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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1886

Chronique n° 1306
14 septembre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

Des fêtes, des banquets accompagnés de discours, des grèves et des congrès ouvriers, des incidens pénibles pour le début des manœuvres militaires qui viennent de commencer, c’est l’histoire d’hier et d’aujourd’hui, l’histoire de ces dernières semaines.

Ce n’est point, certes, pour revenir plus qu’il ne faut sur ces fêtes d’il y a quelques jours, bien moins pour jeter l’ombre la plus légère sur ce qui était dû à un savant éminent, à un illustre vieillard qui est l’honneur de la France avec sa couronne d’années et de gloire. Celui-là reste à part dans sa pure renommée, à laquelle les bruyantes ovations n’ajoutent rien. Le digne M. Chevreul, après comme avant ces ovations, reste l’ancêtre des savans de l’Europe, le vieux maître des maîtres plus jeunes du jour, bien qu’il se plaise à s’appeler le doyen des étudians. Il a passé sa vie dans la paix sérieuse de l’étude, dans les expériences du laboratoire, dans toutes les recherches qui ont illustré son nom, agrandi la science, honoré et servi son pays. Par le plus heureux et le plus rare privilège, il a dépassé les limites de l’âge ordinaire ; il a atteint le siècle révolu, comme pour prouver à des générations agitées et surmenées que le travail régulier dans une vie bien conduite ne détruit pas les natures saines. On a fêté M. Chevreul pour sa centième année accomplie ; les plus sincères hommages étaient bien dus à cette longévité féconde d’un homme qui reste le doyen des savans de la France, de l’Europe et probablement du monde. Tout ce que peuvent se demander ceux qui mettent quelque délicatesse dans les témoignages de leur respect, c’est si on a donné la meilleure forme à ces légitimes hommages, si tant de fracas convenait à cette vieillesse paisible et souriante, si c’était bien le moyen d’honorer le digne centenaire que de le promener à travers des manifestations bruyantes qui pouvaient éprouver et peut-être même compromettre son grand âge. Le vrai cadre des honneurs dus à M. Chevreul était ce Muséum, où il a passé la plus belle partie de son utile et studieuse existence. On y a ajouté, comme pour un héros d’ovations publiques, les retraites aux flambeaux, les représentations de gala à l’Opéra, les banquets et les discours, surtout les discours. Tout le monde a parlé, même l’inévitable conseil municipal. M. Chevreul a tout supporté : cela prouve qu’il a encore autant de force que de courage ! C’est aussi la preuve que nous vivons dans un temps où tout devient occasion d’exhibition et de manifestation, où l’on ne peut plus rien faire avec simplicité, où l’on ne comprend pas que la meilleure manière de rendre hommage à un vieux savant, c’est de le respecter dans la paix sereine de son grand âge, de lui épargner surtout l’éternelle et banale épreuve des banquets, qui ne sont qu’un prétexte à discours retentissans.

