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Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1889

Chronique n° 1383
30 novembre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre.

Les jours passent, les mois passeront peut-être inutilement, c’est fort à craindre. Ce ne sera pas sans peine, dans tous les cas, qu’on en viendra à se faire une idée nette des choses, que cette assemblée qui vient d’entrer pour quatre ans au palais Bourbon arrivera à se débrouiller, à savoir ce qu’elle veut, à prendre son équilibre.

On en est encore aux tâtonnemens, aux inconséquences, aux oscillations des consciences indécises. On fait de l’expectative et de la contradiction une politique. On rétracte le lendemain ce qu’on a voté la veille et le malheur est que, faute de se sentir en terrain sûr, de peur de n’être pas suivi, personne ne se hasarde à trancher dans le vif, à dire le mot décisif de la situation. Le règne des banalités de parti ou des ambiguïtés continue. Jusqu’ici il n’y a eu que deux manifestations qui auraient pu avoir une signification et après lesquelles on n’est pas plus avancé. La première est l’allocution que M. Floquet, ramené à la présidence de la Chambre après ses malheurs de chef de cabinet, a prononcée en montant à son fauteuil. Ce n’était pas, il est vrai, à M. le président de la Chambre de tracer un programme. M. Floquet s’est borné à promettre à ses collègues l’impartialité, la fermeté avec la courtoisie, et à faire un appel un peu mélancolique à cette concentration républicaine dont il a lui-même tiré un si brillant parti. La seconde manifestation est la déclaration que le ministère s’est cru obligé de porter aux Chambres. C’était ici le cas de parler. Malheureusement cette déclaration se ressent de l’incohérence du ministère et de ce qu’il y a d’obscur dans la situation même. Elle dit tout ce qu’on voudra. Elle propose d’écarter « les questions qui divisent et irritent, » mais sans oser les désigner. Elle parle d’apaisement, de conciliation, de modération, d’un gouvernement ouvert et généreux ; mais en même temps elle laisse entrevoir la menace, l’esprit exclusif de parti. Elle sourit aux modérés sans désespérer les radicaux. Elle trace un programme d’affaires pour se dispenser de préciser une politique. Bref, elle ne donne aucune direction, elle traite les choses délicates par allusion ou par prétention ; elle n’est pas faite, en définitive, pour assurer l’autorité et la force du ministère qui, sans avoir d’ennemis, peut disparaître à l’improviste, au plus léger choc, parce qu’il n’est que l’image vivante d’une situation indécise.

Est-ce donc que dans cette chambre telle qu’elle est, mêlée, tiraillée et un peu ahurie, il n’y ait pas des élémens de raison, de modération, qu’on pourrait, si on le voulait, rassembler et coordonner pour en faire une force de gouvernement ? C’est précisément la question. Eh ! sans doute, cette chambre en est encore à s’essayer, à se reconnaître ; elle est divisée, incohérente, accessible aux préjugés et surtout irrésolue. Au fond, cependant, elle a visiblement d’honnêtes instincts, une certaine bonne volonté, une certaine sincérité d’intentions ; il y a des points sur lesquels elle semble assez décidée. Lorsqu’un nouveau député du radicalisme le plus impétueux a cru pouvoir lui proposer du premier coup la révision, elle n’a point hésité, elle a nettement résisté. Lorsque les derniers élus du socialisme ont prétendu lui faire accepter, sous prétexte de réformes ouvrières, le minimum des salaires, la fixation des heures de travail ou des subventions aux grévistes du nord, elle s’est détournée, elle a résolument désavoué toutes ces propositions. Si elle se contredit quelquefois, c’est qu’elle n’est pas dirigée, et qu’à défaut de la direction du gouvernement qui attend, il ne s’est pas trouvé encore parmi les modérés des hommes pour régler la marche en ralliant toutes les bonnes volontés. Même dans cette question des invalidations qui reste toujours ouverte, qui ne cesse pas d’être un grand piège, la chambre a visiblement commencé par se montrer sensée et tolérante. Malheureusement, on ne sait quel vent a soufflé, elle s’est arrêtée. Il y a le parti des flottans, des pointus, des modérés, qui n’osent pas être des modérés jusqu’au bout. Ceux-là disent un jour oui, et non le lendemain ; ils rachètent une validation par une invalidation, pour ne pas trop se brouiller avec les radicaux, et, le plus souvent, c’est la raison des interventions cléricales qui sert de prétexte, qui a le plus grand rôle dans cette stratégie.

