Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 janvier 1890

Chronique n° 1386
14 janvier 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 janvier.

C’est bien certain, on ne sait jamais ce que sera une année qui commence, ce qu’elle réserve aux hommes de bienfaits ou de surprises importunes. Les prophètes prudens attendent la fin pour savoir si elle aura été heureuse ou malheureuse. S’il y a provisoirement une chose visible, c’est que l’année nouvelle est arrivée toute chargée de mauvais airs, d’influences malignes et d’épidémies qui courent dans tous les pays à la fois, qui ne respectent pas plus les têtes couronnées, les chefs d’état et les ministres que les plus humbles des humains. C’est une consolation pour ceux qui aiment l’égalité ! Il y a eu sûrement quelque mystérieux jettatore qui a regardé le monde de travers et lui a ménagé pour pénitence les ennuis d’un maussade début d’année. Ce n’est point, si l’on veut, un événement ; c’est au plus une interruption momentanée ou une complication dans les affaires, dans les administrations, dans les services publics, même dans les écoles. Cela n’empêche pas la politique de suivre son cours, l’Allemagne de se préparer à des élections pour le mois prochain, l’Angleterre de faire des querelles d’Allemand au petit Portugal, l’Espagne d’être éprouvée par une pénible crise intérieure, — et la France elle-même d’attendre curieusement à l’œuvre le parlement qu’elle a chargé de sa fortune pour quatre ans. C’est aujourd’hui, en effet, que s’ouvre sans éclat et sans bruit, au milieu d’une certaine atonie et des indécisions d’une opinion fatiguée, la première session régulière de la législature nouvelle née du scrutin de septembre. C’est à cette heure même que se réunissent nos chambres françaises, — et au seuil de cette session qui s’ouvre, on est plus que jamais conduit à se demander quelle influence auront décidément sur la marche de nos affaires les élections dernières, ce que feront ces deux cents députés nouveaux arrivés au Palais-Bourbon, comment on retrouvera une majorité et un gouvernement dégagés des passions de parti, uniquement occupés de ce qui est l’objet des vœux évidens du pays.

Ce qu’il y a de sûr, c’est que rien n’a été fait pour éclairer et rassurer le pays, que la courte session du mois dernier n’a été qu’un prologue confus, du temps perdu en invalidations capricieuses, et que tout est resté au même point. On le sent si bien qu’on en est encore à s’épuiser en vaines polémiques, à batailler sur ce que devraient faire le gouvernement et le parlement, sur la manière de former une majorité avec des modérés et avec des radicaux, sur ce qu’on appelle l’orientation de la politique dans une situation nouvelle. On dispute sans résultat, on sent qu’on n’est pas jusqu’ici plus avancé, que rien n’est changé, que rien ne se décide.

