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Chronique de la quinzaine - 14 février 1890

Chronique n° 1388
14 février 1890


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 février.

On n’est jamais plus exposé aux accidens et aux surprises que lorsqu’on va au hasard du jour, sans direction, sans idées précises et sans esprit de conduite. Vivre avec la possession du pouvoir, du budget, des administrations, des magistratures, de tous les moyens d’action qui font la force et l’autorité des gouvernemens, c’est quelque chose sans doute, c’est même beaucoup si l’on veut. Encore faudrait-il y mettre un peu d’art et savoir se servir de tous ces moyens qu’on doit à une fortune plus qu’indulgente pour ouvrir au pays une voie où il puisse marcher avec quelque confiance, sans trop douter de ceux qui le représentent et le dirigent. Le malheur de ce moment bizarre où nous sommes est que ni chambres, ni gouvernement ne peuvent arriver à se débrouiller, que pour eux tout semble se réduire à expédier tant bien que mal quelques affaires, à invalider quelques élections qui déplaisent, à aller au besoin débiter quelques harangues en province, et à trouver que tout est pour le mieux ! Avec cela on traîne au jour le jour une vie sans éclat et sans profit, on a la chance d’être pris à l’improviste par le premier incident venu qui met brusquement à découvert l’imprévoyance et les maladresses des hommes. Il suffit de la simple aventure d’un jeune prince exilé venant à Paris chercher une feuille de conscrit pour créer, non pas un danger qui n’apparaît nulle part, mais une apparence de désarroi dans les esprits.

Certes, l’aventure est singulière, et elle a de plus, au milieu de nos banalités courantes, un air toujours séduisant d’aimable témérité. Voici, en effet, qu’un jeune prince, M. le duc d’Orléans, fils de M. le comte de Paris, était, il y a quelques jours à peine, à Lausanne, occupé de son éducation militaire, avec un ancien officier de notre armée et des officiers de l’armée suisse. Tout à coup, il se souvient qu’il a vingt ans de la veille ; il n’a jamais oublié qu’il est Français, et il sait que tous les jeunes Français doivent le service militaire. Il ne se dissimule pas qu’il est sous le coup d’une rigoureuse loi d’exil qui lui interdit le territoire. N’importe, il ne se laisse arrêter par rien ; il décide, dans le généreux entraînement de ses vingt ans, qu’il viendra à Paris réclamer le droit de revêtir la capote de soldat de deuxième classe ! — Et comme il l’a décidé, il l’a fait sans consulter ses conseillers les plus naturels, sans prendre d’autre confident qu’un ami de sa jeunesse, dont il a fait son compagnon de voyage, le complice de son hardi projet. A peine arrivé à Paris, il n’a eu ni colloques ni entrevues avec personne, pas même avec les membres de sa famille. Il est allé d’abord droit au bureau du recrutement, où il a été reçu avec un étonnement courtois et renvoyé à la mairie de l’arrondissement qu’il a habité avant de quitter la France. Il est allé de suite à la mairie, où il a été encore évincé, et, sans plus d’hésitation, sans subterfuge, il s’est adressé à M. le ministre de la guerre lui-même pour lui demander à être inscrit sur le registre de la conscription et à faire ses trois ans de service comme tout bon Français, en ajoutant qu’il « n’entendait, par sa présence à Paris, donner aucun prétexte à des manifestations. » C’est alors seulement, après toutes ces démarches, que le gouvernement paraît s’être réveillé comme en sursaut et qu’un commissaire de police a été chargé d’aller arrêter le jeune prince pour le conduire à la Conciergerie. Le ministère, dit-on, a essayé depuis de laisser entendre mystérieusement qu’il était au courant de tout, qu’il connaissait le voyage du prince. C’est une pure fatuité ; s’il avait été informé, sa conduite serait par trop étrange. La seule explication possible, c’est qu’il n’a rien su, qu’il a été lui-même surpris et qu’il a mis sa police en campagne dès qu’il a été averti. Tout cela a été aussi rapide qu’imprévu et s’est passé en quelques heures !

