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Chronique de la quinzaine - 31 octobre 1886

Chronique n° 1309
31 octobre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 octobre.

A peine nos chambres françaises se sont-elles trouvées réunies après trois mois d’absence, la paix a été troublée dans le ménage républicain, entre majorité et gouvernement. Le président du conseil le plus expert eu euphémismes et en consultations éinollientes avait eu beau prendre ses précautions, employer dans ses récens discours de province des tons aussi variés que touchans pour faire appel à la concorde, à la concentration républicaine, à l’union, à tout ce qu’on voudra : on lui a répondu aussitôt qu’on l’a pu par la discorde ! Cette session extraordinaire a débuté par une crise ministérielle. A la première occasion, la trêve proposée a été rompue, et c’était bien facile à prévoir, parce que le trouble est dans la nature des choses présentes, dans les conditions et l’essence d’une situation parlementaire où tout est artifice et équivoque.

Tant que les chambres sont dispersées, tout peut encore marcher à la faveur de ce bienfaisant repos de quelques semaines laissé au pays, qui, lui, ne s’agite pas et n’interpelle pas. L’incohérence et les contradictions des partis disparaissent momentanément, en quelque sone, dans la paix ou l’indifférence publique. Les ministres peuvent aller en voyage et prodiguer les discours où ils ne manquent pas de déclarer que tout est pour le mieux dans le plus heureux des mondes, que les républicains n’ont été jamais plus unis, que majorité et gouvernement marcheront d’un même pas, qu’on peut être tranquille. Ce sont là des discours des temps de vacances entre convives des banquets officiels, qui, en quittant la table du festin, ne vont pas voter pour ou contre le gouvernement, pour ou contre un ministre. C’est sans conséquence. Le jour où sénateurs et députés se retrouvent au Luxembourg et au Palais-Bourbon, tout change de face : passions, ressentimens, jalousies d’influence, intérêts avoués ou inavoués sont en présence et en mouvement, toujours prêts à se heurter. A tout instant, au moindre prétexte, le secret des situations troublées et des alliances équivoques se dévoile dans un conflit futile, dans un de ces incidens de discussion qui semblent être imprévus, qui ne sont le plus souvent que la manifestation de l’incohérence des partis et de la faiblesse d’un gouvernement. Après les discours, il y a les votes où éclatent les surprises, qui ne sont qu’en apparence des surprises, qui sont le résultat de tout un ensemble de choses. On est sans cesse à la merci du premier accident venu qui démasque l’anarchie d’une situation, et c’est tout simplement ainsi qu’est née récemment, dès les premiers jours de la session, cette crise ministérielle, suite d’une médiocre interpellation adressée au gouvernement sur sa politique à l’égard des grèves, notamment sur les mesures qu’il a cru devoir prendre pour maintenir la sécurité publique à Vierzon.

C’était un prétexte, ce n’était au fond qu’un prétexte. A dire vrai, on avait commencé à ne plus s’entendre avant même que les chambres fussent réunies, dès l’approche de la session. Le conflit qui s’est élevé, qui n’a fait que s’accentuer entre la commission du budget et M. le ministre des finances, était le préliminaire significatif de ce qui allait arriver, et, par lui même, ce conflit est certes le plus curieux spécimen de ce désordre des idées, de cette confusion de pouvoirs et de droits, où l’on se débat depuis longtemps, où rien n’est possible, où tout est possible aussi, parce que la direction n’est nulle part. Évidemment, en effet, on n’en serait pas là, on n’en serait pas à se demander encore aujourd’hui quel sera le budget de la prochaine année, comment ce budget sera composé et équilibré, comment même il pourra être voté, si les chambres ou les délégués qu’elles choisissent, au lieu d’arriver à la dernière heure sans avoir rien fait, comprenaient un peu mieux leurs devoirs envers le pays. Dès le mois de mars déjà, le budget était présenté par M. le ministre des finances, qui lui, du moins, a fait son devoir. Depuis huit mois, on sait qu’il y a des déficits à combler, peut-être des impôts nouveaux à voter, dans tous les cas des mesures à prendre pour rétablir l’ordre financier, profondément troublé, et c’est maintenant seulement, dans une session extraordinaire, aux dernières semaines de l’année, qu’on va engager des discussions précipitées, nécessairement insuffisantes, au risque de ne pouvoir échapper au triste expédient des douzièmes provisoires ! On n’en serait pas là non plus, on ne perdrait pas un temps précieux, si les commissions du budget restaient dans leur vrai rôle, si, au lieu de confondre tous les droits, toutes les responsabilités, elles laissaient au gouvernement la dignité de ses prérogatives, le droit d’initiative et de proposition, en restant elles-mêmes un pouvoir d’examen et de contrôle. Malheureusement, depuis quelques années, les commissions du budget en sont venues à comprendre d’une si étrange manière leur rôle qu’elles exercent une sorte d’omnipotence. Elles prétendent pénétrer partout par leurs enquêtes ; elles disposent de l’administration, des services publics, des lois, du système d’impôts, et on ne voit pas qu’on ne réussit qu’à mettre l’incertitude et le désordre partout, qu’on ne fait qu’accumuler les difficultés par une sorte d’arrogance parlementaire, pour un plaisir vaniteux de domination.

