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Chronique de la quinzaine - 31 décembre 1889

Chronique n° 1385
31 décembre 1889


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 décembre.

Vous connaissez la fortune telle que la peint Michel-Ange, le pied sur sa roue éternellement tournante. Elle ne s’arrête jamais, elle ne cesse de répandre sur la race humaine, sur les empires et sur les hommes, le bien et le mal, la paix ou la guerre, les bons et les mauvais jours, les années heureuses ou malheureuses. La fortune, pour cette fois, a fait de cette année qui s’achève au milieu des frissons d’hiver et des influences maladives d’une saison ingrate, une année mémorable à sa manière, au moins exceptionnelle entre toutes : mémorable ou exceptionnelle par tous les spectacles qu’elle a offerts, par les souvenirs qu’elle a évoqués, par les idées qu’elle a remises en mouvement, par le plus prodigieux assemblage de diversions, de fêtes et d’expériences publiques. C’est d’abord pour l’Europe une année de paix générale, ou, si l’on veut, de répit, de trêve bienfaisante entre les crises auxquelles on a échappé et les crises qu’on est toujours réduit à redouter. C’est surtout pour la France, l’année de l’Exposition universelle, de la plus libérale hospitalité offerte au monde, d’une de ces commémorations séculaires qui marquent une grande étape dans la vie d’un peuple, — et par surcroît, des élections qui ont pu s’accomplir au milieu de l’éclat des paisibles manifestations sans les interrompre ni les troubler. Tout a marché de front, tout s’est accompli avec la bonne volonté et le bon esprit de la France intéressée à ses propres succès, avec le concours de toutes les nations accourues au Champ de Mars. On ne peut pas dire que la fortune variable et si souvent fantasque ou ennemie ait été inclémente pour cette année qui arrive à sa dernière heure. Les choses passent si vite de nos jours que tout ce qui a fait l’intérêt de ces derniers mois semble déjà presque oublié. On dirait que c’est déjà une vieille histoire, dont la solitaire et froide tour Eiffel demeure l’unique témoin. Les somptuosités, les fontaines lumineuses, les décorations mobiles de la fête ont disparu. La foule aussi s’est éloignée et dispersée. Puis on est retombé presque brusquement dans la vie de tous les jours ; on a été ressaisi par les affaires, par les âpres divisions des partis, par toutes les vulgarités de la politique. Le rêve s’est évanoui, on est rentré dans la réalité. Ce qui s’est passé durant ces quelques mois, ce qui a rempli cette année, aujourd’hui révolue, ne garde pas moins son caractère et sa signification. C’est plus qu’un souvenir déjà à demi effacé ; c’est un événement qui reste avec son originalité, qui éclaire le mouvement des choses, un des plus curieux phénomènes de la vie contemporaine. A dire vrai, au début, lorsqu’on s’était proposé de célébrer, après un siècle, par des solennités particulières, cette date de 1789, la première idée, l’idée unique, était tout simplement une commémoration révolutionnaire. C’était la révolution française qu’on voulait célébrer dans ses origines, dans ses suites tragiques, éclatantes ou lugubres. L’Exposition universelle, qu’on avait imaginée du même coup, n’était qu’un accompagnement, un accessoire, une décoration comme une somptueuse tenture ou les illuminations des jours de fête. Qu’est-il arrivé, cependant ? C’est ici que s’est produit un curieux phénomène. A peine a-t-on été entré dans cette année des grandes surprises, le centenaire révolutionnaire s’est à peu près éclipsé ou n’a plus joué, du moins, qu’un rôle effacé ; c’est l’Exposition universelle qui a pris aussitôt la première place, qui est devenue l’attrait souverain, la vive et séduisante magie du moment.

