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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1886

Chronique n° 1307
30 septembre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.

Par ce temps de vacances, par cette saison d’utile et bienfaisant repos où les théâtres de la politique sont provisoirement fermés, où ministres, sénateurs et députés sont en voyage ou dans leurs provinces, notre bon pays de France a du moins une certaine tranquillité.

Il n’a pas à se demander tous les jours s’il n’y aura pas pour le lendemain quelque surprise nouvelle, quelque question violente soulevée à l’improviste, des agitations factices toujours fatales aux affaires et aux intérêts. Il ne s’émeut guère des représentations ambulantes des personnages officiels, des excursions de M. le ministre de la guerre et des discours scabreux qu’on lui prête, des éternelles polémiques, amusement des jours oisifs. Il sait que tout cela n’a pas grande conséquence et n’est qu’une diversion d’automne. Il a la paix, une paix relative du moment, en l’absence de ceux qui, sous prétexte de le représenter et de le gouverner, sont perpétuellement occupés à le troubler dès qu’ils sont réunis. Malheureusement la trêve est de courte durée ; avant qu’il soit longtemps, elle sera finie ; les chambres vont se retrouver au Luxembourg et au Palais-Bourbon dans quinze jours, et avec elles reviendront les incidens, les violences de discussion, les excitations stériles, peut-être les crises de gouvernement ou de parlement. La représentation des partis recommencera avec le même cortège de passions et de fantaisies, de récriminations sans mesure et de conflits sans fin. Le temps qu’on pourrait, qu’on devrait employer à s’occuper des affaires de la France, on le passera encore une fois à s’agiter et à inquiéter le pays. C’est une sorte de fatalité à laquelle on ne peut se dérober, parce que les républicains qui règnent aujourd’hui se sont engagés sans raison et sans réflexion dans une voie où ils auront désormais de la peine à s’arrêter, où ils sont la proie de leurs préjugés et de leurs idées fausses, où ils ne peuvent faire un pas sans se trouver en face des difficultés qu’ils ont accumulées dans leur imprévoyante politique. Ils ont mis les difficultés partout, ils les retrouvent devant eux sous toutes les formes et dans toutes les directions : difficulté de créer un gouvernement sérieux avec l’anarchie administrative qu’on a préparée, difficulté de rétablir la paix morale avec les fanatismes de secte dont on subit le joug ; difficulté de faire face aux crises industrielles avec les passions qu’on a encouragées ; difficulté de relever les finances publiques avec les déficits qu’on a amassés et les nécessités de nouveaux impôts devant lesquelles on recule.