La dernière commission, sans doute pour tout simplifier, n’a voulu rien moins que substituer au budget tel qu’il avait été présenté par M. le ministre des finances, tout un ensemble de combinaisons absolument nouvelles, rétablissant le budget extraordinaire supprimé par le gouvernement, moditiant certaines opérations, réduisant ou augmentant certaines taxes, — proposant enfin la recette merveilleuse, l’impôt sur le revenu. En sorte qu’après huit mois passés à ne rien faire, on en vient à soumettre aux chambres à la dernière heure un système improvisé, artiGcieusement combiné, mêlé, bien entendu, des éternelles économies sur les cultes, et assaisonné d’une nouveauté justement suspecte. Mais la commission, en proposant l’impôt sur le revenu, dit-elle du moins de quelle façon il sera établi et réparti, comment il se conciliera avec d’autres impôts qui atteignent déjà sous toutes les formes les revenus du contribuable français ? S’est-elle demandé dans quelle mesure et à quel moment il serait applicable, quelle influence il aurait sur le crédit, sur la richesse publique ? Elle ne paraît pas elle-même bien fixée. N’importe, elle a le mot, qui est à lui seul tout un programme, qui est fait pour être l’ornement d’un budget démocratique, radical, — et surtout chimérique ! Et voilà comment on procède pour préparer l’ordre financier ! Vainement, M. le ministre des finances, un peu étourdi des querelles et des difficultés qu’on lui suscitait, s’est fait un devoir de se rendre devant la commission, d’essayer de l’éclairer sur le danger ou l’inanité de ses combinaisons, surtout à ce moment extrême de l’année, de défendre ses propres projets : la commission a répondu sans façon à M. Sadi-Carnot en déclinant plus que jamais ses propositions, en maintenant le système qu’elle avait imaginé. Elle a même fini, après avoir passé huit mois à ne rien faire, par se hâter de présenter son rapport de peur qu’on ne vînt lui offrir quelque transaction. Ce n’étaii encore, il est vrai, que l’opinion d’une commission et il restait toujours la ressource d’en appeler à la chambre elle-même ; c’était une lutte que le gouvernement tout entier était intéressé à accepter et à soutenir. Néanmoins M. le ministre des finances, un peu dégoûté de ces préliminaires, assez peu sûr peut-être de l’appui de M. le président du conseil, a paru disposé à en finir sans plus attendre : il a tout au moins offert sa démission, et c’est dans ces conditions assez équivoques que la session s’est ouverte. On avait déjà un premier acte de l’imbroglio parlementaire, — en attendant un second acte qui n’allait pas tarder à se jouer en pleine séance au Palais-Bourbon.