Il faudrait pourtant bien en finir une bonne fois avec ces banalités, avec ces faiblesses ou ces hypocrisies de parti, et savoir quelle condition on prétend faire au clergé dans les élections, dans la vie publique. Si les membres du clergé commettent des délits, s’ils transforment leur église en club, rien n’est plus simple, ils ne sont pas à l’abri de la loi, on peut les poursuivre. S’ils ne font qu’exprimer une opinion ou même exercer moralement leur influence, ils usent d’un droit dont aucune loi ne les a dépouillés. Est-ce qu’il est bien extraordinaire, par exemple, que là où il y a un candidat réclamant la suppression du budget des cultes, les laïcisations à outrance, la guerre à tout ce qui est religieux, des prêtres préfèrent d’autres candidatures et le disent ? Est-ce qu’il est bien surprenant que là où l’on voit de petits employés, même de simples gendarmes frappés parce qu’ils vont à l’église ou envoient leurs enfans chez les frères, les populations croyantes écoulent leurs prêtres ? Qui peut être juge, quand il n’y a pas une falsification matérielle du vote, de la mesure dans laquelle l’influence religieuse sera exercée, des raisons pour lesquelles le suffrage universel s’est décidé ? Il s’est décidé, voilà tout ! On ne voit pas que procéder par des invalidations de tendance, par des coups de majorité, c’est d’abord dépasser le droit parlementaire ; c’est de plus prolonger un état violent contre lequel les élections dernières ont été une protestation au moins partielle. Que les radicaux qui sentent le pouvoir leur échapper se croient intéressés à rallumer sans cesse et à perpétuer les conflits religieux, c’est tout simple, ils jouent leur jeu ; on ne voit pas bien ce que peuvent gagner des modérés à se faire les alliés intermittens, les auxiliaires d’une politique qui, en créant entre eux et les conservateurs d’irréparables scissions, les livre sans condition aux radicaux. Ces modérés, ils croient naïvement se distinguer, se créer une position particulière et indépendante ; ils ne font qu’ajouter, par leurs fluctuations et leurs dissidences, aux obscurités d’une situation où cette chambre nouvelle a déjà assez de peine à trouver son chemin.

Le fait est que, même à part des invalidations, qui deviendraient un danger si elles prenaient un caractère systématique, avec lesquelles on devrait se hâter d’en finir, la situation n’est rien moins que claire, rien moins que facile. On aurait beau se faire illusion, on se trouve en présence de confusions, d’incohérences, de désordres accumulés depuis dix années, légués par le règne de l’esprit de parti à une Chambre nouvelle. Tout dépendra de ce que sera la majorité, qui est encore à se former, et de la politique qu’on suivra pour rendre à la France ce que la France a demandé par ses élections : la stabilité des institutions, la paix morale, l’ordre dans l’état, dans les finances, dans l’administration. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est qu’il y a des républicains qui, sans méconnaître absolument la gravité des choses, mais sans aller au-delà des apparences, croient remédier à tout avec de petits moyens, avec des expédiens. Pour les uns, tout le mal est venu de la mauvaise organisation des travaux parlementaires, qui a fait la stérile anarchie de la dernière chambre : il n’y a qu’à réorganiser le travail parlementaire par la constitution de comités permanens. Pour les autres, c’est la presse qui, avec ses déchaînemens et ses excès, est la grande coupable : il faut réformer le régime de la presse ! Et du coup, un des jeunes députés les plus impatiens d’entrer en scène, M. Joseph Reinach, s’est mis à l’œuvre : il a trouvé la vraie réforme, qui consisterait à ramener la presse de la légalité spéciale sous laquelle elle vit, au régime du droit commun, du code pénal.

