal. A Monza d’ailleurs, l’empereur Guillaume peut se croire un peu chez lui. Puis, avant de regagner Berlin, il doit encore, à ce qu’il parait, rencontrer à Inspruck l’empereur François-Joseph. Pendant ce temps le chancelier d’Autriche, le comte Kalnoky, a fait son pèlerinage à Friedrichsruhe. Or de tous ces déplacemens et de ces rencontres qui se suivent et coïncident, de tout ce mouvement qui semble n’avoir jamais été plus actif que depuis le passage du tsar à Berlin, que peut-il sortir ? On ne le voit pas bien ; on distingue tout au plus un travail qui recommence et se déplace sans cesse, une agitation perpétuelle, qui, sans avoir de grands résultats, peut n’être pas sans inconvéniens. Certainement les chefs des grands états, souverains et ministres, ont le droit et même le devoir de suivre avec vigilance la marche des affaires, de se concerter, de se prémunir contre le hasard des événemens ou des incidens, d’où dépend quelquefois la paix du monde ; ils ont le droit de se promener, de se rencontrer, de se visiter. Qu’on réfléchisse un instant toutefois, qu’on remarque bien que le plus souvent, depuis quelques années, ce sont ces voyages, ces rencontres, ces agitations qui ravivent les suspicions, créent les paniques factices, mettent l’Europe sur le qui-vive, en entretenant la crainte de crises imminentes, — si bien qu’on finit par trouver quelque lueur de vérité dans ces paroles récentes du député socialiste Bebel devant le reichstag de Berlin : « Les peuples veulent la paix, ce sont les gouvernement qui poussent à la guerre… » Si les gouvernemens ne poussent pas à la guerre, ils s’exposent du moins, sans le vouloir probablement, à paraître toujours la préparer par leurs combinaisons mystérieuses, par des démonstrations propres à tenir l’opinion dans un état maladif d’excitation et d’inquiétude. C’est le dernier mot et pour ainsi dire la moralité de cette humeur de locomotion perpétuelle et indéfinie qui domine souverains et ministres, qui semble être entrée dans la politique du jour.

Il y a tous les ans, à cette époque, en Angleterre, une occasion que les ministres de la reine saisissent volontiers pour exposer leur opinion ou leurs pronostics sur les affaires britanniques et même sur les affaires de l’Europe et du monde : c’est le banquet du lord-maire. En dépit des autres assemblées locales qui ont pu être créées, qui ont un caractère plus moderne, la cité garde ses privilèges qui datent de sept siècles. Elle a célébré, il n’y a que peu de temps, le sept centième anniversaire de sa fondation, de l’inauguration de ses franchises, et cette année encore, comme tous les ans, un nouveau lord-maire, sir Henry Isaacs, succédant à M. Whitehead qu’on a vu récemment à Paris, est entré dans ses fonctions avec la procession et les cérémonies traditionnelles. Cette année aussi, comme les années précédentes, le chef du cabinet, convive-né du lord-maire, a fait le discours traditionnel à l’usage de l’Angleterre et du monde. Il y a eu parfois de ces discours prononcés à Mansion-House, notamment ceux de lord Beaconsfield, qui ont eu un singulier retentissement. Celui que lord Salisbury a prononcé l’autre jour, sans manquer assurément d’importance, ne semble pas destiné à remuer l’Europe. A part les affaires d’Irlande et les réformes intérieures qui intéressent l’Angleterre, il n’y a guère que deux points sur lesquels le chef du cabinet a cru devoir s’expliquer plus ou moins.