Cette fois ce n’était plus M. le ministre des Gnances qui se trouvait en cause, c’est à M. le ministre de l’intérieur, c’est aussi à M. le garde des sceaux, et en définitive au gouvernement tout entier, qu’on a fait la plus étrange querelle. De quoi s’agissait-il donc ? Une grève a éclaté il y a quelque temps à Vierzon, parmi les ouvriers d’une compagnie qui s’occupe de la fabrication d’instrumens agricoles. Cette grève n’a point eu sans doute, les douloureux caractères de celle qui a si cruellement sévi à Decazeville au courant du dernier hiver ; elle a eu cependant sa gravité, elle a eu aussi ses incidens, et le moment est venu où la paix publique aurait pu être troublée ; elle a été après tout assez sérieusement menacée un jour ou deux. Un certain nombre d’ouvriers, fatigués de suivre des mots d’ordre, ont voulu reprendre leur travail, les grévistes les plus obstinés ont voulu les en empêcher, et les rixes violentes, les conflits de rues ont commencé, au point de nécessiter une intervention de la force publique, des autorités administratives et judiciaires. Un conseiller général, des conseillers municipaux socialistes, invoquant leur privilège d’élus du peuple, se sont mêlés à ces agitations, et ils se sont exposés à être pris avec quelques autres vulgaires perturbateurs ; ils ont été tout simplement conduits en prison à Bourges, jugés et condamnés comme d’autres, et même provisoirement privés, par suite de la condamnation qui lés a frappés, de leurs droits civiques, dont ils n’avaient pas fait, d’ailleurs, un bien digne usage, Dans tout cela, qu’a fait le gouvernement ? Il s’est borné à maintenir l’ordre avec une modération poussée jusqu’à la longanimité, à garantir strictement la liberté des ouvriers qui voulaient travailler et à laisser la justice poursuivre son œuvre de répression légale contre tous ceux qui ont troublé l’ordre à Vierzon. Malheureusement c’est là ce que les radicaux ne peuvent arriver à comprendre. Pour eux les vrais perturbateurs ce sont les gendarmes, seuls auteurs de tous les désordres ! Les révoltés, ce sont les ouvriers qui veulent travailler, qui prétendent ne pas se soumettre aux organisateurs de grèves ! Les coupables, ce ne sont pas les conseillers généraux ou municipaux, qui abusent de leur titre en encourageant la sédition, ce sont les juges qui les condamnent ! C’est là, en définitive, le sens et le résumé d’une interpellation que M. Henry Maret, un esprit distingué peu fait pour ces médiocres besognes, a cru devoir adresser au ministère, qu’un autre député radical, M. Millerand, a envenimée par ses violens commentaires, et que M. Basly a assaisonnée de ses banalités démagogiques et socialistes.

