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Chronique de la quinzaine - 31 août 1886

Chronique n° 1305
31 août 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août.

De quelque côté qu’on se tourne aujourd’hui dans notre France éprouvée, qu’on regarde dans tous les camps, dans tous les partis, surtout dans cette masse obscure du pays qui souffre en silence et ne se plaint qu’à la dernière extrémité, de toutes parts se dégage un même sentiment. On peut varier dans les discours ou se perdre dans les interprétations captieuses, on peut disserter et pérorer à perte de vue dans les banquets ou dans les journaux, au fond et au bout de tout on revient toujours, bon gré mal gré, au même point, on finit par se retrouver dans une impression unique, persistante.

On sent que les affaires de la France ne sont pas dans une bonne voie, qu’il n’y a de sûreté ni pour les intérêts moraux, ni pour les intérêts matériels, ni pour les croyances, ni pour le travail, que l’impuissance agitée est dans l’administration du pays et que l’incertitude envahit les esprits. On sent que les ressorts de la vie publique sont usés ou faussés, que les plus simples garanties se perdent, qu’il y a des chambres pour ne rien faire et un gouvernement pour ne rien diriger, que tout est livré aux mauvaises influences, aux plus médiocres calculs de parti, aux passions, aux convoitises vulgaires, et que nous vivons sous le règne d’une politique qui, en abusant de tout, épuise toutes les forces nationales. On le sent, on le voit aux résultats qui se manifestent partout en traits assez visibles, et, comme on ne vit pas indéfiniment dans le malaise, dans l’agitation stérile, comme la pire des choses est de s’abandonner, on en vient tout naturellement à se demander comment on pourrait sortir de là sans se jeter dans des révolutions nouvelles. On se met à chercher ce qu’il y aurait à faire pour pacifier une situation troublée et ramener à de meilleurs conseils une politique qui s’égare, pour remettre en honneur les garanties des institutions libres et les sérieuses traditions d’un gouvernement éclairé. C’est tout simplement la signification et l’intérêt de cette tentative qui vient d’être faite par quelques hommes de bonne volonté et occupe encore l’attention par ce temps de vacances. Un député d’un esprit indépendant et d’une raison pratique, conservateur par ses traditions, libéral par ses instincts, M. Raoul Duval, qui a vécu dans la fourmilière des partis, a eu l’idée de proposer la formation d’un nouveau groupe avec un programme qui, à la vérité, n’a rien d’extraordinaire, qui n’est que le plus simple résumé des revendications du bon sens et de l’équité. Et que propose-t-il, ce programme du nouveau groupe dont M. Raoul Duval se fait le porte-drapeau ? Il dit tout bonnement qu’en restant sur le terrain constitutionnel, on s’opposera à toutes les entreprises socialistes et radicales ; il ajoute qu’on respectera le budget des cultes et la liberté des consciences dans l’éducation, qu’on repoussera toutes les mesures de persécution religieuse aussi bien que les lois d’exception et de proscription ou de spoliation, qu’on défendra l’ordre financier, que, dans les projets militaires, on sauvegardera les intérêts du recrutement des carrières libérales, du clergé et de l’enseignement. En d’autres termes, c’est le minimum d’une politique de défense conservatrice dans les conditions de la légalité constitutionnelle.

Après cela, que la nécessité d’un nouveau groupe pour soutenir ce programme soit plus ou moins démontrée, que le groupe doive s’appeler centre gauche ou droite républicaine ou parti libéral-conservateur, ce n’est plus qu’un jeu de polémiques, ce n’est pas la vraie question. L’important et l’essentiel, c’est l’occasion offerte aux hommes sensés et sincères des divers camps de se rallier autour d’une politique dont la république peut profiter si les républicains le veulent, qui reste, dans tous les cas, la sauvegarde de la paix civile, des intérêts et des libertés de la France. Ce n’est pas la première fois que cette tentative se produit ; elle a pour elle le nom du plus illustre des hommes d’état, de M. Thiers en personne, qui, avant tous, a dit que la république serait conservatrice ou qu’elle ne serait pas. Elle n’a rien empêché, il est vrai, ni avec M. Thiers ni avec ses successeurs plus modestes ; elle n’a pas arrêté le torrent des violences radicales et révolutionnaires. Si elle se reproduit aujourd’hui, c’est que les circonstances lui ont rendu l’à-propos, c’est qu’elle répond à une situation nouvelle après une expérience de quelques années, qui a porté ses fruits amers, qui a pu éclairer bien des esprits.