On continuera, parce qu’on ne voudra pas faire autrement ou parce qu’on ne saura jamais s’arrêter. Ce n’est pas que, dans cet amalgamé qui s’appelle la majorité républicaine, il n’y ait des hommes qui ont à peu près le sentiment de la situation fausse et périlleuse faite à la république, qui préféreraient qu’il y eût moins de temps perdu, plus d’œuvres utiles, une direction plus régulière et plus éclairée. Ils sentent le mal, ils se sont créé l’impossibilité de trouver et d’appliquer le remède en se faisant les premiers complices de la fausse politique qu’ils subissent en se donnant les airs de la conduire, à laquelle ils se croient obligés de donner sans cesse de nouveaux gages, et M. le président du conseil, avec tout son art des réticences, ne réussit pas même à pallier cette perpétuelle équivoque. Un ancien ministre, M. Waldeck-Rousseau, dans un discours récemment prononcé en Bretagne, disait que le pays demandait au gouvernement « une fermeté de dessein, un esprit d’ordre hautement affirmé, une certitude et une persistance d’orientation, sans lesquels ni les entreprises de quelque durée, ni les projets de quelque portée ne sont possibles ; » il ajoutait que la république ne pouvait pas être a un perpétuel recommencement. « Eh ! c’est justement la question. Les républicains n’ont su donner au pays ni la « fermeté de dessein, » ni la direction, ni « l’esprit d’ordre, » sans lesquels il n’y a rien de possible ; ils ne s’en sont même guère préoccupés. Ils n’ont su que désorganiser, satisfaire leurs passions et leurs cupidités, mettre en péril ou en doute tous les intérêts, exclure tout ce qui les gênait, agiter et proscrire sans s’inquiéter Ides résultats. Les républicains qui s’appellent des hommes de gouvernement n’ont réussi tout au plus qu’à donner au désordre une certaine apparence d’ordre, sans s’apercevoir qu’ils se trouveraient un jour ou l’autre en face des conséquences de cette singulière politique éclatant à la fois sous les formes les plus diverses, même sous la forme burlesque. M. le ministre de l’instruction publique se croit bien habile en régularisant la tyrannie de secte dans sa loi sur l’enseignement primaire ; la conséquence, c’est le petit despote, maire de Saint-Germain, faisant à tous les fonctionnaires municipaux une obligation d’envoyer leurs enfans à l’école laïque de son choix. D’un seul coup, cet étrange républicain a trouvé le moyen de violer la loi, de supprimer la liberté de conscience pour les pores de famille, et de donner un nouveau spécimen des passions exclusives de son parti. — Le gouvernement, dira-t-on, a annulé cet arrêté. Oui, le gouvernement a cassé l’arrêté compromettant du maire de Saint-Germain : il se garde bien de rompre ouvertement avec l’esprit qui l’a inspiré. Il fait ici ce qu’il fait partout. Il envoie des soldats pour maintenir l’ordre là où les grèves menacent la paix politique, il amnistie en même temps ceux qui ont mérité d’être condamnés pour avoir porté le désordre parmi les malheureuses populations ouvrières de l’Aveyron. Il ne veut pas trop se brouiller avec les radicaux, — et voilà pourquoi la session qui va se rouvrir dans quelques jours ne sera, on peut le craindre, que ce qu’ont été jusqu’ici toutes les autres sessions.

Rien n’est changé dans nos affaires ni dans les idées de ceux qui les conduisent, et si l’on pouvait avoir quelque doute sur l’esprit qui va régner dans la session prochaine, on n’a qu’à voir les premières délibérations de la commission du budget, qui vient de reprendre ses travaux suspendus pendant les vacances. M. le ministre des finances est allé devant la commission soutenir les combinaisons qu’il a présentées il y a déjà sept mois, et aussitôt ont surgi les dissidences, les propositions de remaniemens d’impôts, les fantaisies de réformes radicales. Bref, M. le ministre des finances a son budget, la commission veut faire son budget, chacun des membres de la commission a son projet, et, avec tout cela, il y a bien des chances pour qu’on n’arrive ni à l’équilibre financier que le pays désire, ni même à un examen sérieux, utile et opportun des finances publiques. Le vice profond et sensible de cette situation est dans cette prétention qu’ont les commissions parlementaires de substituer leur omnipotence au contrôle qui est leur droit constitutionnel, de se mêler de tout, de s’emparer par le budget de l’administration du pays, au risque de confondre tous les pouvoirs et de déplacer toutes les responsabilités. Cette fois encore, on le pense bien, la commission n’a pas manqué de satisfaire ses passions au détriment du budget des cultes, qu’elle maintient par grâce en le mutilant. Elle est allée jusqu’à supprimer une somme de cent mille francs, dont M. le cardinal de Lavigerie se sert patriotiquement dans l’intérêt de notre domination en Afrique. Ce qu’il y a de bien clair, c’est qu’avec l’anarchie politique, on ne refait pas l’ordre financier, et si l’on veut, à l’heure qu’il est, chercher un symbole de la situation présence, c’est dans cette statue qu’on élevait audacieusement, ces jours derniers, dans une ville du midi, à l’insurrection. Voilà qui est fait pour préluder heureusement à la session prochaine et pour attester un état moral que tous les discours-programmes de M. le président du conseil ne peuvent ni guérir, ni pallier.

