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Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1889

Chronique n° 1384
14 décembre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 décembre.

A voir comment tout marche ou se traîne, tout ce qu’il y a d’inconséquences, de contradictions, de vulgaires obstinations dans nos affaires parlementaires, on pourrait bien croire que l’expérience ne sert décidément à rien en politique. On dirait qu’il ne s’est rien passé depuis quelque temps en France, ou si l’on veut, que tout ce qui s’est passé est déjà oublié, effacé comme un mauvais rêve de la mémoire des hommes. C’est en vain qu’on a vu se dérouler pendant des mois une crise d’agitation qui a tout menacé, qui n’était manifestement que le triste et déplorable fruit d’une politique d’aveuglement et de passion trop longtemps suivie. C’est en vain que le pays, interrogé dans les élections, a répondu aussi clairement qu’il le pouvait, en écartant le danger des aventures dictatoriales, et en témoignant l’immense désir d’échapper aux tyrannies meurtrières des partis, de retrouver la liberté de travailler en paix sous un gouvernement d’équité et de conciliation. Les élections sont passées, la crise est passée, on le croit du moins. Jusqu’ici, il n’y a pas l’apparence d’une politique nouvelle, répondant à la situation morale de la France telle qu’elle est apparue, aux vœux évidens de l’opinion. Il semblerait que tout s’est accompli pour que M. Floquet remonte sur son fauteuil de président avec sa suffisance, pour que les partis reviennent au Palais-Bourbon avec leurs passions, leurs préjugés, leurs caprices de domination, — et pour que le pays, témoin et victime de tout, compte une déception de plus !

Ce n’est pas, nous en convenons, qu’on puisse dire encore ce que sera définitivement cette chambre nouvelle qui vient de rentrer au Palais-Bourbon. Depuis un mois qu’elle est réunie, elle n’a à peu près rien fait de sérieux, et elle ne paraît pas bien pressée d’arriver aux affaires pour lesquelles on lui dit qu’elle a été élue. Elle ne se connaît pas elle-même, elle se perd dans les préliminaires. Tout, à vrai dire, est assez obscur dans cette masse parlementaire, où il y a peut-être plus d’instincts que de lumières. Ce qui en sortira, comment se dégagera une majorité, — si elle réussit à se dégager, — on ne le voit pas bien encore. Ce parlement est jusqu’ici un chaos mal débrouillé ; mais ce qu’on peut distinguer déjà, ce qu’il y a de caractéristique et de dangereux, c’est justement cet état d’esprit qui se manifeste chez bon nombre de républicains par la prétention de ne tenir aucun compte des vœux du pays, par le dédain des minorités, par la persistance dans l’arbitraire et les passions exclusives de la politique de parti. Ils se retrouvent après les élections tels qu’ils étaient avant ; ils ne sont sortis de cette crise ni instruits ni éclairés. Ils ont la majorité, ils le pensent, ils le disent ; ils se croient dès lors le droit de tout faire, de casser, d’invalider, d’exclure, d’interdire les portes de la république, de dicter la loi au suffrage universel lui-même.

Il est certain que cette vérification des pouvoirs à laquelle la chambre se livre depuis qu’elle est réunie serait un des spectacles les plus curieux s’il n’était si monotone et si fastidieux. Pourquoi les républicains valident-ils une élection et invalident-ils une autre élection dans des conditions absolument semblables ? Ils ne le savent pas eux-mêmes. Une chose est évidente, c’est qu’ils dépassent leur droit ; ils se font les juges, non plus seulement de la régularité d’une élection, mais des circonstances, des vivacités de polémiques, des conflits d’influences, de la composition d’une affiche, des moindres incidens d’une lutte nécessairement animée. Ils s’occupent sérieusement à supputer combien d’électeurs sont allés boire dans un cabaret et ont pu se laisser capter, le nombre de voix qu’il aurait suffi de déplacer pour que le candidat républicain fût élu. Bien entendu, ils ne calculent pas ce que représente de voix la pression officielle exercée à outrance par la légion des fonctionnaires, juges de paix, percepteurs, cantonniers, facteurs mis en campagne. Le fait est que tout ce qui sert une candidature officielle est légitime et que la plus simple parole d’un curé suffit pour vicier une élection !

