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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1886

Chronique n° 1308
14 octobre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Il y a, par bonheur, encore de la ressource en France, dans cette France dont on se plaît si souvent à médire en la jugeant sur les travestissemens qu’elle subit. Tout n’est pas misère, intrigue ou vanité, et ce temps même où nous vivons, si triste, si décourageant qu’il soit parfois, a des contrastes d’une haute et rassurante signification. A côté des incidens médiocres, des passions vulgaires qui s’agitent stérilement et des basses œuvres de la politique de tous les jours, il y a de ces bonnes fortunes qui viennent à propos montrer que la source des pensées généreuses et des nobles actions n’est point tarie.

Tandis que les républicains de Carcassonne élèvent une statue à un insurgé, sans doute pour mieux assurer la république, et que M. le président du conseil dore dans ses discours mielleux sa servitude vis-à-vis du radicalisme ; tandis que les personnages du jour passent leur temps à ruiner l’industrie par les grèves ou à en finir avec l’ordre financier dans la commission du budget, voici un prince, victime des haines mesquines de parti, qui accomplit simplement un acte de libéralité unique. Frappé par une expulsion imméritée dans ses sentimens les plus chers, atteint sans justice dans son titre de doyen des généraux de la France, M. le duc d’Aumale emploie ses heures d’exil à doter l’Institut, dont il est l’honneur, et par l’Institut le pays lui-même, de son beau domaine de Chantilly. Le généreux donateur a tout prévu pour que cette libéralité, dès ce moment irrévocable, eût un emploi digne de sa propre pensée et de la France, pour qu’elle servit à créer, au milieu de nos mobilités, une vraie et durable institution nationale sous le nom historique de Condé. Qu’on s’ingénie à chiffrer l’importance d’une telle dotation, à évaluer les terres, les bois, les constructions, à calculer les revenus ou les dépenses, peu importe : ce ne sont là que des détails secondaires. Il y a dans ce don magnifique quelque chose de plus que des millions. Depuis des années, depuis qu’il est rentré dans son pays, où il pouvait avoir la légitime espérance de passer désormais sa vie, M. le duc d’Aumale a mis tous ses soins à ressusciter Chantilly, ou plutôt à créer un Chantilly nouveau, à lui donner un incomparable éclat. Vous vous souvenez peut-être de la description charmante et animée que Cousin a tracée de Chantilly au temps de la jeunesse de Mme de Longueville et de la jeunesse du duc d’Enghien, au temps où Sarrazin, dans ses lettres rimées, racontait les splendeurs de ces « grands palais enchantés, » tout peuplés de beau monde. Ce vieux Chantilly a disparu en partie dans les révolutions, il n’a pas échappé aux démolisseurs, il est resté longtemps plus qu’à demi ruiné. M. le duc d’Aumale a noblement entrepris de tout refaire, de tout relever, et, dans cette demeure reconstruite, dans ces jardins refaits, il a rassemblé avec une intelligence supérieure et le goût le plus délicat tout ce que les arts de la peinture, de l’architecture ont de plus rare. Tapisseries merveilleuses, vitraux retrouvés à Écouen et racontant la fable de Psyché, l’autel de Jean Goujon replacé dans la chapelle des Montmorency, œuvres de l’art ancien et de l’art moderne, les Raphaël, les Carrache, les Lesueur, les Poussin, les Mignard, les Fragonard, les Prud’hon, les Ingres, les Delacroix, les Scheffer, les Baudry, tout y est et tout est à sa place, formant un ensemble où la grâce s’allie à la majesté. L’homme d’étude, qui tient la plume aussi bien que l’épée, a ajouté aux merveilles de l’art une bibliothèque qui est elle-même une des plus riches collections, qui contient les livres et les manuscrits les plus précieux. M. le duc d’Aumale, en un mot, a fait de Chantilly un monument, un musée, une bibliothèque, avec des alentours somptueux. Il y a mis le sceau de son esprit, de son goût, et c’est pour donner à cette œuvre, unique au monde, le caractère de la durée qu’il a choisi pour ministre de ses libéralités un corps comme l’Institut, qui est tout à la fois doué de la perpétuité et placé en dehors ou au-dessus des fluctuations de la politique. Il ne s’est réservé que le droit de veiller sur ce qu’il a fait, d’achever son ouvrage pour le léguer plus complet à la France.