Qu’y avait-il maintenant à faire ? Ce qu’il y avait à faire, eh, mon Dieu ! c’est bien simple. Il y avait à s’inspirer des circonstances, de la jeunesse du prince, de la générosité de ses mobiles, de la loyale naïveté de cette démarche, et à puiser dans tout cela le conseil d’une résolution hardie, — aussi prévoyante que hardie. Il y avait à s’arranger de telle façon que le lendemain, à la première interpellation qui se serait produite au palais Bourbon, le gouvernement pût répondre que M. le duc d’Orléans était en effet la veille à Paris et qu’il était maintenant à Genève, que tout était fini. — C’était impossible, dit-on. Le gouvernement était lié par la loi d’exil, qu’il avait à exécuter ! Il ne pouvait prendre la responsabilité d’un acte d’autorité discrétionnaire sans risquer son existence devant la chambre, sans s’exposer à être renversé sur le coup ; mais les gouvernemens sont faits justement pour prendre de ces initiatives, pour savoir oser à propos, — et même pour avoir de l’esprit s’ils le peuvent, à défaut de ceux qui n’ont que des passions. Ils sont faits pour ne rien grossir et pour ne pas laisser grossir les incidens. Que le ministère fût tombé pour avoir osé, ce n’est même pas sûr, s’il avait su être un pouvoir portant résolument ses responsabilités, parlant un langage sérieusement politique. Fût-il tombé, la question n’était pas moins tranchée par l’éloignement du prince, L’embarras était écarté !

La vérité est qu’après avoir été surpris on a hésité, et qu’au lieu d’en finir, comme on l’aurait pu, on a prolongé pour ainsi dire l’incident par indécision, par une médiocrité méticuleuse ou par de faux calculs. Et à quoi est-on arrivé ? On a laissé les jours s’écouler, les esprits s’échauffer sur une question toujours ouverte, l’aventure se compliquer et prendre des proportions inattendues. Ce n’est pas M. le duc d’Orléans qui s’est fait cette situation dont il est le héros involontairement bruyant ; c’est le ministère qui, par ses procédés, a le plus contribué à mettre en relief devant l’opinion cette figure virile et décidée d’un jeune prince qui, lui, n’a point hésité, qui depuis la première jusqu’à la dernière heure, jusque devant ses juges, n’a cessé de dire avec une bonne grâce mêlée de fierté : « Je ne fais pas de politique ! .. Je ne suis pas allé à la chambre, mais au bureau de recrutement… Je suis venu pour être simple soldat… J’ai voulu servir mon pays au régiment ! .. » — On a voulu avoir un jugement, on l’a aujourd’hui ! M. le duc d’Orléans a été condamné à deux ans de prison sans se défendre, sans vouloir être défendu, sans se perdre dans des subtilités d’interprétation juridique ou de procédure. Il a vaillamment joué sa partie : il l’a perdue devant les juges, c’est possible ; il l’a gagnée devant l’opinion et par la séduction de son attitude et par les paroles émouvantes dont M. Rousse a accompagné cette fière et aimable jeunesse.

Que fera-t-on maintenant de ce condamné embarrassant ? On peut le gracier et le reconduire à la frontière, on en a eu sans doute la pensée. C’est certes ce qu’il y a de mieux. Seulement, ce qui eût été au premier moment l’acte d’une politique intelligente et hardie risque fort de ne plus être qu’un expédient pour se tirer d’une mauvaise affaire. La grâce ne sauvera peut-être pas le ministère et ne peut plus, dans tous les cas, effacer l’éclat de cette aventure. Le gouvernement, par un faux orgueil, pour ne pas paraître reculer devant des manifestations trop bruyantes ou par une faiblesse nouvelle devant des passions de parti, cédera-t-il à la tentation de garder son condamné en prison ? Ce serait prolonger l’incident et les émotions, les excitations qui en sont la suite par une captivité qui ne serait qu’une désignation de plus pour ce jeune prisonnier si bien fait pour parler à l’imagination française. Autrefois, à une époque déjà lointaine, le plus incorrigible des révolutionnaires mis au Mont-Saint-Michel par la république de 1848, Barbes, remué dans sa fibre patriotique par la guerre de Crimée, avait écrit à d’autres révolutionnaires une lettre où il exprimait ses ardentes sympathies pour l’héroïsme de notre armée. Cette lettre, à l’insu de Barbés bien entendu, avait passé sous les yeux de l’empereur Napoléon III, qui aussitôt faisait mettre le prisonnier en liberté. La république aurait l’étrange fortune d’être moins libérale que l’empereur en retenant en prison un jeune prince qui n’a commis d’autre « crime » que « d’aimer son pays, » d’avoir voulu le servir comme simple soldat ? Et à quoi cela peut-il servir ? M. le duc d’Orléans est venu en jeune homme sensible à un devoir de patriotisme, impatient de prendre rang parmi les deux cent mille conscrits de sa classe, de se retrouver sous le drapeau de la France ; on en a fait, on en ferait bien plus encore par des rigueurs imméritées, un personnage qui a déjà sa légende, qui est comme une image vivante de la jeunesse de France. De toute façon on s’est donc créé des embarras entre lesquels on n’a que le choix, et le pire des partis serait encore d’ajouter à ces embarras d’une situation délicate par une obstination de représaille qui, en grandissant un prince au cœur généreux, ne ferait qu’entretenir et envenimer les divisions.