C’est l’arbitraire dans toute sa naïveté. Et où en arrive-t-on ? On en vient à procéder par une sorte de jugement discrétionnaire, intéressé, de parti, comme dans cette élection de Clignancourt dont on a certainement d’ailleurs exagéré l’importance. Il n’y avait, après tout, rien d’extraordinaire dans cette élection, et le mieux était d’agir simplement, franchement. Qu’on le veuille ou qu’on ne le veuille pas, qu’on l’avoue ou qu’on le dissimule, M. Boulanger a eu près de 8,000 voix, tandis que son concurrent, M. Joffrin, en a eu 5,000. M. Boulanger, condamné de la Haute-Cour, était devenu inéligible, il devait donc être invalidé comme l’a été M. Dillon à Lorient ; mais il n’en résultait pas que le candidat d’une minorité pût être reconnu comme le vrai représentant d’une circonscription. C’est la loi, dit-on, c’est la suite de la loi sur les candidatures multiples et sur les déclarations préalables ! La déclaration de M. Boulanger était illégale, elle ne pouvait être acceptée, et les voix qu’il a obtenues ne comptent pas ! C’est possible ; malheureusement cette loi bâclée, expédiée sans examen, sans discussion, au dernier jour de la session de juillet, est si peu claire qu’on ne s’entend même pas sur ce qu’elle veut dire, et d’après les explications qui ont été données, il s’ensuivrait qu’un préfet serait seul maître du camp, que seul, en acceptant ou en refusant une déclaration, il disposerait d’un scrutin. Et voilà comment l’arbitraire se glisse partout, sous toutes les formes, dans cette vérification de pouvoirs qui devrait rester la plus simple des opérations !

Si l’on veut en finir avec ce fantôme de césarisme démagogique qui s’est appelé le général Boulanger, ce n’est pas avec les subterfuges d’une légalité douteuse ou des expédiens équivoques, ni même avec M. Joffrin, pas plus qu’avec les obstinations d’une politique épuisée, ce n’est pas avec tout cela qu’on aura raison d’une malfaisante influence. On n’en finira que par une politique plus haute et plus libérale, qui ait le courage de reconnaître la vérité, qui ne craigne pas d’avouer des fautes, qui sache se prêter à toutes les transactions utiles, et c’est là justement que les républicains, radicaux ou opportunistes, prouvent qu’ils n’ont rien appris ni rien oublié. Il y a des républicains qui n’ont positivement rien vu dans les élections. Ils se font une telle idée des conditions d’un gouvernement libéral, des intérêts de la république, qu’ils semblent n’avoir d’autre crainte que d’être dérangés dans leur domination, d’avoir à compter avec une minorité puissante qui est la moitié du pays. Ils n’ont d’autre préoccupation que d’éloigner les conservateurs, de surveiller et d’intimider les républicains modérés qui seraient disposés à des alliances suspectes. Ces bons apôtres sont pleins de libéralité. Ils ont les clés de la république, ils sont chargés de garder les portes : on n’entrera qu’à certaines conditions qu’ils daignent fixer. Il faudra que les néophytes se soumettent à des épreuves, qu’ils offrent des « garanties, » des « gages suffisans ; » on leur imposera une pénitence, un u stage nécessaire ! » Jusque-là les portes resteront fermées. Les conservateurs qui représentent trois millions de Français sont l’ennemi ; les républicains modérés qui seraient tentés de traiter avec eux, de s’entendre avec des conservateurs constitutionnels comme M. Piou ou M. Hély d’Oissel, sont des « transfuges. » Ils sont plaisans en vérité ! Ils parlent comme s’ils avaient le droit de faire la loi, d’imposer des conditions. Ils n’ont aucun droit ; on n’a pas besoin de leur permission pour entrer dans une république ouverte à toutes les bonnes volontés, pour participer à la direction des affaires de la France. Au fond, toute leur politique est d’empêcher, s’ils le peuvent, qu’on ne substitue une politique de conciliation et d’apaisement à la politique exclusive et irritante qui a préparé la crise à laquelle on vient à peine d’échapper. Ce qu’ils redoutent surtout, c’est qu’on ne touche aux lois dont ils ont la prétention de faire la charte républicaine ; — la loi militaire, les lois de laïcisation scolaire. Ils choisissent bien leur moment !