Oh ! sans doute, les programmes qu’on avait préparés pour le centenaire ont été exécutés. Il y a eu aux grandes dates les cérémonies commémoratives au Jeu de paume, à Versailles ou ailleurs. Ou a fait des discours officiels, des manifestations officielles, des processions officielles ; on avait même imaginé pour la circonstance un musée de la révolution. A parler franchement, avouez-le, tout cela a été froid, a passé au milieu d’une certaine indifférence publique ; on sentait que ces cérémonies, ces discours, ces apothéoses toujours les mêmes, ces grands mots, ces grandes phrases, n’avaient plus le don de remuer l’opinion, la fibre populaire, et ne répondaient plus à rien. Il a été clair dès le premier jour que tout ce qu’il y avait de curiosité, d’empressement spontané, de passion vive et sincère, se portait au Champ de Mars, non aux vaines exhumations de l’archéologie révolutionnaire. La foule a couru là où elle trouvait l’intérêt et la vie, là où elle se sentait attirée, satisfaite, émerveillée et même instruite. Bref, pour être dans le vrai, cette année qui a une fin assez morose, après tant d’éclat, reste l’année de l’Exposition bien plus encore que l’année du centenaire. Et qu’on ne dise pas qu’il n’y a là que la recherche d’un plaisir banal, une curiosité frivole, avide d’éblouissans spectacles. Ce mouvement est, au contraire, l’expression d’un instinct aussi juste que profond, qui du premier coup est allé droit à la vérité, qui a déjoué les courtes vues des organisateurs d’anniversaires de parti.

C’est qu’en effet, à voir la révolution française en elle-même et de plus haut, cette exposition en est, pour ainsi dire, l’illustration et la représentation, bien plus que les apothéoses artificielles et intéressées des partis. Elle représente cette révolution, qui reste après tout un des plus grands mouvemens humains, dans son essence et dans son esprit, dans le génie émancipé du travail, dans la liberté des industries, dans le progrès du bien-être public, dans la puissance de l’activité créatrice, dans ce sentiment de solidarité qui, à certains momens, rapproche toutes les nations. Ce qu’il y a eu de fécond, de vivace, de puissant dans la révolution était passé là dans toutes ces œuvres un instant réunies, où des millions de visiteurs ont pu, six mois durant, voir toutes les variétés, les phases, les perfectionnemens et les efforts du travail libre. Et c’est là justement ce qu’il y a de frappant, de caractéristique ; c’est ce qui fait qu’il n’y a rien de frivole ni de vulgaire dans cet instinct d’une population qui, pour célébrer son centenaire, s’est intéressée au succès d’une exposition, image de la vitalité française, plutôt qu’à la commémoration d’événemens stériles ou irritans. Elle a été après tout sensée dans son instinct et dans son choix. Ce qu’elle trouvait au Champ de Mars, c’est ce que la révolution a eu de meilleur, c’est l’œuvre bienfaisante et pratique, c’est ce qui ne trompe pas, — tandis qu’on ne peut pas dire que dans ce qu’elle a eu de politique, la révolution ait laissé des souvenirs exempts d’amertume, un héritage à accepter ou à subir sans réserve. Il est certain que, si elle a réussi en grande partie dans son œuvre sociale, elle n’a pas réussi au même degré dans son œuvre politique, et il n’y a pas trop de quoi se livrer aux commémorations prétentieuses. Qu’on ait tenu malgré tout à célébrer cette date de 1789, soit ; mais on n’a pu la célébrer qu’en se souvenant que, depuis cent ans, il n’y a pas une espérance qui n’ait été trompée, que la France n’a cessé de voyager à travers une série ininterrompue de crises qui ne sont même pas finies, et que, si on voulait faire une exposition de tout ce qu’il y a eu de séditions, de coups d’état, de constitutions, de gouvernemens, le Champ de Mars n’y suffirait pas. C’est malheureusement notre histoire depuis un siècle. La France a vu les révolutions se succéder sous prétexte de continuer la révolution. Les régimes les plus violens ont été possibles, les régimes les plus favorables ont été sans durée, et ce qu’il y a de plus grave, c’est que cette instabilité perpétuelle, ces commotions successives finissent par altérer les traditions libérales les plus inviolables, les conditions les plus nécessaires de gouvernement. La France vit à travers tout, c’est évident ; elle garde sa sève et sa puissance, elle vient de le prouver une fois de plus. Elle en est encore à trouver, en dépit du centenaire, un régime qui lui permette de développer ses forces et son génie à l’abri d’institutions fixes, de lois protectrices et libérales. C’est là encore la question, et elle n’a pas été sûrement tranchée par les élections dernières qui ont coïncidé avec le centenaire et l’Exposition, qui ont été aussi un des événemens de cette année. Ce n’est pas que le pays, qui a fait le succès de l’Exposition et est allé d’un mouvement si spontané, si confiant, au Champ de Mars, se soit manqué à lui-même dans les élections. A quelques excitations ou à quelques secousses qu’il ait été exposé, quelques efforts qu’on ait tentés pour le suborner ou l’abuser, il a été au scrutin ce qu’il est partout depuis quelque temps, sincère et gai dans son empressement aux fêtes du travail, indifférent aux vaines manifestations de la politique, sensé et modéré dans ses préférences. Il a témoigné autant qu’il l’a pu, — on le sent, — son antipathie pour les aventures et les violences, son dégoût des intolérances sectaires et des guerres religieuses, son désir de pouvoir vivre et travailler sans trouble, d’être honnêtement, utilement et libéralement gouverné. Cela, il l’a témoigné à travers les contradictions et les excès d’une lutte sans mesure, il l’a dit avec une persistance qui est certainement un des signes les plus caractéristiques de l’état général de l’opinion. Malheureusement c’est toujours ainsi : quand le pays a parlé, les partis, les prétendus chefs politiques surviennent pour tout obscurcir et tout dénaturer, pour substituer leurs vues et leurs calculs intéressés à la volonté évidente d’un peuple qui ne demande que l’équité et la paix.