Que la presse, — une certaine presse, — ait abusé, depuis quelque temps, jusqu’à s’avilir elle-même, de l’outrage, de la diffamation, de toutes les excitations, et que la loi de 1881, celle qui existe encore, ait été impuissante ou insuffisante, c’est possible, c’est même certain ; mais enfin, cette loi de 1881, contre laquelle on s’élève maintenant, qui donc l’a faite ? Que ne disait-on pas, alors, des lois monarchiques et de leurs vaines répressions ! On les traitait avec dédain. La loi nouvelle devait être la charte républicaine de la presse ! La république seule pouvait donner la liberté complète et absolue ! On ne voulait rien écouter. Il paraît, aujourd’hui, que l’expérience a ses amertumes, et les nouveaux réformateurs, effrayés de leur œuvre, cherchant partout protection, ne trouvent rien de mieux que de revenir aux anciennes répressions en les confondant et en les aggravant. Il ne faut pas s’y tromper, en effet : ce qu’on appelle le droit commun, ici, n’est qu’un mot spécieux, une étiquette assez décevante. Le plus clair est que ce retour au droit commun n’a d’autre objet que de rendre au jugement de la police correctionnelle tous les délits de presse. Et quand cette prétendue réforme serait accomplie, qu’en serait-il de plus ? Il y aurait quelques répressions de plus, quelques journalistes condamnés. Ce serait menaçant pour la presse, compromettant pour la magistrature, dangereux pour le gouvernement ; la situation en serait-elle meilleure ? — Le remède des grandes commissions parlementaires ne serait certainement pas plus heureux et plus efficace. D’après les projets qui sont présentés, ces commissions se composeraient de cinquante membres, se recruteraient librement et correspondraient aux diverses administrations publiques. En réalité, elles offriraient moins de garanties que les commissions élues aujourd’hui et elles finiraient par être des comités omnipotens opposés à tous les ministères, annulant le pouvoir exécutif. Ce ne serait pas un remède, ce serait l’aggravation du mal.

On parle sans cesse de raffermir les institutions et ce qu’on propose ne servirait qu’à fausser encore plus ces institutions. On veut remettre l’ordre dans les esprits et on ne trouve rien de mieux que des subterfuges de répression. On parle d’apaiser, d’éviter « les questions qui irritent, » et on craint d’adoucir la politique qui a allumé les plus vives querelles ; il y a même aujourd’hui des républicains qui prétendent identifier la loi scolaire, la loi militaire, toutes les lois de guerre avec la constitution, en les déclarant inviolables comme la constitution elle-même. On veut faire une majorité, et, en attendant la réalisation du programme tout pratique que le ministère lui a promis, on ne lui offre que des expédiens, des confusions, des obstinations de parti. Il y a décidément encore à faire avant que cette chambre bien intentionnée, on peut le croire, née évidemment d’un mouvement modéré et conciliateur du pays, trouve un gouvernement pour la conduire en conduisant avec profit les affaires de la France.

Ce n’est pas non plus sans peine et sans effort que l’Europe finit par prendre ses quartiers d’hiver, retrouvant par degrés une certaine sécurité, momentanée peut-être, au demeurant suffisante pour la circonstance, en attendant de nouvelles alertes. Maintenant, on peut dire que la Campagne des entrevues et des voyages est close. Il y a longtemps déjà que l’empereur Alexandre III est rentré à Saint-Pétersbourg après ce court passage à Berlin, qui a été l’objet de tant de commentaires. Le comte Kalnoky est revenu de Friedrichsruhe, où il était allé probablement chercher le secret des conversations de Berlin. L’èmpéreur François-Joseph est revenu d’Inspruck, où il était allé saisir au passage le jeune empereur d’Allemagne pour savoir à quoi s’en tenir. Guillaume II lui-même est rentré à Potsdam, après son voyage légendaire aux rives du Bosphore, et ce souverain sans repos n’a plus d’autres distractions que quelques parties de chasse.