Oui, certes, ils choisissent l’heure où se dévoilent justement de toute façon les dangers de ces lois, qui ne sont qu’une œuvre de secte. Il n’y a que quelques jours, M. Bardoux, avec le zèle d’un esprit libéral, a cru devoir provoquer les explications de M. le ministre de la guerre au sujet de l’application de la loi militaire. Il se trouve, en effet, que ce qu’on avait prévu arrive, que, dès le premier pas, une des conséquences de la loi est de compromettre plus ou moins le recrutement et peut-être l’existence de l’École normale. Tout ce qu’on peut faire de mieux, à ce qu’il parait, est d’adoucir un peu la rigueur de la loi, de choisir le moment où les élèves devront faire leur année obligatoire de service. Ils iront au régiment avant leur entrée à l’école ou à leur sortie. Les études ne seront pas moins forcément compromises. Et ce qui est vrai pour les élèves de l’École normale l’est aussi pour bien des jeunes gens, voués à d’autres études, pour les séminaristes eux-mêmes. On est réduit à chercher des palliatifs ; ne serait-il pas plus simple de proposer hardiment, courageusement, une révision partielle de la loi dans l’intérêt de la haute culture intellectuelle et morale de la France ?

Sait-on, d’un autre côté, quels sont les effets des dernières lois scolaires ? Plus de cinq cents rapports sont arrivés au ministère de l’instruction publique ; ils viennent de Paris ou de la province. La plupart révèlent en traits parfois saisissans qu’avec l’enseignement religieux a disparu tout enseignement moral, que presque partout l’éducation morale est en déclin quand elle n’est pas absente dans les écoles. Ils sont réellement intéressans, instructifs et souvent navrans dans leur sincérité, tous ces rapports qui ont été écrits évidemment sans aucun parti-pris, qui exposent tout simplement ce qui se passe dans la Charente, dans le Limousin, dans la Somme comme à Paris. Les expressions varient, le fond est le même. On en revient toujours à ceci : « l’enseignement de la morale n’existe pas dans nos écoles ; » ou bien : « l’enseignement de la morale n’est ni compris ni donné dans nos écoles… » A Paris, les inspecteurs avouent que « les enfans perdent la notion du respect et du devoir, faute d’instruction morale, » qu’ils arrivent à un tel degré de mauvaise éducation que tout le monde s’en plaint, que « les patrons ne veulent plus prendre d’apprentis à cause des désagrémens qu’ils ont à subir des enfans dont ils ont la responsabilité… » Tel est l’universel témoignage. M. le vice-recteur de l’académie de Paris, avec son élévation d’esprit, constate le mal, et récemment un des juges les plus éclairés du tribunal de la Seine, M. Guillot, déclarait qu’il ne pouvait y avoir aucun doute, que « l’augmentation de la criminalité chez les jeunes gens avait coïncidé avec les changemens introduits dans l’enseignement public. » Sur tous les points, que les radicaux le veuillent ou ne le veuillent pas, il y a donc quelque chose à faire, et ce quelque chose, c’est justement la politique qui répond à l’instinct du pays, à laquelle doivent s’attacher tous les hommes animés de la passion généreuse de replacer la France dans des conditions de sécurité politique et de grandeur morale.

Si ce n’était un certain état général de l’Europe, des rapports, des alliances, si ce n’était cet état toujours compliqué, toujours tendu, qui laisse tout craindre, on pourrait dire qu’il n’y a, pour le moment, ni indices, ni apparences de troubles prochains dans les affaires du continent. Des incidens des derniers mois il n’est resté qu’une impression assez pacifique qui se prolonge, le sentiment que personne n’a envie de précipiter les événemens ni en Orient, ni dans l’Occident. Le prince Ferdinand de Cobourg, à son retour à Sofia après ses promenades en Europe, a eu, il est vrai, un langage un peu indiscret. Il a affecté de laisser croire que la Bulgarie ne serait jamais abandonnée par l’Autriche, que l’Autriche ne serait jamais abandonnée par l’Allemagne, que l’appui de la triple alliance lui était assuré. Ce sont des propos de prince dans l’embarras. Le comte Kalnoky n’a sûrement pas trouvé à Friedrichsruhe le conseil de « s’engager à fond, » pour le bon plaisir du prince bulgare. L’Autriche n’est pas disposée à courir les aventures, et, entre autres bonnes raisons de ne pas se compromettre, de ne rien brusquer, elle a plus que jamais aujourd’hui ses embarras intérieurs. Les ministères qui dirigent ses affaires sont assaillis de difficultés croissantes. Le comte Taaffe a de la peine à se reconnaître au milieu de toutes les revendications slaves, tchèques, ruthènes, croates, italiennes, et malgré sa dextérité dans l’art de tout concilier, il est menacé de ne plus retrouver sa majorité ; mais c’est surtout à Pesth que les affaires ministérielles et parlementaires prennent depuis quelque temps un caractère des plus violens.