On n’y mettait pas de mauvaise volonté ! Ce qu’on demandait à M. le ministre de l’intérieur et à M. le garde des sceaux, c’était tout simplement de déshonorer la répression par un désaveu, d’amnistier au plus vite les condamnés du Vierzon et de flétrir les juges, de livrer les gendarmes et de glorifier les grèves. Notez que quelques-uns de ces interpellateurs de bonne volonté prétendent être les amis du gouvernement, qu’ils se disent ses alliés, qu’ils invoquent sans cesse les discours de conciliation de M. le président du conseil, avec qui ils sont en coquetterie, — et naturellement ils croient que, puisqu’ils sont les alliés du gouvernement, le gouvernement leur doit bien de ménager leurs amis les grévistes. Malgré tout, le ministre de l’intérieur, M. Sarrien, ne s’est pas laissé persuader que le gouvernement, pour avoir l’amitié et l’appui des radicaux, pût aller jusqu’à se faire le protecteur ou le complice des émeutiers, des désorganisateurs du travail. M. le ministre de l’intérieur a tenu bon, revendiquant sans marchander la responsabilité des répressions de Vierzon ; il a défendu sa police et ses gendarmes. M. le garde des sceaux Demôle a aussi défendu ses juges, violemment attaqués, et, au fond, le sentiment intime de la chambre était visiblement favorable au gouvernement ; mais c’est ici que tout se complique. Au moment du vote, M. le ministre de l’intérieur, allant droit devant lui, impatient de savoir à quoi s’en tenir, a réclamé un ordre du jour de confiance net et clair approuvant ses actes et sa politique. La chambre, qui semblait approuver sa politique à condition de ne pas le dire, a répondu au ministre par un modeste ordre du jour pur et simple, — et M. Sarrien a quitté fièrement le Palais-Bourbon, allant du même pas porter sa démission à l’Elysée, ajoutant familièrement, dit-on, qu’il en avait assez, qu’il préférait tomber ainsi. De sorte que ce n’était plus seulement M. le ministre des finances qui voulait quitter les affaires : M. Sarrien annonçait sa retraite. Le ministre de l’intérieur allait être suivi par le garde des sceaux, M. Demôle, puis par le ministre des travaux publics, M. Baïhaut, qui, lui aussi, dit-on, en a assez, puis, peut-être, par le ministre de l’agriculture, M. Develle, et enfin par ce qu’on peut appeler la partie la plus modérée ou la moins radicale du cabinet. Il n’y avait pas trois jours que la session était ouverte, tout était déjà en désarroi, et c’est ainsi que le gâchis, qui avait commencé avant la réunion des chambres, s’est trouvé un instant compliqué et aggravé, dès qu’on a été en présence, par une interpellation qui semblait d’abord à peine sérieuse. Comment sortir maintenant de là ? Ce n’était point assurément facile. M. de Freycinet a bien vu que, si la dislocation commençait, tout s’effondrait, qu’il allait se trouver, lui personnellement, dans le plus extrême embarras, désireux de garder le pouvoir, pressé d’un autre côté entre tous les partis ou fractions de partis, qu’il veut également ménager, qu’il s’efforce de retenir en les flattant et en les abusant tour à tour. Il a mis toute sa patiente souplesse, et il a été probablement aidé par M. le président de la république à rassembler et à rajuster les morceaux de ce ministère en désarroi. Il s’est ingénié à calmer les susceptibilités de l’impétueux ministre de l’intérieur, en démontrant à M. Sarrien qu’il n’y avait eu qu’un malentendu, une fantaisie d’indiscipline dans la majorité, que les radicaux regrettaient déjà la faute qu’ils avaient commise, — que, dans tous les cas, l’échec de la discussion sur Vierzon, si échec il y avait, était moins pour le ministre de l’intérieur que pour la politique du cabinet tout entier. C’était peut-être vrai ; seulement M. le président du conseil ne s’est point aperçu qu’il s’accusait lui-même, que si l’interpellation sur les affaires de Vierzon mettait en cause la politique du gouvernement tout entier, c’était à lui de se trouver là où la lutte s’engageait, d’aller porter avec M. le ministre de l’intérieur le poids du combat. S’il eût été présent, il eût vraisemblablement réussi à détourner le coup ou à l’atténuer par son habileté dans l’art des diversions et des évolutions. Le mal une fois fait, essayer de le pallier en évitant de se sentir blessé et en s’épargnant ainsi l’épreuve d’une reconstitution ministérielle qui allait mettre en jeu toutes les ambitions, c’était peut-être ingénieux ; c’était, au demeurant, un expédient encore plus qu’une solution. M. le ministre de l’intérieur a-t-il été absolument convaincu par tout ce que lui a dit M. le président du conseil ? Il faut le croire, il a été du moins assez touché par l’éloquence de M. de Freycinet pour se prêter à l’expédient, pour ne plus insister sur sa démission, et ceux de ses collègues qui avaient eu l’air de vouloir le suivre n’avaient plus dès lors aucune raison de retraite immédiate. M. le ministre des finances, qui avait une position à part, qu’on avait paru un peu oublier dans cette dernière phase de la crise, a fini, puisque tout le monde restait, par rester lui-même, attendant les chances de son duel avec la commission du budget devant la chambre. Le rideau est tombé sur cet acte nouveau de l’imbroglio parlementaire.