Les fêtes passent, lesincidens futiles ou importuns sont vite oubliés. A travers tout revient sans cesse ce qu’on pourrait appeler le sentiment, invariable et invincible, du jour. Où va-t-on, où pense-t-on aller ? À quelle direction, à quels mobiles obéit-on dans cette marche incertaine, affairée, souvent contradictoire de toutes choses ? Il n’y a point à s’y méprendre, on vit un peu au hasard, au risque d’épuiser sans profit les forces de la vie. On prodigue une activité stérile ; on s’agite ou on se débat sans conviction et sans règle au milieu de phénomènes dont on ne se rend pas compte, et il est certain qu’il se forme par degrés un état politique et moral passablement anarchique. Ce n’est rien, dit-on, c’est le cours des choses humaines, tout change avec le temps ; la démocratie, qui est la loi du monde, a ses caractères nouveaux et ses mœurs nouvelles. Oui, sans doute, tout se renouvelle ; chaque époque a son originalité et sa manière d’être : il faut suivre son siècle ! Malheureusement, il y a un fait tout aussi évident, c’est que les révolutions ne sont pas toujours le progrès, et, à mesure que tout change ou se renouvelle, on sent de toutes parts une sorte de décroissance incessante des hommes et des choses. Le niveau de la vie publique s’abaisse par degrés. Les idées, les traditions, les mœurs, tout se déprime ei s’altère. Tout subit l’influence dissolvante de l’esprit de faction, qui reste seul victorieux avec son âpre désir de domination, avec ses violences ou ses calculs sans scrupule. C’est l’invasion de la médiocrité vulgaire et tyrannique dans la vie morale et politique. Sait-on à quoi on en vient avec le débordement désordonné de la médiocrité bruyante et envahissante ? On arrive à cet étrange état où le sentiment de l’ordre, des conditions d’une société régulière, des garanties les plus simples s’émousse, où règne sans partage, presque sans résistance, le caprice jaloux de dominateurs éphémères. Oh parle toujours de liberté et on ne sait plus ce que c’est que la liberté vraie et sérieuse qdi disparaît dans le torrent des libertés ànarchiques. On répète sans cesse qu’on veut faire un gouvernement, car enfin, pour vivre sous tous ces régimes, il faut bien un gouvernement, et l’on semble avoir perdu le sens des lois de tout gouvernement. On finit par tomber dans ce quelque chose qui n’a plus de nom, qui n’est que la confusion de tous les pouvoirs, l’asservissement des intérêts publics aux cupidités, aux passions de parti, l’exploitation organisée du pays au profit des maîtres du jour acharnés à prolonger par tous les moyens leur règne équivoque.

Il y a une constitution qu’on invoque quand on croit en avoir besoin et qu’on ne respecte que lorsqu’elle ne gêne pas. Il y a des ministères qui sont censés gouverner et qui ne gouvernent pas ou qui ne gouvernement qu’à la condition de subir la perpétuelle humiliation d’être les complices, les serviteurs complaisans des factions hardies qui les dominent. Il y a des assemblées dont la mission est définie, limitée par toutes les règles constitutionnelles et qui n’ont d’autre occupation que de sortir de leur rôle, d’usurper les droits du gouvernement, de se servir de leur influence pour satisfaire les intérêts, les rancunes des électeurs, sans compter les intérêts et les ambitions des élus eux-mêmes. Nous sommes en train de nous faire un régime singulier où il y à une prétendue majorité républicaine qui règne, une minorité radicale qui gouverne ou décide dans l’occasion et des ministères qui obéissent pour ne pas se brouiller avec des alliés de qui ils dépendent. C’est un des phénomènes de l’anarchie nouvelle ; c’est là plaie des confusions ou des usurpations parlementaires, de « l’ingérence des députés dans l’administration, » justement saisie et décrite dans une brochure récemment mise au jour par une « Société des publications libérales, » qui s'est donné l’utile mission d’éclairer le pays sur les abus de la république telle que la font les républicains. La vérité est qu’à l’heure où nous sommes tous les pouvoirs réguliers sont à peu près subordonnés, il n’y a plus que les députés et un peu les sénateurs républicains qui ont une autorité souveraine sur la France. Ils se font donner à eux-mêmes, sans s’inquiéter de la loi, des missions de résidens-généraux ou d’ambassadeurs et ils gardent les thèmes faveurs pour leurs cliens. Dans leurs régions, ils ont un service de délation contre les employés, grands ou petits, et ils prétendent être les maîtres de leurs fonctionnaires, à commencer par les préfets, au sommet de la hiérarchie ; ils ont l’œil et la main partout, dans l’administration comme dans les finances, dans la justice comme dans l’instruction publique. Ils dirigent les épurations. Ils ont obtenu en peu d’années la révocation ou le déplacement de 2,536 juges de paix sur 2,941, de 1,763 magistrats du parquet sur 2,148 : tout cela pour satisfaire des vengeances personnelles ou des intérêts électoraux. Ils suspendent ou ils ralentissent l’action criminelle, selon leur bon plaisir, avec un peu de secours des gardes des sceaux ; ils disposent même au besoin du droit de grâce, et la brochure sur l’ingérence parlementaire dans l’administration cite l’exemple d’un député qui aurait obtenu qu’un de ses protégés fût exonéré d’une amende et de droits s’élevant à plus de deux cent mille francs. Voilà qui donne une haute idée de l’influence d’un député !