Déjà au printemps dernier la loi militaire avait été l’occasion d’une lutte passionnée, acharnée, qui du parlement passait dans la rue et était accompagnée de manifestations populaires. Depuis quelques semaines, cette lutte a recommencé plus ardente que jamais à propos du budget, et elle se déroule à travers les incidens orageux, les scènes violentes. C’est une sorte de duel implacable entre les chefs de l’opposition hongroise de toutes les nuances, M. Iranyi, M. Polonyi, le comte Gabriel Karolyi, le comte Albert Apponyi et le premier ministre, M. Tisza. Tout met les passions en jeu ; tout sert de prétexte pour renouveler l’assaut contre M. Tisza, contre le « régime Tisza » et sa majorité qu’on accuse de corruption, de violation des droits de la Hongrie, de subordination sans dignité vis-à-vis de Vienne. L’opposition va un peu à l’aventure, sans réflexion. Elle est allée même jusqu’à refuser de voter la liste civile attribuée à l’empereur comme roi de Hongrie. Elle vote contre tout ce que propose le chef du cabinet, sans lui laisser même le temps et la liberté de parler. Elle manœuvre visiblement de façon à rendre la position impossible à M. Tisza. Un instant, on a cru avoir trouvé le point faible à propos du vieux Kossuth, qui habite Turin et n’a jamais voulu rentrer en Hongrie. D’après les lois de l’empire, Kossuth, pour conserver sa nationalité, était obligé de faire une déclaration au consulat austro-hongrois de la ville où il réside ; mais il s’est toujours refusé à reconnaître le régime existant en Hongrie, et, à défaut de la déclaration légale, il était exposé à perdre sa nationalité. Merveilleuse occasion de soulever les passions contre le ministère, s’il exécutait la loi à l’égard de celui qu’on appelait « le grand patriote sans patrie ! » M. Tisza a su de jouer le plan avec finesse, par une sorte de subterfuge, en déclarant que Kossuth, ayant accepté de plusieurs villes la qualité de citoyen honoraire, pouvait être considéré comme citoyen hongrois, — que, si l’opposition voulait lui dénier ce titre, c’était son affaire. Il a mis les rieurs de son côté.

M. Tisza, à dire la vérité, tient tête à l’orage avec un mélange d’habileté, de sang-froid et de verdeur. Il ne recule pas, il disait même il y a quelques jours, d’un ton assez hautain, qu’il regrettait « de ne pouvoir offrir à ses adversaires la perspective de sa démission prochaine. » C’est fort bien ! Il n’est pourtant pas difficile de distinguer à travers tout que ce premier ministre, si fier, si confiant en lui-même, arrive au bout de son règne. M. Tisza a connu autrefois la popularité, il connaît aujourd’hui les amertumes d’une impopularité qui devient évidente. Il a trop duré, il a contre lui ses quinze années de ministère, et rien ne prouve mieux le déclin de son ascendant, que le soin avec lequel quelques-uns de ses collègues récemment appelés au ministère le laissent seul engagé dans la lutte, paraissant éviter de confondre leur cause avec celle du président du conseil. On peut donc prévoir que M. Tisza n’ira plus bien loin comme chef de cabinet, que s’il ne prend pas sa retraite peur donner satisfaction à ses adversaires, il la prendra parce qu’il en sentira lui-même la nécessité. On peut pressentir aussi qu’un changement de ministère dans ces conditions peut n’être pas sans gravité, sans signification pour les rapports toujours délicats de la Hongrie et de l’Autriche, qu’il pourrait même avoir quelque influence directe ou indirecte sur les affaires diplomatiques de l’empire. Ce serait dans tous les cas une crise ; cette crise pourrait être un embarras sérieux pour l’Autriche, pour l’empereur François-Joseph lui-même, et ce ne serait peut-être pas le moment de « s’engager à fond, » comme on l’a dit à Sofia, pour assurer la couronne bulgare au prince Ferdinand de Cobourg, au risque de mettre le feu à l’Europe.