A peine ces élections de 1889 ont-elles été accomplies et la chambre nouvelle a-t-elle été rassemblée, la confusion a recommencé. Les intrigues, les tactiques équivoques, les petites agitations, les passions de secte ou de coterie, tout a reparu. Ce parlement nouveau vient, il est vrai, de se séparer pour quelques jours, jusqu’à sa session régulière, il n’a été réuni que pendant trois ou quatre semaines ; il a eu cependant déjà le temps de montrer que, pour l’esprit de parti, rien n’est changé. On dirait que les républicains, après avoir été singulièrement effrayés, puis rassurés, n’ont plus aujourd’hui d’autre préoccupation que de se resserrer, de se ressaisir pour reprendre et continuer une domination qu’ils ont craint un instant de perdre. Ils se retrouvent tels qu’ils ont été, tels qu’ils sont toujours, prêts à exercer leurs vengeances, tantôt pur des invalidations capricieuses qui ne sont qu’un abus de majorité, tantôt par de mesquines représailles contre de pauvres prêtres de village arbitrairement dépouillés de leur modique traitement. C’est leur triomphe ! On dirait surtout qu’il y a des républicains qui n’ont que le souci et la peur de voir l’esprit de modération et de transaction entrer dans la république ! Au demeurant, quelque pénibles que semblent être ces débuts d’une législature nouvelle, c’est une situation qui commence ou recommence. Rien n’est irréparablement engagé, et avant d’aller plus loin on fera bien d’interroger encore une fois cette année qui s’achève, de rechercher dans tous ces événemens, l’exposition, le centenaire, les élections, la vraie pensée, la volonté de la France, à laquelle nul n’a le droit de se dérober.