A mesure que les années passent agitées ou stériles à travers les mobilités du siècle, les générations se pressent, les hommes s’en vont. Ils s’en vont souvent de cette scène publique dix fois renouvelée sans avoir eu le temps de jouer tout leur rôle, après une carrière coupée et interrompue. Ils disparaissent victimes des révolutions qui les dévorent, des dominations exclusives de parti qui se font un triste jeu d’une sorte d’ostracisme périodique, comme si une nation était inépuisable et pouvait impunément changer tous les quinze ans son personnel politique ! Le duc Decazes, qui vient de s’éteindre à soixante-sept ans, — il datait de 1819, — au château de La Grave, dans son pays de la Gironde, a eu la destinée ingrate de beaucoup de ses contemporains, à qui tout semblait sourire à leur entrée dans la vie publique et dont les événemens ont plus d’une fois trompé les vœux. Par sa naissance et ses traditions, par les habitudes de son esprit comme par son éducation libérale, il était fait pour être un des meilleurs serviteurs du pays dans un ordre constitutionnel régulier. Par son âge il s’est trouvé être d’une génération à demi sacrifiée, qui, à un moment du siècle, était pour ainsi dire, prise entre deux révolutions, tout au moins arrêtée dans son essor ou détournée de ses voies et rejetée pour vingt ans hors des affaires publiques, vingt ans perdus pour le service de la France, qui a certainement souffert surtout dans le maniement de ses intérêts extérieurs, dans sa diplomatie, de cette éclipse momentanée d’une élite grandissante.

Fils d’un père qui fut un des plus habiles ministres de la restauration, qui eut son heure de faveur royale et même de faveur populaire, élevé dans l’atmosphère libérale du temps, engagé dès sa jeunesse dans la carrière diplomatique sous le nom du duc de Glucksberg, qu’il devait, par un bénéfice de parenté de sa mère, au roi de Danemarck, le duc Decazes était déjà, dans les dernières années de la monarchie de 1830, un brillant secrétaire d’ambassade à Madrid. Il s’était trouvé mêlé activement à l’affaire retentissante des a mariages espagnols, » qui passait alors pour un succès de la diplomatie française ; il avait mérité d’être avant trente ans ministre plénipotentiaire, il avait l’avenir devant lui lorsqu’éclatait à l’improviste la fatale révolution du 24 février 1848, qui dispersait tout, qui, avant peu, par une redoutable logique, allait conduire au 2 décembre et à une résurrection de l’empire. Bien que jeune et impatient d’action, le duc de Glucksberg n’hésitait pas à accepter une retraite prématurée. Attaché par ses sentimens, par ses opinions à la monarchie constitutionnelle, il partageait la fortune de sa cause : il restait parmi les vaincus. Pas plus sous l’empire que sous la république de 1848, il ne cédait à la tentation de rentrer dans une carrière qui lui aurait été sans doute aisément ouverte, et s’il cherchait à reconquérir une place dans la vie publique, c’était par l’élection, par la lutte contre les candidats officiels dans la Gironde. A défaut de l’action régulière et des postes publics pour lesquels il était fait, il ne cessait pas d’être un serviteur du pays en disponibilité, vivement engagé dans l’opposition libérale qui se formait sous l’empire, s’affermissant dans ses goûts pour le régime parlementaire et pour un gouvernement éclairé, trouvant peut-être parfois les années un peu longues.