C’est le destin des politiques modérées, on ne le sait que trop, de périr le plus souvent étouffées entre les exigences et les passions des partis extrêmes, de ceux qui veulent tout ou rien. — Vaine tentative, disent déjà les uns à M. Raoul Duval : il n’y a pas de conciliation avec la république et avec les républicains. La monarchie seule peut remettre l’ordre partout, garantir tous les intérêts, raviver la confiance publique, relever le crédit de la France. La monarchie est le Porro unum necessarium. Soit, c’est entendu ! qu’on rétablisse donc au plus lot la monarchie, si on le peut, — et si on ne le peut pas, à quoi conduit pratiquement cette politique d’irréconciliabilité à outrance ? Pour les bienfaits d’une restauration monarchique qu’on n’est pas maître d’accomplir, on renonce au bien qu’on pourrait faire. On est bien obligé de subir les inconvéniens qu’on attribue à la république et on se refuse les avantages d’une légalité constitutionnelle qu’on ne peut pas changer, dans laquelle on est forcé de vivre. Le mieux serait assurément de parler un peu moins de ce qu’on ne peut pas faire, de disserter moins bruyamment sur la république ou la monarchie, et de s’occuper un peu plus du pays, qui attend, qui travaille et qui souffre, qui ne demande qu’à être respecté et protégé dans ses croyances, dans ses traditions, dans ses intérêts. C’est peut-être une politique assez modeste ; c’est, dans tous les cas, une politique de nécessité, de transaction pratique et de prévoyance qui met le bien du pays au-dessus des petites tactiques et des entraînemens de parti.

Aux yeux de certains monarchistes à outrance, la proposition de M. Raoul Duval et de ses amis a l’irréparable tort de ne pas commencer par une déclaration de guerre à la république ; aux yeux de certains républicains, même de républicains qui prétendent être modérés, elle a l’impardonnable défaut d’une origine suspecte, d’une étiquette encore trop conservatrice. Ce n’est pas, grand Dieu ! qu’ils ne soient des conservateurs : ils le répètent assez, ils ne rêvent que de rétablir l’ordre et de constituer enfin un gouvernement, — sans doute parce que tout cela n’existe guère. Ils ne déguisent pas leur antipathie contre les radicaux, qui les pressent et les font passer sous le joug. Ils sentent que la scission des forces conservatrices est la faiblesse de la république, et voilà le chef de ces politiques, M. Jules Ferry, renouvelant une fois de plus ses prétentieuses déclarations : « Il faut à une république bien constituée un parti conservateur. Tempérer la démocratie, la modérer, la contenir est un noble rôle ; mais, pour le remplir, il ne faut pas se séparer d’elle… » Comment accueille-t-il cependant ceux qui, précisément, offrent de ne pas se séparer de la démocratie ? Comment ces républicains entendent-ils la réconciliation des conservateurs avec la république ? C’est, en vérité, bien simple ; ils ont leur manière d’entendre la conciliation. Qu’on ne leur demande pas, par exemple, de rassurer les opinions conservatrices, d’avouer qu’ils ont pu se tromper, de renoncer aux proscriptions des princes, aux guerres religieuses, à la confiscation de la liberté des pères de famille dans l’enseignement, — ils vous diraient que vous ne parlez pas sérieusement ; plutôt que de renoncera cette politique, ils préféreraient aller voter encore une fois avec M. Basly et M. Camélinat ! De sorte que ce que les républicains demandent aux conservateurs, c’est tout simplement de se soumettre à leur loi, de s’associer à leurs passions, de sanctionner leurs violences et leurs fautes. Voilà la conciliation et la conservation telles que les comprennent les républicains ! Entre ces exigences et ces prétentions de partis extrêmes, l’œuvre que se proposent M. Raoul Duval et ses amis n’est point certainement facile. Est-ce à dire qu’elle soit impossible ou inutile ? Elle aura peut-être au premier moment le sort de toutes les tentatives modérées ; elle a, dans tous les cas, le mérite de s’inspirer du plus sérieux sentiment politique, de répondre à tous les instincts d’un pays fatigué d’agitations, de violences, d’abus de toute sorte, et impatient de retrouver des hommes publics plus occupés de ses intérêts que de leurs vaines tactiques.