Les faveurs sont pour les privilégiés, pour les fidèles naturellement, les rigueurs sont pout les suspects, pour les tièdes, objet de la surveillance des inquisiteurs, à qui le gouvernement n’a rien à refuser. Et qu’un fonctionnaire, dans son modeste service, ne s’avise pas de résister ou d’affecter quelque indépendance, il serait vertement rabroué et ramené au devoir de soumission envers l’influence parlementaire. Il s’exposerait à quelque mauvaise aventure comme celle à laquelle vient d’être exposé M. le préfet de la Loire pour ne s’être point incliné assez bas devant un député radical de son département. L’incident est sans doute par lui-même de peu d’importance ; il n’est pas moins curieux et significatif. La compagnie houillère du bassin de Rive-de-Gier a cru devoir récemment restreindre ses opérations, et, comme les intérêts des ouvriers sont toujours nècessairement plus ou moins engagés dans ces sortes d’affaires, un débuté de la Loire, M. Laur, qui s’est déjà signalé à Decazeville, s’est aussitôt mis en devoir de reprendre son rôle, un rôle plus bruyant qu’efficace ; il s’est hâté d’intervenir pour stimuler le zèle du gouvernement en faveur des « braves mineurs » contre la compagnie dont il poursuit ni plus ni moins la déchéance. M. le ministre des travaux publics, on le comprend, ne pouvait se dispenser de céder en partie à là pression radicale ; il a chargé le préfet de signifier à la compagnie de Rive-de Gier l’ordre de reprendre certains travaux sous peine des conséquences qu’impliquerait un refus. M. le ministre des travaux publics n’aurait peut-être pas été fâché qu’on fît moins de bruit ; mais ce n’était pas l’affaire du député radical, qui s’est empressé de s’attribuer le mérite de la décision ministérielle en complimentant d’un ton protecteur le gouvernement, en l’excitant à aller « rondement » jusqu’à la déchéance de la compagnie sans autre forme de procès. Bref, le député radical triomphait bruyamment. M. le préfet de la Loire s’est senti piqué et il a adressé au commissaire de police de Rive-de-Gier un télégramme où il déclare que personne n’à le droit de s’attribuer le mérite d’une décision prise dans un intérêt public, où il dément « toute manœuvre ayant pour but de faire supposer que l’administration se soumet à des influences qui n’ont pas à intervenir dans l’instruction d’affaires d’administration. » Aussitôt grande colère de M. Laur, qui ne veut pas qu’on mette en doute son influence et qui entend garder sa popularité auprès des « braves mineurs, » qui s’indigne de la révolte du chef du département contre son député et qui le menace des foudres ministérielles. Le gouvernement est mis en demeure d’aviser et même de se prêter à l’expérience de la mine aux mineurs ! C’est un spécimen de plus et le plus récent des ingérences parlementaires. Ainsi voilà un préfet qui est menacé, qui sera peut-être déplacé, comme l’a été il y a quelque temps un autre préfet pour n’avoir point voulu se mettre servilement aux ordres d’un député ! Voilà comment se traitent les affaires du pays !