La pensée est certes aussi noble que délicate, et on ne voit pas bien comment les pouvoirs publics pourraient refuser d’autoriser l’Institut à accepter un don qui doit profiter aux arts, aux sciences et aux lettres, aux écrivains et aux artistes malheureux qu’un secours opportun peut aider dans leur carrière. Dira-t-on que de la part de M. le duc d’Aumale il a pu y avoir l’intention de répondre fièrement à des ennemis, de rendre plus sensible l’iniquité de l’ostracisme qui l’a frappé ? Ce serait une vengeance à coup sûr d’un ordre rare et qui ne risquerait pas, dans tous les cas, de trouver beaucoup d’imitateurs. Mais la vérité est que M. le duc d’Aumale n’a obéi à aucun sentiment de circonstance, à aucune préoccupation personnelle. C’est, il y a deux ans déjà, à un moment où il avait le droit de se croire en sûreté, qu’il exprimait ses volontés dans un testament secret confié à un officier public, et ce qu’il décidait librement, dans le secret de sa pensée, il y deux ans, il n’a fait que le confirmer aujourd’hui sans amertume, sans la moindre allusion à des incidens récens, avec une parfaite sérénité d’esprit, comme si rien ne s’était passé. La divulgation n’a eu d’autre objet que de rendre dès ce moment irrévocable un don que M. le duc d’Aumale avait résolu dès longtemps, quand il croyait encore pouvoir vivre paisible et honoré dans son pays, — que son cœur généreux ne rétracte pas dans l’injuste épreuve de l’exil. C’est ce qui imprime un si haut caractère à cet acte de patriotique libéralité, qui n’a certes rien de commun avec les manèges des partis, qui se dégage, dans sa noblesse, du tourbillon de banalités, de misères et de violences où se perd la politique du jour.

Lorsqu’il y a trois mois, les républicains du gouvernement et des chambres, qui se flattent de sauver périodiquement la république, décrétaient sommairement l’exil d’un prince qui ne réclamait d’autre droit que celui de servir et d’honorer la France, ils croyaient probablement bien servir leur cause. Qu’ont-ils gagné à cet acte d’emportement ? ont-ils pu se sentir mieux assurés dans leur domination ? Ils ont inscrit dans leur histoire une violence, une faute de plus, voilà tout ! Ils n’ont rien gagné, ils n’ont rien changé, parce que les difficultés, les embarras qu’ils retrouvaient sans cesse devant eux il y a trois mois, tenaient non à la présence d’un prince ou de plusieurs princes sur le sol de la France, mais à toute une politique à laquelle ils se sont obstinément, aveuglément attachés depuis quelques années, et qu’on va revoir à l’œuvre au premier jour, à tout propos. C’est aujourd’hui même, en effet, que nos chambres se réunissent, qu’elles vont se retrouver en face d’une situation morale, financière, économique, administrative, qui n’est rien moins qu’améliorée depuis trois mois, et c’est sans doute pour se préparer, pour préparer son monde à cette session nouvelle que M. le président du conseil a tout récemment entrepris dans le Midi un voyage de propagande et d’agrément, — ce qu’on pourrait appeler un voyage-programme. M. le président du conseil est allé de Bordeaux à Montpellier, de Montpellier à Bordeaux, avec station à Toulouse, escorté dans sa marche de généraux, de préfets, d’autorités de toute sorte, acceptant les honneurs réservés jusqu’ici aux chefs de l’état ou aux princes, fêté dans les banquets officiels, semant les discours et les allocutions bienveillantes sur son passage.

