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Chronique de la quinzaine - 31 janvier 1890

Chronique n° 1387
31 janvier 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 janvier.

Que faut-il de plus, direz-vous, pour que les affaires de la France marchent tout simplement, régulièrement ? Il y a eu, voici quelques mois à peine, des élections qui ont eu ce résultat heureux de chasser les dangers et les fantômes dont on s’était un moment effrayé. Il y a dans les chambres nouvelles une majorité pour soutenir la république, la constitution et le gouvernement. Il y a un ministère qu’on ne tourmente certes pas, qui a la liberté de vivre, même sans rien faire. Il y a surtout un pays qui n’est pas difficile, qui, une fois rentré dans son calme après la fièvre des élections, attend avec patience et bonne volonté ce qu’on fera pour lui. Que faut-il de plus pour durer, pour courir tant bien que mal l’étape nouvelle de quatre ans ?

Eh bien ! oui, il y a toutes les apparences d’un état régulier, d’une marche régulière des choses, — et il n’y a pas la réalité. Il y a des majorités mobiles et versatiles qui se retrouvent par instant dans des votes de violence, de représaille et de parti, — il n’y a pas, du moins encore, une vraie majorité liée par un sentiment commun des intérêts et des vœux du pays. Il y a un ministère qui gère les affaires en évitant de se compromettre, sans vivre ni mourir, — il n’y a pas un gouvernement réglant la marche, donnant une impulsion, ayant une volonté pour tous ceux qui n’en ont pas. On sent que dans cet ensemble de notre vie publique du moment, il n’y a ni fixité, ni esprit d’initiative, ni direction. Il n’y a que des instincts, des contradictions, des velléités, une incertitude qui se prolonge un peu dans tous les camps et sous toutes les formes. C’est une majorité qui se cherche, disait-on récemment au Palais-Bourbon. On peut bien ajouter si l’on veut, pour être dans une vérité complète, que sous ce rapport la minorité, l’opposition n’est pas plus avancée, qu’elle en est à se chercher. Ni opposition ni majorité ne sont bien sûres de leur affaire ; elles se cherchent à tâtons, dans des négociations fuyantes ou dans des essais de réunions plénières, sans arriver à rien. Il y a toujours à « décider cet être, » selon le vieux mot de Frédéric II. La question est à débrouiller, et c’est ce qui fait qu’en dépit des apparences d’un état que les élections dernières sont censées avoir fixé pour quatre ans, tout reste à la merci des incidens, de l’imprévu, des impressions soudaines qui se succèdent au hasard de discussions décousues.