De quel nom maintenant peut-on caractériser ce qui vient de se passer, cette manière de sortir d’une crise par elle-même assez médiocre ? C’est ce qu’on appelle vulgairement un replâtrage : le ministère, un instant chancelant et menacé de disparaître, a repris une apparence d’équilibre et de vie. Il n’est pas moins évident qu’aujourd’hui comme hier il est à la merci d’un incident, d’une interpellation, qu’il a tout juste la force et le crédit d’un gouvernement qui ne vit que sous la tolérance des partis, en se prêtant à toutes les complicités, en épuisant les condescendances et les subterfuges. M. le président du conseil semble croire que c’est le dernier mot de l’art de gouverner, que tout consiste à échapper aux petites crises, à savoir plier à propos, à vivre en prolongeant le plus possible cette équivoque qu’il appelle la concentration républicaine, qui n’est que le déguisement d’un système de concessions graduées, indéfinies au radicalisme. C’est sa tactique et sa politique. Il n’est pas encore à l’extrémité où il peut être conduit ; il est manifestement sur le chemin où les complaisances et les concessions s’enchaînent et se succèdent. M. le président du conseil est un homme précieux avec qui tout est affaire de tempérament et de combinaison. Il n’accordera pas du premier coup, si l’on veut, l’amnistie qu’on a voulu imposer l’autre jour à M. le ministre de l’intérieur pour les condamnés de Vierzon : patience, il a entendu la pétition, il accordera l’amnistie qu’on lui demande un peu plus tard, peut-être même avec le concours de If. le ministre de l’intérieur, comme il l’a accordée pour les condamnés de Decazeville. Il pourra, au premier abord, faire des façons pour subir l’impôt sur le revenu ; il négociera, il ne se refusera à rien et il finira par se prêter, avec une modération doucereuse, à une expérience dont les intérêts publics feront seuls les frais. Il ne prendra pas l’initiative des persécutions religieuses, de l’oppression des croyances, des puériles suppressions de crédits au budget des cultes ; il laissera tout s’accomplir, sans songer sûrement à jouer son pouvoir pour résister à une tyrannie du parti dont il subit le joug en prétendant le concentrer et le conduire. Avec cela il vivra peut-être, si c’est vivre pour un chef de gouvernement ; il prolongera l’existence de son ministère reconstitué pour quelques jours de plus, ou pour quelques semaines, c’est possible. Il ne sera arrivé, par le fait, qu’à créer cette situation où, de jour en jour, il aggrave la rupture du gouvernement avec toutes les forces modérées du pays, où il n’est plus au pouvoir que le prête-nom d’une politique prétendue républicaine, en réalité radicale et révolutionnaire, amalgame de toutes les passions de parti et de secte, déviation et démenti de toutes les traditions de tolérance et de libéralisme de la politique française.

Certes, s’il est un saisissant exemple de ces déviations et de ces excès que M. le président du conseil couvre de l’autorité de son nom puisqu’il est le chef du gouvernement, c’est cette loi sur l’enseignement primaire que la chambre vient de voter au pas de course, avec une sorte d’impatience fiévreuse, comme si elle craignait de voir lui échapper cette arme forgée et préparée pour une domination de parti. Oh ! ici le commandant en chef de l’opération, M. le ministre de l’instruction publique, est sûr de son affaire, il n’a pas à craindre de trouver une majorité divisée. Radicaux, opportunistes, républicains dé toutes nuances marchent du même pas, vont au scrutin comme à l’exercice, sans s’arrêter aux observations et aux amendemens ; ils ne connaissent que la consigne, la consigne est de voter ! Vainement des députés conservateurs, M. de Lamarzelle, M. Faire, M. Piou, M. l’évêque d’Angers, M. de Mun, M. Lefèvre-Pontalis, se sont succédé à la tribune comme à une brèche ; vainement ils se sont efforcés de rappeler à ces législateurs effarés les principes les plus inviolables, les traditions libérales les plus invariables, les garanties les plus simples, et de défendre les droits des pères de famille, les droits des conseils municipaux dans le choix de leurs instituteurs ; les républicains n’ont rien écouté, ils ont marché en vrais sectaires à la délibération comme à une exécution, et les loustics n’ont pas manqué pour accompagner la manœuvre de leurs grossières plaisanteries.

y a surtout deux traits curieux dans cette étrange discussion. On dirait que les républicains d’aujourd’hui ont oublié tout ce qu’ont I ensé et soutenu les libéraux de tous les temps, et il n’y a pas à se donner la peine d’interpréter leurs sentimens, ils avouent eux-mêmes, avec une étonnante crudité, leur ignorance ou leur haine de toutes les garanties libérales ; ils ont l’arrogant cynisme de leurs apostasies. Ils publient tout haut, en plein débat parlementaire, le mépris des minorités, ils mettent sans façon des classes de citoyens hors la loi. Leur oppose-t-on les conseils municipaux, ils se moquent de ces modestes assemblées ; ils ne s’occupent des conseils municipaux que pour leur imposer des charges sans les consulter. Leur parle-t-on des pères de famille, ils leur refusent le droit de surveiller l’éducation de leurs enfans. M. le ministre de l’instruction publique, lui-même, ne craint pas d’avouer que les instituteurs, selon la loi nouvelle, ont une mission politique, qu’ils sont chargés de faire des républicains, de façonner des cerveaux républicains. — Quoi donc ! disent ces réformateurs, est-ce qu’à côté de l’enseignement de l’état il n’y a pas l’enseignement libre ? Oui, vraiment, on n’interdit pas d’une manière absolue les écoles libres ; seulement on prend toutes les mesures pour rendre le recrutement des maîtres de ces écoles impossible, on entoure les instituteurs d’entraves, de surveillances, de suspicions, de restrictions ; on les soumet, s’ils sont en faute, à des juridictions ennemies, on les enlace de toute façon et on leur dit ensuite : « Maintenant vous pouvez marcher, vous êtes libres. » Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que les républicains d’aujourd’hui parlent encore quelquefois avec un certain dédain du passé, des régimes monarchiques d’autrefois ; mais il n’y a pas un seul de ces régimes dont les abus ou les excès d’opinion n’aient été dépassés, qui eût osé faire ce qu’on fait aujourd’hui. Qu’aurait-on dit, même sous le dernier empire, si des maires s’étaient permis de menacer de destitution de modestes fonctionnaires municipaux qui auraient envoyé leurs enfans à des écoles libres ? Voilà cependant ce qu’on appelle le progrès ! Il est certain que nous sommes loin de ces temps que M. Mézières rappelait ces jours derniers, avec une généreuse élévation de parole, à une cérémonie de commémoration de M. de Serre, de cette époque où régnaient les idées libérales que soutenait tout le premier l’éloquent et royaliste garde des sceaux de 1819, qui étaient l’honneur et la parure d’une génération.