Qu’en résulte-t-il ? C’est que toutes les conditions de la vie publique sont interverties, toutes les responsabilités sont déplacées. Il n’y a plus de gouvernement, il n’y a plus d’administration, il n’y a plus que des affaires électorales, des questions de parti, et des députés devant qui tout doit plier. Ce qu’il y a de curieux, c’est que ceux qui font ainsi de la politique parlent toujours de réformes et prétendent être par privilège les hommes du progrès, de la marche incessante en avant. Ils sont les plus rétrogrades, les plus réactionnaires des politiques. Ils ne vont pas en avant vers un avenir qui, sans être aussi beau peut-être que le prédisent les prophètes optimistes, peut avoir encore son originalité et ses grandeurs : ils retournent en arrière. Ils se font les plagiaires de tous les régimes qui les ont précédés, qu’ils ont cent fois diffamés, qu’ils diffament encore en les imitant. Ils n’empruntent pas, bien entendu, à ces régimes, ce qu’ils ont eu de salutaire, de fécond et d’honorable ; ils leur demandent leurs tactiques les plus décriées, leurs procédés les plus abusifs en y ajoutant leur propre médiocrité. Ils vont chercher dans l’arsenal des vieux gouvernemens tout ce qui peut servir leurs passions et leurs calculs sans reculer devant les mesures d’exception, les violences discrétionnaires et les subtilités de la raison d’état. On peut fouiller dans les archives du passé de la restauration, de la monarchie de juillet, même de l’empire : certainement jamais, sous aucun régime, la pression officielle dans les élections, l’esprit d’exclusion, n’ont fleuri comme dans ces derniers temps. Le ^second empire, dans ses meilleurs jours, n’a vraiment jamais poussé [plus loin le favoritisme de parti, l’art de tout subordonner à un intéjTêtde règne. La justice elle-même, la justice épurée, se met de la partie. On a vu récemment une cour absoudre un maire d’un délit constaté de la violation d’une loi, parce qu’il avait eu une bonne intention, parce qu’il avait agi dans l’intérêt du gouvernement. Cela vaut bien le maire de l’empire qui ne voulait pas que dans sa commune on donnât la chasse aux pigeons des amis du gouvernement. L’arbitraire peut changer de figure, il ne change pas son essence. Que n’a-t-on pas dit autrefois des abus de l’omnipotence administrative, des dangers de l’intervention des préfets dans l’instruction publique ? Les républicains ont commencé par avoir quelques scrupules, par faire des façons pour la désavouer ; ils n’ont pas tardé à revenir à la bonne doctrine, et dans leur dernière loi sur l’enseignement primaire, ils ont bravement remis les instituteurs à la discrétion des préfets. Ce sont ces mêmes hommes qui avouaient avec arrogance, il y a quelques années, l’intention de « refaire l’âme de la France. » Ils ne voyaient pas que, s’ils réussissaient, ils commettaient, par leurs entreprises sur les croyances les plus intimes, l’acte le plus caractérisé de tyrannie, et que, à défaut d’un succès heureusement impossible, il ne faisaient que tout désorganiser en avouant que tout leur était bon pour régner.

A quoi donc a servi cet abus de la domination, ce luxe d’omnipotence administrative dont les républicains exclusifs qui règnent aujourd’hui sont si souvent prodigues ? Ils n’ont réussi qu’à montrer que, si on peut s’approprier plus ou moins les procédés équivoques que tous les régimes se sont transmis, on n’a pas à volonté des idées justes sur l’administration d’un pays, on ne refait pas un gouvernement en subissant toutes les influences malfaisantes. Ce sont des politiques à deux faces : d’un côté, au besoin, grands praticiens de l’arbitraire ; et, d’un autre côté, entraînés, par toute sorte de complicités avouées ou inavouées, dans le tourbillon révolutionnaire. Par instinct, ils ont peu de goût pour les libertés vraies, sérieuses, régulières, dont ils semblent parfois comprendre les conditions, et ils ont d’inépuisables complaisances pour les libertés turbulentes, agitatrices, anarchiques, auxquelles ils n’osent toucher de peur d’être suspects de tiédeur républicaine. De là cette situation étrange où, au lendemain de l’expulsion d’un honnête chapelain anglais de Chantilly, coupable de gratitude envers M. le duc d’Aumale, l’on voit le conseil municipal de Paris envoyer des députations ouvrières prêcher le collectivisme en Angleterre les grèves se succéder à Vierzon, après Decazeville, et un congrès ouvrier international déployer ses programmes de révolution sociale sous l’œil paternel du gouvernement.