C’était déjà la situation dès les premières réunions de ce parlement nouveau sorti du scrutin de l’automne passé. C’est encore la situation telle qu’elle est apparue il y a quelques jours à peine, à l’ouverture de la session, de la première session régulière d’une législature nouvelle, où il faudra pourtant bien se décider à aborder les affaires sérieuses du pays. Ce qu’il y a de sûr, c’est que si la majorité républicaine se cherche, comme on le dit, elle n’est pas arrivée à se trouver, ou du moins si elle semble se reconstituer par instans, c’est pour se retrouver avec ses passions, ses préjugés et ses ressentimens, avec ce mélange d’impatiences violentes et de fatigue qui paraît être le trait le plus caractéristique de la chambre nouvelle. Ce qu’il y a de plus évident encore, c’est que cette session où elle entre, où elle prétend régner sans se posséder elle-même, n’a pas bien débuté. Elle a commencé d’une manière assez médiocre. Dès sa première séance, la chambre a failli s’arrêter, épuisée de langueur, impuissante, faute du nombre légal de votans pour la formation de son bureau, pour la réélection de M. Floquet, qui n’est pas, cette fois, un président bien triomphant. A peine ouverte, elle a été sur le point de se heurter contre une interpellation au moins inopportune, si elle n’était pas des plus dangereuses, sur de prétendus projets de voyage de M. le président de la république à Bruxelles ou à Metz. Elle n’avait pas échappé à ce péril qu’elle tombait dans le piège d’une scène de violence dont les héros, si héros il y a, ont été quelques députés boulangistes et un député douteux de Paris, M. Joffrin. Certainement il y a eu de l’arrogance et même un peu de ridicule dans cette scène tumultueuse où trois députés ont attiré sur eux la peine d’une exclusion temporaire du Palais-Bourbon, pour avoir voulu empêcher M. Joffrin de parler. Ils n’avaient pas le droit de suspendre pour leur bon plaisir l’action parlementaire. M. Joffrin a été validé, il en a été décidé ainsi ; la chambre ne pouvait faire autrement que de maintenir sa décision. C’est évident ; mais enfin, s’il faut tout dire, on n’aurait pas donné une apparence de prétexte à ces violences tapageuses si on ne s’était pas obstiné, par un caprice d’omnipotence, à sanctionner quand même une élection qui n’était pas réellement une élection. On ne remédierait à rien aujourd’hui par des aggravations de règlement contre les scènes scandaleuses qui peuvent se produire, en menaçant, comme on le propose, d’exclure un député trop bruyant pendant une session entière. — Un jour, c’est la presse qu’on risque de frapper dans ses libertés en prétendant réprimer ses excès ; un autre jour, c’est le droit parlementaire qu’on s’expose à atteindre pour mettre à la raison quelques boulangistes récalcitrans. Des lois, des règlemens de guerre, on peut aller loin dans cette voie, — et ni M. Joffrin, ni M. Boulanger ne valent, certainement, qu’on fasse bon marché de toutes les garanties !

Le malheur des républicains est d’être les dupes de leurs entraînemens, de mettre dans leur politique ou dans ce qu’ils appellent leur politique, plus de passions et de préjugés que d’idées et de raison. Ils ne savent pas trop ce qu’ils feront pour répondre aux vœux du pays, tels qu’ils ont paru se dégager des élections dernières ; pour eux, le premier intérêt est de garder le pouvoir, et, pour garder le pouvoir, ils sont prêts à employer tous les moyens, les répressions, s’il le faut, les faveurs pour leurs cliens, l’intimidation à l’égard des autres, l’exclusion de leurs adversaires, les lois restrictives ou les sévérités de règlement. Ils en sont venus à avouer tout haut l’autre jour, sans y être obligés, qu’à leurs yeux le premier titre, pour être magistrat, était de se montrer d’abord républicain, bien entendu républicain du rite opportuniste ou radical. On leur a demandé l’apaisement : ils répondent par la suppression des traitemens du petit clergé, par le refus hautain de se prêter au moindre adoucissement des lois scolaires ou de la loi militaire. On leur a demandé la conciliation : ils en sont encore à cette vérification des pouvoirs qu’ils ont reprise après une interruption de quelques jours, d’où ils ne savent plus comment sortir.

On pouvait croire qu’ils avaient épuisé leurs rancunes, qu’ils auraient hâte, à la rentrée de la chambre, de clore ces représailles électorales qui ne sont après tout qu’un abus de l’omnipotence parlementaire : plus ils vont, au contraire, plus ils semblent se montrer vindicatifs et exclusifs. Ils finissent par se perdre dans un arbitraire illimité ; ils ne jugent plus une élection en elle-même, mais par toutes sortes de raisons de fantaisie. Pourquoi a-t-on invalidé M. Delahaye, député conservateur de Chinon ? On s’est fait tout simplement juge d’une polémique plus ou moins vive, d’une contestation qui n’a pas même été éclaircie, entre les deux adversaires, entre le candidat élu et le candidat évincé. L’aventure de l’élection de Lodève est bien plus curieuse encore. Ici les falsifications de bulletins étaient évidentes, avérées, et le candidat républicain, M. Ménard-Dorian, qui était censé élu contre M. Paul Leroy-Beaulieu, avouait lui-même la nullité de l’élection. Qu’a-t-on l’ait ? On n’a pas annulé l’élection, on a voté une enquête, sous prétexte que l’honneur du parti républicain de l’Hérault était en jeu ! De sorte que le député, qui de son propre aveu n’était pas élu, reste provisoirement député, et qu’on va faire une enquête sur des fraudes d’ailleurs couvertes aujourd’hui par la prescription. Pourquoi vient-on d’invalider M. Etcheverry, député de Mauléon, qui a eu plus de mille voix de majorité ? L’ingérence du clergé est un prétexte commode. Au fond le vrai motif, d’après une note qui a été trouvée, c’est que, si M. Etcheverry était invalidé, son concurrent républicain aurait peut-être la chance d’être élu. — Pourquoi se perdre en subtilités ? Le vieux M. Madier de Montjau a dit le mot de toutes les invalidations : il a prétendu que tous ceux qui s’étaient associés dans les dernières années à la guerre contre la république et les républicains méritaient d’être invalidés. Voilà qui est clair ! Seulement si c’est pour se rallier à ces idées et à cette politique que les républicains tiennent des réunions plénières : si c’est ainsi qu’ils prétendent faire une majorité, il se peut qu’on ne soit pas près de voir la république s’affermir, un gouvernement se constituer et les divisions diminuer entre les partis !