Ce n’est qu’au lendemain des grandes catastrophes de 1870 que, naturel ornent désigné par son nom, par ses opinions, le duc de Glucksberg, devenu duc Decazes par la mort de son père, était rappelé à la vie publique et se trouvait un des premiers élus de la Gironde à l’assemblée nationale de 1871. Il entrait dans l’action avec la maturité que donnent les années et le spectacle des choses, avec le sentiment profond des malheurs publics et de la situation cruelle faite à la France, avec un esprit éclairé et sagace. Le duc Decazes, pour tout dire, se montrait en toute occasion et restait dans l’assemblée nouvelle appelée à une œuvre réparatrice un conservateur libéral, préoccupé d’épargner au pays de nouveaux conflits et des crises qui pouvaient être mortelles, éloigné par tempérament et par instinct des partis extrêmes. Il sentait surtout, après les sérieuses épreuves qui venaient d’accabler la France, le prix de la modération, et il ne reculait pas, au besoin, devant les transactions dont les circonstances pouvaient faire une nécessité : témoin son vote pour la constitution qui dure encore. C’était un conseiller discret et prudent, qui voyait la politique moins en théoricien ou en philosophe qu’en esprit pratique et avisé. Mais c’est surtout au ministère des affaires étrangères, qu’il a occupé pendant quatre ans sous le consulat du maréchal de Mac-Mahon, de 1873 à 1877, c’est là qu’il donnait la mesure de son aptitude et de ses talens. Appelé à la direction de notre diplomatie dans des circonstances qui n’avaient pas cessé d’être critiques, le duc Decazes a su se faire sa place et, pour ainsi dire, son originalité de ministre des affaires étrangères par sa souple habileté. L’expérience qu’il avait acquise dans sa jeunesse, ses relations mondaines et diplomatiques, la dignité simple et aisée de ses manières, la modération de son esprit, tout le servait dans son œuvre, aussi délicate que compliquée. Il mettait une dextérité singulière à atténuer ou à prévenir les incidens, à dénouer ou à tourner les difficultés, et, pendant ses quatre années de ministère, les difficultés, certes, ne manquaient pas : elles se succédaient du côté de l’Espagne et de l’Italie, au midi et au nord.

Un jour surtout, en 1875, ce n’était plus un simple incident : il s’agissait ni plus ni moins de la perspective d’une nouvelle prise d’armes de l’Allemagne contre la France, que les politiques belliqueux de Berlin jugeaient trop prompte à se relever de ses désastres. Le duc Decazes pressentait déjà depuis quelque temps le danger, à voir les querelles que M. de Bismarck suscitait sans cesse avec une impatience hautaine, tantôt au sujet des évêques de l’Alsace-Lorraine, tantôt à propos de notre réorganisation militaire. Il n’était qu’à demi surpris lorsque tout à coup, au printemps de 1875, le danger se dévoilait non-seulement par les menaces retentissantes des journaux du chancelier, mais encore par une sorte de signification officielle qui coïncidait avec le départ énigmatique de l’ambassadeur d’Allemagne. Ce jour-là, le duc Decazes, qui seul jusqu’à ce moment, avait eu le secret de la gravité des choses, faisait face au péril avec autant d’art que de fermeté. Il savait mettre en jeu tous les ressorts, réveiller le zèle des plus grands cabinets de l’Europe, nouer comme un concert de préservation dans l’intérêt de la paix. Pendant quelques jours, le ministre des affaires étrangères vivait dans les plus poignantes anxiétés, qu’il déguisait sous une certaine impassibilité élégante, qu’il ne laissait voir qu’à ceux dont il connaissait la discrétion ; à chaque dépêche qu’il recevait, qu’il hésitait quelquefois à ouvrir, il se demandait si c’était la guerre ou la paix, et cette émotion n’avait rien de vulgaire, rien qui fût indigne du ministre d’un grand pays ; c’était la généreuse et virile émotion d’an homme résolu à ne souffrir aucune atteinte à l’honneur de la France, sérieusement pénétré aussi de la gravité de la lutte qui pouvait s’engager d’un instant à l’autre. Il faut l’avoir vu dans un de ces momens dramatiques où il s’attendait à tout, pour savoir ce qu’il y avait de patriotisme passionné et sérieux sous l’aisance du diplomate bien né. Des démarches personnelles de la reine d’Angleterre, qui écrivait à l’empereur Guillaume, et du tsar Alexandre II arrivant sur ces entrefaites à Berlin, mettaient heureusement fin à cette crise de quelques jours. Le prince Gortchakof, qui accompagnait l’empereur Alexandre, se vantait même un peu trop haut de l’efficacité de l’intervention russe pour la paix, et M. de Bismarck le lui a fait payer depuis au congrès de Berlin. Le duc Decazes, dans tous les cas, avait fait face à l’orage avec un tact mêlé de fermeté, et ce qui est un mérite de plus, il savait être discret sur ce qui pouvait passer pour un succès.