Que reste-t-il de tout ce mouvement d’automne, de ces entrevues où les affaires de l’Europe ont dû être agitées et sont censées avoir été réglées souverainement ? Les commentateurs, il est vrai, ne manquent pas. Il y a même d’habiles observateurs qui ont découvert le grand secret et ne l’ont point gardé pour eux, qui ont révélé récemment que tout avait été arrangé à Berlin au plus juste prix, — moyennant la liberté laissée à la Russie en Bulgarie, l’annexion définitive de la Bosnie et de l’Herzégovine à l’Autriche et la cession du Trentin à l’Italie ! C’est ce qui s’appelle traiter lestement les affaires ! Le plus clair est que les choses restent ce qu’elles sont aujourd’hui comme hier, qu’on s’est vraisemblablement entendu pour ne rien faire, que l’Autriche a pu être engagée à ne point accentuer sa politique dans les Balkans, que la Russie ne demandait, pour le moment, rien de plus, et que la paix demeure assurée autant qu’elle peut l’être. Lord Salisbury l’a dit à Londres. Le tsar, dans une fête militaire toute récente, à Saint-Pétersbourg, a tenu le langage le plus pacifique. On est provisoirement, un peu partout, à la paix. Aussi bien les cabinets qu’on met en jeu ont leurs affaires, qui ne sont pas toujours faciles. Le gouvernement de Berlin ne peut arriver à faire voter sa loi contre les socialistes, et il est engagé avec son parlement dans des discussions où, ces jours derniers encore, le comte Herbert de Bismarck s’est fait vertement relever comme un conscrit. L’Autriche a des embarras presque partout : à Prague, avec les jeunes Tchèques ; à Budapesth, où M. Tisza a de la peine à se défendre contre une opposition plus que jamais acharnée à poursuivre sa chute ; à Trente même, où les Tyroliens ont leurs revendications, comme toutes les autres nationalités de l’empire. Quant à l’Italie, la troisième alliée de la grande ligue, elle aurait certes, si elle le voulait, de quoi s’occuper pour son repos et pour son bien, sans chercher un rôle dans les aventures.