Rien de tout cela ne serait arrivé si on avait su se décider, agir à propos, et si on n’a pas su se décider à propos, c’est qu’il n’y a ni une idée directrice ni une force morale de gouvernement. Depuis plus de quatre mois, depuis que le pays a laissé voir si distinctement, par les élections, ses vœux de paix intérieure et de travail pratique, on en est à chercher un équilibre toujours fuyant, une façon de stabilité dans l’équivoque. On vit au jour le jour, sans autre préoccupation apparente que d’éviter les résolutions décisives, de pallier les contradictions, de ménager les partis les plus opposés, de tracer des programmes le plus souvent démentis par les actions. Il n’y a pas si longtemps, — pas plus tard que dimanche passé, — M. le président du conseil Tirard et M. le ministre de l’intérieur Constans, pour démentir des bruits un moment assez accrédités de mésintelligences ministérielles, ont tenu à aller ensemble présider à l’inauguration d’une bourse de commerce au Mans. Naturellement, les discours ont été de la fête. M. le ministre de l’intérieur a parlé de « la paix nécessaire et du travail, » et M. le président du conseil, à son tour, a saisi l’occasion de reproduire son programme. Il ne s’est pas borné à rassurer les bons habitans du Mans qui auraient pu entendre parler de dissentimens ministériels, en leur déclarant que le cabinet avait la meilleure intention de vivre ; il leur a confié ses projets, promettant à tous les « garanties d’ordre et de paix sociale » par une « politique conservatrice et progressive, » répudiant les « utopies dangereuses et les rêves irréalisables. » Il n’a point hésité à déclarer que le gouvernement républicain ne repoussait le concours de personne, qu’il ne reniait aucune des gloires du passé, qu’il saluerait avec joie le jour où tous les Français seraient réconciliés, au plus grand avantage de la France et de la république. Bref, l’apaisement est l’éternel mot d’ordre, comme les réformes pratiques, qu’on promet toujours d’accomplir. Voilà qui est au mieux ! Malheureusement, au même instant où M. le président du conseil prétendait prêcher l’apaisement, écarter les « questions irritantes, » il se hâtait de déclarer fièrement que les républicains « n’entendaient rien désavouer de ce qui s’est fait dans les dix dernières années. » M. le président du conseil Tirard est vraiment un rare et précieux conciliateur. Il veut concilier la paix et la guerre, tranquilliser les consciences en les laissant gouverner, aujourd’hui comme hier, par l’esprit de secte, ramener l’ordre en maintenant tout ce qui a créé le désordre.

Au fond c’est là toute la question. M. le président du conseil Tirard n’y prend pas garde ; mais c’est précisément cette politique revendiquée et avouée par lui, qui a semé le trouble et les divisions partout, qui, en suscitant un mécontentement universel, a préparé cette crise de l’an dernier où tout a failli sombrer, et les institutions et la dignité avec la liberté de la France. C’est ce qu’il veut continuer ou ce qu’il refuse de désavouer pour ne pas trop se brouiller avec le radicalisme. Et qu’on le remarque bien : cette politique, elle n’a pas seulement atteint profondément la vie civile, morale, religieuse, administrative du pays ; elle a eu son contrecoup dans les finances, qui, selon un mot récent de M. Buffet, ne sont pas sans doute irréparablement perdues, mais qui pourraient être sérieusement compromises si l’on continuait.