Qui dirait cependant que le seul ministre qui, après M. Thiers, eût en à se mesurer avec la difficulté la plus redoutable et qui ait réussi à conjurer un péril national, a passé ses dernières années sans être sénateur, ni même député ? Arrêté au début de sa carrière par une révolution, il s’est vu encore une fois au déclin de sa vie rejeté hors des affaires par la passion de parti. Le duc Decazes, dans son ministère de quatre années, n’a pas moins en son moment, un de ces momens rares où un homme a l’heureuse fortune de rendre un vrai et éminent service à son pays. Notre diplomatie n’a pas eu depuis tant de succès qu’on puisse oublier ce qui a été fait un jour pour la France. L’Europe d’aujourd’hui est un peu comme la France ; elle ne désire que la paix et elle ne voit partout que des causes de trouble, de mauvaises apparences, des signes presque menaçans. Elle se sent agitée, tout au moins assez incertaine sur le lendemain qui l’attend. Malheureusement, en Europe comme en France, ce sont les politiques régnans, les prépotens du jour, les gardiens privilégiés de la paix qui sont les premiers à la troubler. Ce sont les grandes ambitions qui créent ou entretiennent cet état perpétuel de crise que le moindre incident ravive, qui n’a une certaine gravité que parce que les influences les plus puissantes sont en présence sur le même théâtre, qu’elles se disputent au risque de s’entre-choquer et d’enflammer l’Europe.

Les affaires de Bulgarie n’étaient qu’un incident dont on aurait pu sans doute se rendre maître en lui laissant ses modestes proportions ; elles sont devenues une grosse question qui ne laisse pas d’être une menace pour la paix, pour l’indépendance de l’Orient, et elles ne paraissent pas se simplifier depuis cette série de mouvemens contraires, mystérieux, qui, en un mois, ont eu successivement pour résultat la dépossession du prince Alexandre, son retour triomphal, enfin son abdication volontaire. Le prince Alexandre a très noblement quitté la scène où il ne pouvait plus rester, sans humiliation et sans péril pour le pays qui lui avait donné la couronne ; il s’est effacé devant la Russie, qui, jusqu’au bout, s’est montrée implacable et a tenu à faire sentir aux Bulgares le poids de son omnipotence. Qu’en est-il résulté ? La situation n’en est certes ni plus claire ni plus rassurante dans les Balkans, et les plus embarrassés sont les Bulgares, qui ne savent plus trop où ils en sont, ce qu’ils veulent faire, ou plutôt ce qu’on leur permettra de vouloir. Aussitôt que le prince Alexandre a eu quitté le pays, la régence qui est restée provisoirement chargée de la direction des affaires à Sofia a fait appel à l’assemblée ordinaire de la Bulgarie, et les délibérations de ce malheureux parlement ne sont pas, il faut l’avouer, de nature à éclaircir les choses. L’assemblée, qui n’a eu que quelques jours de session, où se rencontraient Rouméliotes et Bulgares, a décidé, en définitive, la convocation d’une nouvelle assemblée plus ou moins constituante qui aura pour mission de régler les affaires du pays et au besoin d’élire un nouveau prince ; mais, en attendant, comme elle ne pouvait éviter de s’expliquer sur les derniers événemens, de rendre témoignage de l’opinion, cette assemblée de Sofia s’est livrée à une série de démonstrations passablement confuses. Elle a voté une adresse enthousiaste au prince de Battenberg, dont elle exalte « l’abnégation et le patriotisme sans exemple ; » elle a voté en même temps une adresse portant au tsar « les sentimens d’attachement et de dévoûment profond du peuple bulgare. » Elle a manifesté aussi la plus vive indignation contre « l’infâme » coup d’état du 21 août, en réclamant le châtiment exemplaire des coupables. Qu’en faut-il conclure ? Que feront maintenant et la régence chargée du pouvoir et l’assemblée dont la réunion a été décidée ? A bien considérer les choses, ces manifestations à demi contradictoires, le langage même tenu récemment par un des régens, M. Stamboulof, dans un banquet, il est clair que les malheureux Bulgares ont le sentiment de la situation violente et contrainte que les derniers événemens leur ont créée. Ils ont des désirs d’indépendance, ils témoignent leur attachement à un prince qui a un moment représenté à leurs yeux cette indépendance ; ils ne veulent pas, d’un autre côté, méconnaître ce qu’ils doivent au « tsar libérateur. » Ils se débattent pour tout concilier. En réalité, il se sentent sous la main de la Russie, qui avoue, d’ailleurs, assez clairement, par son attitude, par son langage, qu’elle entend maintenir et exercer sa prépotence dans les Balkans. Un instant, le cabinet de Saint-Pétersbourg a paru vouloir envoyer, comme « haut commissaire, » à Sofia le prince Dolgorouki, qui n’eût été, à vrai dire, qu’un lieutenant du tsar régnant en Bulgarie. Il s’est aperçu probablement, ou on lui a fait remarquer que l’acte pourrait paraître trop significatif aux yeux de l’Europe ; il s’est contenté de désigner un délégué d’un ordre moins extraordinaire, le général Kaulbars, avec des pouvoirs dont on n’a pas le secret. Quel que soit le nom, de façon ou d’une autre, c’est évidemment la Russie qui règne et qui ne veut pas qu’on l’ignore.