Il n’y a qu’une chose parfaitement visible, c’est que, si les modérés ont de la peine à se reconnaître et à se rallier, il y a une classe de républicains qui n’ont d’autre souci que de garder leurs positions, de rester maîtres de la république, de continuer à régner par les exclusions et les passions de parti, comme si rien n’était arrivé. Ils ne sont pas, si l’on veut, les plus nombreux ; ils sont au moins les plus bruyans, les plus agités, et en s’agitant ils finissent par exercer une sorte d’intimidation que les nouveaux députés et le gouvernement lui-même subissent. Ils ont été, à la vérité, un peu effrayés au moment des élections et même au lendemain des élections, en voyant se dessiner dans le pays un mouvement d’opinion si évidemment favorable à une politique de modération, d’apaisement et de raison pratique. Ils n’ont pas tardé à se rassurer dès qu’ils ont vu la possibilité de reprendre, par l’arrogance de leurs prétentions et la turbulence de leurs polémiques, un certain avantage en feignant d’identifier la cause même de la république avec les procédés de violence et les abus de pouvoirs de la politique de parti qui a régné depuis dix ans. Ces républicains ou ces radicaux d’aujourd’hui, si zélés à la défense des œuvres les plus compromettantes de la république, si rebelles à toutes les concessions, forment une étrange classe. Ils n’ont rien de nouveau : ce sont les mamelucks de tous les régimes ! Ils ont une idée bien simple. Il est entendu que pour eux et leurs amis, pour leur domination, tout est permis, que contre tout ce qui les gêne ils ont le droit de tout faire, de se servir de tout, de l’intimidation comme des faveurs, de l’administration, de la justice, — des commandans de corps d’armée eux-mêmes, dont ils prétendaient récemment faire des instrumens de leurs propagandes et de leurs calculs électoraux. Ils se servent de leur pouvoir pour défendre le suffrage universel et au besoin pour le combattre ou pour le mettre à la raison. Ils ne tiennent pas plus de compte des vœux du pays que des garanties les plus anciennes, les plus inviolables. En vérité, ils se font une telle habitude des procédés discrétionnaires, ils finissent par avoir un sens si émoussé et si obscur de la légalité qu’ils ne s’en aperçoivent même plus, — et ils l’ont montré depuis quelque temps dans ces invalidations prononcées au hasard comme dans ce système d’amendes administratives, qu’on inflige à des prêtres de village, qu’on sentait ces jours-ci le besoin d’expliquer.

Comment et quand finira-t-elle, cette révision ou cette épuration électorale qui a été interrompue et qu’on va nécessairement reprendre dès demain ? Des élections qui restent à vérifier, qui ont été mises en réserve, combien en pourrait-on sauver ? A voir comment procède la majorité républicaine, on ne peut rien dire. Une circonstance fortuite, inexpliquée, jetée brusquement dans la discussion, suffit pour faire annuler un scrutin. Ce qui est à peine remarqué dans une élection devient un crime irrémissible dans une autre élection. Des députés sont validés sans être moralement élus ou avec le médiocre avantage de deux ou trois voix, et à côté des députés qui ont deux mille voix de majorité sont invalidés. Ce sont des histoires d’hier qui peuvent recommencer demain. Il n’y a évidemment dans ces contradictions, dans ces invalidations de colère qu’une raison de parti, et c’est là justement que la majorité républicaine dépasse ses droits, sans s’apercevoir qu’elle inflige parfois au suffrage universel une sorte de jugement d’indignité. Mieux eût valu certainement s’en tenir à l’idée qu’on paraissait avoir eue d’abord et se borner à la vérification la plus simple des opérations électorales. Le moins qui puisse arriver aujourd’hui, c’est que ce système des invalidations de parti auquel on s’est laissé entraîner provoque des discussions passionnées où le procès des candidatures officielles sera peut-être instruit avec des détails qui ne manqueront pas. On s’y attend, ce sera sans doute curieux. M. le ministre de l’intérieur Constans est bien sûr d’avance d’être absous par une majorité qui lui doit en grande partie ses succès. Le procès de l’administration, provoqué par les invalidations discrétionnaires, ne sera pas moins instruit devant le pays. On ne sera pas plus avancé quand cet exposé des faits, des abus de pouvoir, des pressions violentes, des délations clandestines, des disgrâces infligées à de petits fonctionnaires inoffensifs aura retenti partout, ravivant jusqu’au fond des provinces les haines locales, les souvenirs irritans des luttes passées. On l’aura voulu ! Mais ce qu’il y a de plus caractéristique, de plus grave dans la politique d’aujourd’hui, c’est l’arbitraire établi dans les relations du gouvernement avec le clergé, procédant par des suppressions administratives de traitemens.