On ne peut certes dire d’avance ni pressentir comment tourneront les alla ires du monde dans l’année nouvelle, ce qui en sera, fût-ce d’ici à trois mois, de l’état de l’Europe, des alliances, des rapports généraux, de la paix universelle. Cette question qui renaît d’elle-même aujourd’hui, on l’agitait déjà il y a un an, comme les années précédentes, non sans une indéfinissable et oppressive inquiétude. On craignait l’imprévu et l’inconnu, surtout depuis l’avènement encore récent d’un jeune empereur d’Allemagne entrant dans le règne avec un naturel visiblement un peu impatient et agité. On était loin de se sentir rassuré sur les rapports des premières puissances de l’Europe, sur l’Orient comme sur l’Occident, sur ce qui pouvait sortir de ces grandes combinaisons qui, sous prétexte de garantir la paix, laissent entrevoir toujours et partout la guerre en perspective. Et cependant, tout bien compté, elle a fini par arriver jusqu’au bout, cette année 1889, sans trouble européen, sans accident sérieux. L’outre aux tempêtes est restée fermée pour le bien des peuples. Ce n’est pas que plus d’une fois il n’y ait eu des semblans de paniques, des bruits équivoques, des apparences suspectes. On a pu se demander par instans ce qui se préparait dans le mystère des chancelleries toujours agitées, ce que signifiaient ou ce qu’allaient produire tous ces déplacemens de princes ou de diplomates, toutes ces visites et ces entrevues qui n’ont pas manqué cette année, depuis le voyage du roi Humbert en Allemagne jusqu’à l’apparition du tsar à Berlin, sans parler des pérégrinations de l’empereur Guillaume en Angleterre et en Orient. Au demeurant, c’est la paix qui l’a emporté, et si dans les conditions générales de l’Europe rien d’essentiel n’est changé, rien non plus ne s’est aggravé. On pourrait dire plutôt qu’au milieu des agitations incessantes et des arméniens démesurés auxquels le continent semble condamné, il se forme une sorte d’équilibré un peu étrange, naissant de tant de forces colossales mises en présence, du sentiment de l’effroyable danger qu’une rupture irréparable ferait courir à toutes les nations.

C’est donc avec la paix que finit pour l’Europe une année qui, au début, lorsqu’elle a commencé, semblait enveloppée de nuages et ne laissait pas d’inspirer quelque inquiétude ; c’est avec la paix que s’ouvre l’année nouvelle, et peut-être même, autant qu’on puisse l’augurer, cette paix est-elle moins précaire, moins livrée aux chances de l’imprévu ou, si l’on veut, plus vraisemblable qu’il y a un an. De quelque façon qu’on juge l’ensemble des affaires du continent et qu’on prévoie l’avenir, il est certain que, pour le moment, le poids de la Russie se fait sentir, que le tsar, en se retranchant dans sa force et dans son impassibilité, a réussi, sinon à faire tout ce qu’il voulait en Orient, du moins à neutraliser les impatiences des autres et à demeurer l’arbitre de la paix. C’est un fait, de même que c’est un fait que, sans qu’il y ait aucune espèce de pacte, une partie de la force de la Russie tient à ce qu’elle ne se sent pas seule en Europe, à l’extrémité du continent. Il est évident aussi que la triple alliance centrale, cette trop bruyante alliance, sans cesser de subsister, paraît être entrée dans une phase nouvelle, que M. de Bismarck, qui en est le régulateur, met toute son habileté à l’aire entrer ses alliés dans des vues, dans des combinaisons dont on n’a pas jusqu’ici le secret. Quels que soient les desseins du tout-puissant et solitaire chancelier qui, du fond de sa retraite de Friedrichsruhe, conduit les affaires de l’Europe, on ne peut douter que depuis quelque temps, probablement depuis le passage du tsar à Berlin, il ne s’efforce, par son ascendant à Vienne et à Rome, de modérer la marche, d’écarter tout ce qui pourrait raviver ou envenimer des conflits toujours possibles. M. de Bismarck a certainement son secret qu’il ne dira que lorsqu’il le voudra, lorsqu’il s’y croira intéressé ; il est d’ailleurs assez habile pour se plier à toutes les évolutions sans se croire plus engagé aujourd’hui qu’hier. Pour le moment, on pourrait présumer que, dans sa pensée, la triple alliance est au repos, qu’elle, doit éviter de faire parler d’elle. C’est peut-être ce qu’il y a de mieux pour la paix, — et de fait, à cette heure où s’ouvre une année nouvelle, on paraît moins occupé à Berlin et à Vienne de campagnes extérieures que de bien des affaires intérieures qui ont aussi leur importance.