La question est maintenant de savoir dans quelle mesure l’Europe est disposée à se prêter à ce retour offensif de la Russie en Orient, quel genre d’entente elle veut accepter dans une affaire qui touche après tout à l’ordre général. Que la Russie ait trouvé, sinon des encouragemens ou un appui bien empressé, du moins un concours de complaisance ou de circonstance dans les complications nouvelles où elle a mis une sorte de point d’honneur, c’est désormais trop évident. Ce concours a été prêté par des raisons différentes, avec des nuances qu’on peut pressentir. Des accords artificiels cependant peuvent-ils détruire les intérêts des puissances qui, elles aussi, ont une politique traditionnelle en Orient ? La triple alliance, que la Russie vient de tourner si habilement à son profit, peut-elle prévaloir longtemps contre la nature des choses ? C’est la question qui se débat encore, dont la solution dépend de bien des considérations, de bien des incidens imprévus. Lorsque le cabinet britannique a été interpellé récemment sur les affaires de Bulgarie, lord Randolph Churchill, sans trop s’expliquer, sans engager la politique de l’Angleterre, n’a pas dissimulé que la situation de l’Orient était assez critique. L’Autriche elle-même, qui est un des trois empires alliés, qui a prêté à la Russie tout au moins le concours de son silence ou de sa résignation, peut avoir eu ses raisons momentanées ; mais il est clair qu’elle ne s’est résignée que par nécessité, qu’elle ne peut voir sans inquiétude la Russie reprendre position dans les Balkans ; et un discours récent du comte Appony, en Hongrie, une interpellation qui s’est produite au parlement de Pesth, prouvent qu’une partie de l’empire voit avec défiance tout ce qui favorise les progrès de la puissance russe et même l’alliance austro-allemande. Bref, tous les intérêts sont en présence dans cette affaire, qui est loin d’être finie, et au milieu de toutes ces complications, c’est encore M. de Bismarck qui tient dans ses mains tous les fils de cet étrange imbroglio. M. de Bismarck a eu sans doute, lui aussi, ses raisons. Évidemment il a voulu lier la Russie en lui donnant une grande satisfaction, au risque d’inquiéter l’Autriche en l’entraînant dans une politique si peu conforme à ses intérêts ; aujourd’hui c’est l’Autriche elle-même qu’il semble vouloir rassurer en cherchant à retenir le cabinet de Pétersbourg, à obtenir de la Russie qu’elle limite ses prétentions, qu’elle se montre modérée dans sa victoire. Sa diplomatie se joue dans ces combinaisons, où il allie la dextérité à l’audace. Tout cela cependant ne fait pas que la situation ne soit ce qu’elle est et que le résultat de tous ces artifices ne puisse être de rouvrir la question d’Orient avec toutes ses complications et ses menaçantes perspectives.