Ce n’est pas d’aujourd’hui, sans doute, que la question est livrée à toutes les contestations. Elle a été débattue plus d’une fois, elle a été agitée le mois dernier devant le sénat, et ces jours passés encore elle a été réveillée par une sorte de communication officielle ou officieuse expliquant qu’il n’y avait eu, après tout, que trois cents prêtres frappés de suspension de traitemens depuis quelque temps. Peu importe le nombre : trois cents ou mille ou dix, c’est toujours la même chose ; la difficulté n’en est ni plus ni moins sérieuse. Que les prêtres soient tenus à la plus prudente réserve dans leur ministère sacerdotal et qu’ils doivent s’abstenir d’entrer dans les luttes politiques, que l’État se charge au besoin de les rappeler à leurs devoirs ecclésiastiques, ce n’est pas ce qui est contesté. Mais il reste toujours à savoir si un ministre a le droit de frapper sommairement, par voie administrative, sans débat contradictoire, sur quelque dénonciation obscure, de malheureux desservans, s’il peut, de son autorité propre, supprimer ou suspendre des traitemens inscrits au budget. M. le garde des sceaux croit pouvoir invoquer des précédens, même des exemples de la monarchie de juillet. Le fait est que ces précédens ne sont pas des précédens, que tout se borne à quelques sévérités exceptionnelles exercées pour des causes déterminées, pour absence irrégulière, par exemple, et presque aussitôt révoquées. On invoque aussi la jurisprudence du conseil d’état, et le conseil d’état est certes une assemblée des plus respectables ; mais enfin c’est un tribunal administratif. C’est l’administration se jugeant elle-même, s’absolvant elle-même, donnant une apparence de régularité à son bon plaisir. Si l’on cherche un droit précis, il n’est écrit nulle part, et il est réellement ridicule aujourd’hui, on en conviendra, d’évoquer l’ancien régime, de se servir du droit régalien d’autrefois sur les biens d’église pour mettre la main sur les modestes 900 francs de quelques pauvres curés de village ! C’est une puérilité ou une hypocrisie déguisant une médiocre manie de persécution.

Il faut bien que le gouvernement dispose d’une sanction pour faire respecter les lois, dit-on. Soit ; c’est un beau zèle, qui pourrait cependant se manifester avec plus d’impartialité, — et puisque le gouvernement veut faire respecter les lois, il n’a pas à aller bien loin ; il a auprès de lui, devant lui, un corps qui est le refuge de toutes les illégalités ; c’est le conseil municipal de Paris ! Ici on voit tout et on ne dit rien. Le conseil, pas plus tard que l’autre semaine, vote pour chacun de ses membres une rétribution de 6,000 francs, plus d’un demi-million sur le budget de la ville : c’est contre la loi, contre l’esprit même des institutions municipales, — et on ferme les yeux ! Le conseil bannit M. le préfet de la Seine de l’Hôtel de Ville, qui est sa résidence légale, — et on le tolère ; on ne songe pas cette fois à faire respecter les arrêts du conseil d’état ! Il y a mieux : l’autre jour, pour le 1er janvier, M. le président du conseil municipal, confondant tous les rôles, a daigné faire prévenir M. le préfet de la Seine et M. le préfet de police qu’il les recevrait dans son palais, — et les deux magistrats se sont rendus très humblement à l’invitation ! On ne dit rien, on est trop affairé avec les desservans, pour s’occuper des illégalités du conseil municipal ! Sait-on comment tout cela s’appelle ? C’est toujours la politique incohérente et versatile de parti, violente pour les uns, complaisante pour les autres, mettant l’arbitraire partout, dans ses sévérités comme dans ses complicités ; c’est encore la continuation de la politique qui a depuis dix ans accumulé les déceptions et les irritations dans le pays, dont les élections dernières ont été sûrement le désaveu. Eh bien ! au moment où les chambres se réunissent, c’est là précisément la question. Il faut sortir de là : il faut se décider à faire rentrer l’équité, la tolérance, la modération, l’esprit de prévoyance et d’ordre dans la politique. Il le faut si on ne veut pas qu’une législature de plus se perde dans les agitations stériles et dans l’impuissance devant un pays toujours déçu et toujours trompé !