C’est en effet un des plus curieux phénomènes de ce règne de dix ans que cette aggravation progressive d’une situation financière qui avait été si habilement, si puissamment relevée et raffermie après la redoutable épreuve de la guerre. Tous les artifices n’y peuvent rien changer : le fait subsiste, et ce fait c’est l’accroissement démesuré du budget. Il est certain que depuis dix ans on s’est accoutumé à traiter les finances avec une dangereuse liberté, comme si les ressources de la France étaient inépuisables, que les plus simples garanties n’ont pas été toujours respectées, que l’art d’engager ou de déguiser les dépenses a été singulièrement perfectionné. Il le faut bien pour que ces jours passés encore une commission de la chambre et une commission des finances du Sénat se soient successivement émues de la manière dont leur arrivaient des crédits supplémentaires ou additionnels ; mais ce qu’il y a de plus frappant, de plus caractéristique peut-être, c’est ce qu’on pourrait appeler l’invasion de l’inconnu dans le budget sous l’apparence de prétendues réformes qu’on se hâte de décréter sans savoir quelles dépenses en résulteront, si on a les ressources nécessaires pour face à ces dépenses. C’est ce qui est arrivé pour toutes ces lois de parti votées depuis quelques années, les lois scolaires, la loi militaire. S’est-on préoccupé de ce qu’elles coûteront ? Nullement ; on a voté, à la veille du scrutin de septembre, la loi sur le traitement des instituteurs, la loi militaire des trois ans de service dans un intérêt de popularité, par un calcul électoral. Il en résulte qu’on ne sait pas même encore ce que ces lois coûteront, que dans tous les cas elles sont destinées à peser sur les budgets en préparant de nouveaux et inévitables déficits.

On a pallié, tant qu’on l’a pu, ce mal du désordre financier. Il faut bien cependant arriver à la vérité, et après avoir protesté devant le pays aux élections dernières contre les prétendues calomnies de ceux qui accusaient les républicains de préparer de nouveaux emprunts, de nouveaux impôts, on en vient à avouer assez piteusement qu’on sera obligé d’accroître encore la dette, de recourir à des taxes nouvelles ! C’est le dernier mot de cette politique des dix dernières années, qu’on s’efforce vainement de défendre. S’il y a au contraire une chose évidente, c’est qu’il y a beaucoup à désavouer de cette politique, c’est qu’il n’est que temps de chercher d’autres moyens de rendre à la France des finances mieux garanties, une paix morale mieux respectée, un gouvernement assez sérieux pour ne pas se laisser surprendre ou déconcerter par tous les genres d’imprévu.

S’il faut en croire les augures et les apparences, il y aurait donc encore des jours de paix pour l’Europe. A part des incidens comme cette querelle un instant survenue entre l’Angleterre et le Portugal, pour des territoires africains, à part l’imprévu, qui reste toujours réservé, tout serait au calme et au repos sur le continent. La paix, qui n’a pas cessé d’être dans le vœu des peuples, semble être aussi, plus que jamais, dans les dispositions des gouvernemens. Depuis les complimens des premiers jours de l’année, rien du moins n’a laissé entrevoir un trouble à demi sérieux, une tension ou une aggravation dans les rapports généraux. On semblerait, au contraire, affecter, dans certaines sphères, de n’avoir que de bonnes paroles, et le discours un peu vibrant que le jeune empereur Guillaume II a récemment adressé à ses gardes du corps, en leur remettant un nouveau drapeau, ne peut pas passer pour un appel de guerre ; ce n’est qu’un discours de circonstance et de cérémonie soldatesque. Il est entendu, sans doute, d’un bout de l’Europe à l’autre, qu’on est toujours sous les armes, qu’on doit s’occuper, sans trêve ni repos, de former des régimens, de découvrir quelque poudre nouvelle, quelque nouveau moyen de destruction et de cuirasser les forteresses ; c’est convenu ! Sauf cela, tout le monde est à ses affaires : la France à ses tracas de partis et de parlement, l’Allemagne à ses élections de demain, l’Autriche à ses compromis d’hier entre ses nationalités ennemies, la Russie à sa réserve silencieuse et énigmatique, l’Italie à ses difficultés financières et à ses expéditions en Abyssinie, à la recherche du roi Ménélick.