L’oracle a parlé à Montpellier et à Bordeaux, il a parlé surtout à Toulouse, il a parlé partout. Ce n’est pas la première fois, à vrai dire, que M. de Freycinet pratique l’art des promenades et des manifestations opportunes. Il y a quelque sept ou huit ans déjà, à une époque où il n’était encore que ministre des travaux publics et où son ambition visait plus haut, il faisait un de ces voyages à fracas. Il allait dans le Nord, il allait aussi à Nantes et à Bordeaux. Il exposait alors avec effusion, avec une éloquence persuasive, les avantages de la république conservatrice et libérale, il paraissait être un continuateur de M. Thiers, de M. Dufaure ; il parlait d’un accent convaincu et pénétrant de la politique de modération. Voilà qui était au mieux et qui promettait ! Que s’est-il donc passé depuis 1878 ? les circonstances ont changé, M. de Freycinet, en homme de bonne composition, a changé avec les circonstances ; il a suivi le courant, et, par un miracle de souplesse, cet orateur de la république modérée, une fois arrivé à la direction des affaires, s’est trouvé présider aux œuvres les plus violentes de la république révolutionnaire, — à l’expulsion sommaire des communautés, aux persécutions religieuses, à l’amnistie, à la ruine des finances, aux épurations, aux lois d’exil. Voilà ce que deviennent les programmes dans la réalité ! Autrefois, quand c’était encore de saison, quand on n’avait pas tout livré, M. de Freycinet parlait de la république conservatrice et modérée ; aujourd’hui il a trouvé un thème nouveau : celui de la « concorde républicaine. » C’est le fond, l’essence du discours de Toulouse et des autres discours par lesquels il a voulu préluder à une session où il pourrait bien trouver plus d’une difficulté.

Ce qui distingue M. le président du conseil, c’est un optimisme calculé, doucereux et plein d’euphémismes, qui se promène à travers les contradictions, déguise avec art les vérités importunes et représente tout sous le plus beau jour. A entendre M. de Freycinet, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes ! On ne voit partout que les signes « d’une confiance inébranlable dans l’avenir » du régime dont jouit la France. La république est aujourd’hui « plus forte qu’à son début, » elle a « devant elle des perspectives indéfinies. » Elle a comblé le pays de biens, répandu la lumière et la richesse à profusion, élevé le crédit national à un degré où il n’avait jamais été sous aucun régime ! Les républicains, malgré ce que l’orateur de Toulouse veut bien appeler « quelques écarts passagers, » ont été un parti sage, discipliné, habile à « se contenir, à se tempérer, à se modérer ! » Voilà pour le coup qui est rassurant, merveilleux, et fait pour flatter les républicains, qui ne se savaient peut-être pas doués de tant de vertus ! Il est vrai qu’un instant après, par une légère contradiction, M. le président du conseil se hâte d’ajouter qu’il faut bien prendre garde, qu’après tout l’œuvre n’est pas aussi complète qu’on pourrait le croire, qu’il y a pour le moins un tiers de la France qui n’est point du tout converti à la république et qui reste à conquérir. Ceci est un peu moins rassurant. C’est encore une tactique, une manière d’avertir les républicains après les avoir flattés, de leur montrer le danger des scissions, de maintenir ou de rallier une majorité dont on a besoin en lui faisant pour du fantôme monarchiste. Que signifient toutes ces contradictions, tous ces petits artifices de langage et ces euphémismes qui ne manquent pas plus dans le discours de Toulouse que dans les autres discours de M. de Freycinet ? M. le président du conseil est un artiste de la politique qui sait tout déguiser, même le vide de la pensée. Au fond, tout son secret est de suivre son parti dans ses passions, dans ses fluctuations, en se donnant l’air de le conduire. Il n’a visiblement qu’une idée, celle de se faire une majorité, et comme il ne peut avoir une majorité qu’avec l’appui des fractions extrêmes de la gauche, il met toute sa dextérité à gagner les radicaux par les ménagemens, par les faveurs et les complaisances. C’est ce qu’il appelle la concorde républicaine !