Rien certes, au premier abord, n’est plus sérieux, plus légitime, plus digne de l’attention des hommes réfléchis et prévoyans, que le travail contemporain des ouvriers de toutes les industries se concertant pour défendre leurs intérêts ou pour s’éclairer sur les conditions de leur vie laborieuse, sur les moyens d’améliorer leur position. Si les ouvriers n’avaient pas d’autre pensée ou étaient laissés à eux-mêmes, tout dans leurs efforts mériterait un examen sympathique. Malheureusement ce qui touche réellement les ouvriers n’est qu’une considération secondaire ou le prétexte de ces grèves, de ces congrès qui se multiplient, qui le plus souvent éclatent sous une influence de politique et de révolution. Pendant des mois la grève de Decazeville a duré. Quel a été le fruit de cette douloureuse crise ? Elle a été fatale pour tous les intérêts, surtout pour la population, qui a été la première victime de cette longue suspension de travail. Elle n’a servi qu’à offrir une occasion d’exhibition à quelques agitateurs, — et ce sont encore ici des députés sans mandat, sans responsabilité, qui, profitant de leur titre, sont venus souffler la guerre là où la paix était utile à tout le monde. Voici maintenant la grève de Vierzon, qui n’est probablement qu’une suite de la grève de Decazeville ou un épisode d’un mouvement plus vaste, qui a commencé dans les ateliers de la « Société française de matériel agricole. » La grève a éclaté parce que la société a été obligée de réduire ses travaux par suite de la crise agricole et parce que les ouvriers, obéissant à un mot d’ordre, ont prétendu dicter des conditions à la compagnie qui les emploie. Autant qu’on en puisse juger, c’est une nouvelle chambre syndicale qui a voulu essayer ses forces, et ce qu’il y a de caractéristique ici comme partout, c’est qu’aussitôt les chefs socialistes de la région sont arrivés, aidés des agitateurs parisiens, pour s’emparer du mouvement et le dénaturer, pour étendre la grève aux ouvriers de toutes les industries du pays, au risque de susciter des troubles. Quelques troupes ont suffi jusqu’ici pour maintenir un certain ordre, et le conflit allumé par des passions factices est vraisemblablement destiné à unir sans résultat, surtout sans profit.

En réalité, tous ces mouvemens partiels ne disent pas toujours leur dernier mot. Ils s’éclairent peut-être par les débats de ce congrès ouvrier international qui vient de se réunir à Paris pour délibérer sur les salaires, sur les conditions du travail et sur bien d’autres choses. Il a tenu ses assises pendant quelques jours, ce congrès un peu bizarre, un peu semblable à la tour de Babel, où se sont rencontrés des délégués de toutes les nations du vieux et du Nouveau-Monde, de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Suède, de l’Autriche, de la Belgique et même de l’Australie. Assurément bien des utopies, pour ne pas dire bien des folies, se sont produites dans cette réunion où les délégués français ont tenu à paraître sous la bannière des revendications socialistes, sous les plis du drapeau rouge. Bien des faits qui ont leur intérêt ont été aussi exposés sur l’état des industries et la condition des populations laborieuses dans tous les pays. De vives discussions se sont engagées où les déclamations politiques et révolutionnaires ont malheureusement autant de place que les affaires d’industrie, et dans cette confusion des langues, il faut l’avouer, ce sont les Anglais, les délégués des trade’s unions, qui, avec leur bon sens, avec l’autorité de l’expérience acquise, ont le plus souvent représenté la raison pratique. Au demeurant et au bout de tout, ce merveilleux congrès a abouti à la proposition d’une sorte de code international du travail, fixant un minimum des salaires, limitant à huit heures la journée de travail, prescrivant des règles de salubrité, imposant une responsabilité aux patrons en cas d’accident, — et surtout créant une surveillance des ateliers par des inspecteurs que les ouvriers eux-mêmes éliraient et que l’état paierait. Il y a des choses réalisables dans le programme, ou n’a pas tant attendu pour s’en occuper ; le reste est probablement destiné à demeurer longtemps encore dans le domaine du rêve, et l’erreur des républicains amis du gouvernement est de laisser croire, par un faux calcul de popularité, que la république est intéressée à accepter une solidarié quelconque avec des chimères ruineuses pour l’industrie, pour le travail, pour les ouvriers eux-mêmes.