C’est la première fois depuis le nouveau règne que des élections vont se faire en Allemagne, et, sans décider de la politique de l’empire, le scrutin qui va s’ouvrir le 20 février a certainement son importance. Il y a quelques jours à peine, le parlement, arrivé à la fin de son existence, s’est séparé pour ne plus revenir. Avant de disparaître, il a voté le budget comme on le lui demandait ; il a refusé de voter la loi contre les socialistes, à laquelle le gouvernement paraissait attacher un si grand prix. Il n’a probablement pas voulu clore sa carrière par le vote de mesures exceptionnelles. Jusqu’au dernier moment, on s’attendait à voir M. de Bismarck revenir de Friedrichsruhe pour défendre son œuvre, pour prononcer, à la veille des élections, un de ces discours qui sont un programme, qui retentissent partout. Le chancelier n’a pas paru, ou du moins, s’il est rentré à Berlin, il ne s’est pas montré au Reichstag : il a laissé finir sans bruit ce parlement, dont le président, M. de Levetzow, a salué la dernière heure d’une façon assez bizarre, en accompagnant l’acclamation à l’empereur du mot des gladiateurs mourans : Morituri te salutant ! Aujourd’hui, l’Allemagne est en pleine agitation électorale ; la lutte est vivement engagée entre les partis. Conservateurs, nationaux-libéraux, catholiques, progressistes, socialistes ont ouvert la campagne et levé leur drapeau. De toutes parts, ou ne voit que manifestes et programmes, manifeste du chef du centre catholique. M. Windthorst, manifeste du chef des progressistes, M. Richter, manifestes des libéraux-nationaux. Les socialistes, entre tous, déploient une ardente activité et multiplient leurs candidatures. Ils ne réussiront pas partout où ils se présentent, ils le savent bien ; ils montreront leurs forces, qui se sont singulièrement accrues d’année en année, en dépit de toutes les répressions, et que les récentes agitations ouvrières de la Westphalie et de la Silésie auront pu accroître encore. La mêlée des partis est complète et ne laisse pas d’être curieuse.

Que produiront ces élections allemandes de 1890 ? Elles ont du moins cela de caractéristique par leurs préliminaires qu’elles ne ressemblent pas aux élections de 1887. Il y a trois ans, il n’y avait qu’une question qui dominait ou éclipsait tout, celle du septennat militaire, que le vieil empereur voulait à tout prix obtenir du pays et du nouveau Reichstag. L’opinion avait été habilement échauffée et préparée par une campagne de faux bruits de guerre et d’excitations violentes contre « l’ennemi héréditaire. » Tout ce qui pouvait conspirer pour le succès du septennat, depuis les influences officielles jusqu’à l’intervention du pape lui-même auprès des catholiques, avait été mis en jeu par le chancelier chargé de faire prévaloir la volonté impériale. C’était une sorte de plébiscite organisé pour l’accroissement de la puissance militaire de l’Allemagne. Aujourd’hui il ne s’agit plus de cela ; ce sont Les questions économiques, sociales, qui semblent prendre la première place dans les préliminaires des élections du 20 février, et cette nouvelle agitation électorale s’est brusquement compliquée d’un coup de théâtre assez extraordinaire qui ne laisse pas d’éclairer d’une lumière significative la situation de l’Allemagne. Ce n’est plus, cette fois, M. de Bismarck qui mène la campagne ; c’est le jeune empereur Guillaume II lui-même qui intervient dans la mêlée, à la veille des élections, par des rescrits adressés : — l’un au ministre du commerce, pour mettre à l’ordre du jour les problèmes les plus sérieux, les plus délicats de socialisme économique et industriel, — l’autre au chancelier, pour provoquer la réunion d’une conférence internationale appelée à délibérer sur toutes ces questions du travail. A dire vrai, dans ces manifestations un peu imprévues, dans cette intervention d’un jeune prince impatient d’action, tout est peut-être assez étrange, et la hardiesse de cette initiative souveraine et la forme sous laquelle elle se produit.