Au lieu de se livrer à ces violences, qui ne font qu’envenimer les haines, mieux vaudrait certes s’attacher à des affaires qui ont pour le pays une bien autre importance que les invalidations, à des questions comme celle qui vient de provoquer la création d’une grande commission des douanes. Cette commission, nommée d’hier par la chambre, ne compte pas moins de cinquante-cinq membres. Au premier abord, elle n’aurait que la simple mission d’examiner une modeste affaire de tarifs sur les maïs et sur les raisins secs ; au fond, dans la pensée de ceux qui Pont proposée, — M. Méline, un des principaux promoteurs, ne l’a point caché, — aussi bien que dans la pensée de ceux qui l’ont plus ou moins combattue avant sa naissance, elle a une bien autre portée. Elle est destinée à concentrer tout ce qui se rattache au régime commercial du pays. Ce n’est pas que de telles questions, toutes d’affaires en apparence, ne touchent de toutes parts à la politique : mais elles échappent aux passions de parti par cela même qu’elles embrassent les intérêts les plus puissans et les plus divers, qu’elles touchent aux ressorts de la fortune de la France. A ne voir que la composition de la commission, — où les républicains, par une obstination de manie exclusive, se sont donné puérilement le tort de n’admettre que cinq conservateurs, — on ne peut se méprendre sur l’esprit qui règne, à l’heure qu’il est, dans le parlement français. Sur cinquante-cinq commissaires, il y en a trente-neuf ouvertement protectionnistes ; il n’y a que huit libéraux, parmi lesquels M. Léon Say, M. Aynard de Lyon, M. Raynal de Bordeaux, et huit commissaires représentant une opinion intermédiaire. C’est le protectionnisme qui l’emporte, c’est la préparation de la revanche contre le régime des traités de commerce, contre le libéralisme commercial.

Est-ce à dire que le protectionnisme soit prêt à entrer dans nos lois ? Ce n’est point ici évidemment un conflit de théories abstraites ; ni protectionnistes ni libéraux ne se sont montrés absolus dans les discussions préliminaires qui se sont engagées. A mesure qu’on entrera dans les détails d’un problème aussi complexe, on en reviendra nécessairement aux transactions. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on est en face d’une grande et sérieuse affaire qui échappe à la politique de parti, dont la solution peut décider pour longtemps de la fortune et de l’avenir de la France.