Ce n’est point, sans doute, que M. le président du conseil soit par lui-même un radical et un révolutionnaire bien redoutable ; il ne l’est ni par l’intention ni par l’esprit, ni par les goûts et les habitudes. Il est, bon gré mal gré, de la race des modérés. Seulement c’est, en vérité, un singulier modéré qui se croit bien habile parce qu’il passe son temps à traiter avec les radicaux, c’est-à-dire à subir leur loi, à se charger lui-même de leur œuvre, en ne leur concédant, au besoin, si l’on veut, qu’une partie de ce qu’ils demandent, et en leur laissant espérer le reste. C’est ainsi que dans sa carrière ministérielle, en gardant une apparence de modération, il s’est prêté à tout, il s’est plus ou moins soumis à tout. Avec lui, c’est une question de semaines et même quelquefois de jours : il a fait des capitulations savantes et successives. Il y a quelques mois, un instant il paraissait ne pas vouloir se laisser imposer les lois d’exil, — et peu après il les proposait lui-même. On lui demande aujourd’hui l’impôt sur le revenu : il commencera peut-être par refuser, il promettra du moins de l’étudier, il demandera du temps jusqu’à un prochain budget, au risque de laisser dans l’intervalle cette menace suspendue sur le pays. On lui réclamera des épurations, il les accordera au moins en partie si l’on y tient, et il laissera la délation s’organiser, devenir une institution. C’est un personnage rangé qui paie sa dette aux radicaux par acomptes, et, en définitive, ce modéré, ami de l’ordre, qu’il se fait un mérite de maintenir, aura été un des hommes qui auront le plus contribué à tout désorganiser, à créer cette situation dont M. le président du conseil est peut-être le seul à être satisfait au début d’une session nouvelle. Ce serait pourtant bien le moment, pour les pays qui ont un grand passé, qui ont aussi la juste ambition d’avoir un avenir, de ménager leurs forces pour garder la liberté de leurs résolutions, de ne pas s’épuiser sans cesse dans de vaines querelles intérieures. Que se passe-t-il ou que se prépare-t-il, à l’heure qu’il est, en Europe ? Quel est le secret des relations entre les principales puissances qui peuvent décider de la paix du monde ? Il est certain que rien n’est clair ni dans ces relations, ni dans l’état général du continent ; que, selon le mot récent et peu compromettant du roi de Grèce, qui est de passage à Paris, les affaires de l’Europe sont assez embrouillées, et, plus que jamais, c’est à l’orient que semblent se préparer des événemens dont de simples spectateurs n’ont pas le secret. Depuis cette série de révolutions et de contre-révolutions où le prince Alexandre de Battenberg a tour à tour perdu, retrouvé, puis définitivement abdiqué la couronne de Bulgarie, les affaires des Balkans restent, à n’en pas douter, une sérieuse et inquiétante énigme. On ne voit même plus comment elles peuvent se dénouer à peu près régulièrement, tant les difficultés s’accumulent et s’enveniment de jour en jour.

Il y a une chose évidente et positive, c’est que, depuis le jour où s’est rouverte cette crise des Balkans, la Russie, qui jusque-là avait gardé quelque mesure, n’a plus déguisé sa politique et a marché ouvertement à son but. Elle ne s’est plus bornée à favoriser ou à protéger les récentes tentatives révolutionnaires de ses partisans contre l’ordre établi en Bulgarie, à poursuivre la prince Alexandre de son animosité, à lui enlever durement toute espérance de recommencer son règne ; elle a hautement avoué sa volonté de reprendre directement pour elle-même la prépondérance dans les Balkans, de ne plus rien laisser faire que sous son autorité et sa direction, de ne plus reconnaître que des subordonnés à Sofia comme à Philippopoli. A défaut du prince Dolgorouki, qu’elle avait voulu d’abord charger d’aller représenter le tsar comme commissaire extraordinaire dans ces contrées, et qui eût été peut-être du premier coup un lieutenant trop compromettant, elle a envoyé le général Kaulbars avec la mission apparente de faire des enquêtes, de consulter les vœux des Bulgares, avec un mandat réel, à peine dissimulé, de commandement. Il y a un autre fait qui n’est pas moins clair, c’est que la Russie, qui se représente toujours comme la libératrice et la protectrice privilégiée des Slaves des Balkans, qui croyait n’avoir qu’à paraître, n’a eu après tout qu’un médiocre succès ; elle n’a pas trouvé la soumission qu’elle attendait. Elle n’a pas en seulement à compter avec la régence qui exerce le pouvoir depuis le départ du prince Alexandre, en attendant la réunion d’une assemblée souveraine, elle a rencontré une résistance assez vive un certain sentiment d’indépendance dans la population elle-même. Elle a vainement employé tous les moyens, et rien, certes, n’est plus curieux que cette sorte de représentation qui se déroule depuis quelques jours dans les Balkans, où le général Kaulbars joue en vérité le rôle le plus étrange.