Le premier est l’état de l’Egypte, et le voyage que le prince de Galles a fait dernièrement au Caire, à son retour d’Athènes, était un prétexte tout trouvé. A dire vrai, lord Salisbury ne s’est pas beaucoup compromis. Il n’a pas décliné l’engagement qu’a pris l’Angleterre de quitter les bords du Nil ; seulement, il a encore une fois ajourné l’exécution de cet engagement à des temps meilleurs. Sans doute, l’Egypte a fait de grands progrès dans ses finances, dans son administration ; mais elle ne peut pas encore se suffire à elle-même, elle reste exposée aux troubles, aux incursions des Soudanais. Elle ne peut pas se passer de protection, et, tout compte fait, l’Angleterre reste seule juge du moment où l’occupation ne sera plus nécessaire, où les habits rouges pourront être rappelés de la vallée. du Nil. C’est ce que le premier ministre de la reine appelle la « politique invariable » de l’Angleterre ! Quant au second point, à l’état de l’Europe, lord Salisbury n’attache pas visiblement une grande importance à tout ce mouvement de voyages et de négociations qui excite toujours la curiosité du continent, pas plus qu’à la Bulgarie ou aux affaires de Crète. Il a parlé en homme plein d’une confiante sérénité et n’a pas craint d’annoncer la bonne nouvelle que, dans ces derniers temps, « le baromètre de la paix a sensiblement monté. » S’il en est ainsi, rien certes de plus heureux. Par exemple, le premier ministre de la reine n’a pas dit les raisons particulières qu’il avait de croire à cette hausse rassurante du « baromètre de la paix, » et il s’est encore moins expliqué sur une question souvent agitée jusque dans la chambre des communes, celle des engagemens qu’aurait pris l’Angleterre dans les éventualités qui pourraient se produire en Europe. Lord Salisbury s’est sans doute tiré habilement d’affaire en déclarant que l’Angleterre n’avait pas pu s’engager pour des événemens inconnus, qu’elle était pour la paix, pour l’état territorial fixé par les traités, pour l’état existant dans la Méditerranée ; mais c’est précisément la question de savoir ce qu’on entend par l’état territorial, par l’état de la Méditerranée, jusqu’à quel point l’Angleterre s’est liée sur tout cela avec d’autres puissances par ses explications, par une entente éventuelle, et, si lord Salisbury a cru répondre victorieusement aux doutes récemment manifestés par M. Gladstone, par lord Derby, il s’est peut-être trompé. Il a laissé subsister une équivoque contre laquelle la seule garantie est le bon sens du peuple anglais, qui ne se laisserait pas sans doute facilement entraîner dans les querelles continentales.

La saison des vacances, du repos ou des voyages est passée en Espagne, comme elle commence à passer un peu partout. La reine régente, après sa paisible villégiature autour de Saint-Sébastien, est revenue depuis quelques jours à Madrid, et avec elle sont rentrés les ministres, ses conseillers. Les membres du parlement, sénateurs ou députés, qui ont visité leurs provinces ou ont voulu venir voir l’Exposition de Paris, en faisant une station à Biarritz, ont regagné de leur côté la capitale espagnole.

C’est le moment où la politique se réveille, où les cortès, qui étaient ajournées depuis l’été, viennent de se réunir. Le bon temps est peut-être passé pour le ministère, pour le président du conseil, M. Sagasta, qui, à vrai dire, est depuis longtemps tout le ministère espagnol. Le chef du cabinet libéral de Madrid a pu vivre pendant quelques mois sans être trop troublé, sans avoir à compter avec les embarras intimes de gouvernement, les dissidences de majorité ou les assauts d’une opposition momentanément réduite au silence. Aujourd’hui la trêve est finie ! A peine les cortès sont-elles réunies, le ministère se voit plus que jamais pressé et harcelé, assailli déjà d’interpellations, menacé par des adversaires de toute sorte qui semblent décidés à ne pas lui laisser un moment de repos, à profiter de ses fautes ou de ses faiblesses. Le fait est que, dès les premiers jours de la session, la situation ministérielle et parlementaire paraît assez critique à Madrid. Si M. Sagasta, qui s’est montré souvent un temporisateur adroit et heureux, a compté sur l’influence bienfaisante des vacances, s’il a cru que les passions s’apaiseraient, que les dissidences s’émousseraient, que quelques-uns des libéraux qui l’ont abandonné lui reviendraient, il s’est visiblement trompé. M. Martos, l’ancien président du congrès, que le ministère a fait exécuter assez brutalement il y a quelques mois par sa majorité, M. Martos semble plus vif et plus ardent que jamais dans son hostilité. Le général Lopez Dominguez, le général Cassola, qui ont pris position contre le cabinet Sagasta, loin de désarmer, sont disposés à reprendre et à continuer la lutte. Un autre dissident du camp libéral, un ancien ministre, M. Gamazo, sans être un ennemi déclaré, combat ouvertement les projets économiques et financiers du ministère. Les conservateurs, dirigés par M. Canovas del Castillo, restent ce qu’ils sont, des adversaires de principe. Ils ont longtemps évité dans un intérêt supérieur, pour le bien de la monarchie, de créer des difficultés à M. Sagasta ; ils croient aujourd’hui le moment venu d’accentuer leur opposition, et ils sont aidés par un de leurs orateurs, M. Romero Robledo, qui, après s’être séparé pendant quelque temps de M. Canovas del Castillo, vient de se rapprocher, avec ses amis, de son ancien chef pour combattre sous le même drapeau. Conservateurs et dissidens libéraux de diverses nuances se confondent dans une opposition commune et font campagne ensemble. Ils ont engagé le feu dès l’ouverture de la session.