Si ces derniers rescrits qui ont retenti en Europe comme en Allemagne n’étaient qu’un simple expédient électoral destiné à neutraliser les socialistes et à rallier la population ouvrière au gouvernement, ils risqueraient en vérité d’aller contre leur but. Les chefs socialistes peuvent au contraire y trouver une force de plus en montrant par ces rescrits eux-mêmes à leurs partisans, aux ouvriers, aux masses populaires la puissance de leur cause, la justice de leurs revendications et de leurs griefs. Électeurs et candidats socialistes peuvent se prévaloir des aveux et des promesses du souverain en allant au scrutin du 20 février. Si en dehors de tout calcul électoral, l’empereur Guillaume II n’a obéi qu’à l’inspiration généreuse et désintéressée d’un esprit impatient de répondre aux aspirations populaires, « d’améliorer la situation des ouvriers, » comme le disent les rescrits, c’est d’un réformateur bien intentionné assurément ; c’est peut-être aussi d’une imagination un peu vive, un peu brouillée avec la réalité des choses. Prétendre régler d’autorité, entre quelques fonctionnaires ou délégués réunis sous la présidence de l’empereur lui-même, toutes ces questions du taux des salaires, de la limitation des heures de travail, des assurances, des retraites, des relations entre patrons et ouvriers, — prétendre régler toutes ces questions dans un seul pays comme l’Allemagne, c’est déjà beaucoup, certainement. Appeler les plus grandes puissances industrielles à se réunir pour délibérer sur de tels problèmes, pour adopter des règles communes, pour chercher ensemble les moyens de « donner satisfaction aux besoins et aux désirs des ouvriers, » c’est bien plus compliqué encore, on en conviendra : c’est assez chimérique, par cette raison bien simple que toutes ces puissances qu’on veut réunir diffèrent par leurs mœurs, par leurs intérêts, par leur état social, par leurs aptitudes industrielles. M. de Bismarck avait bien senti, il y a quelques années, toutes ces difficultés qu’il jugeait insolubles et devant lesquelles il s’était arrêté. Le congrès du travail de l’empereur Guillaume rappelle un peu les congrès que l’empereur Napoléon III avait toujours à proposer pour régler les affaires de l’Europe, et qui n’ont malheureusement jamais eu une brillante fortune. Mais, ce qu’il y a peut-être de plus curieux dans ces rescrits de Guillaume II, ce n’est pas ce qu’ils disent ou ce qu’ils proposent pour la réorganisation économique de l’Europe ; c’est ce qu’ils laissent entrevoir du mouvement intime de la politique allemande.

On ne peut s’y méprendre : il y a une situation nouvelle qui se dégage par degrés à Berlin. C’était à prévoir : l’empereur Guillaume, avec sa jeunesse et son impatience d’activité, tend visiblement de plus en plus à s’émanciper ; il échappe à la tutelle du chancelier ! L’abandon que M. de Bismarck a dû faire tout récemment, avant les rescrits, du ministère de commerce où il a été remplacé par M. de Berlepsch, président de la province rhénane, homme de la confiance du souverain, n’est probablement qu’un incident de cette situation nouvelle. Ce n’est point, bien entendu, que rien soit changé dans les rapports personnels du jeune souverain et de son puissant ministre. A son arrivée récente à Berlin, M. de Bismarck a reçu en gala Guillaume II, qui ne cesse de lui témoigner les égards les plus empressés et de le traiter comme le premier serviteur de l’Allemagne. Assurément, le chancelier garde sa position exceptionnelle, l’ascendant qu’il a conquis avec tant d’éclat, et reste le conseiller supérieur de son maître, l’inspirateur ou le directeur de la politique de l’empire : il est toujours le chancelier ! Il n’est pas moins vrai que plus on va, plus on semble entrer dans cette phase nouvelle où l’empereur cède au désir d’avoir son action personnelle, de choisir ses hommes, de mettre la main dans toutes les affaires, et où le chancelier s’efface plus ou moins volontairement. C’est la suite du désaccord insensible, inévitable entre la jeunesse d’un prince un peu agité et la vieillesse d’un conseiller qui commence à se voir dépassé. M. de Bismarck aurait récemment, dit-on, laissé échapper quelques mots qui feraient croire qu’il a lui-même le sentiment de cet ordre nouveau où tout devrait s’effacer devant un empereur impatient de règne. Si on en était décidément là, ce serait, certes, un fait significatif que les derniers rescrits auraient rendu plus sensible et qui, bien plus que ces rescrits, aurait son importance pour l’Europe comme pour l’Allemagne. On verra peut-être plus distinctement ce qui en sera après les élections du 20 février.