Quelle que soit d’ailleurs la puissance de M. de Bismarck lui-même dans l’empire dont il est l’arbitre, il ne fait pas toujours tout ce qu’il veut, et, s’il le fait, ce n’est pas toujours sans peine, sans effort, même sans y mettre quelque diplomatie. Son génie est précisément de savoir compter avec les difficultés intérieures aussi bien qu’avec les difficultés extérieures. Avant peu, d’ici à quelques mois, à l’intérieur, il va y avoir en Allemagne des élections, pour lesquelles tout se prépare déjà, qui, sans avoir rien de décisif pour la direction de la politique impériale, ne laissent point évidemment d’avoir une certaine importance. C’est l’affaire de demain. En attendant la loi sur les socialistes, à laquelle le chancelier attache un prix singulier, quoiqu’il n’ait pas cru devoir quitter Friedrichsruhe pour aller la défendre en personne, cette loi sur les socialistes, vivement contestée, est restée en suspens ; le budget aussi est resté en chemin. Le Reichstag n’a visiblement pas tenu à se presser. Il a pris ses vacances de Noël sans avoir voté ces lois ; il va les retrouver à sa rentrée pour la dernière session, et tout indique qu’il y aura encore une lutte parlementaire des plus vives, à laquelle le chancelier prendra peut-être part cette fois ; mais si le Reichstag de Berlin a laissé provisoirement en suspens quelques-unes des lois qu’on lui demandait, il a voté, avant de prendre ses vacances de Noël, d’autres mesures qui sont certes des plus significatives, des plus caractéristiques.

On sait avec quelle énergie passionnée le chancelier a soutenu il y a plus de quinze ans les lois de guerre contre l’église catholique, les lois connues sous le nom de kulturkampf. On sait aussi avec quelle désinvolture il a pris depuis, quand il l’a cru nécessaire, le chemin de Canossa, quoiqu’il eût dit qu’il n’irait jamais. De toutes ces lois violentes, excessives, la plupart ont été déjà abrogées ou sont tombées en désuétude. Ce qui en reste s’en va chaque jour. Le Reichstag vient de voter, sans une ombre d’observation du gouvernement, l’abrogation de la loi d’internement ou d’exil contre les prêtres remplissant leur ministère sans autorisation de l’état. Il a assimilé, par un autre vote, les missionnaires catholiques aux missionnaires protestans dans les pays de protectorat impérial. Il a voté tout cela en même temps qu’il venait de voter des dispositions qui règlent la situation militaire des étudians de théologie en les exemptant à peu près du service. Le chef du parti du centre, du parti catholique, M. Windthorst, qui a conduit habilement cette campagne, n’a pas caché qu’il se réservait d’aller jusqu’au bout, de réclamer en faveur des ordres religieux encore frappés d’interdiction ; pour le moment, il s’est contenté de ce qu’il venait d’obtenir. Ceux-là mêmes, d’ailleurs, qui avaient voté autrefois avec le plus d’ardeur les lois contre l’église catholique, en ont voté aujourd’hui d’une voix presque unanime la révocation, et ils n’ont pas déguisé, eux non plus, leurs sentimens : ils ont avoué qu’ils avaient hâte de mettre fin à toutes les luttes intestines, d’apaiser et de désintéresser les populations catholiques. M. de Bismarck ne les démentira pas, et c’est ainsi qu’agissent les grands politiques qui sentent que la paix intérieure, la paix morale est une des conditions de la puissance extérieure.