Comme s’il n’y avait pas assez de questions pour occuper et agiter l’Europe, les plus grandes puissances ont aujourd’hui une passion nouvelle : elles ont la passion, la fièvre des expéditions ou des acquisitions lointaines, des conquêtes en pays inconnu. C’est à qui arrivera le premier, à qui plantera le premier son drapeau sur un territoire plus ou moins inexploré, surtout en Afrique. On va à l’aventure, et il en résulte des conflits imprévus, quoique souvent inévitables, comme celui qui vient d’éclater entre le Portugal et l’Angleterre au sujet des territoires qui avoisinent la vieille colonie portugaise de Mozambique, qui se déroulent sur les deux rives du Zambèze, jusque vers le lac Nyassa. La compagnie anglaise du « Sud africain » a jeté son dévolu sur ces territoires ; elle prétend avoir des traités de cession des chefs indigènes ; elle a enfin obtenu récemment une charte de la reine qui consacre ses droits, trace les limites de cet empire du Zambèze, fixe les conditions de l’établissement nouveau. Au fond, à en juger par cette charte même la compagnie du Sud africain n’est visiblement que le prête-nom du gouvernement anglais, qui se réserve d’entrer directement en possession quand il le voudra. Malheureusement, cette tentative s’est aussitôt heurtée contre les susceptibilités et les prétentions portugaises. Le gouvernement de Lisbonne, sans perdre un instant, s’est hâté de faire acte de souveraineté. Il a réorganisé par un décret ces régions du Zambèze ; il a même envoyé une petite expédition pour faire flotter partout le drapeau portugais. Bref, il a opposé son droit aux prétentions anglaises. Et voilà, sinon la guerre, heureusement du moins une querelle allumée ! Elle est assez vive depuis quelques semaines, et les journaux anglais traitent rudement ce malheureux petit Portugal, sans craindre de pousser leur gouvernement à employer la force s’il le faut. Le cabinet britannique s’est borné jusqu’ici à réclamer contre les actes du gouvernement de Lisbonne. Il invoque contre le Portugal la condition d’une « occupation effective » imposée par le congrès de Berlin, il prétend que le Portugal n’occupait pas ces contrées. Lord Salisbury a protesté ; le ministre des affaires étrangères de Lisbonne, M. Barros Gomes, a protesté à son tour par une note savante, serrée, décisive, en même temps que très mesurée Il démontre que c’est le Portugal qui a découvert le pays, qui a’ acquis l’ancien empire du Monomolapa, qui n’a cessé de régner sur ces régions du Zambèze. C’est, entre le Portugal et l’Angleterre, le renouvellement du conflit qui s’est élevé il y a quelques années, entre l’Espagne et l’Allemagne, au sujet des Carolines. Tout finira sans doute comme alors, par quelque médiation, par quelque transaction qui n’est peut-être pas trop difficile dans des contrées si vastes et si peu connues. Il y a des questions qui s’agitent dans tous les pays et qui, partout, soulèvent les mêmes difficultés, provoquent les mêmes divisions, les mêmes conflits d’opinions. Les chambres hollandaises, pour leur part, viennent de dire le dernier mot d’un débat prolongé, souvent des plus vifs, sur une de ces questions qu’on retrouve partout aujourd’hui, sur le régime et les conditions de l’enseignement public. Depuis plus de trente ans, entre les deux partis qui divisent la Hollande, les lois scolaires sont un objet de perpétuelle contestation. Les libéraux ont été toujours partisans de l’école publique, neutre, soutenue par l’État, ouverte aux enfans de toutes les confessions religieuses. C’est la loi faite par les libéraux il y a longtemps. Les cléricaux n’ont cessé de s’élever contre ce régime, et, usant de la liberté qui leur est acquise, ils ont ouvert des écoles confessionnelles, qui se sont bientôt multipliées, qui ont été les rivales souvent heureuses des écoles laïques. La lutte ne laissait pas d’être laborieuse, lorsqu’il y a dix ans un ministère libéral ajoutait encore aux difficultés de l’enseignement libre en faisant voter une loi qui assurait un subside de l’État pour l’entretien des écoles publiques. Dès lors, la concurrence devenait sinon impossible, du moins singulièrement difficile, d’autant plus que la loi nouvelle imposait à toutes les écoles, indistinctement, d’assez fortes dépenses pour l’amélioration intérieure du régime scolaire. Les écoles confessionnelles n’en sont pas mortes ; mais elles ont eu plus de peine à vivre. Elles ne sont soutenues que par les sacrifices pécuniaires de leurs partisans, et il y a eu un certain mouvement d’opinion. Les conservateurs ou cléricaux ont protesté plus que jamais contre l’injustice d’une loi qui, en leur laissant la charge de leurs écoles, les obligeait à payer par l’impôt les écoles laïques dont ils ne voulaient pas se servir.