On ne voit pas heureusement qu’il y ait rien de changé en Europe, ni même qu’il y ait à l’horizon des nuages suspects, des signes de changemens prochains. L’année qui vient de finir s’est passée sans trouble pour le continent, l’année qui vient de commencer, qui déjà n’est plus entière, s’ouvre sous les auspices de la paix. Jamais peut-être il n’y eut concert plus unanime et plus réconfortant de déclarations rassurantes, de manifestations de confiance. Ce ne sont, de toutes parts, que complimens et promesses favorables pour les peuples. Le roi Humbert, dans les réceptions du 1er janvier à Rome, a paru tout heureux de parler de la paix en souverain qui la désire et qui croit à sa durée. L’empereur Guillaume d’Allemagne, dans une lettre qu’il a écrite au chancelier pour ses étrennes, se félicite « non-seulement d’avoir conservé la paix extérieure dans l’année qui finit, mais d’avoir pu augmenter les garanties du maintien de la tranquillité générale. » M. le président Carnot, en recevant au nom de la France le corps diplomatique à l’Elysée, a témoigné le désir et l’intention de consacrer ses efforts à « continuer les grandes œuvres de paix et de progrès ; » il n’a même pas caché qu’il espérait y réussir avec le concours éclairé des diplomates rassemblés autour de lui, avec la volonté persévérante de tous les gouvernemens. Bref, on ne parle que de paix dans toutes ces cérémonies et ces félicitations du jour de l’an. Oh ! sans doute, il y a au fond de tout une contradiction, un mystère : comment concilier tant de déclarations rassurantes, tant de vœux pacifiques, et le développement continu, toujours croissant, des armemens militaires ? Comment mettre d’accord les paroles et les actions ? oui, comment conciliera-t-on tout cela ? Le mieux est peut-être de ne pas prétendre tout expliquer ni voir trop loin, de profiter sans illusion et sans mauvaise humeur de la trêve du temps. C’est déjà quelque chose de commencer l’année avec la paix, avec des souhaits universels de paix. Pourvu que cela dure, ce sera l’essentiel !

Que la bonne chance se prolonge jusqu’au bout, ce sera une année paisible de plus. C’est autant de gagné pour les nations et les gouvernemens, pour tous ceux qui ont des œuvres utiles à poursuivre, des difficultés intérieures à régler, des finances à relever, des progrès à réaliser, toutes ces questions délicates du travail et de l’industrie moderne à résoudre. Il n’est pas aujourd’hui de pays pour qui la paix ne soit désirable, qui n’ait ses affaires pressantes de toute sorte, sans parler de l’imprévu, sans compter les deuils qui se mêlent aux affaires. L’Allemagne, pour sa part, commence l’année par un deuil. Ce n’est pas un personnage de la politique qui s’en va ; c’est l’impératrice-reine Augusta, veuve de l’empereur Guillaume Ier, qui vient de s’éteindre, et avec elle c’est une image de la vieille Allemagne, de la vieille cour prussienne qui disparaît comme pour laisser la place libre à une génération nouvelle, à cette jeune cour impatiente de vivre et d’animer la scène à Berlin.