À voir le mouvement des choses, la direction des esprits, le déclin de certaines croyances et de certaines idées, la nature des phénomènes de la vie morale ou politique ou même industrielle, on sent mieux le sérieux attrait d’un passé qui est déjà loin de nous ; on revient par instant plus volontiers vers d’autres époques, vers d’autres périodes de l’histoire, qui ont eu, elles aussi, leurs révolutions et leurs crises, qui ont eu en même temps leur vivace originalité et ont vu se succéder les plus fortes, les plus brillantes générations du siècle. Il y a dans ce passé désormais accompli un intérêt supérieur et des enseignemens inépuisables pour tous ceux qui veulent se donner le spectacle d’un pays généreux retrouvant à chaque épreuve la plus rare variété de talens et de caractères. Chaque période à son élite. Les hommes de l’empire ne sont pas les hommes de la restauration, ni les hommes de la monarchie de juillet ; mais tous, ils gardent le signe des générations ascendantes, marquées pour remplir la scène avec éclat. Nul n’a eu plus d’autorité que le duc Victor de Broglie, celui qui s’éteignait en 1870, à la veille des désastres de la France, pour parler de ces temps du passé qu’il fait revivre dans ses intéressans Souvenirs, intéressans par l’homme et par les époques dont il rend témoignage.

Né en 1783, petit-fils de l’illustre maréchal de Broglie, fils d’un père engagé à l’assemblée constituante et mort victime de la terreur, pupille de M. d’Argenson, ce gentilhomme démagogue devenu le second mari de Mme de Broglie, auditeur au conseil d’état sous l’empire, appelé par la restauration à la pairie, marié à la plus brillante et la plus digne des femmes, la fille de Mme de Staël, il semble garder comme un reflet de toutes les diversités de sa vie dans sa physionomie sérieuse et compliquée. Par sa naissance, il est de l’ancienne société française ; par ses instincts, par son éducation, il est tout entier des temps nouveau ; de la société créée par la révolution, il n’a aucune illusion d’ancien régime, d’émigration ou de légitimité traditionnelle. Il a passé par la forte école de l’empire, mais sans avoir « l’épine dorsale brisée, » comme il le dit plaisamment de M. Beugnot. Personnage original et curieux, invariable dans une longue carrière, à la fois passionné et réfléchi, fin parfois jusqu’à subtilité et ferme jusqu’à la raideur avec les puissans et les princes, intègre dans ses convictions et jaloux de dignité personnelle, le trait dominant chez le duc de Broglie, c’est le sens libéral qui éclate chez lui dès le début de la restauration, surtout au spectacle des réactions et des représailles du jour. Il commence sa carrière parlementaire par voter contre la condamnation du maréchal Ney. À partir de ce moment, il est tout entier à l’opposition des quinze ans. Il n’est point sans doute un ennemi pour la restauration, il est même prêt un instant à la servir avec des hommes comme M. de Serre. De cœur et d’instinct, il est dans le camp libéral ; il a ses liaisons non-seulement avec M. Royer-Collard, M. Camille Jordan, M. de Barante, M. Guizot, mais avec M. de Lafayette, avec Benjamin Constant, avec le général Foy. Il représente à la chambre des pairs une sorte de whig français. Il est un des chefs du libéralisme le plus avancé, et, dans cette campagne, il a pour complice sa brillante et spirituelle femme, qui, avec sa bonne grâce, d’une originalité si séduisante, n’est pas la moins animée au combat. Le duc de Broglie est d’une sincérité absolue, et c’est avec sincérité qu’il n’hésite pas à avouer les fautes d’une opposition souvent implacable, l’imprévoyance de la guerre poursuivie par les libéraux de la restauration, notamment dans deux circonstances décisives, contre le ministère du duc de Richelieu et contre le ministère de M. de Martignac. Guerre ou refus de concours, pour lui la faute est la même.