Tout semble aller au mieux pour le moment en Autriche, dans ce pays où les conflits de nationalités se succèdent et où heureusement tout finit le plus souvent par des compromis. Le Reichsrath s’est réuni de nouveau il y a quelques jours à Vienne, et dès la première séance, tout a paru être à la paix entre les partis, entre le cabinet et les diverses fractions de la majorité. C’est qu’en effet la situation parlementaire a été récemment allégée d’une grosse difficulté, et le ministère du comte Taaffe, l’heureux ministère Taaffe a réussi une fois de plus à détourner une crise qui s’envenimait de jour en jour. Pour tout dire, la paix, une paix provisoire si l’on veut, a été rétablie en Bohême, à Prague, entre Tchèques et Allemands ! C’est une question qui ne date malheureusement pas d’hier : elle se lie à la constitution même de la monarchie austro-hongroise, au mélange des nationalités dans l’empire ; elle a passé par toutes les alternatives. Tantôt ce sont les Allemands qui ont régné : et dominé à peu près exclusivement à Prague, et alors c’étaient les Tchèques qui se réfugiaient dans l’abstention, dans une protestation obstinée ; tantôt, par une réaction de sentiment national qui s’est imposée au gouvernement de Vienne lui-même, ce sont les Tchèques qui, sachant modérer leurs prétentions, habilement conduits par M. Rieger, ont repris l’avantage, et alors les Allemands à leur tour se sont retirés de la diète de Prague. C’était une situation toujours tendue et contestée ; elle ne s’est pas simplifiée lorsque dans ces derniers temps, s’est élevé en Bohême un parti nouveau, ardent, populaire, le parti des jeunes Tchèques, qui ne s’est plus contenté ni des temporisations de M. Rieger, ni des demi-concessions du cabinet de Vienne, qui a revendiqué plus que jamais tous les droits du royaume de Saint-Venceslas. A la guerre entre Allemands et Tchèques est venue se joindre une scission entre les Tchèques eux-mêmes, et ces divisions avaient leur contrecoup dans le parlement de Vienne, où le ministère était toujours réduit à louvoyer entre les uns et les autres sans pouvoir satisfaire ni les uns ni les autres.

C’est cette situation que le comte Taaffe a voulu faire cesser en prenant une initiative hardie, en ouvrant récemment une conférence où il a appelé Tchèques et Allemands à délibérer sur un traité de paix. Cette tentative de réconciliation, il faut le dire, n’a rencontré d’abord que des doutes ironiques ; on ne croyait guère au succès. Elle a cependant réussi surtout sans doute par l’intervention personnelle et décisive de l’empereur lui-même. On a fini par adopter, il y a quelques jours à peine, un compromis auquel ont souscrit tous les délégués tchèques et tous les délégués allemands, M. Rieger et M. de Plener. Qu’est-ce que ce compromis ? C’est certainement une combinaison des plus compliquées et même un peu bizarre, conçue toutefois de façon à désintéresser autant que possible les deux nationalités, en leur assurant des garanties égales dans la vie commune. Les Allemands auront une section à eux dans le conseil de l’instruction publique, dans les chambres de commerce. Les circonscriptions judiciaires, administratives seront formées de manière à ne comprendre, autant qu’on le pourra, que des communes d’une même nationalité. En général, tout est combiné pour que l’administration soit tchèque là où la majorité est tchèque, et allemande là où la majorité est allemande. La représentation de la diète se compose de trois curies : curie tchèque, curie allemande, curie de la noblesse terrienne, et par un arrangement assez singulier, chacune de ces curies a un droit de veto dans toutes les affaires où il y a un intérêt de nationalité.