Pour le moment, l’Italie en est à l’ouverture de son parlement qui vient de reprendre sa session à Rome, et le discours que le roi Humbert a prononcé ne laisse pas d’être curieux. Le roi est toujours sûr d’être bien reçu comme il l’a été l’autre jour, et cela se conçoit. Le discours qu’il a prononcé, qui est moins son œuvre que l’œuvre de M. Crispi, est réellement un morceau assez singulier de littérature lyrique et retentissante, où manquent la sobriété et la mesure qui caractérisent d’habitude le langage prêté à un souverain. C’est un discours plein d’optimisme où l’on ne se fait que des complimens. L’Italie a fait en trente ans ce qui a été le travail d’un siècle pour d’autres nations ! Si la paix est assurée à l’Europe, c’est l’œuvre du gouvernement italien et de ses alliés ! l’agriculture sort du marasme et des crises dont elle a souffert ! le développement de l’industrie est solidement établi ! Tout est pour le mieux sous le consulat de M. Crispi ! A y regarder de plus près, peut-être la réalité ne ressemblerait-elle pas à ce séduisant tableau ? Peut-être les agriculteurs des Pouilles et les commerçans de la Lombardie trouveraient-ils assez étrange la prospérité dont on se flatte de les combler. Il y a du moins dans un passage de ce discours une bonne intention. Le cabinet de Rome annonce le projet de supprimer les droits différentiels dont il a frappé les relations commerciales de l’Italie avec la France. Malheureusement la difficulté n’est pas dans une surtaxe de guerre toujours transitoire ; elle est dans ce qui a précédé et préparé la complication des rapports commerciaux entre les deux pays. Le jour où l’on voudra s’adresser à la France avec des intentions réellement conciliantes et libérales, ce n’est certainement pas la France qui les repoussera. Jusque-là on se paie de mots, on ne fait qu’éluder ou déguiser la question. Il a plu à M. Crispi de s’engager à outrance dans une certaine politique ; s’il convient au parlement de suivre M. Crispi jusqu’au bout et s’il convient au pays de suivre son parlement, de laisser compromettre ses intérêts, ses finances, son commerce, son industrie, pour des armemens ruineux, pour une politique d’agitation stérile, c’est l’affaire du parlement italien et de la nation italienne. La France n’a rien à y voir, elle attendra. Tout ce qu’on peut dire, c’est que la politique conseillée au roi Humbert et pratiquée par M. Crispi n’est certes plus la politique de Victor-Emmanuel et de Cavour. On sait ce qu’a produit cette dernière politique, on pourra Voir quels seront les résultats de la politique nouvelle pour l’Italie. Quelque sérieuses que soient les affaires de la vieille Europe, elles ne sont plus les seules, et le monde est aujourd’hui un vaste théâtre où se déroulent bien des scènes qui intéressent tous les peuples. Il n’y a que quelques jours, au banquet de Guildhall, lord Salisbury prétendait qu’il étonnerait peut-être ceux qui l’écoutaient en leur apprenant que depuis quelques années les affaires d’Afrique intéressaient le Foreign-Office plus que celles de l’Europe ; que l’Afrique, si longtemps négligée, occupait désormais plus que nulle autre partie du globe les ministres des affaires étrangères des grandes puissances. Il y avait, sous une apparence humoristique, une part de vérité dans ce langage.