Politiquement cette loi sur l’enseignement primaire qui vient d’être votée au Palais-Bourbon est donc le signe douloureux et inquiétant d’une singulière altération de toutes les idées, de tous les sentimens du droit et de la liberté ; mais ce n’est point là encore peut-être ce qu’elle a de plus grave. La vérité est que cette loi, œuvre manifeste de secte et de guerre, encore plus qu’œuvre scolaire, est un des plus redoutables, un des plus dangereux instrumens de division nationale. Elle crée des scissions irréparables ; elle trouble l’unité morale de la France, qu’elle partage en deux camps, pour longtemps peut-être irréconciliables. Des hommes d’une sérieuse prévoyance politique et même des hommes de simple bon sens appelés à fonder un régime nouveau se seraient dit sans doute que leur premier devoir, que leur intérêt était de ne pas multiplier les difficultés autour d’eux, de ne point enflammer et enven mer les hostilités contre les institutions nouvelles ; ils auraient compris que, même en accomplissant des réformes, en répandant l’instruction populaire, en introduisant l’esprit de la société civile, l’esprit du temps, si l’on veut, dans l’enseignement, ils devaient ménager prudemment les mœurs, les croyances, les habitudes du pays, éviter tout ce qui aurait Tapparence d’une guerre. C’était, sans ombre de doute, la politique la plus simple, la plus prévoyante et la plus sûre. Au lieu de procéder avec prudence, on a fait justement tout le contraire, on n’a rien négligé pour réveiller, pour exaspérer les susceptibilités religieuses, et on aurait beau s’en défendre, la vérité est trop évidente ; elie éclate dans tous les actes des républicains qui disposent depuis quelques années du gouvernement. Qu’est-ce que cette entreprise qui se manifeste particulièrement encore aujourd’hui, et par cette récente loi scolaire et par ces expulsions nouvelles de pauvres sœurs qui depuis un siècle soignent des enfans et des malades dans leurs maisons, qu’est-ce que cette entreprise, sinon la continuation d’une grande et malfaisante guerre contre une foi religieuse, contre des traditions respectées ? On peut tout faire sans doute, on peut provisoirement tout braver puisqu’on a la force ; mais on ne le fait qu’en divisant d’abord profondément le pays, et puis en préparant d’inévitables réactions, en créant une situation où le premier acte d’une majorité nouvelle, d’une majorité simplement modérée qui voudrait faire œuvre d’apaisement, serait l’abrogation ou la réforme de cette loi scolaire qui vient d’être votée. On a évoqué l’autre jour en plein Palais-Bourbon les souvenirs de l’édit de Nantes. C’est en vérité de l’à-propos. Le roi Louis XIV voulait que tous ses sujets eussent sa religion ; c’est exactement ce qu’on veut faire aujourd’hui dans un autre sens. A quoi servent donc les exemples du passé, ainsi que l’a dit avec une généreuse éloquence M. Raoul Duval, si ce n’est à prouver que la liberté seule peut régler les rapports des hommes et rendre à une nation comme la France la force par la paix morale ?