C’est dans ces conditions que le ministère conservateur de M. de Mackay, arrivant au pouvoir l’an dernier, a trouvé la question. Il a voulu en finir, comme on en finit toujours avec ces interminables querelles, par une transaction. Il n’a pas tardé à proposer une révision de la loi scolaire qui, en diminuant les frais de l’enseignement, accordait aux écoles confessionnelles, comme aux autres, une part dans les rétributions de l’État. C’était une manière de faire la part de tout le monde, dans une pensée de paix. Le ministère avait la majorité dans la seconde chambre des états-généraux, il était sûr d’obtenir le vote de sa loi ; mais ici est survenu un incident caractéristique qui révèle le mouvement des opinions. Une partie des libéraux, 17, n’ont point hésité à voter la loi ; ils se sont prêtés à une transaction pour dégager le terrain parlementaire d’une vieille difficulté et pouvoir aborder dans de meilleures conditions les questions militaires, financières, qui ont aujourd’hui une certaine importance en Hollande. Les 17, il faut le dire, ont fait un peu scandale dans le parti ; on les a accusés d’abdiquer devant les cléricaux, de déserter les traditions libérales. Les adversaires de toute concession comptaient au moins que la loi irait échouer à la première chambre où les libéraux ont encore une assez forte majorité. Pas du tout : là aussi l’esprit de conciliation l’a emporté et la loi a été adoptée ; là aussi bon nombre de libéraux n’ont pas voulu prendre la responsabilité d’un rejet, qui pouvait avoir pour conséquence soit un changement de ministère, soit une dissolution des chambres. Heureux exemple d’une transaction dans ces questions délicates ! Il reste à savoir si les cléricaux hollandais se tiendront pour satisfaits, si les prudentes concessions des libéraux n’amèneront pas une scission dans le parti, — si le ministère enfin aura conquis la paix des esprits qu’il a voulu réaliser.

La révolution qui s’est récemment accomplie au Brésil, qui a remplacé l’empire par la république, a-t-elle été aussi simple, aussi spontanée qu’on l’a cru d’abord ? A-t-elle eu le caractère d’un événement né de la force des choses, d’un mouvement irrésistible, quoique inaperçu, d’opinion ? Cette révolution brésilienne, à dire toute la vérité, semble encore assez énigmatique. Elle garde toutes les apparences d’une surprise, d’un coup de théâtre, dont le succès reste assez inexpliqué. On voit bien que des militaires ont décidé le mouvement, que quelques chefs républicains de Rio ont réussi aussitôt à s’en emparer, qu’il n’a pas été mal accueilli par bon nombre d’anciens propriétaires d’esclaves, que toute sorte d’élémens discordans se mêlent dans cette échauffourée, devant laquelle se sont évanouis les pouvoirs publics. D’un autre côté, ce qu’on sait, surtout depuis l’arrivée récente de l’empereur dom Pedro à Lisbonne, ne prouve pas que tout se soit passé aussi simplement qu’on l’a dit, que l’empereur et la famille impériale aient dû quitter Rio, s’embarquer pour l’Europe sous le coup d’une animadversion nationale, même d’une manifestation sensible d’opinion. Le plus clair est que la révolution s’est accomplie parce qu’on l’a laissée s’accomplir, qu’au dernier moment la résistance a manqué ou est devenue impossible par la défection des troupes, que le général de Fonseca, qui ne voulait peut-être arriver qu’à un changement de ministère, s’est trouvé avoir renversé l’empire. Les chefs du mouvement sont restés maîtres du terrain sans combat ; ils ont proclamé la république sans consulter le pays. Il ne reste plus maintenant qu’à faire accepter, à organiser cette république nouvelle qui fait son apparition au-delà de l’Atlantique. Ce n’est point, à ce qu’il semble, le plus facile. Les débuts paraissent assez laborieux ; l’œuvre commencée par la sédition à Rio-de-Janeiro n’ira peut-être pas jusqu’au bout sans difficulté, et, en attendant que les nouveaux États-Unis du Brésil soient organisés, les vieux, les vrais États-Unis, ceux de l’Amérique du Nord, viennent de recevoir le compte annuel de leurs affaires par le message du président Harrison. Les États-Unis ne sont pas la région du Nouveau-Monde où fleurissent les révolutions !