Quand l’Europe occupée de ses affaires intérieures est à peu près à la paix ou se complaît, si l’on veut, aux apparences de la paix, il faut donc qu’il y ait toujours quelque contre-temps, quelque trouble inattendu dans les rapports des nations. Le trouble. — partiel, accidentel, momentané, il faut encore le croire, — est venu cette fois de cette étrange querelle que l’Angleterre fait au petit Portugal à propos de quelques territoires africains du Zambèze et du Chiré sur lesquels deux puissances si inégales prétendent avoir des droits. Ces droits, quels qu’ils soient, qu’ils résultent de l’histoire ou de traités plus récens, sont-ils absolument inconciliables ? La diplomatie, avec un peu de patience, n’aurait-elle pas pu finir par débrouiller toutes ces obscurités et par mettre d’accord toutes les prétentions ? Ce n’est évidemment que par des négociations de bonne volonté qu’on aurait pu arriver à une transaction à demi équitable, et une conférence européenne réunie il y a quelques années à Berlin, justement pour délibérer sur toutes ces questions, avait indiqué le moyen le plus simple de trancher tous les différends. — l’arbitrage. Si le Portugal, qui est après tout la plus ancienne puissance colonisatrice au centre de l’Afrique, exagérait ses droits historiques, la diplomatie et l’arbitrage pouvaient le ramener à la raison, même aux concessions nécessaires. Le fait est que l’Angleterre semble avoir voulu précisément devancer tout appel à l’arbitrage, qu’elle a tenu à tout brusquer et qu’elle a procédé comme elle procède quelquefois, — sommairement. Du jour au lendemain, lord Salisbury a chargé le ministre de la reine, M. Glynn Petre, de remettre au cabinet de Lisbonne un ultimatum mettant le Portugal dans l’alternative de rappeler ses forces campées sur le Chiré ou de courir les chances d’une rupture dans les vingt-quatre heures. Le Portugal, quoique offensé dans sa fierté, ne pouvait faire autrement que de plier devant la force : il a envoyé à ses autorités de Mozambique les ordres qu’on exigeait de lui. Il a cédé, en réservant toutefois les droits de la couronne portugaise et aussi le droit de recourir à un arbitrage que lui donne la convention de Berlin. C’est la première phase du conflit !

Quelle sera la suite ? On ne peut trop le pressentir encore. Lord Salisbury et les Anglais, dont il a flatté l’orgueil, les instincts envahissans, par cet acte de force, ont cru peut-être qu’il n’y avait qu’à frapper un coup un peu rude pour que tout fût fini par la soumission du Portugal. Ce n’est, au contraire, que le commencement d’une affaire qui garde sa gravité, et par toutes les questions qu’elle soulève, et par les conséquences qu’elle peut avoir. Sans doute, le Portugal s’est soumis, puisqu’il ne pouvait pas faire autrement, puisqu’il ne pouvait pas s’exposer à l’exécution sommaire dont il était menacé ! L’Angleterre, cependant, ne peut se faire l’illusion que tout soit fini par un ultimatum. Elle ne peut pas éviter que la question ne touche d’autres puissances, qu’elle ne soulève des difficultés multiples, qu’il n’y ait une convention de Berlin à laquelle elle a souscrit elle-même, dont elle ne peut décliner l’autorité sans avouer qu’elle ne reconnaît que le droit de la force. Bon gré, mal gré, cette affaire a pris un certain caractère général par le retentissement qu’elle a eu déjà un peu partout, par les inquiétudes et les défiances qu’elle réveille, par les protestations qu’elle suscite contre un si évident abus de prépotence. On ne voit pas bien, en vérité, quel avantage l’Angleterre aura trouvé à cette démonstration démesurée de puissance. Elle s’est créé peut-être des difficultés qu’elle rencontrera un jour ou l’autre dans ces affaires d’Afrique, où elle n’est plus seule, où elle a désormais à compter avec l’Allemagne. Elle n’a sûrement rien gagné pour son influence morale en Europe. Elle n’a réussi, d’un autre côté, qu’à provoquer, dans le petit pays qu’elle a violenté, dans ce malheureux Portugal, une véritable crise, une explosion de sentiment national dont le premier effet a été la chute d’un ministère.