On sent bien dans ces pages l’homme tel qu’il a été avec sa noblesse native, sa droiture de conscience, ses scrupules, ses alternatives de mesure et de hardiesse, son ton net et tranchant sous des apparences de réserve. On sent aussi l’époque dans sa vérité intime, et l’intérêt des Souvenirs est moins de raconter des scènes de l’histoire que de dégager l’esprit du temps, de donner une idée de cette vie publique d’autrefois, de cette ère d’épanouissement politique et intellectuel. Ce qu’il y a de curieux et de frappant, en effet, dans cette période de restauration, où tous les rêves de bien public se sont évanouis dans le choc des passions contraires, c’est que la flamme était partout. On pouvait se tromper, dépasser la mesure ou ne pas tenir assez de compte des difficultés du temps, on se trompait généreusement. On se passionnait pour des idées, pour un droit méconnu, pour une liberté violée, pour la revendication d’une garantie menacée ; on combattait des lois de réaction évidente qui mettaient en péril l’ordre nouveau, et l’opinion attentive recueillait les discours du général Foy, du duc de Broglie lui-même, de M. Royer-Collard, faisant entendre de ces axiomes retentissans : « Les lois d’exception sont des emprunts usuraires ! » L’ardeur et la sincérité des convictions communiquaient aux relations une sorte de caractère émouvant. Qu’on relise cette scène entre M. de Serre, qui, effrayé des progrès de l’anarchie, se rejette dans une convulsion pathétique vers la répression, et la duchesse de Broglie essayant de raffermir la foi libérale de son éloquent ami : c’est un vrai drame entre deux nobles âmes. Qu’on relise aussi ce dialogue où un libéral se récrie contre les millionnaires en prétendant qu’on ne les aurait pas soufferts même sous l’ancien régime : « C’est bien pour cela, réplique la vaillante femme, qu’il faut les souffrir à présent… » Les Souvenirs du vieux duc de Broglie ne parlent que de sentimens nobles, d’idées d’équité et de droit, de croyances libérales, et c’est pour cela qu’ils sont plus que jamais un enseignement pour tous.


Au temps où l’auteur des Souvenirs était à la fois témoin et acteur dans ces scènes d’autrefois dont il rajeunit l’intérêt, la Grèce avait le privilège de passionner l’opinion, d’être la cause libérale et populaire. C’est pour l’insurrection hellénique que la diplomatie s’agitait, que des conférences se réunissaient, qu’on signait des protocoles et des traités. Bien des événemens se sont passés depuis soixante ans ; la Grèce n’a pas cessé d’avoir son rôle dans les démêlés orientaux. On l’a bien vu récemment, elle n’est plus seule, et les mêmes influences, les mêmes ambitions rivales ou alliées se rencontrent pour les mêmes questions d’équilibre dans la région des Balkans comme dans l’archipel hellénique.

Aujourd’hui, c’est la Bulgarie qui donne de l’occupation aux chancelleries avec ses révolutions et ses contre-révolutions, avec son prince qu’un coup d’état nocturne bannit, qui revient bientôt rappelé par son peuple pour abdiquer volontairement et définitivement cette fois. L’histoire est certainement curieuse, intéressante par elle-même, par cette aventure d’un prince à la destinée romanesque, intéressante aussi et de plus singulièrement grave par la situation compliquée qu’elle dévoile brusquement. En peu de jours tout a plusieurs fois changé de face dans ces étranges et mystérieuses affaires des Balkans. Tout est devenu extraordinaire et réellement assez dramatique. Un jour ou plutôt une nuit, ce jeune prince d’Allemagne qui est allé chercher fortune en Bulgarie, qui a été le héros de Slivinitza, se laisse enlever par quelques conspirateurs dans son palais et traîner en exil presque sans opposer de résistance ; le lendemain, arrivé en territoire autrichien, à Lemberg, il est rappelé par un mouvement populaire tout spontané, il cède à la tentation de revenir sur ses pas, et de nouveau, dans le pays bulgare, qu’il a quitté naguère en banni, il est reçu au milieu des ovations. Il retrouve un instant l’illusion du règne. A peine rentré dans son état cependant, il ne tarde pas à démêler, à travers les acclamations qui l’entourent, la gravité de la situation. Il sent surtout, il touche pour ainsi dire l’influence implacable qui visiblement n’a point été étrangère à sa déposition furtive et révolutionnaire du 21 août, qui le serre de toutes parts. Vainement alors il essaie de désarmer cette influence ; vainement le prince Alexandre a adressé à l’empereur Alexandre III un télégramme par lequel il a imploré sa protection et s’est mis à la merci du tsar. L’empereur Alexandre III a répondu par un télégramme hautain et irrité qui ne cachait pas au jeune prince le déplaisir qu’avait causé son retour et laissait percer la menace. Que faire dans ces conditions ? Le prince Alexandre n’a pas voulu exposer son pays aux hasards d’une crise sans issue, aux ressentimens déclarés de la Russie, et le pouvoir que lui avait arraché un instant un coup d’état désavoué par le peuple bulgare, il n’a point hésité à le résigner de son propre mouvement, en mettant même, il faut le dire, dans son abdication une certaine dignité émouvante. Il est parti, après avoir pourvu au gouvernement du pays, après avoir fait ses adieux à son armée, à la population, sans déguiser d’ailleurs qu’il cédait à plus fort que lui ; — mais ici ce n’est plus seulement un incident bulgare : la question prend une face nouvelle, un intérêt et un caractère européens par les circonstances mêmes dans lesquelles ces changemens s’accomplissent.