Que les affaires de la France, toujours subordonnées aux plus vulgaires calculs des partis, soient assez pauvrement conduites et que notre pays souffre dans ses intérêts, dans sa dignité, dans son action extérieure des misères de la politique intérieure, on n’en peut malheureusement douter. Nous, Français, nous le sentons bien à la médiocrité du rôle qu’on nous fait, à voir le peu que pèse notre influence dans les grands débats du monde. Nous payons, par notre effacement dans les questions les plus sérieuses de diplomatie, la rançon de nos] divisions intestines. Il faut bien avouer aussi que les difficultés ne sont pas pour nous seuls, que les affaires de l’Europe ne sont pas toujours dans un brillant état, et même, avec un peu de cet orgueil qu’on nous reproche souvent, nous pourrions peut-être nous dire qu’une partie des incohérences de la politique européenne tient précisément à ce que la France n’a pas la position qu’elle devrait avoir. Toujours est-il que ce n’est sûrement pas la France qui crée des embarras aujourd’hui et que les embarras n’existent pas moins un peu partout, dans tous les pays, surtout dans les relations générales. Oh ! sans doute, il y a une apparence, d’ordre qui tient à un certain équilibre des ambitions et des prépotences. Il y a de grands empires qui se concertent périodiquement pour décider à deux ou à trois des destinées du monde ; il y a des empereurs et des chanceliers qui se visitent, qui ont des entrevues et des conférences à Skierniewice et à Kremsier, à Gastein, à Kissingen ou à Franzensbad. La paix a provisoirement de puissans gardiens qui se chargent de faire la police ; tant que ces gardiens sont d’accord, les grands conflits sont nécessairement peu à craindre. On sent bien cependant que cette vie européenne telle que les événemens l’ont faite depuis nombre d’années est pleine de troubles mal déguisés, qu’il n’y a d’autre droit que la force, que les plus puissantes combinaisons ne sont qu’un laborieux artifice et les efforts mêmes qu’on se croit obligé de renouveler sans cesse avec une certaine ostentation prouvent assez l’instabilité des alliances.

Les trois empires sont d’accord pour le moment, ou, du moins, ils paraissent s’être remis d’accord ; la question est de savoir s’ils seront d’intelligence demain ou même dans quelle mesure ils s’entendent aujourd’hui. C’est le secret de ces entrevues qui viennent de se succéder encore une fois cette année dans les villes d’eaux d’Allemagne et qui ne laissent pas d’offrir des particularités, des nuances assez curieuses. La représentation a commencé à Kissingen par les entretiens du comte Kalnoky avec M. de Bismarck ; elle a continué avec plus d’éclat et de pompe à Gastein par la visite de l’empereur et de l’impératrice d’Autriche au vieil empereur Guillaume, visite qui n’a point été seulement, cela est bien clair, un acte de courtoisie. Jusqu’ici, l’Allemagne et l’Autriche, représentées par les deux souverains et leurs chanceliers, sont seules en scène, offrant une fois de plus le spectacle de leur intimité, occupées à resserrer le lien qui les unit. La Russie ne paraît pas encore ou du moins elle semble vouloir rester dans un certain demi-jour, avec l’intention d’éviter de se montrer en satellite de M. de Bismarck ; elle tient, on le sent, à se faire une attitude indépendante et réservée, comme pour mieux prouver que, sans se séparer des deux autres empires, elle entend garder une place à part dans l’alliance, comme elle a toujours prétendu garder sa liberté d’action. Qu’en est-il de tout ce mouvement plus ou moins distinct et nuancé, plus ou moins mêlé d’intrigues, qui ne laisse pas d’être commenté un peu partout ? On ne le voit pas encore, lorsque, tout à coup, le chancelier russe, M. de Giers, qui n’est pas allé à Gastein, arrive à son tour à Franzensbad, ayant lui aussi sa cour de diplomates, entouré de ses ambassadeurs à Londres, à Paris, à Vienne, appelés en consultation, — et, cette fois, c’est M. de Bismarck en personne qui se déplace au lieu d’attendre les visites, qui va au-devant du représentant du tsar, à Franzensbad. Nouvelles entrevues, nouvelles conférences, dont le secret, bien entendu, est toujours gardé. Pour que M. de Bismarck se soit ainsi déplacé et ait senti le besoin d’aller sans plus de retard traiter directement en plénipotentiaire de l’Allemagne et de l’Autriche avec M. de Giers, il faut bien qu’il y ait eu une raison, et la raison pour le coup est assez évidente : c’est cette nouvelle aventure bulgare qui est arrivée tout juste entre les premières.conférences de Kissingen et l’entrevue de Franzensbad, qui a créé, pour les trois cours impériales, la nécessité de se concerter de plus près, de s’entendre pour détourner ou tout au moins limiter des complications dangereuses pour la paix. Comment s’entendra-t-on ou s’est-on entendu, s’il y a eu entente à Franzensbad ? C’est une autre question qui reste provisoirement en suspens.