Ce n’est pas que le cabinet dont M. Barros-Gomes était un des principaux membres comme ministre des affaires étrangères ait manqué de fermeté, de modération ou de prévoyance, dans sa diplomatie, dans sa défense des droits du Portugal. Il a été la victime de l’ultimatum anglais qu’il n’a pas pu détourner et qu’il a dû subir ! Il a été obligé de s’effacer, de céder la place à un ministère qui s’est formé aussitôt, dont le chef est M. de Serpa-Pimentel. Au point de vue intérieur, c’est un cabinet de conservateurs-libéraux succédant à un cabinet de progressistes ; au point de vue extérieur, la politique est à peu près la même. Le nouveau cabinet du roi Carlos Ier ne peut avoir d’autre programme que d’atténuer, s’il le peut, le conflit avec l’Angleterre, en sauvegardant de son mieux la dignité du pays et en réservant l’appel à l’arbitrage prévu par la convention de Berlin ; mais ce qu’il y a de plus grave, c’est l’état moral que ces événemens ont créé dans ce petit pays portugais. A l’acte de force de l’Angleterre, la population a répondu par une explosion de ressentiment public. A peine la sommation de lord Salisbury a-t-elle été connue, l’irritation populaire s’est déchaînée et s’est portée à des excès contre la légation britannique. A Lisbonne, à Porto, dans d’autres villes, les manifestations se sont multipliées. Bien mieux : il se produit depuis quelques jours dans le monde des affaires et du négoce un mouvement singulier. On ne parle de rien moins que de congédier tous les employés anglais, de mettre en interdit les marchandises anglaises, les monnaies anglaises, de supprimer toute relation avec l’Angleterre commerçante. C’est une situation qui n’est pas facile pour le gouvernement de Lisbonne, d’autant plus que les républicains, pourtant peu nombreux en Portugal, se mêlent à ces agitations en se servant des passions nationales contre la monarchie aussi bien que contre tout ce qui est britannique. De sorte que pour quelques territoires du Zambèze, pour le plaisir de la compagnie de colonisation africaine, l’Angleterre s’est exposée à créer des dangers intérieurs au Portugal et à s’aliéner à elle-même un ancien allié, à nuire à son propre commerce. Les Anglais sont persuadés que tout s’arrangera ; c’est possible. On sait comment les conflits commencent, ou ne sait pas toujours comment ils finissent !

Aux affaires et aux rapports des peuples viennent parfois se mêler de ces incidens, de ces deuils qui sont comme la mélancolie des choses du temps et ne laissent pas d’avoir leur signification. Presque au même instant ces jours derniers, ce mal qui court l’Europe depuis quelques semaines a fait deux victimes en Italie. La mort, une mort presque soudaine tant elle a été rapide, a enlevé un prince de la maison royale de Savoie et un ambassadeur de France à Rome. Cette coïncidence n’est point sans avoir ému l’opinion. Le prince qui vient d’être emporté à l’improviste, le duc d’Aoste, le second fils du Victor-Emmanuel, frère du roi Humbert, vivait depuis longtemps sans bruit, loin de la politique. Il avait été cependant à son heure mêlé à un drame de révolution et de guerre qui a changé le monde. Il n’avait pas eu de chance avec sa royauté en Espagne !