Cette princesse qui s’éclipse aujourd’hui à soixante-dix-huit ans, qui fut la reine Augusta de Prusse, qui devait être la première impératrice de l’Allemagne renouvelée, n’aura point été une figure vulgaire. Dans le demi-jour où elle est souvent restée, dans les traverses d’une vie semée de vicissitudes et de grandeurs, elle a une sorte d’originalité. Elle était née au commencement du siècle dans cette petite cour de Weimar, qui brillait alors de tout l’éclat des lettres et des arts, où Goethe régnait par le génie sous l’habit d’un conseillé privé, où passaient tous les talens qui étaient encore en ce temps-là l’honneur de l’Allemagne. Elle avait reçu son éducation de Goethe, plus encore de ce milieu tout favorable à une culture savante et raffinée. Ce n’est pas sans peine que cette princesse, initiée à tous les arts, fille du grand-duc Charles-Frédéric de Saxe-Weimar, était entrée dans la maison de Prusse, par son mariage avec un des fils du roi Frédéric-Guillaume III. Le prince Guillaume, qui devait être l’empereur Guillaume, avait eu son roman de jeunesse. Il avait rêvé un mariage d’amour avec une des plus charmantes personnes de la cour, la princesse Élisa Radziwil, qui était d’un très noble sang polonais, mais non d’un sang royal. Le rêve n’avait pu se réaliser ; il s’était évanoui devant un ordre paternel, devant la raison d’état ennemie des romans, — et cette petite histoire d’une passion contrariée avait fini par un mariage de résignation ou de convenance royale négocié, pour le jeune prince prussien, avec la princesse Marie-Louise-Augusta de Saxe-Weimar. C’était un mariage par raison d’état ! Il faut se hâter de dire que cette union, en se fixant, en se prolongeant, n’a pas moins été toujours aussi simple que digne, pendant soixante ans. Le prince Guillaume n’a cessé de témoigner à celle qui était devenue dès 1829 une princesse de Prusse les égards les plus délicats, l’estime la plus affectueuse. La princesse Augusta a été la fidèle, l’intelligente et active compagne de celui à qui elle avait donné deux enfans, le prince qui a été pour trois mois Frédéric III et la princesse devenue grande-duchesse de Bade. Elle s’est associée aux épreuves de son mari ; elle partageait ses disgrâces momentanées après 1848. Vue avec jalousie à la cour du roi Frédéric-Guillaume IV, surtout par la reine Elisabeth, qui était une princesse de Bavière, elle restait le plus souvent à Coblentz, entourée d’amis, occupée de tout ce qui attirait son esprit. Quand elle fut reine à son tour à la mort du roi Frédéric-Guillaume IV dont le prince Guillaume était l’héritier, elle entra dans le règne avec le zèle d’une souveraine éclairée et bienfaisante. On était alors bien près des événemens auxquels le prince de Prusse, devenu roi, allait attacher son nom !

Dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, la reine Augusta s’est toujours ressentie de l’éducation qu’elle avait reçue à Weimar. Elle est restée la princesse aux goûts lettrés. Elle aimait les arts, les œuvres de l’esprit, et on ne peut oublier qu’elle a surtout aimé les œuvres de notre littérature. Elle connaissait nos poètes, nos écrivains et leurs ouvrages, qu’elle lisait ou qu’elle se faisait lire assidûment. Elle a eu longtemps auprès d’elle, même depuis la guerre, un lecteur français. Elle s’intéressait à nos affaires littéraires, et elle mettait souvent de la délicatesse dans son intérêt. Assurément cette princesse lettrée du temps de Goethe a été une bonne Allemande, et lorsque sont arrivées les crises d’où est sorti l’empire nouveau, elle a eu l’orgueil des succès du roi son époux et de son fils. Elle a été avec l’Allemagne dans ses victoires, on ne peut s’en étonner ; elle est restée une bonne Allemande, cela n’est pas douteux : elle l’a été à sa manière, sans haine pour les vaincus, sans se croire obligée d’oublier les goûts de son esprit pour la civilisation française, de trop sacrifier au teutonisme du jour. C’est l’honneur de son caractère d’avoir témoigné, au milieu même des fureurs de la guerre, des sentimens d’humanité et de sollicitude pour nos malheureux prisonniers, de s’être montrée sensible aux appels qui lui ont été quelquefois adressés. C’est la même souveraine qui, encore après la guerre, saisissait un jour, avec une naïveté généreuse, l’occasion de faire demander à M. Guizot une sorte de consultation sur les moyens d’apaiser les haines entre Allemands et Français ! La reine Augusta ne s’est jamais beaucoup mêlée de politique. Si elle eut parfois la velléité d’exercer son influence, elle ne tardait pas à se heurter contre la volonté impérieuse et inflexible de M. de Bismarck, qui prétendait brutalement que « les jupons ne font que gâter les choses en politique. » Le chancelier ne craignait pas un instant d’engager un duel étrange contre sa souveraine, en la frappant dans ses amis, dans ses idées, dans tout ce qu’elle aimait et préférait. Il était resté maître du terrain, il avait depuis longtemps réduit la vieille impératrice-reine à se renfermer dans la retraite, impuissante et inactive, uniquement adonnée à ses goûts littéraires et à ses œuvres de bienfaisance. Elle ne comptait plus même avant la mort de Guillaume Ier, elle avait été vaincue par plus fort qu’elle avant d’être vaincue depuis quelques années par la maladie. Elle survivait encore néanmoins, et c’est ce qui fait presque un événement de la disparition de cette princesse, qui restait comme une dernière image à peine distincte de la vieille Allemagne, d’un temps évanoui.