Tout est positivement bizarre dans cet imbroglio bulgare, et le général Kaulbars ne laisse pas de mettre quelque fantaisie dans la manière de remplir la mission de confiance qu’il a reçue. Le diplomate tusse se fait au besoin tribun, et sans plus s’inquiéter du gouvernement, il va dans les meetings dialoguer avec le peuple qu’il s’efforce de convertir aux volontés du tsar. Il a harangué les habitans de Sofia, qui ont soutenu un peu tumultueusement la discussion avec lui, et après Sofia il s’est mis à parcourir les provinces, il est allé à Sistova, à Plevna, à Schumla, à Roustchouk, semant les discours sur son passage, mettant tous ses soins à capter la population et l’armée. En réalité la Russie tenait avant tout à faire ajourner l’élection de l’assemblée souveraine qui aura un nouveau prince à élire, — elle demandait aussi la suppression de toute poursuite contre les auteurs du coup d’état nocturne qui a renversé le prince Alexandre. Ce qu’il y avait de plus clair, c’est que les Bulgares devaient s’en remettre, pour leurs affaires, à la bienveillante protection du tsar. Malheureusement la Russie a vu tous ses calculs trompés, son influence méconnue, elle a échoué presque partout. Elle n’a pu surtout empêcher les élections qui viennent de s’accomplir ces jours derniers, et dont les résultats sont favorables au gouvernement de Sofia. Que va faire maintenant la Russie ? Elle a protesté contre les élections avant le scrutin ; elle proteste aujourd’hui plus que jamais contre la validité des élections accomplies, contre l’autorité de l’assemblée nouvelle qui peut être tentée de réclamer d’exercer les droits d’une jeune nation indépendante. Au fond, elle ne compte plus, on peut le craindre, que sur quelque circonstance imprévue, sur des désordres qui pourraient éclater à tout instant et qui lui serviraient de prétexte pour intervenir militairement, pour rentrer en armes dans les Balkans ; mais c’est ici que la question se complique et devient européenne. Si le gouvernement russe avait réussi à obtenir par l’influence morale et diplomatique, par une pression habilement organisée, la soumission de la Bulgarie à ses volontés, à sa prépotence, on aurait pu peut-être se résigner pour le moment, éviter tout au moins de se prononcer et attendre ; avec une intervention militaire, si elle se réalise, tout change de face. Les grands états de l’Europe sont nécessairement conduits à manifester une opinion, à prendre un rôle plus actif.

C’est là le nœud de cette malencontreuse affaire des Balkans, qui n’est elle-même qu’une phase nouvelle de l’éternel problème oriental, qui a cela de grave aujourd’hui qu’elle remet plus vivement en jeu les plus anciens intérêts d’équilibre et d’ambition, les plus puissantes influences. La Russie s’est visiblement trop avancée maintenant pour s’arrêter à mi-chemin, pour ne pas mettre son orgueil à attester par quelque acte ostensible le protectorat qu’elle a revendiqué, qu’elle prétend exercer par une sorte de privilège ; mais sous quelle forme et dans quelles conditions peut se manifester cette politique de protectorat, que le cabinet de Saint-Pétersbourg avait peut-être un peu laissé sommeiller, qu’il semble reprendre plus que jamais ? Jusqu’où la Russie pourrait-elle aller dans ses interventions militaires et ses projets d’occupation de la Bulgarie sans exciter trop de défiances, sans risquer de se heurter contre des politiques rivales ? Quelles sont d’un autre côté les intentions des puissances qui, sans être des ennemies pour la Russie, ont, elles aussi, des traditions et des intérêts en Orient ? C’est la question qui se débat un peu partout, peut-être particulièrement à l’heure qu’il est entre Berlin, Vienne et Londres. Il reste à savoir ce qui sortira de cet imbroglio jusqu’ici assez obscur, où les divers gouvernemens de l’Europe ont leur action, où l’Angleterre elle-même a l’air de vouloir entrer par la mission mystérieuse que lord Randolph Churchill remplit depuis quelques jours en Allemagne.