Pour le moment, rien n’est certes plus curieux que cette aventure nouvelle de Bulgarie qui a éclaté le 21 août, une année, ou peu s’en faut, après la révolution de Philippopoli, — qui a remis en doute presque tout l’état de l’Orient. Ce n’est point que tout ait été imprévu dans ces singuliers événemens qui viennent de se dérouler, qui ne sont même pas finis. Il est bien certain que la Bulgarie, depuis ses transformations, depuis son union plus ou moins réelle avec la Roumélie, est toujours restée dans des conditions assez critiques. Il n’est point douteux que la Russie a toujours vu d’un mauvais œil des changemens menaçans pour son influence dans les Balkans, qu’elle n’a jamais pardonné au prince Alexandre, principal auteur de cette sorte d’émancipation bulgare, et que cette animosité persistante, souvent menaçante, créait à la principauté nouvelle, au prince lui-même, la situation la plus difficile. On le sentait si bien que, dans ces derniers temps, le chef du ministère bulgare, M. Karavelof, s’était rendu chez l’agent russe, à Sofia, pour lui demander tout simplement comment on pourrait désarmer la Russie et apaiser le tsar. Il n’y a que quelques jours, le président du conseil de Serbie, M. Garachanine, dans une conversation avec un des chefs de parti de son parlement, avouait qu’il y avait des chances de complications dans les Balkans ; il disait, sans plus de détours, que la Russie ne renoncerait jamais à se venger de l’échec qu’elle avait subi en Bulgarie, que les puissances pourraient peut-être l’arrêter pendant quelque temps, mais qu’elle saisirait pour sûr la première occasion favorable. En un mot, le danger existait, il était connu et avoué. On pouvait croire, il est vrai, que le jeune prince de Battenberg, avec la popularité qu’il devait à ses succès de vaillant soldat, avec l’habileté qu’il avait déployée dans des circonstances difficiles, et un peu aussi avec la protection de l’Angleterre, se tirerait encore d’affaire. Lui-même, sans se méprendre sur les dangers qui le menaçaient et qu’il n’ignorait pas, peut-être se fiait-il à son étoile, à la fortune qui ne lui a pas manqué jusqu’ici. Toujours est-il qu’on avait le sentiment d’une crise prochaine sans savoir comment elle se dénouerait, lorsque subitement tout s’est précipité, tout a été bouleversé par le plus étrange coup de théâtre.