La politique, à travers ses agitations et ses crises, a parfois, il faut l’avouer, de singuliers incidens, et un des plus bizarres de ces incidens est certainement cette querelle qui s’est élevée entre le Portugal et l’Angleterre au sujet de contrées inexplorées au centre de l’Afrique. S’il n’y avait qu’un différend de diplomatie sur une interprétation de traités douteux, ce ne serait évidemment qu’une petite difficulté entre des cabinets bien intentionnés. Malheureusement cette querelle ne cesse de s’envenimer par l’excitation des susceptibilités nationales, par les commentaires passionnés et menaçans des journaux anglais ou par quelque dépêche lancée à propos pour aigrir le conflit, si bien que les cabinets eux-mêmes finissent par être à la merci de l’imprévu.

Au fond, de quoi s’agit-il ? Le Portugal a certes de vieux droits ; il a depuis longtemps des possessions sur la côte orientale d’Afrique à Mozambique et sur la côte occidentale à Angola ; il a en même temps des possessions intermédiaires à travers lesquelles il cherche à établir des communications. L’Angleterre a de son côté ses colonies du sud qu’elle s’efforce d’étendre en remontant vers le centre africain. Elle a des missionnaires, des consuls remuans qui ne craignent pas les aventures en pays noir ; elle a aussi accordé des chartes à des compagnies colonisatrices, qui se chargent de servir les ambitions anglaises en s’avançant au cœur de l’Afrique. De là, des chocs inévitables. Déjà au mois de novembre, le conflit s’était engagé à l’occasion d’un décret du gouvernement portugais réorganisant les districts du Zambèze. Lord Salisbury avait vivement protesté contre ce qu’il appelait les empiétemens portugais ; le ministre des affaires étrangères de Lisbonne, M. Barros-Gomès, avait répondu avec une habile modération. C’était une négociation qui semblait s’ouvrir paisiblement, lorsqu’est survenu tout à coup un incident nouveau : un officier portugais, le major Serpa Pinto, envoyé en exploration, aurait rencontré sur son chemin une peuplade sauvage, dont il aurait été obligé de vaincre la résistance, et à qui il aurait pris des drapeaux qui, par un hasard inexplicable, seraient des pavillons britanniques. Aussitôt, les journaux de Londres ont rouvert le feu de leurs polémiques contre ce malheureux Portugal ; lord Salisbury a de nouveau protesté et, ce qui achève de tout compliquer, c’est l’apparition d’une dépêche venue on ne sait d’où, représentant sous le jour le plus sombre tous ces incidens africains, accentuant l’injure qu’aurait subie le pavillon britannique. Aujourd’hui, à entendre les journaux anglais, il ne faudrait rien moins qu’envoyer des navires dans la baie de Lagoa sur la côte de Mozambique et peut-être même aux bouches du Tage. Le Portugal cependant a fait bonne contenance tant qu’il l’a pu, et récemment encore, à l’ouverture des chambres de Lisbonne, le nouveau souverain, le roi don Carlos parlait en prince résolu à épuiser les moyens de conciliation avec une alliée traditionnelle, mais aussi à défendre les droits de son pays.