La politique est comme une scène mobile où leshommes passent et se succèdent. Ils passent vite, surtout de notre temps, dans ce siècle de révolutions et de crises, où l’Europe en trente années a presque complètement changé de face, où la fortune des personnages publics est livrée avec le sort des peuples aux « jeux de la force et du hasard. » Pour quelques-uns qui ont résisté à tout et que l’âge même ne dompte pas, qui restent debout à travers les commotions, vigoureux champions des causes victorieuses, combien d’autres ont disparu de ce monde ou se sont éclipsés même avant de mourir ! Le comte de Beust, qui vient de s’éteindre un peu oublié dans une paisible retraite, aux environs de Vienne, a eu son jour. Il a été mêlé, pendant une partie de sa vie, aux plus graves événemens du temps ; il y a joué son rôle en homme d’esprit et de ressource, qui a pu passer pour représenter, à un certain moment, une tradition, une politique, qui a figuré sur tous les théâtres, tour à tour ministre du petit royaume de Saxe et chancelier d’état de l’empire d’Autriche. C’était un diplomate de l’ancienne école des Metternich, des Nesselrode, maniant les affaires avec art, alliant la ténacité à la souplesse. Les circonstances ne l’ont pas toujours favorisé. Il a eu dans sa carrière l’apparence et l’illusion plus que la réalité des grands rôles.

Né à Dresde en 1809, d’une famille originaire du Brandebourg, éleyé dans les universités de Goettingue et de Leipzig, M. de Beust était entré, dès sa jeunesse, dans le service diplomatique du royaume de Saxe et il avait commencé sa carrière comme attaché ou secrétaire tour à tour à Munich, à Londres, à Paris, à Berlin. Ce n’est qu’après les révolutions de 1848 et 1849 que, rappelé à Dresde et signalé déjà par ses talens, par son esprit résolu, il entrait au gouvernement, où il prenait rapidement la première place. Ministre des affaires étrangères, président du conseil sous le roi Jean comme sous son prédécesseur, il devenait pour plus de dix années l’inspirateur, le chef dirigeant de la politique saxonne. A la vérité, M. de Beust se sentait déjà peut-être un peu à l’étroit à Dresde. Il cherchât volontiers les occasions de se montrer, de se mêler aux affaires européennes, de faire de la grande politique dans un petit cadre. Il rêvait pour la Saxe un rôle plus actif ; il ne cachait pas son ambition de faire pénétrer, avec son influence, un esprit nouveau dans la vieille Confédération germanique, de former avec les états moyens et petits un groupe indépendant, une « troisième Allemagne » entre l’Autriche et la Prusse. Le ministre saxon avait une politique qui pouvait n’être pas sans valeur : il voulait mettre l’Allemagne en mesure, soit de se défendre contre la tutelle oppressive de la Prusse et de l’Autriche, soit de garder une certaine indépendance d’action, en vue des conflits éventuels entre les deux cours qui, jusque-là, avaient exercé en commun leur prépotence dans les affaires allemandes.

C’était le secret d’une réforme fédérale qu’il proposait dès 1861, par laquelle il croyait faire face à tous les dangers, et c’est avec cette idée, avec cette illusion, si l’on veut, qu’il arrivait à l’époque où éclatait la déplorable, l’inique guerre contre le Danemark pour les duchés de l’Elbe. M. de Beust se flattait peut-être encore de maintenir l’autorité de l’Allemagne indépendante représentée par la diète de Francfort dans l’exécution fédérale décidée sur le Bas-Elbe. Malheureusement tout avait changé. Il y avait désormais à Berlin un homme pour qui le Slesvig-Holstein n’était qu’un prétexte, qui ne songeait qu’à saisir l’occasion de fonder la prépondérance prussienne par le fer et le feu, au détriment de la vieille Confédération, dont il se moquait, aussi bien qu’au détriment de l’Autriche, dont il fait s’était une complice momentanée et abusée. Pendant que M. de Beust en était encore à ses rêves d’iniervention fédérale dans les duchés de l’Elbe, M. de Bismarck marchait à son but, réduisant les petits états à l’impuissance, compromettant l’Autriche dans ses entreprises et se servant d’elle pour l’accabler ensuite. Toute la diplomatie du ministre saxon se trouvait déjouée par la précipitation des événemens, que M. de Bismarck conduisait avec une imperturbable audace, et avant peu la politique de la a troisième Allemagne » était emportée avec tout le reste dans le Louveau et gigantesque conflit qui allait se dénouer à Sadowa. M. de Beust, dans cette redoutable crise, était sans doute un bon patriote qui croyait l’Allemagne intéressée à s’affranchir également de la domination autrichienne et de la domination prussienne. Au fond, sa plus vive antipathie était contre la Prusse ; au moment de la rupture entre les deux puissances, il n’avait pas hésité à s’allier à l’Autriche, et il était vaincu avec elle. Il n’était plus même admis par M. de Bismarck, au lendemain de Sadowa, à traiter pour la Saxe, qui restait à la discrétion du vainqueur. M. de Beust semblait disparaître dans un si grand désastre ; c’était au contraire le moment où, par un singulier retour des choses, il allait retrouver une fortune nouvelle. Avantque trois mois fussent passés, en effet, il était appelé par l’empereur François-Joseph à la direction des affaires de l’Autriche. Le petit ministre saxon, en changeant de patrie, devenait le chancelier d’un grand empire !