Cette opposition, disent le ministère et ses amis, n’est qu’une coalition incohérente et artificielle qui sera impuissante devant une majorité libérale disciplinée et résolue. Il se peut. Malheureusement, le ministère et son parti ne sont, eux aussi, qu’une coalition, et même cette coalition, pour rester une majorité, est obligée de s’étendre jusqu’à une certaine fraction des républicains, que le chef du cabinet ménage habilement. De sorte que, s’il y a coalition, elle est de toutes parts. On est à deux de jeu, et la situation devient d’autant plus difficile qu’on approche de la fin de la législature, c’est-à-dire des élections. La question est de savoir qui fera les élections, dans quelles conditions elles se feront, si la reine gardera jusqu’au bout le ministère qu’elle a depuis quatre ans, en lui remettant le droit de dissolution, ou si elle appellera d’autres hommes au pouvoir. Au fond, qu’on l’avoue ou qu’on ne l’avoue pas, c’est là toute la question qui s’agite, dans le débat qui va s’ouvrir prochainement sur le suffrage universel, comme dans les discussions financières qui sont déjà engagées. Qu’en sera t-il ? Le ministère, il faut le dire, n’a pas été heureux pour son début dans ces discussions financières qui ont éclaté pour ainsi dire dès l’ouverture de la session et où il devait rencontrer l’opposition la plus vive. Avant d’en venir au budget de 1890-1891, qui a été récemment proposé par le gouvernement, les conservateurs représentés par un ancien ministre des finances, M. Cos-Gayon, ont demandé au congrès de valider par une loi le budget de 1889-1890, qui a été promulgué simplement par un décret royal, il y a quelques mois, au moment de la séparation des chambres. Pour ne rien exagérer, le ministère était strictement dans son droit constitutionnel en prorogeant par un décret de nécessité, pour 1889-1890, le budget de l’année précédente. Les conservateurs étaient aussi manifestement dans leur droit en demandant qu’on donnât la sanction de la loi à un acte nécessaire peut-être dans tous les cas exceptionnel et temporaire. Au premier moment, le ministre des finances, homme des plus sérieux, M. Gonzalez, a paru tout disposé à accepter la proposition ; il n’a élevé ni objection ni difficulté Bientôt cependant, comme s’il soupçonnait quelque piège ou comme s’il ne voulait pas paraître céder à des adversaires, le gouvernement au risque de se désavouer, a rétracté son adhésion et n’a plus rien accepté. De là des discussions violentes, acerbes, où le ministère a eu tous les désavantages d’un pouvoir indécis, flottant dans les contradictions, se désavouant lui-même du jour au lendemain.

C’était, à dire vrai, mal commencer la session, préluder assez médiocrement aux discussions qui vont s’ouvrir soit sur les affaires financières du pays, soit sur le suffrage universel, pour lequel le ministère s’est engagé et qu’il aura peut-être quelque peine à faire accepter M. Sagasta est sans doute un habile tacticien qui, par sa dextérité par ses temporisations, a su jusqu’ici se tirer de bien des embarras et pourrait s’en tirer encore. On ne distingue pas moins, dans ces cortès aujourd’hui ouvertes au-delà des Pyrénées, des présages de prochains orages parlementaires et tous les signes d’une situation difficile Après cela, au milieu de ces confusions intérieures, quelle signification particulière pourrait avoir ce voyage de l’archiduc Albert d’Autriche à Madrid, qui a été tout récemment dans le congrès l’objet d’une interpellation assez vive ? L’incident le plus simple sans doute a été interprété de toute façon. On a dit bien des choses, on a dit surtout que l’archiduc Albert avait été envoyé au-delà des Pyrénées pour tenter de gagner l’Espagne à la triple alliance. Le plus vraisemblable est que l’archiduc, oncle de la reine régente, est allé visiter sa nièce et qu’il n’avait aucune autre mission diplomatique. Ce qu’il y a de plus certain encore, c’est que, sous le ministère de M. Sagasta comme sous le ministère conservateur qui pourrait lui succéder, l’Espagne n’a rien à voir avec la triple alliance ; elle n’a qu’à s’inspirer de ses plus évidens intérêts pour rester fidèle à la politique de neutralité indépendante qui est sa sauvegarde et sa force.


CH. DE MAZADE.