En réalité, il y avait une conspiration à la tête de laquelle se trouvait un des politiques du pays, un ancien ministre, M. Zankof, qui s’était associé quelques hommes comme le métropolitain Clément, le major Grouiëf, M. Stoïanof, et il était parvenu à séduire quelques forces de la garnison de Sofia. Dans la nuit du 20 au 21, les conspirateurs cernaient le palais et, par la force ou par la ruse, enlevaient le prince, qu’ils faisaient conduire assez loin, aux bords du Danube, pour l’embarquer. Pendant que le prince Alexandre, victime de cette étrange surprise, ignorant tout, allait aborder dans la Bessarabie russe et commençait des pérégrinations demeurées d’abord assez mystérieuses, les chefs de la conjuration de Sofia essayaient d’organiser leur gouvernement et publiaient des manifestes. C’était une revanche évidente pour la Russie dont les conspirateurs se hâtaient de réclamer la protection, en invoquant le nom du tsar, le grand libérateur de la Bulgarie. Que la Russie n’ait pas coopéré directement à l’entreprise révolutionnaire du 21 août, c’est bien possible ; elle a pu croire y trouver, dans tous les cas, l’avantage d’une victoire pour sa prépondérance dans les Balkans, sans être obligée d’intervenir ; et c’est bien ainsi que l’ont compris les journaux interprètes de la pensée du cabinet de Saint-Pétersbourg, surtout tant qu’ils ont pu croire au succès de la révolution nocturne de Sofia. Malheureusement ce succès n’a pas été de longue durée, et c’est ici que l’imbroglio se complique, que les péripéties se succèdent. La victoire de M. Zankof et de ses complices n’aura été que d’un moment. À peine la révolution du 21 a-t-elle été connue des provinces, elle a soulevé les protestations les plus vives dans la population comme dans l’armée. Le président de l’assemblée nationale bulgare, M. Stamboulof, a protesté et a constitué à Tirnova un gouvernement provisoire. Le colonel Moutkarof, qui commande à Philippopoli, a refusé son adhésion au gouvernement révolutionnaire et s’est mis en marche sur Sofia à la tête de forces assez considérables. Les villes principales, les garnisons ont suivi le mouvement. En quelques jours, en quelques heures, tout a changé de face. M. Zankof, après avoir fait arrêter les anciens ministres, a été arrêté à son tour, et M. Karavelof, revenant au pouvoir, a formé une régence. Tout cela est assez confus sans doute ; mais de toutes parts, sous toutes les formes, s’est manifesté le même sentiment de fidélité au jeune souverain si bizarrement enlevé. On a demandé le retour du prince, qui était déjà à Lemberg, où il a été reçu avec des ovations populaires. La tragi-comédie avait commencé par la déposition de surprise du 21 ; elle a continué par le rappel spontané du prince Alexandre. Il reste maintenant à savoir comment elle se dénouera définitivement, quelles seront les résolutions des puissances qui depuis un an ont eu déjà si souvent à s’occuper de la Bulgarie.