Tout le monde est à l’œuvre, cela se sent bien. Au fond, il y a un assez grand embarras, une certaine crainte de s’engager ou de se dévoiler, c’est encore plus visible, — et les explications récemment données, soit par le chef du cabinet hongrois au parlement de Pesth, soit par lord Randolph Churchill dans une réunion à Dartford.ne sont point assurément de nature à jeter un jour bien vif sur la conduite que l’Autriche et l’Angleterre se proposent de suivre. L’Autriche, pour sa part, se sent, on le comprend, dans une situation difficile et épineuse. Il n’est point douteux qu’avec ses traditions et ses intérêts elle doit voir d’un regard inquiet le retour offensif des Russes dans les Balkans, leurs menaces d’intervention armée ; elle est profondément intéressée à ne pas voir s’établir à titre permanent une prépondérance ennemie dans cette partie de l’Orient. Elle ne veut pas, d’un autre côté, se séparer de l’Allemagne dont l’appui la rassure et la retient ; elle ne veut pas ou elle ne peut pas non plus se déclarer trop ouvertement contre la Russie dont elle est la semi-alliée sous les auspices de l’empereur Guillaume. Elle évite tout ce qui pourrait la compromettre, et le discours qu’a prononcé le chef du ministère hongrois en réponse à des interpellations pressantes ne sort pas de cette réserve que le cabinet de Vienne se croit obligé de garder dans sa diplomatie. M. Tisza s’est borné en définitive à des déclarations passablement vagues, à un témoignage d’intérêt assez platonique pour l’indépendance des états des Balkans ; il s’est contenté de dire, pour rassurer son parlement, qu’un protectorat exclusif en Bulgarie n’était pas admis par les traités, que la paix de Berlin, en dépit des quelques violations qu’elle avait subies, restait la loi des nations et qu’aucun gouvernement n’avait manifesté jusqu’ici une opinion contraire, que tout ce qui serait en dehors du traité de Berlin ne pourrait être fait que par l’accord de toutes les puissances. C’est un manifeste correct et inoffensif qui ne compromettra sûrement pas la politique autrichienne. L’Angleterre de son côté, il faut l’avouer, ne parait guère plus entreprenante, et lord Randolph Churchill, avec ses airs d’enfant terrible, n’en a pas dit beaucoup plus à Dartford que M. Tisza à Pesth. Le jeune chancelier de l’échiquier a, il est vrai, brodé quelques variations sur le thème connu de la sympathie traditionnelle de la Grande-Bretagne pour l’indépendance des nations et pour la liberté des peuples ; il est même remonté jusqu’à Napoléon Ier et jusqu’à Louis XIV dans sa conférence plus historique que politique. Pour le reste, le jeune ministre de la reine parle avec une sorte de détachement, comme si l’Angleterre n’avait rien à voir dans tout ce qui se passe en Bulgarie, comme si elle n’avait pas éprouvé un échec dans la révolution qui a emporté son protégé le prince Alexandre. Lord Randolph Churchill parle légèrement, en homme de fantaisie, et tout son discours pourrait se réduire à ceci, que l’Autriche est la première intéressée dans les complications présentes de l’Orient, que, si l’Autriche est bien décidée à être la gardienne efficace de l’indépendance des Balkans, l’Angleterre est toute disposée à lui prêter son appui, — bien entendu un appui diplomatique. C’est encore une manière de ne pas se compromettre. Il est à croire que le jeune lieutenant de lord Salisbury partant pour l’Allemagne aura emporté dans sa valise de voyage d’autres déclarations, d’autres paroles pour nouer des alliances à Vienne ou à Berlin, pour arrêter la Russie sur la route de Constantinople, et même avec d’autres paroles il aura encore quelque peine à réussir dans sa mission.