Comment tout cela finira-t-il maintenant ? L’Angleterre se laissera-t-elle entraîner dans une lutte inégale contre un petit peuple défendant ses droits ? Procédera-t-elle à une sorte d’exécution contre le Portugal à propos du Zambèze ? On aurait pu en douter, on en a peut-être douté jusqu’au dernier moment. Malheureusement l’Angleterre a tenu à prouver une fois de plus qu’elle avait toujours ses manières d’en finir, qu’elle ne craignait pas d’abuser de la force. Elle vient, par un ultimatum imprévu, de placer le Portugal entre une capitulation et la menace d’une rupture ; elle n’a même laissé que vingt-quatre heures au cabinet de Lisbonne pour se décider. Que pouvait faire le Portugal ? Il avait commencé par défendre ses droits ; il a fini par céder en sauvegardant de son mieux sa dignité. Ce n’est point, assurément, une grande victoire pour l’Angleterre, c’est peut-être, pour un petit pays froissé dans ses plus vives susceptibilités nationales, le commencement d’une crise intérieure qui n’est pas sans danger. Il y a en vérité dans tout ceci quelque chose de bien singulier. Depuis quelque temps, pour justifier toutes les entreprises, dans cette obscure Afrique, on ne cesse d’invoquer l’humanité, la civilisation, l’intérêt supérieur d’une répression plus efficace de l’esclavage ; puis, en définitive, on ne voit que des ambitions rivales, des états occupés à se disputer des territoires, à prendre, des positions nouvelles, à étendre leurs conquêtes, fût-ce au détriment des faibles. Si la politique de l’Europe en est là, sauf le respect dû aux puissans du monde, les rois nègres pourraient dire qu’ils en feraient autant !

A défaut des complications extérieures qui lui sont, pour l’instant, épargnées, l’Espagne ne commence pas heureusement l’année dans ses affaires intérieures. Depuis quelques jours déjà elle est sous le coup des plus sérieuses préoccupations par la maladie inopinée du jeune roi sur qui reposent les espérances monarchiques du pays, et par la difficulté de refaire un ministère au milieu de l’anarchie et de la dissolution des partis qui s’agitent dans le parlement. Oui, vraiment, depuis quelques jours, tout paraît assez sombre dans cette ville de Madrid où une femme courageuse, la régente, dispute son fils à la mort et où la perspective cruelle d’un changement de règne tempère seule le danger d’une certaine confusion politique. On vit dans l’inquiétude, c’est comme un drame qui se déroule à travers toutes les alternatives. A dire vrai, avant même que l’enfant-roi ne fût atteint du mal qui s’est si rapidement aggravé, c’était un fait avéré que le ministère ne pouvait plus vivre comme il était composé, que le président du conseil, M. Sagasta, était au bout de ses tactiques temporisatrices ; il était admis qu’on devait profiter des vacances de Noël pour reconstituer un cabinet et, en effet, à peine les chambres ont-elles été séparées, la crise n’a pas tardé à s’ouvrir. Elle s’est ouverte, parce que le parti libéral, que le cabinet est censé représenter au pouvoir, s’est fractionné à l’infini et affaibli par les divisions, parce que, si le gouvernement gardait une apparence de majorité, il rencontrait devant lui des coalitions toujours renaissantes qui ont jusqu’ici arrêté au passage et le budget et le suffrage universel, ces deux principaux articles de son programme. Seulement, ce n’est pas tout d’ouvrir une crise ; il faut la dénouer, et c’est ici que les difficultés ont commencé. On s’est trouvé placé entre la nécessité de réconcilier toutes les fractions libérales dans une combinaison nouvelle, et la perspective d’un retour inévitable des conservateurs au pouvoir si les libéraux étaient définitivement impuissans.