Tandis que ce joueur puissant de la politique, M. de Bismarck, manie les alliances et les intérêts du monde dans ses voyages ou dans ses terres, le Reichstag s’est réuni récemment à Berlin, en même temps que l’empereur Guillaume faisait avec apparat un voyage dans l’Alsace-Lorraine à l’occasion des manœuvres du 15e corps allemand, campé dans les pays annexés. Le vieux souverain, surmontant les fatigues de l’âge, est allé dans ces contrées, à Strasbourg, où il a passé quelques jours, entouré de l’impératrice, du prince impérial, du roi de Saxe, du grand-duc de Bade, du grand-duc de Hesse, de princes de toute sorte et de personnages officiels. Il a passé des revues, il a paru dans les cérémonies et dans les banquets, il a prodigué allocutions et complimens. A entendre les historiographes allemands du voyage, la réception que Strasbourg a faite au vieil empereur aurait été des plus chaleureuses, presque enthousiaste, et l’empereur lui-même a plusieurs fois témoigné son plaisir de l’accueil qu’il rencontrait. La réalité ne répond peut-être pas autant qu’on le dit aux apparences. Les vrais Alsaciens, gens paisibles qui paient honnêtement leurs impôts et obéissent aux lois, ont réservé leur enthousiasme ; et au banquet de gala offert par l’empereur, les députés au Reichstag ont brillé par leur absence. Il faut bien se souvenir, d’ailleurs, qu’à Strasbourg il y a trente mille immigrés allemands, qu’on ne s’abstient pas sans péril de se conformer aux ordres de la police qui règle les réjouissances publiques, que la presse n’est pas libre, qu’une simple société musicale qui jouerait un air français s’exposerait à être supprimée, et, dans ces conditions, il n’est peut-être pas étonnant que la véritable opinion se perde dans le bruit des voix allemandes. Si l’Alsace-Lorraine était si bien conquise, si elle était devenue aussi complètement allemande que les anciennes provinces, comme s’est plu à le dire l’empereur, pourquoi maintiendrait-on le régime dictatorial ? Pourquoi refuserait-on aux Alsaciens-Lorrains les franchises qu’ont les autres provinces ?

Chose à remarquer, M. de Bismarck n’a pas paru auprès de l’empereur Guillaume à Strasbourg ; pas plus, du reste, qu’il n’a paru au Reichstag, qu’il réunissait au même instant d’une manière un peu extraordinaire, pour avoir son adhésion à la prolongation d’un traité de commerce avec l’Espagne. Un instant, on a cru que le traité de commerce n’était qu’un prétexte, que le chancelier voulait tout simplement avoir une occasion de faire entendre sa voix sur la politique extérieure à propos des événemens de la Bulgarie. Il n’en a rien été. M. de Bismarck a laissé l’empereur Guillaume à Strasbourg, le Reichstag à Berlin, et, à la veille même de la réunion de son parlement, il est parti pour sa retraite de Varzin, d’où il ne sortira sans doute qu’à la session prochaine pour demander les impôts dont il a toujours besoin, et le renouvellement du septennat militaire. Ce ne sera peut-être pas facile à obtenir : le chancelier a vraisemblablement son thème déjà tout fait ; il sera d’autant plus porté à faire vibrer la corde du patriotisme allemand, à évoquer une fois de plus le fantôme de la revanche française, qu’il se sera mieux assuré l’appui reconnaissant de la Russie ; et notre nouvel ambassadeur à Berlin, M. Jules Herbette, aura de quoi exercer les talens qu’on ne lui connaissait pas encore pour un poste si éminent.