Les circonstances ont changé. Il y a eu un temps où l’Angleterre et l’Autriche, en associant aussi la France à leurs conseils, pouvaient faire sentir le poids d’une alliance qui fut plus d’une fois efficace. Aujourd’hui, il faut voir les choses comme elles sont ; l’influence s’est déplacée, M. de Bismarck seul tient dans ses mains de ministre prépotent de l’Europe les fils de la grande intrigue diplomatique et, du fond de sa retraite de Varzin comme à Berlin, joue le rôle de médiateur universel. Il va de l’un à l’autre, maniant les alliances, habile à empêcher les combinaisons qu’il verrait avec ombrage comme à imposer ses vues et ses intérêts, sans dire jamais son dernier mot. Il ne négligera vraisemblablement rien aujourd’hui pour satisfaire la Russie en lui permettant tout ce qui ne mettra pas trop directement la paix en péril, et il ne fera en cela que suivre les inspirations de l’empereur Guillaume ; il s’efforcera aussi de rassurer l’Autriche, l’alliée intime et permanente qu’il s’est attachée, sur laquelle il compte, et, au besoin, il écoutera les propositions de lord Randolph Churchill, sans se fier toutefois à l’Angleterre. Au fond, à en juger par la direction de sa diplomatie dans ces derniers temps, il n’est point impossible qu’il arrive à faire accepter une intervention russe dans les Balkans, en y mettant une certaine limite, en offrant à l’Autriche quelque dédommagement ou quelque garantie. Ce qui arrivera, M. de Bismarck l’aura sûrement voulu ou permis, et, à voir les choses de plus haut, le chancelier n’aura réussi qu’à prouver une fois de plus combien la paix qu’il a créée, qu’il soutient, est incertaine et précaire, puisqu’elle dépend d’un artifice perpétuel d’omnipotence.

L’échauffourée d’un jour qui a récemment ému l’Espagne ou, pour mieux dire, Madrid encore plus que l’Espagne, n’a pas eu le temps de devenir un danger. A peine avait-elle éclaté, elle a été étouffée. Les quelques centaines de soldats insurgés des régimens d’Albuera et de Garellano qui s’étaient jetés dans la campagne ont été promptement dispersés ou pris sans que leurs chefs aient trouvé un écho dans la population ou dans l’armée et, par le fait, la paix de la péninsule n’a été pour cette fois ni troublée ni même sérieusement menacée.

Cette triste échauffourée, elle aura été sans lendemain, elle n’est pas sans une certaine signification et sans résultats pour le ministère ; elle a eu tout d’abord un épilogue assez dramatique qui, pendant quelques jours, a passionné Madrid plus peut-être que l’échauffourée elle-même. Le général Villacampa et quelques officiers ou sous-officiers considérés comme les chefs ou les instrumens de la sédition ont été pris dans la poursuite organisée contre la bande insurgée ; ils ont été jugés par un conseil de guerre et condamnés à mort. Leur exécution semblait imminente et presque inévitable dans l’intérêt de la discipline et de l’honneur de l’année. Le gouvernement lui-même paraissait résolu à laisser s’accomplir le châtiment d’une insurrection qui a fait de très nobles victimes, qui a coûté la vie à de vaillans officiers, au général Velarde, au colonel comte de Mirasol. Au dernier moment, cependant, à la veille de l’exécution, un mouvement d’humanité et de pitié s’est produit à Madrid dans l’intérêt des condamnés ; on n’a pas plaidé leur cause ni cherché à atténuer leur crime, on a demandé grâce pour eux en dehors de toute préoccupation politique. Les personnages les plus divers, jusqu’aux chefs du clergé, sont intervenus. Les républicains du parlement ont fait des démarches auprès du président du conseil, désavouant hautement l’insurrection, prenant une sorte d’engagement de ne plus recourir désormais à la violence. La régente, la reine Christine, à vrai dire, était d’avance gagnée à la pitié, elle était la première complice d’une pensée de clémente générosité. Elle n’a pas voulu inaugurer sa régence par des mesures implacables et laisser le sang des exécutions éclabousser le berceau du jeune roi Alphonse XIII. Le premier et éclatant usage qu’elle ait fait de sa prérogative royale a été pour signer une grâce qui couvre d’un lustre de compatissante clémence la jeune royauté dont elle est la gardienne. Cette grâce est certainement l’honneur de celle qui l’a accordée et de ceux qui l’ont demandée sans arrière-pensée de parti ; elle aurait aussi une sérieuse portée politique, si elle pouvait être une leçon pour ceux qui sont perpétuellement occupés à prodiguer les excitations révolutionnaires, à préparer de ces échauffourées où les uns tombent en faisant fidèlement leur devoir, où d’autres, coupables obscurs, sont exposés à payer de leur sang la criminelle folie des ambitieux qui les poussent.