Dès le premier moment, un seul homme, celui qui n’a pas cessé d’être au pouvoir depuis le commencement de la régence, a paru désigné pour refaire un cabinet par un nouvel essai de réconciliation libérale, — et M. Sagasta, avec la confiance persévérante de la reine Christine, s’est en effet mis aussitôt à l’œuvre. Il avait à donner satisfaction aux idées protectionnistes de M. Gamazo, aux idées de réformes militaires du général Cassola, aux opinions du général Lopez Dominguez, à la politique constitutionnelle de M. Alonzo Martinez et du général Martinez Campos, à tous ces groupes dissidens qu’il voulait rallier ou désarmer. C’était beaucoup entreprendre, on en conviendra. M. Sagasta, qui est un tacticien des plus habiles, y a mis certes toute sa diplomatie ; il a négocié avec les uns et les autres ; il n’a pas ménagé les concessions pour faire entrer M. Gamazo au ministère des finances, le général Lopez Dominguez au ministère de la guerre. C’est à peine s’il gardait deux ou trois ministres de l’ancien cabinet. M. Sagasta a fini par se heurter contre des difficultés insurmontables, contre les prétentions des dissidens plus ou moins liés entre eux par des engagemens. Il a été obligé d’avouer son impuissance et de remettre un instant ses pouvoirs à la reine. Il ne restait plus qu’à faire appel aux conservateurs qui, à la vérité, ont montré la plus prudente réserve dans cette crise, qui n’ont créé aucun embarras à M. Sagasta et ne paraissent pas même très pressés de reprendre le gouvernement, quoiqu’ils soient prêts à en accepter la responsabilité.

C’est alors justement qu’a éclaté cette fatale maladie du jeune roi, et que le drame s’est resserré et compliqué. La première conséquence a été la suspension instantanée de toutes les négociations ministérielles, l’ajournement de la crise, une sorte de trêve entre tous les partis monarchiques prêts à se grouper autour de cette infortunée régente, si cruellement menacée. D’un commun accord entre libéraux et conservateurs, la politique a été suspendue. Les chambres qui devaient se réunir sont ajournées. Qu’en sera-t-il maintenant ? C’est une situation unique. Tout tient à un fil qui rattache une frêle créature royale à la vie. Il est certain que, si ce fil se brisait, ce serait un événement des plus graves pour l’Espagne. Ce n’est pas qu’il y eût un moment d’interrègne, une incertitude de succession. Tout est prévu. La couronne reviendrait aussitôt à la jeune princesse qui l’a portée un instant il y a quatre ans, avant la naissance posthume de son frère. Le danger ne serait pas moins grand, même sous la protection d’une régente popularisée par le malheur autant que par la sagesse, et les partis monarchiques sans distinction de nuances se serreraient certainement autour de cette royauté nouvelle comme ils l’ont fait à la mort du roi Alphonse XII. Si le jeune prince triomphe du mal et revient à la vie, comme on recommence à l’espérer, on aura échappé à cette extrémité toujours périlleuse d’un changement de règne dans de telles circonstances. On pourra revenir plus tranquillement aux négociations ministérielles interrompues, et même dans ce cas, qui est le plus heureux, cette crise aura peut-être laissé une impression assez sérieuse pour que les partis sentent le besoin de faire pour quelque temps trêve à leurs divisions. L’Espagne vit depuis quelques jours au milieu de toutes ces éventualités, qu’elle paraît avoir vivement ressenties parce qu’elle a l’instinct, que la monarchie constitutionnelle qu’elle possède avec la plus sage des régentes est encore la meilleure sauvegarde de ses libertés et de sa paix intérieure.


CH. DE MAZADE.