Le fait est que de tous côtés aujourd’hui l’Afrique est assiégée ; par la France au nord et au Sénégal, par l’Italie dans la Mer-Rouge et en Abyssinie, par l’Angleterre au sud et sur le Zambèze, qu’elle dispute au Portugal, par l’Angleterre encore et par l’Allemagne à Zanzibar, sans parler de l’état nouveau du Congo placé sous le protectorat belge. Pendant ce temps un congrès se réunit à Bruxelles pour attaquer l’esclavage en combattant la traite, et à cette heure même se dénoue un drame africain des plus émouvans qui rappelle les hasardeuses et héroïques expéditions de la découverte du Nouveau-Monde. On sait qu’il y a quelques années un homme à l’esprit aventureux, Allemand d’origine et converti à l’islamisme sous le nom d’Émin-Pacha, s’est enfoncé au cœur de l’Afrique par le Soudan, par Khartoum et Wadelaï, marchant sur les traces de l’infortuné Gordon et reprenant son œuvre. Qu’était devenu Émin-Pacha ? Était-il tombé dans ses luttes contre les mahdistes ou sous les coups de ses propres soldats ? Était-il encore vivant ? avait-il été rejeté plus avant dans les déserts africains ? On ne le savait plus, lorsqu’un homme, non moins hardi, de race américaine, M. Stanley, de son côté, entreprenait de 6e jeter dans l’intérieur de l’Afrique pour se mettre à la recherche d’Émin-Pacha. Qu’était devenu à son tour Stanley ? Pendant longtemps on ne l’a pas su davantage. On sait aujourd’hui que depuis deux ans il a traversé les espaces inexplorés de ce continent noir, reconnaissant sur son chemin ces vastes et impénétrables contrées, ayant à soutenir des combats meurtriers contre les tribus sauvages, à se défendre des influences d’un climat mortel, à demi vaincu quelquefois par la maladie, puis se relevant par son courage, dominant les fatigues et les dangers. Et, de fait, Stanley a fini par rejoindre Émin ; il est revenu avec lui à travers le continent africain, et ces deux hommes, qu’on croyait perdus, n’étaient plus tout récemment qu’à quelques journées de Zanzibar. Ils reviennent de loin ! C’est à coup sûr un des plus curieux et des plus saisissans épisodes de notre temps. Peut-être, à la vérité, ce voyage héroïque à travers l’inconnu n’est-il pas destiné à avoir des résultats sensibles et immédiats ; il peut du moins fournir des données précieuses sur ces régions de l’esclavage noir qu’on attaque aujourd’hui de toutes parts. C’est justement, en effet, au moment de la réapparition de ces intrépides explorateurs de l’Afrique, c’est à ce moment que se réunit à Bruxelles la conférence dont le roi des Belges a pris l’initiative, où se trouvent représentées toutes les puissances qui ont pris part à la constitution du Congo. Qu’est-ce que cette conférence ? Ce n’est qu’un incident de cette croisade nouvelle contre l’esclavage, qui est devenue comme le point d’honneur des nations civilisées. Toutes les puissances peuvent ne pas avoir les mêmes intérêts, les mêmes vues ; elles peuvent transporter leurs antagonismes jusque dans leurs entreprises coloniales en Afrique : elles sont au fond unies par la même pensée de cerner dans ses derniers refuges un fléau que Mgr Lavigerie, un des premiers depuis quelques années, a signalé d’un accent ému dans ses descriptions pathétiques des misères de ces populations livrées à la servitude, des barbaries de ce trafic de créatures humaines. Les éloquens appels du Mgr Lavigerie n’ont pas peu contribué sans doute à préparer la conférence de Bruxelles. Malheureusement, si l’on est d’avance d’accord sur l’existence du mal, sur l’iniquité et le danger de cette offense à l’humanité, il n’est pas aussi facile de s’entendre sur les moyens sérieux, pratiques et efficaces de combattre ce mal. La conférence à laquelle préside le roi des Belges, qui s’ouvre du moins sous ses auspices, a, en apparence, un objet modeste qui est dans tous les protocoles depuis plus d’un demi-siècle : la répression de la traite. En réalité, c’est l’esclavage qu’on veut atteindre dans tout ce qui l’alimente et le propage ; mais c’est ici que la question devient épineuse, qu’elle se complique de toute sorte d’autres questions : droit de visite, mesures de police pour arrêter au passage le trafic des esclaves. L’écueil, pour cette conférence de Bruxelles, est de trop se restreindre à des détails, à des moyens partiels et inefficaces ou de trop s’étendre et de se perdre dans des combinaisons chimériques. Elle a dans tous les cas cet avantage supérieur d’être une sorte de terrain neutre où toutes les puissances civilisées peuvent se rencontrer en dehors de tout ce qui les divise.