C’est la première année de la présidence de M. Harrison qui finit, et, comme ses prédécesseurs à la Maison-Blanche, le nouveau président a la chance de n’avoir à constater à travers tout que la fortune croissante de l’Union américaine. Il peut y avoir, sans doute, il y a sûrement dans cette vaste république, qui s’étend et grandit sans cesse, des troubles partiels, des violences, bien des problèmes qui touchent à la politique intérieure comme à la politique extérieure. Tout finit par se confondre dans un puissant mouvement de prospérité ininterrompue. Le message que M. Harrison vient d’adresser au congrès n’est pas ou ne peut pas être le tableau de ce travail d’une société en formation. Il ne parle que des affaires qui ont occupé ou occupent encore le gouvernement, de l’affaire de Samoa, qui a un instant divisé les États-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, et qui a été réglée à Berlin, des pêcheries du Canada, qui restent toujours une difficulté avec les Anglais, du congrès pan-américain réuni à Washington pour préparer la fédération de toutes les républiques du Nouveau-Monde, — un peu de la révolution du Brésil. Le message promet de reconnaître la révolution de Rio, « si la majorité de la population donne son adhésion aux nouveaux gouvernans ; » il ne va pas au-delà. Les Américains ne portent pas, dans leurs affaires, des idées de propagande républicaine ; ils ne verront, selon toute apparence, dans la république brésilienne un événement heureux que si elle entre dans les vues de fédération américaine auxquelles je cabinet de Washington cherche en ce moment à rallier toutes les républiques du Nouveau-Monde. Les Américains ne sont pas aussi naïfs que M. le ministre des affaires étrangères de France, qui, interpellé il y a quelques jours dans notre chambre, déguisait à peine sa satisfaction de voir naître au-delà des mers une république de plus, un régime « qui se fonde sur le principe de la souveraineté nationale, sur le principe électif. » Les Américains ne font pas de la diplomatie avec des ingénuités républicaines.

Quant aux affaires intérieures des États-Unis, elles se résument surtout dans un fait invariable, triomphant, que le message présidentiel a encore une fois à constater. M. Harrison annonce au congrès que dans la dernière année financière, tous services payés, y compris l’amortissement, il est resté un excédent de 57 millions de dollars, près de 300 millions de francs. Dans l’année courante, l’excédent est de 44 millions de dollars. Il y a déjà quelques années que ce phénomène dure, et il paraît devoir se prolonger. Chose surprenante ! Il y a au monde aujourd’hui un trésor d’état qui souffre de pléthore, de l’excès de ses ressources, qui ne sait que faire de ses richesses ! Et comme les douanes sont la première, la plu ; abondante source de recettes, — elles donnent 224 millions de dollars, — le remède à un mal si étrange serait, à ce qu’il semble, une diminution des tarifs, le retour à une politique douanière plus libérale. Le dernier président, M. Cleveland, avait déjà proposé une révision des tarifs. Le nouveau président, M. Harrison, à son tour, propose assez timidement, dans son message, une réforme de ce genre. Le congrès, jusqu’ici, ne paraît pas pressé de suivre ces conseils. Voilà encore un point où les Américains se moquent parfaitement des principes ! Ils ont voulu, après la guerre de la sécession, rétablir à tout prix leurs finances, éteindre leur dette, suffire à tout, et ils n’ont trouvé rien de mieux que de mettre à contribution le commerce étranger, en suscitant du même coup un mouvement extraordinaire dans leurs industries. Ils ont réussi plus qu’ils ne l’espéraient peut-être, puisqu’ils ont amorti une grande partie de leur dette et qu’ils ont vu se développer une puissante industrie. Mais c’est justement ici la difficulté. Ils sont aujourd’hui entre un système de tarifs, qui a produit tout ce qu’il pouvait produire, dont ils n’ont plus besoin pour leurs finances, et des propositions de dégrèvemens, contre lesquelles l’industrie nationale se soulève. S’ils reviennent dans une certaine mesure à une politique plus libérale, ils ne s’y décideront sûrement qu’en gens pratiques, parce qu’ils y seront intéressés et qu’ils le pourront sans nuire à ce qui a fait depuis vingt ans leur prodigieuse prospérité.


CH. DE MAZADE.