Le résultat est un rapprochement accepté de part et d’autre. Les Allemands rentreront à la diète de Prague qu’ils ont quittée depuis longtemps. Ils ont eu ces jours derniers à Teplitz une grande réunion où ils ont souscrit à la transaction et où ils ont voté des adresses à l’empereur, au comte Taaffe. Au fond, le vrai vainqueur en tout ceci, c’est le comte Taalïe, qui a réussi d’un seul coup à se raffermir en se créant une situation parlementaire plus aisée, en désarmant quelques-uns de ses adversaires. Quant au traité de paix lui-même, quant à ce compromis qui est l’événement du jour à Vienne et en Bohême, que deviendra-t-il ? Tout dépendra de l’exécution : il est assez obscur, assez compliqué, pour permettre toutes les interprétations et par suite pour préparer de nouveaux conflits entre ceux-là mêmes qui l’ont signé. Il est bien clair qu’il y a des arrière-pensées, que, si les vieux Tchèques se sont crus intéressés à traiter, les Allemands ne se sont prêtés à la transaction qu’avec l’espoir d’en profiter pour reprendre position, pour ressaisir l’influence dans les affaires de l’empire. Il y a, d’un autre côté, un parti qui est resté étranger à ces négociations : c’est le parti des jeunes Tchèques, contre qui le compromis est peut-être surtout dirigé. Les jeunes Tchèques n’ont rien accepté jusqu’ici, ils gardent leur liberté. Ils ont l’ardeur, la popularité, la faveur croissante de l’opinion en Bohême, et ils peuvent troubler bien des calculs. C’est l’affaire de l’avenir ; l’essentiel, pour le moment, est qu’on a le traité de paix, et on se flatte que la grande exposition qui se prépare à Prague, consolidera l’œuvre des politiques devienne.

C’est d’hier, à peine, que le parlement d’Angleterre est rouvert, et quoique rien ne soit changé, en apparence, dans l’ensemble des affaires britanniques, cette session nouvelle n’est point, selon le mot de M. Gladstone, sans offrir « quelques caractères particuliers. » Tout s’est passé, il est vrai, selon l’habitude. A la veille de la session, les chefs de partis, ministres et leaders de l’opposition, ont réuni leurs amis pour organiser leur campagne. Le parlement a été inauguré par le discours traditionnel de la reine. Tout dépend maintenant des discussions qui vont s’ouvrir et des conditions dans lesquelles elles s’engagent : C’est ici, peut-être, qu’apparaissent ces « caractères particuliers » dont a parlé M. Gladstone. Tout n’est pas favorable pour le ministère. Le fait est que le chef du cabinet, lord Salisbury, retenu par une longue indisposition, a vécu depuis deux mois presque en solitaire dans sa résidence d’Hatfield, conduisant les affaires de loin. Il n’est arrivé à Londres que pour la session, et on dit déjà qu’il pourrait être obligé de faire un voyage de santé sur le continent. D’un autre côté, le chef des libéraux unionistes, alliés du ministère, lord Hartington, a été atteint plus gravement encore, assez gravement pour ne pouvoir se mêler pour le moment aux débats parlementaires, et il a dû partir pour l’Egypte, laissant la direction de son parti à sir Henry James. Ce ne sont pas les meilleures conditions pour soutenir une lutte qui paraît devoir être vive, que M. Gladstone, avec son éternelle jeunesse d’éloquence, est disposé à engager, aidé de ses lieutenans, sir William Harcourt et M. John Morley. Ce n’est pas que le discours lu au parlement au nom de la reine soit fait pour passionner les esprits. Il est par lui-même assez insignifiant. Le discours de la reine n’est que le programme ou le prétexte des discussions qui vont s’ouvrir, où le ministère sera mis en cause et pour sa politique à l’égard de l’Irlande et peut-être pour sa politique extérieure à l’occasion de ses procédés brutalement sommaires envers le Portugal. Le ministère de lord Salisbury a sans doute encore une majorité assez forte pour le préserver d’un échec immédiat dans le parlement ; sa politique n’a pas eu cependant assez de succès pour que l’opposition libérale désespère de reconquérir l’opinion d’ici aux élections, et c’est là justement l’intérêt de cette session nouvelle pendant laquelle vont être agités encore une fois tous les problèmes qui touchent à la sécurité et à la grandeur de l’empire britannique.


CH. DE MAZADE.