L’esprit de révolution souffle où il veut ; s’il ne souffle pas pour le moment en Europe, il vient de souffler au-delà de l’Atlantique, dans le seul état de l’Amérique du Sud qui eût le privilège d’avoir échappé à l’épidémie des révolutions et des coups d’état depuis son émancipation. Il y a quelques jours encore, cet état privilégié, le Brésil, était un empire, une monarchie, la dernière monarchie existant au milieu de toutes les républiques sud-américaines ; aujourd’hui, il y a une république de plus dans le Nouveau-Monde. L’empire et l’empereur ont disparu dans une sédition improvisée ou préparée, dont la ville de Rio-de-Janeiro semble avoir été la spectatrice presque indifférente encore plus que la complice. Tout s’est passé d’une façon aussi soudaine que bizarre. Pendant que la famille impériale était tranquillement à Pétropolis, une résidence d’été, qui est dans les montagnes, à quelques lieues de la ville, un mouvement semi-militaire, semi-républicain, a éclaté brusquement à Rio. Tout ce qui est autorité publique s’est évanoui devant la sédition qui s’est emparée du pouvoir. On est allé à Pétropolis pour signifier sa déchéance à l’empereur dom Pedro, en le priant respectueusement de s’en aller. Si l’empereur a fait quelque opposition, on ne le sait pas encore ; on sait seulement qu’il s’est embarqué ou qu’il a été embarqué avec sa famille, avec l’impératrice, avec la princesse impériale et son mari, le comte d’Eu, avec tout ce qui représente la dynastie. Il est parti pour l’Europe, et l’insurrection est restée maîtresse à Rio-de-Janeiro, sans rencontrer une résistance sérieuse, sans combat, sans apparence d’intervention populaire. Elle avait son gouvernement tout prêt, un gouvernement provisoire comme toujours, dont les chefs principaux paraissent être un officier de l’armée, le général da Fonseca, et un officier de marine, le contre-amiral Van den Cock. Les autres sont un professeur de l’école polytechnique de Rio et des journalistes qui ont pris les ministères. La révolution n’a eu qu’à paraître pour triompher. Elle s’est aussitôt mise à l’œuvre : elle a dissous la chambre des députés ; elle a aboli la constitution, le sénat, le conseil d’état. Elle s’est hâtée de donner à la république nouvelle un nom fait pour plaire aux instincts fédéralistes du pays : « Les États-Unis du Brésil ! » Ce qui s’est passé ou ce qui a été fait à Rio n’a pas été contredit par les provinces qui semblent avoir adhéré, au moins provisoirement, à la révolution, à la république. Et c’est ainsi que finit au Brésil l’ère impériale, la domination des Bragance, par la disparition soudaine et l’exil de cet empereur dom Pedro II qui s’était fait dans ses voyages à travers l’Europe une juste et universelle popularité.

C’est peut-être la fin d’une dynastie, on ne peut pas dire ce que l’avenir réserve ; c’est, dans tous les cas, la fin d’un règne de plus d’un demi-siècle qui avait commencé dans les agitations et les crises de l’émancipation brésilienne. Dom Pedro II est le fils du premier dom Pedro, du prince autrefois renommé, qui, après les guerres de l’empire, avait été laissé comme régent à Rio par son père Jean VI, qui avait été conduit, en 1822, à proclamer l’indépendance de la grande colonie portugaise sous la forme impériale, et qui, à l’époque où il était revenu en Europe, vers 1831, pour soutenir les droits de sa fille, dona Maria, au trône de Portugal, avait laissé à son tour la couronne brésilienne à son fils, encore enfant. Cet enfant, c’était dom Pedro II, qui avait à peine six ans. Le jeune souverain régnait d’abord avec des régences changeantes, et ce n’est que peu après 1840 qu’il arrivait à la direction personnelle des affaires par une proclamation anticipée de sa majorité. On ne peut pas dire assurément que les premières années des régences contestées et même du règne personnel de dom Pedro aient été toujours paisibles. Le jeune empire a été longtemps et souvent agité. Il a eu à faire face à des insurrections, même à des insurrections républicaines dans les provinces ; il a eu aussi des querelles avec les républiques voisines, et la plus grave, la plus récente de ces querelles a été cette longue, meurtrière et coûteuse guerre que le Brésil a soutenue pendant des années contre le Paraguay. Depuis longtemps cependant le Brésil a retrouvé la paix, et, avec la paix, il a eu des années de prospérité sous le plus libéral des régimes. Le règne de dom Pedro, ce règne de plus de cinquante ans, a été, à n’en point douter, une époque florissante, une ère de développement moral et matériel pour l’empire. L’empereur lui-même aimait à s’occuper de toutes les améliorations, de tous les progrès, des écoles, des institutions de bienfaisance, des chemins de fer. C’était un esprit éclairé et bienveillant, ami des sciences, un peu philosophe, très philanthrope, et c’est lui surtout, qui, par une action aussi généreuse que prévoyante, avait longuement préparé cette grande, cette libérale et humaine mesure de l’abolition de l’esclavage, proclamée l’an dernier pendant une de ses absences. Il avait créé, à ce qu’il semblait, une assez grande sécurité pour se permettre ces voyages qui l’ont plusieurs fois conduit à Paris, et on ne pouvait pas croire en Europe qu’un prince à l’esprit si libre, aux intentions si droites, pût être menacé dans son empire.