Si l’empire, en 1870, à l’occasion de la candidature du prince de Hohenzollern à la couronne espagnole, avait joué sa partie avec plus de sang-froid, il aurait laissé le prince allemand aller s’asseoir sur son trône branlant à Madrid : il était bien sûr d’être vengé avant peu par les Espagnols eux-mêmes. Cette royauté était promise d’avance à une misérable et courte fortune ! Par une combinaison étrange, ce qui aurait pu arriver à ce prince allemand, c’est l’histoire du prince italien Amédée de Savoie choisi à défaut du Hohenzollern, jeté par un destin ironique dans cette aventure. Un jour de ce cruel hiver de 1870, pendant que l’horrible guerre désolait encore la France, le prince Amédée traversait la Méditerranée pour aller aborder en Espagne, et à son débarquement la première nouvelle qu’il recevait, c’était que le général Prim qui lui avait donné la couronne avait péri la veille dans les rues de Madrid, victime d’un assassinat qui est resté toujours un mystère. Le nouveau roi entrait dans le règne sous d’assez sombres auspices, et malgré les ovations officielles, avant qu’il fût longtemps, il pouvait s’apercevoir qu’il ne serait pas roi pour son plaisir. En deux ans c’en était fait de cette royauté ! Ce n’est pas que celui qui a régné au-delà des Pyrénées sous le nom d’Amédée Ier ne fût digne par ses qualités de la couronne qui lui avait été offerte : c’était un prince courageux, — il l’avait prouvé à Custozza, où il avait été blessé à la tête de sa brigade, — intelligent, libéral, fidèle à la constitution qu’il avait acceptée ; il avait de plus auprès de lui une jeune reine gracieuse, empressée à plaire et à faire le bien. C’était sans doute le mieux intentionné des rois ; mais il était étranger ! Il avait contre lui les carlistes qui relevaient leur drapeau, les républicains qui conspiraient pour la république, les conservateurs fidèles au jeune Alphonse, le sentiment national. Il se voyait réduit à vivre seul, délaissé par l’aristocratie espagnole qui n’allait jamais au palais, sans appui dans le peuple et dans l’armée, médiocrement soutenu par ses partisans, occupés à se disputer le pouvoir. Un jour vint où les attentais commençaient contre lui, et bien qu’il eût bravement tenu tête aux meurtriers qui venaient l’assaillir dans une de ses promenades, il ne tardait pas à en finir par une grande résolution. Aux premiers jours de février 1873 il donnait sa démission aux Cortès pour prendre le chemin du Portugal, le seul qui lui fût encore ouvert. Son départ même fut une scène aussi émouvante que caractéristique. Le cortège de la dernière heure était peu nombreux. Le roi Amédée faisait son voyage salué avec un respect silencieux, mais seul, abandonné de tous, trouvant à peine sur sa route quelque secours pour la reine qui venait d’accoucher et qui bravait tous les périls pour se dérober à une couronne faite d’épines. C’est l’histoire d’une royauté étrangère au-delà des Pyrénées !

Depuis, le roi Amédée, réveillé de son rêve et rentré dans son pays, était redevenu ce qu’il était avant, prince italien, duc d’Aoste. Il avait visiblement gardé de l’épreuve qu’il avait subie une tristesse découragée qu’était venue bientôt aggraver la mort de la jeune femme qui avait porté avec lui la couronne. Il remplissait les devoirs qui lui étaient imposés tantôt comme amiral de la flotte italienne, tantôt comme inspecteur général de la cavalerie, quelquefois comme ambassadeur extraordinaire pour les funérailles des rois et des empereurs. Il évitait autant qu’il le pouvait le bruit et l’ostentation. Il paraissait peu à la cour, encore moins au Sénat, dont il était membre comme prince du sang. Il vivait le plus souvent à Turin, la ville préférée de la maison de Savoie. Si depuis peu il avait retrouvé une joie intime par un second mariage avec la fille de sa sœur, de la princesse Clotilde, la princesse Laetitia Bonaparte, il n’a pas joui longtemps de ce dernier bonheur, — il ne semblait pas moins avoir toujours le sentiment d’une destinée contrariée. Il meurt à quarante-cinq ans, poursuivi jusqu’au bout d’une mauvaise étoile. Avec ce prince, c’est une figure étrange qui disparaît. On ne peut pas dire que le duc d’Aoste laisse un vide sensible dans la politique, puisqu’il n’y avait aucun rôle ; il était cependant aimé et écouté de son frère, le roi Humbert, et peut-être aurait-il pu, dans des momens difficiles, avoir une influence heureuse. Cette mort a ravivé des souvenirs qui ont trouvé de l’écho en France, de même que la mort de notre ambassadeur à Rome, M. Mariani, a paru réveiller des sympathies au-delà des Alpes. Il est certain que les Italiens ont tenu à prouver par leurs démonstrations qu’ils n’étaient pas insensibles à la fin prématurée d’un diplomate de conciliation, et qu’ils ont mis une sorte d’empressement à rendre tous les honneurs au représentant de la France. Il n’y a sans doute rien à exagérer. Ce n’est pas moins un fait caractéristique à signaler que ces deux morts inattendues du prince italien et de l’ambassadeur français soient devenues l’occasion de témoignages de sympathie échangés entre les gouvernemens.