La position du nouveau ministre impérial était certes des plus délicates. L’avènement inattendu d’un étranger au pouvoir dans un pareil moment pouvait être et était en effet vu avec ombrage à Vienne ; il pouvait aussi exciter des susceptibilités et même plus que des susceptibilités à Berlin où M. de Bismarck gardait un assez amer ressentiment contre le petit ministre de Saxe avec qui il n’avait pas voulu traiter. C’était justement l’art de M. de Beust d’aller sans embarras au-devant de ces premières difficultés, de savoir se dégager habilement de son passé et entrer d’un esprit libre dans son nouveau rôle. Ce n’est pas qu’il eût oublié, qu’il ne sût dans le secret de sa pensée où était l’ennemi ; mais il savait aussi en homme avisé que, pour le moment, l’Autriche ne pouvait avoir d’autre politique que de se recueillir, de réorganiser ses forces, de rétablir surtout la paix entre les diverses parties de l’empire, et, dès son arrivée au ministère, sa première préoccupation était de négocier avec la Hongrie ce compromis qui dure encore, qui a été comme le fondement du nouvel empire austro-hongrois. Il n’ignorait pas, d’un autre côté, que, si l’Autriche voulait se refaire une situation en Europe, elle avait besoin de renouer des alliances, et il est bien certain que, dès les premiers momens, il avait tourné ses regards vers Paris. Entre l’Autriche et la France il y avait des préoccupations, des dangers, des intérêts communs ; M. de Beust le savait, et en employant sa diplomatie à rétablir le crédit de l’Autriche à Saint-Pétersbourg comme à Londres, il suivait avec une attention particulière ce qui se passait à Paris. Il considérait la cause de la France comme la cause de l’Autriche, il ne le cachait pas. Malheureusement les affaires françaises étaient alors si étrangement conduites qu’à l’heure décisive, au moment où éclataient les tragiques événemens de 1870, rien n’était assuré, et la rapidité des catastrophes rendait impossibles des alliances qui auraient été simples et naturelles.

M. de Beust a cru devoir quelquefois se défendre d’avoir manqué à ses engagemens envers la France en ne prenant pas les armes pour elle. Il n’était pas engagé, en effet, à se précipiter les yeux fermés et à précipiter l’Autriche dans une guerre pour laquelle ii a’avait pas été consulté ; il était du moins assez compromis par ses sympathies pour que sa situation devînt difficile après la catastrophe de la France, et dès 1871, il était obligé de quitter la chancellerie de Vienne pour aller représenter l’Autriche comme ambassadeur à Londres, puis à Paris, où il a laissé les souvenirs d’un diplomate alliant à un esprit libre et actif la bonne grâce mondaine et les goûts d’un lettré. Ministre de Saxe ou chancelier d’Autriche, M. de Beust ne peut pas passer pour un homme d’état du premier ordre. Il a été un de ces politiques un peu déclassés dont la carrière est toujours contrariée. Il n’a eu d’abord qu’un petit théâtre pour déployer ses facultés ; quand il a eu un plus grand théâtre, les circonstances lui ont manqué, ou ne l’ont pas favorisé. Il reste au demeurant une des figures de cette diplomatie d’autrefois qui s’efface de plus en plus devant la diplomatie nouvelle de l’audace et de la force.

Ch. de Mazade.