Comment donc cette révolution d’hier s’est-elle accomplie si aisément ? Il faut bien qu’il y eût quelque décevant mirage dans ces affaires brésiliennes et que, sous des apparences spécieuses, il y eût des malaises, des fermentations. Dom Pedro, dit-on, s’occupait trop peu de l’armée ; il n’avait aucun goût pour l’esprit militaire et il a laissé se développer des habitudes, des instincts d’indiscipline dont les ambitions déçues et impatientes ont pu se servir contre lui. Certes, la libération des esclaves est un acte généreux, prévoyant, de l’empereur, et on n’oserait pas avouer que l’abolition de l’esclavage a été une des causes de la révolution ; il n’est pas moins vrai que cette mesure émancipatrice a suscité parmi les anciens propriétaires d’esclaves, atteints dans leur fortune, des irritations, des mécontentemens dont les chefs du dernier mouvement ont profité. Peut-être aussi a-t-on laissé l’opinion s’accoutumer un peu trop à ne voir dans l’empereur qu’un souverain viager et à se détacher de la dynastie, des princes destinés à hériter de la couronne, de la princesse impériale et du comte d’Eu. De sorte qu’au dernier moment, tout s’est réuni pour faciliter ce mouvement militaire et républicain qui a emporté l’empereur et l’empire. Maintenant c’est fait, la révolution est accomplie, la république est proclamée à Rio. Malheureusement, au Brésil comme partout, c’est toujours le lendemain qui est la dangereuse énigme. La difficulté pour les révolutions est dans les crises d’anarchie ou de réaction qu’elles provoquent, dans les questions de toute sorte qu’elles soulèvent.

On va voir ce qui sortira de cette révolution brésilienne, si elle réussira à s’organiser ou si elle ressemblera à toutes les évolutions de l’Amérique du Sud. Le nouveau gouvernement ne manque pas sans doute d’une certaine diplomatie dans ses premiers actes. Il évite de se compromettre. Il abolit la constitution ; mais il se garde d’inquiéter les fonctionnaires, il s’étudie au contraire à les rassurer. Il se déclare prêt à remplir toutes les obligations de l’ancien gouvernement. Il s’efforce de tranquilliser la banque, les financiers, les intérêts étrangers. Il promet l’ordre. Il n’est pas moins certain que dans une aussi vaste étendue qui égale presque celle du vieux continent, entre des provinces séparées par d’immenses espaces du nord au sud, il y a de vieux antagonismes qui ont éclaté plus d’une fois même sous l’empire, qui peuvent se déchaîner encore plus sous la république. C’est une difficulté intérieure ; mais il y a une autre question qui intéresse l’Europe, qui ne peut du moins la laisser indifférente. Par une coïncidence singulière, cette révolution de Rio s’est accomplie au moment même où se trouve réuni à Washington un congrès du tous les états américains sous les auspices des États-Unis. La pensée invariable des États-Unis, on le sait bien, est de créer une sorte de vaste fédération économique, même politique, de tous les états du Nord et du Sud de l’Amérique, de les lier par un système de rapports concertés, pour opposer le Nouveau-Monde au vieux monde. Jusqu’ici le cabinet de Washington avait trouvé un certain obstacle dans le Brésil, qui était assez puissant pour avoir sa politique commerciale. Aujourd’hui le Brésil entre dans les vues des États-Unis. Ce qui en résultera n’est pas l’affaire d’un jour. On peut prévoir toutefois que cette révolution, qui n’est peut-être pas sans péril pour la paix intérieure de l’état brésilien, peut aussi n’être pas sans conséquence pour l’avenir des relations de l’Europe avec le Nouveau-Monde.


CH. DE MAZADE.