C’est certes un événement heureux de toute façon, que l’Espagne, pour sa part, ait échappé à la crise bien autrement grave dont elle a été un instant menacée par la maladie de son jeune roi. Peu s’en est fallu qu’elle ne vît se rouvrir par la mort de cet enfant couronné, des perspectives assurément redoutables pour son repos, pour sa sécurité, pour tous ses intérêts. Le péril semble heureusement conjuré aujourd’hui. Le mal a été vaincu. Alphonse XIII revient par degrés à la santé, — et chose significative pour l’étiquette, les médecins ne publient plus de bulletin ! Tout est pour le mieux ; mais si on n’est plus sous le coup de cette menaçante éventualité d’un changement de règne, on se retrouve au milieu de toutes les péripéties de la crise ministérielle et parlementaire que la maladie du jeune roi avait interrompue, et c’est ici que les difficultés recommencent ; c’est ici que la régente Marie-Christine, à peine délivrée de ses poignantes anxiétés de mère, s’est vue de nouveau rejetée dans tous les embarras de la formation d’un ministère. On a fini par en sortir tant bien que mal ; ce n’est pas sans peine, et encore en est-on revenu, pour tout dénoûment, à peu près au point d’où l’on était parti il y a plus de trois semaines.

Au moment où la maladie du jeune roi est devenue assez grave pour inspirer les plus vives inquiétudes, on était déjà en pleine crise ministérielle à Madrid. M. Sagasta venait d’échouer dans ses tentatives pour reconstituer son cabinet par le rapprochement des dissidens libéraux, et en présence de l’aggravation de l’état du jeune prince, il ne gardait le pouvoir que par nécessité, pour faire face aux circonstances. La situation restait provisoire. Dès que les inquiétudes se sont à demi dissipées, on ne pouvait plus ajourner la situation. Il fallait un ministère ! La régente, ramenée par la nécessité aux affaires de l’État, s’est adressée à ses meilleurs conseillers ; elle a appelé auprès d’elle le général Martinez Campos, qui, par ses services, par son autorité militaire, par sa position indépendante entre les libéraux et les conservateurs, est un des hommes qui ont le plus de crédit et d’influence. Le général Martinez Campos, à dire vrai, n’a pas simplifié les choses par son intervention et par son langage. Il paraît s’être exprimé assez vivement à l’égard du dernier président du conseil, M. Sagasta, qu’il n’a cessé de soutenir depuis deux ans dans un sentiment de conciliation, mais qu’il accuse d’avoir tout compromis par sa politique de concession et de division. La conclusion de ce langage aurait dû être, à ce qu’il semble, le rappel des conservateurs au pouvoir. La reine, sans avoir de parti pris contre les conservateurs, qu’elle est prête à rappeler aux affaires si leur avènement est nécessaire, n’est point allée jusque-là. Elle a demandé à M. Sagasta de s’effacer pour le moment et elle n’a cru pouvoir mieux faire que de confier la mission de former un cabinet au président du Congrès, M. Alonso Martinez, qui est lui-même un libéral, un des plus modérés parmi les libéraux. Malheureusement, M. Alonso Martinez ne pouvait que reprendre avec moins d’autorité, dans des conditions plus affaiblies, les négociations déjà tentées par M. Sagasta. Il s’est mis à l’œuvre avec bonne volonté. Il a voulu réunir les libéraux des diverses nuances ; il a essayé de faire la part des protectionnistes, des partisans des réformes militaires, des partisans des économies. Il a été bientôt clair qu’il ne pouvait réussir, que le cabinet qu’il formerait ne serait, dans tous les cas, qu’un pouvoir de transition. Il a renoncé à une œuvre qui lui échappait à mesure qu’il croyait l’avoir achevée, et dès lors la reine en est tout simplement revenue à charger encore une fois M. Sagasta de reconstituer son ministère comme il l’entendrait. C’est ce qui est arrivé !