Pour le moment, l’insurrection est vaincue, elle a été désavouée par presque tous les partis, elle a eu cependant cet étrange résultat de provoquer une crise ministérielle, justement à propos de cette grâce que l’opinion a demandée à la reine et que la reine a généreusement accordée. Le gouvernement s’est senti visiblement ému de sa responsabilité ; il ne s’est pas rendu sans résistance, du premier coup, au désir de la souveraine. Le Conseil s’est divisé. Les ministres militaires, le ministre de la guerre, le ministre de la marine, n’ont pas cru pouvoir s’associer à un acte de clémence qu’ils jugeaient dangereux pour la discipline de l’armée et ils ont préféré se retirer ; avec eux se sont aussi retirés quelques autres de leurs collègues. Bref, la dislocation a commencé, et le président du conseil, M. Sagasta, s’est trouvé chargé de recomposer un cabinet. Aujourd’hui, c’est un fait accompli, le ministère parait reconstitué. De l’ancien cabinet, il reste M. Sagasta comme président du conseil, M. Moret comme ministre d’état, M. Puigcerver comme ministre des finances. M. Alonzo Martinez, qui représente un libéralisme modéré et qui avait aussi donné sa démission, s’est décidé à reprendre le portefeuille de la justice. M. Montero Rios, qui était le ministre le plus radical, est remplacé par M. Navarro-Rodrigo à l’instruction publique. L’ancien ministre de la guerre, le général Jovellar, a pour successeur le général Castillo, bon soldat, peu mêlé à la politique, comme le nouveau ministre de la marine, l’amiral Rodriguez Arias. Un constitutionnel modéré, M. Léon y Castillo, entre au ministère de l’intérieur, et un Catalan, poète de talent, radical par ses anciennes opinions, M. Balaguer, entre aux colonies. Tout compte fait, le ministère reconstitué est, comme celui qui l’a précédé, un ministère de coalition et de fusion. Seulement, les circonstances ont changé, et l’insurrection du 19 septembre a évidemment créé à M. Sagasta des difficultés nouvelles. Jusqu’ici, le chef du cabinet de la régente a rencontré peu d’opposition, même parmi ses anciens adversaires les conservateurs, qui lui ont transmis le pouvoir à la mort du roi Alphonse XII. Aujourd’hui, la dernière échauffourée a ravivé des inquiétudes et sur la situation générale du pays et sur l’état de l’armée, des inquiétudes telles que les conservateurs, sans se départir encore d’une certaine réserve, commencent à mettre des conditions à leur neutralité, à faire sentir l’aiguillon au gouvernement.

L’instinct conservateur s’est réveillé sous le coup d’un danger qui n’a pas été très grave cette fois, qui peut le devenir demain. M. Sagasta, qui est un tacticien habile, qui est de plus dévoué à la monarchie, ne parait nullement disposé à braver ces inquiétudes, on le voit bien à la mesure qu’il a mise dans la reconstitution de son cabinet ; il ne veut pas, d’un autre côté, paraître abandonner ou ajourner indéfiniment le programme libéral avec lequel il est arrivé au pouvoir, sans lequel son ministère n’a plus de raison d’être. Il se trouve donc plus que jamais placé entre les libéraux plus ou moins avancés, qui ne lui prêteront leur appui qu’en échange des réformes qu’il a promises, et les conservateurs, qui lui demandent des garanties pour la sécurité de la monarchie, pour le repos du pays. La difficulté est là, et c’est ainsi qu’une insurrection, qui par elle-même n’a pas été bien sérieuse, a en définitive pour résultat de créer une situation difficile, peut-être pleine d’imprévu, au-delà des Pyrénées, dans un pays où l’imprévu a si souvent le dernier mot.

CH. DE MAZADE.