Que l’Autriche pût obtenir cette paix morale entre les nationalités de toute sorte qui composent l’empire, ce serait assurément un grand bienfait, même pour l’autorité de sa diplomatie et l’efficacité de son action en Orient. Malheureusement elle n’en est pas là, et tandis qu’elle est engagée dans une politique assez compliquée du côté des Balkans et de la Bulgarie, elle en est toujours à se débattre avec les Allemands, les jeunes Tchèques, les vieux Tchèques, les Hongrois, les Ruthènes, les Slaves du sud. Le ministère de patiente transaction auquel le comte Taaffe a donné son nom reste exposé aux récriminations, aux hostilités qui, tout récemment encore, se sont pour ainsi dire donné rendez-vous dans le Reichsrath de Vienne, à propos d’une interpellation dont le chef du parti allemand, M. de Plener, a pris l’initiative. L’occasion a été l’agitation renaissante en Bohême, cette espèce de levée de boucliers des jeunes Tchèques, revendiquant plus vivement que jamais l’indépendance pour leur pays, réclamant le couronnement de l’empereur comme roi de Bohême. M. de Plener a violemment mis en cause le ministère pour ses faiblesses, pour ses compromis, pour ses transactions perpétuelles avec toutes les races de la monarchie, rudoyant avec âpreté les vieux Tchèques aussi bien que les jeunes Tchèques, tous les nationalistes. Le chef des vieux Tchèques, M. Rieger, sans s’identifier avec ses jeunes émules de Prague devenus ses adversaires, les jeunes Tchèques, a cru néanmoins devoir intervenir, accusant à son tour les Allemands de la Bohême, maintenant les droits historiques de son pays. Entre tous les camps, le comte Taaffe s’est levé pour dire le mot décisif, pour trancher la question. A-t-il dit réellement le mot décisif ? Il est resté du moins fidèle à sa politique. Il a refusé d’admettre que le moment fût venu de modifier la constitution de l’empire et de faire couronner l’empereur à Prague ; il n’a pas voulu non plus paraître contester les droits de la Bohême. Pour tout dire, il a parlé en homme décidé à tranquilliser pour le moment à demi les Allemands, en laissant une espérance aux Tchèques, sans provoquer l’humeur ombrageuse des Hongrois. Il a réussi encore une fois, puisqu’il a eu la majorité. Ces récriminations et ces tactiques sont de tous les temps à Vienne. Elles ne sont malheureusement aujourd’hui qu’une démonstration nouvelle des incohérences de l’empire et l’explication des embarras de l’Autriche, obligée peut-être plus que jamais, à l’heure qu’il est, de s’observer dans sa politique extérieure, d’accepter la triple alliance telle qu’on la comprend à Berlin, de se conformer aux vues, aux calculs, aux intérêts de Berlin.

Quant à l’Italie, la troisième des coalisées de la grande ligue, elle n’en est peut-être pas, pour sa part, quoiqu’elle ne l’avoue pas, à sentir le poids d’une alliance d’ostentation, à savoir ce qu’il en coûte de figurer parmi les grands et de subir l’amitié des forts. Elle a pu être un moment flattée et satisfaite dans son orgueil de se voir recherchée, traitée familièrement à Friedrichsruhe ou à Berlin. En réalité, elle a subi plus d’un mécompte ; elle s’est exposée à aliéner pour une vaine gloire son indépendance, à compromettre ses finances par des armemens ruineux et inutiles, son commerce par des guerres économiques où elle a été entraînée. On ne lui en a pas même su peut-être beaucoup de gré ; aujourd’hui, soit par une tactique qui a pu lui être conseillée, soit de son propre mouvement, elle profite du repos que se donne la triple alliance pour s’occuper de ses affaires. Elle en est au moins aux premières démonstrations d’une politique commerciale d’apparence plus conciliante avec la France. Elle vient d’abolir les droits différentiels qui ont pesé depuis deux ans sur le commerce des deux pays. Le roi Humbert en avait déjà parlé dans son discours à l’ouverture de la session. La mesure a été proposée, elle a été rapidement votée, et dans les débats qui ont précédé le vote, on ne peut que constater un ton général de mesure et de conciliation à l’égard de la France. M. le président du conseil aussi a même déclaré que, s’il eût été au pouvoir, il n’eût pas sans doute dénoncé le traité de commerce, et il n’a pas caché son désir d’entrer dans des relations meilleures avec notre pays. C’est fort bien ! Seulement, il ne faut pas se payer de mots.