Tout a donc fini, au moins pour le moment, par un ministère dont M. Sagasta reste plus que jamais le chef. Le président du conseil, jusqu’ici invariable, de la régence, n’a pas essayé cette fois de réunir tous les dissidens, de faire l’alliance des libéraux au pouvoir. Il a formé son cabinet en gardant quelques-uns de ses anciens collègues, le marquis de La Vega y Armijo, M. Capdepon, M. Becerra, et en appelant au conseil quelques autres hommes qui ne sont pas tous nouveaux, M. Puigcerver, le général Bermudez-Reina, le duc de Veragua, M. Eguilior, l’ancien président de la commission du budget. Quant à la politique, elle est la même ; M. Sagasta se propose toujours d’obtenir du parlement le vote du suffrage universel et le vote du budget, deux mesures qui, dans sa pensée, sont le préliminaire de la dissolution du congrès et des élections. Il se peut qu’à la faveur d’un certain apaisement produit dans les esprits par la maladie du jeune roi, M. Sagasta finisse par faire accepter ses projets. Il semble aujourd’hui près du succès. Le chef du cabinet espagnol ne reste pas moins dans une situation aussi précaire que délicate. Il a contre lui les républicains, fort excités depuis quelque temps par les affaires portugaises et par les événemens du Brésil. Il a contre lui les dissidens qu’il n’a pas pu rallier. Il a devant lui les conservateurs qui, seuls en ce moment, pourraient revenir au pouvoir. La question ne laisse pas d’être compliquée ; elle est d’autant plus grave qu’en définitive, au bout de tout, il s’agit toujours de la paix et de l’avenir de l’Espagne.

Au milieu du mouvement des choses et des deuils qui deviennent des événemens publics, il y a des disparitions soudaines qui nous touchent de plus près. La mort vient de nous enlever, à quelques jours d’intervalle, deux hommes d’élite qui ont été de bons serviteurs pour le pays, et pour nous des amis précieux : M. André Cochut, qui a été longtemps directeur d’une grande administration, et M. Rothan, qui a passé les plus belles années de sa vie au service diplomatique de la France.

M. André Cochut avait avec nous de ces liens qui restent toujours chers. C’était le plus ancien de nos collaborateurs ; il datait des premiers temps de la Revue. Il débutait il y a plus d’un demi-siècle, dès 1836, par des études littéraires. Depuis, la plupart de ses travaux, — et ils se sont succédé presque sans interruption, — ont été consacrés à des questions politiques, sociales, économiques ou financières qu’il connaissait profondément et qu’il traitait en maître. Il savait donner à tout ce qu’il écrivait l’intérêt d’une science solide et d’une forme aussi élégante que précise. C’était un homme d’un esprit rare, d’une dignité simple et de relations aimables, qui ne recherchait jamais le bruit et ne laisse à tous ceux qui l’ont connu que des souvenirs sympathiques avec le regret de l’avoir perdu. — M. Rothan, qui vient d’être emporté en Italie, était un des représentais les plus éminens de notre diplomatie, à laquelle il avait été attaché dès sa jeunesse. Tour à tour secrétaire d’ambassade, consul-général, ministre plénipotentiaire eu Allemagne et en Italie, il avait montré dans tous les postes qu’il avait occupés la finesse d’un observateur clairvoyant et l’habileté du négociateur. Il avait rendu les plus sérieux services par la sûreté de ses informations et la prévoyance de ses avertissemens. M. Rothan avait quitté la vie active en 1871, après des événemens qui l’atteignaient deux fois, dans son cœur de Français et dans son cœur d’Alsacien ; mais cette retraite avait été féconde pour lui. C’est alors qu’il avait commencé cette série d’études, de révélations diplomatiques qui ont paru ici même et ont retenti en Europe. Ce galant homme alliait à ses talens la dignité du caractère et la passion des arts. Il semblait avoir encore devant lui bien des années fertiles en intéressantes études : la mort, qui l’a frappé à l’improviste, l’a enlevé à la France qu’il honorait par ses écrits après l’avoir servie par l’action.


CH. DE MAZADE.