Jamais peut-être, en effet, la Russie n’a plus rudement fait sentir sa main dans les affaires de cette partie de l’Orient et n’a mieux montré sa volonté inflexible de maintenir sa prépotence dans les Balkans. La plus simple velléité d’indépendance de la part du prince Alexandre de Battenberg a été dès l’origine tenue pour suspecte à Pétersbourg, est devenue un titre à l’animadversion du tsar et, si la Russie n’a pas paru ostensiblement dans le coup d’état nocturne du 21 août, elle a bien montré qu’elle entendait en recueillir le profit. Elle l’a approuvé en réprouvant le retour du prince rappelé par le peuple : c’est au moins d’un bon exemple pour tous les révolutionnaires qui ont des princes à déposséder. La Russie a montré qu’elle était résolue à poursuivre à tout prix, par tous les moyens, sa politique de prépondérance en Orient, et, si elle s’est aussi audacieusement dévoilée, c’est qu’elle s’y est trouvée évidemment autorisée par sa position dans la triple alliance, c’est qu’elle s’est crue tout au moins assez libre pour aller droit à son but dans les Balkans, comme elle s’est sentie assez libre, il y a peu de temps, pour supprimer la franchise du port de Batoum. C’est probablement ce qui a été l’objet principal de ces entrevues et conférences qui se sont succédé dernièrement à Gastein, à Franzensbad. Il est certain que M. de Bismarck a joué un rôle particulièrement décisif dans ces récentes péripéties, qu’il n’est pas allé pour rien auprès de M. de Giers à Franzensbad. M. de Bismarck, par une de ces évolutions hardies qui lui sont familières, est allé au plus pressé ; il semble avoir tout sacrifié pour satisfaire la Russie et pour la lier à sa propre politique en comblant ses ambitions. Il a pris son parti lestement de la Bulgarie et il ne s’est pas décidé lui-même sans avoir tout fait pour obtenir de l’Autriche une certaine connivence passive, temporaire. Le chancelier de Berlin peut avoir réussi pour le moment dans ses calculs de haute politique. Il y a cependant un lendemain à ces coups de théâtre. Car enfin le prince Alexandre a pu disparaître de la scène bulgare pour le bon plaisir du tsar, tout n’est pas fini.

Que fera-on maintenant pour régulariser la situation des Balkans ? Quelle sera la position du nouveau prince qu’on élira pour prendre la place d’un prince populaire dépossédé d’hier ? Voilà bien des questions épineuses qui peuvent s’élever au cours des événemens. M. de Bismarck et le tsar peuvent être de grands personnages, ils ne sont pas seuls dans le monde. Il s’agit d’une affaire européenne sur laquelle toutes les puissances, et l’Autriche qu’on croit retenir, et l’Angleterre et la France elle-même, ont le droit d’avoir une opinion comme elles ont leurs intérêts. Avant qu’on soit au bout, bien des calculs peuvent être trompés, et il est plus que douteux que M. de Bismarck, en croyant sauver la paix d’aujourd’hui par ses concessions à la prépondérance russe, ait préparé la paix de demain.

Ch. de Mazade.