Au fond, dans cette affaire des relations de l’Italie et de la France, il y a deux questions. Il y a une question spéciale, que l’abolition des droits différentiels ne tranche pas. Derrière les tarifs différentiels il y a le tarif général, conçu, imaginé, voté d’avance justement pour cette guerre économique si tristement engagée depuis quelques années. Si, par l’abolition d’un tarif de circonstance, on n’a voulu que faire une démonstration, se donner de belles apparences devant l’Europe, cela ne sert à rien et n’abuse personne. Si l’on veut réellement entrer dans de meilleures relations de commerce, c’est le tarif général qui est la vraie difficulté à aborder. Jusque-là la France n’a rien à dire et ne peut qu’attendre. Pour ce qui est de la question bien autrement grave des rapports politiques des deux pays, la France a encore moins à prendre une initiative. Le malheur de l’Italie est de s’être laissé placer dans cette étrange position où elle peut être entraînée à employer ses forces contre la France, sans griefs, sans nécessité, de même d’ailleurs qu’elle peut être exposée à prendre les armes contre la Russie sans plus de raison. Bref, elle s’est laissé engager pour d’autres, et si elle y tient, c’est son affaire. Tant que cette situation subsistera, la France n’a qu’à rester dans l’expectative réservée et vigilante dont on lui a fait une loi. La France n’a ni à désavouer les sympathies dont elle a donné plus d’une fois les témoignages efficaces à l’Italie, ni à se refusera rien, ni à être dupe de vaines paroles.

C’est bien certain, l’activité humaine ne cesse de se déployer sous une forme ou sous l’autre dans l’univers, jusqu’aux extrémités les plus reculées du globe, là même où on ne l’aperçoit pas. Elle ne s’interrompt jamais ; elle peut tout au plus se ralentir dans certaines périodes comme celle-ci : c’est ce que les Américains appellent les années secondaires. On ne peut en disconvenir, cette année qui finit n’aura compté rien d’éclatant, rien d’exceptionnel dans le nouveau monde, et cette révolution même qui s’est accomplie au Brésil, qui a transformé d’un seul coup un empire en république, ne semble guère de nature à faire figure dans l’histoire. Le malheur est qu’on commence à voir clair sur ce coup de théâtre de Rio-de-Janeiro, qui a chassé un empereur et élevé un pouvoir nouveau.

Ce serait évidemment une assez puérile illusion d’attacher une importance quelconque à ce mot de république. Le pavillon semble couvrir provisoirement une singulière marchandise. Une chose est à constater : quelles que soient les explications d’un ordre tout intérieur qu’on en puisse donner après coup, cette révolution brésilienne a certainement éclaté à l’improviste et a ressemblé d’abord à une énigme. Elle a été accueillie en Europe sans prévention, avec plus de surprise que de malveillance, sur la foi des messages du pouvoir nouveau. A mesure cependant qu’elle se dévoile dans sa vérité, dans ses détails, dans ses premiers actes, dans ses tendances, elle apparaît mieux pour ce qu’elle est, — et ce qu’elle est, c’est tout simplement, s’il faut le dire, une aventure, même jusqu’ici une aventure toute militaire. Dès les premiers momens, un des nouveaux maîtres du Brésil, qui est aujourd’hui ministre, ne le cachait pas dans une lettre intime qui vient d’être publiée. Il avouait que ce qui venait d’être fait l’avait été par les militaires et par eux seuls, que l’élément civil n’y était presque pour rien, que le peuple avait « assisté à la chose hébété, surpris, étonné, » croyant assister à une « simple parade ; » il ajoutait qu’on se trouvait « en présence d’une ébauche grossière, incomplète, » que pour l’instant le gouvernement ne pouvait être que militaire.