Au moment où l’attention était encore tournée du côté où se préparent les événemens européens, l’Espagne, qui a toujours le privilège des surprises, vient d’avoir l’émotion malheureusement peu nouvelle d’une sédition militaire de plus. L’autre soir, avant de s’endormir, Madrid a pu apprendre que l’ère des pronunciamientos n’était pas finie. Le mouvement a éclaté non loin du palais, dans la caserne de San Gil, qui fut, il y a vingt ans, le foyer d’une des plus formidables insurrections. Quelques centaines de soldats du régiment de cavalerie d’Albuera, du régiment d’infanterie de Garellano, se sont révoltés et ont parcouru la ville, effrayant la population, essayant de s’emparer de quelques postes. Le coup n’était pas monté. La cour et les principaux ministres étaient à La Granja. Le gouverneur de Madrid, le général Pavia, était lui-même ce soir-là au théâtre, n’ayant aucun soupçon. Au premier avis cependant, toutes les mesures ont été rapidement et habilement prises, et il n’a pas tardé à se mettre à la tête des troupes fidèles. Sur-le-champ les insurgés ont été attaqués ; refoulés de toutes parts, ils se sont jetés dans la campagne, où ils ont été poursuivis et dispersés. Un des chefs du mouvement, un certain général Villacampa, a été pris. La répression a été prompte ; la lutte a malheureusement duré assez pour que de dignes officiera, le général Velarde, le colonel d’artillerie comte de Mirasol, aient péri dans la bagarre. Cette triste échauffourée n’a pas en même un instant une apparence de succès. Est-ce à dire qu’elle soit sans gravité et qu’elle ait été absolument une surprise ? Il n’est point douteux que, depuis quelque temps, il y avait au-delà des Pyrénées tout un travail suivi et obstiné de conspiration, que les agitateurs employaient tous les moyens pour ébranler la fidélité de l’armée, que les révolutionnaires républicains étaient à l’œuvre. Le bruit d’un prochain mouvement s’était même répandu hors de l’Espagne. L’insurrection du 19 septembre n’a pu être une surprise que par le moment où elle a éclaté. Elle était préparée, on n’en peut douter ; elle a eu des complices et des instigateurs en dehors de ces pauvres diables de soldats qui ont été jetés dans cette aventure, qui ont acclamé la république sans savoir ce qu’ils faisaient et paieront pour les vrais coupables ; elle a éclaté probablement trop tôt, avant le moment que s’étaient fixé les artisans de complots ; et c’est ce qui explique la promptitude avec laquelle elle a été vaincue sans avoir eu le temps de trouver un écho dans la population et dans l’armée.

Quelles seront maintenant les conséquences de ce nouveau déchaînement de l’esprit révolutionnaire, sous un ministère qui représente fidèlement le libéralisme au pouvoir ? Qu’il y ait tout d’abord une répression énergique, d’autant plus énergique, peut-être, qu’on s’est laissé surprendre avec toutes les raisons de se défier, c’est ce qui parait assez évident. L’état de siège a été aussitôt déclaré ; les conseils de guerre ont été organisés pour juger les coupables. Le gouverneur de Madrid, le général Pavia, a publié une proclamation des plus sévères qui, entre autres prohibitions, interdit aux journaux déparier de « faits historiques se rattachant à la discipline de l’armée et à l’ordre public. » On prend ses précautions un peu après coup contre la guerre civile. Malheureusement la répression, fût-elle une nécessité temporaire, peut n’être qu’une rigueur inutile, un remède insuffisant si on ne se rend compte en même temps de la nature et de l’étendue du mal. On se trouve en présence d’une situation évidemment troublée, et il ne serait point impossible que cette insurrection malencontreuse eût une certaine influence sur la direction des affaires d’Espagne, sur la politique ministérielle. Jusqu’ici le ministère, présidé par M. Sagasta, a vécu avec l’appui qu’il a trouvé dans tous les camps libéraux et à la faveur d’une trêve consentie par les conservateurs amis de M. Canovas del Castillo. Aujourd’hui, devant la sédition, devant les propagandes républicaines qui préparent des agitations nouvelles, M. Sagasta peut être obligé de prendre une position plus nette, d’ajourner pour le moins une partie de son programme de réformes démocratiques, où il est exposé à être abandonné par tout un groupe de ses alliés, les libéraux modérés de la nuance du général Martinez Campos. M. Sagasta est dans une situation d’autant plus critique que déjà, il y a peu d’années, les agitateurs ont profité de sa présence au pouvoir, de sa tolérance, pour tenter une insurrection militaire comme celle du 19 septembre. Aujourd’hui la situation est encore plus grave avec une régence, et la première condition est de mettre hors de toute atteinte cette monarchie nouvelle que le président du conseil lui-même a appelée plus d’une fois la garantie des libertés de l’Espagne.


CH. DE MAZADE.