Et de fait le gouvernement révolutionnaire de Rio a commencé par s’occuper de l’armée en graciant les déserteurs ou en enrôlant des soldats, en multipliant les promotions et les pensions, en décrétant de nouveaux uniformes, sans oublier même un casque au panache flamboyant ! Ce n’est pas tout : au premier moment, les chefs de la révolution ont cru sans doute d’une politique habile d’afficher certaines déférences et même des airs de libéralité à l’égard de l’empereur dom Pedro en répandant partout en Europe qu’on lui laissait les dotations qu’on avait mises à sa disposition, on ne sait combien de millions. C’était d’abord traiter avec peu de respect la dignité du vieux souverain qu’on venait d’arracher nuitamment de son palais pour le jeter sur un navire. C’était, de plus, faire de la libéralité à bon marché en se moquant de l’Europe. En réalité, tout cela a fini par les suppressions des dotations et les confiscations ordinaires. La fantaisie elle-même ne laisse pas d’avoir sa place dans les affaires révolutionnaires du Brésil, et le nouveau ministre de la guerre, qui passe cependant pour un savant distingué, qui est encore plus, à ce qu’il paraît, un positiviste convaincu, profite de l’occasion pour se servir dans ses correspondances et dans ses actes du calendrier d’Auguste Comte ; mais ce qu’il y a de plus grave, c’est que le gouvernement de Rio, qui avait annoncé l’intention d’en appeler au pays, vient de tenir sa promesse d’une singulière façon, en décrétant la réunion d’une Assemblée constituante dans un an, — au 15 novembre 1890 ! Si on rapproche cette date des confidences ministérielles, on pourrait en conclure que le Brésil a devant lui la perspective d’une dictature militaire pour une belle et bonne année, si ce n’est plus. Le ministre brésilien avait visiblement quelque raison d’écrire dans sa lettre récemment publiée que ce n’était qu’une ébauche, peut-être pas même le premier pas « vers la grande ère ! » On dirait vraiment l’aventure de M. Boulanger transportée au Brésil et réussissant à Rio-de-Janeiro !

Tout cela est encore assez confus sans doute. On peut, si l’on veut, faire la part des incohérences et des difficultés inséparables d’une révolution, de la fondation d’un régime nouveau. Il n’en résulte pas moins pour le moment une situation des plus critiques, des plus périlleuses pour cette république soldatesque née d’hier. Elle est périlleuse, — et par l’anarchie des provinces où le commerce est dès maintenant exposé à des vexations qui provoqueront des réclamations étrangères, — et par les entraînemens d’une dictature militaire qui excite déjà les défiances des républiques voisines, — et par les résistances intérieures que le nouveau gouvernement doit fatalement rencontrer. On peut sans doute essayer de dissimuler les désordres partiels qui se produiront à Rio ou dans les provinces ; on pourra au besoin les réprimer. Le danger n’existe pas moins, il est inévitable. Il est certain qu’il y a eu déjà des manifestations hostiles, des tentatives de soulèvement ou de réaction qui prouvent que le régime nouveau, après avoir enlevé le pouvoir sans combat, sera peut-être avant longtemps réduit à le défendre par la force et les coups d’état. N’y eût-il désormais aucune chance de restauration pour l’empire qui a disparu, la république brésilienne, telle qu’elle apparaît, ne semble pas mieux garantie contre les convulsions et les agitations, sans parler même des crises extérieures où elle pourrait être entraînée. Et voilà comment cette révolution qui a marqué la fin de l’année laisse pour l’année nouvelle plus d’une menace au Brésil et à cette partie du Nouveau-Monde !

CH. DE MAZADE.