Tout dépend évidemment de ce qui aura été décidé à Gastein, et encore plus à Franzensbad, entre l’Allemagne, l’Autriche et la Russie. Rien sans doute n’est plus simple, en apparence, que ce retour d’un prince victime d’un attentat subreptice et rappelé spontanément par son peuple ; on pourrait même ajouter que des puissances monarchiques seraient intéressées à favoriser, à encourager ce loyalisme d’une jeune nation redemandant son souverain. Au fond, on n’en peut disconvenir, la situation reste malheureusement plus compliquée qu’elle ne le paraît au premier abord, et, quel que soit le dénoûment, il y a encore bien des nuages à cet horizon de l’Orient, si souvent troublé et obscur. Si le prince Alexandre va reprendre sa couronne, — et il paraît avoir pris ce parti, — il sera sûrement reçu en triomphateur à Sofia ; les ovations ne lui manqueront pas. Il retrouvera une popularité ravivée par une épreuve imméritée et passagère ; il n’en aura pas fini avec les difficultés qui l’ont déjà assailli, qui peuvent le menacer encore et lui rendre sa tâche impossible. Evidemment, la Russie, qui ne lui a pas pardonné ses velléités d’indépendance, qui a pu voir dans sa déposition d’un instant un commencement de revanche, ne se sentira ni désarmée ni rassurée par son retour. La Russie tient, avant tout, à ne pas laisser mettre en doute sa prépondérance dans les Balkans, à garder cet avant-poste qui, avec le Monténégro, assure son influence dans cette partie orientale de l’Europe. Elle aura ses partisans qui agiteront le pays, qui susciteront de nouveaux troubles et pourront provoquer une intervention devant laquelle le cabinet de Saint-Pétersbourg a prudemment reculé jusqu’ici, dont il ne se laissera peut-être pas toujours détourner. Le danger sera peut-être d’autant plus grand que le souverain restera plus suspect. Si le prince Alexandre, hésitant devant des circonstances qu’il connaît mieux que tout autre, ne se décidait pas à reprendre définitivement un règne précaire en Bulgarie, et si les puissances se trouvaient conduites à aller chercher on ne sait où un autre prince, quelle serait la position du nouveau souverain ? Les souvenirs de son prédécesseur, qui aurait été sacrifié ou qui aurait préféré sa dignité au règne seraient pour lui une faiblesse. La popularité du prince Alexandre, qui garderait sûrement ses partisans, deviendrait une perpétuelle menace pour son pouvoir. Il resterait forcément dans une position contestée, précaire, subordonnée, où il n’aurait plus d’autre ressource que de se faire protéger. De sorte qu’au bout de tout revient le danger de l’intervention russe ; mais cette intervention éventuelle, qui a été peut-être un objet de délibération à Gastein ou à Franzensbad, dans quelles conditions se réaliserait-elle ? S’accomplirait-elle par un accord des puissances qui laisseraient à la Russie sa liberté d’action, simplement pour avoir la paix du moment ? L’Autriche s’accommoderait-elle de voir un camp russe à demeure dans les Balkans, ou, par une confusion compromettante, accepterait-elle en échange des concessions d’un autre genre qui l’asserviraient, dont M. de Bismarck se ferait le négociateur et le garant ? Oui, sans doute, si les trois empires sont d’accord, ils feront ce qu’ils voudront ; il s’agit justement de savoir s’ils peuvent être longtemps d’accord, et si toutes les idées de la politique sont tellement confondues que les Russes à Sofia ou à Philippopoli ne soient plus considérés comme un péril à Vienne.

Ces questions orientales qui touchent à l’avenir de l’Europe sont certes faites pour intéresser toutes les puissances. Elles intéressent surtout l’Autriche et la Hongrie, ces deux parties d’un empire qui vont célébrer ensemble demain le deux-centième anniversaire de la reprise de Bude sur les Turcs. Le cabinet de Vienne, par ses liaisons de ces dernières années, est sans doute engagé jusqu’à un certain point dans toutes ces combinaisons, que M. de Bismarck se plaît à nouer et à dénouer de sa forte main. Il est cependant trop expérimenté, trop avisé dans sa diplomatie pour se laisser entraîner au-delà de ses vrais intérêts, et même pour ne pas refuser d’acheter des avantages problématiques par des concessions périlleuses. Il a de la patience, l’art des temporisations habiles ; il a aussi de la modération, et c’est ainsi qu’il vient souvent à bout de bien des difficultés dans sa vie intérieure comme dans ses affaires extérieures. C’est ainsi qu’il a fini par avoir raison d’un incident assez délicat qui aurait pu devenir dangereux et troubler la bonne intelligence entre l’Autriche et la Hongrie.

Ce n’est pas seulement en France qu’on élève force statues et qu’on fait des discours. On a élevé, il y a déjà bien des années, à Budapesth une statue en l’honneur d’un officier mort en défendant la citadelle, pendant la guerre de 1849, contre les honveds de Gœrgey, et il y a quelque temps, dans une cérémonie de commémoration, le commandant militaire, le général Jansky, se laissait aller à prononcer des paroles qui étaient peut-être d’un soldat plus que d’un diplomate, qui dans tous les cas, éveillaient toutes les susceptibilités hongroises. Aussitôt les plus vives, les plus bruyantes manifestations se produisaient à Pesth. Non-seulement on manifestait dans les rues, mais dans les chambres, le gouvernement était interpellé, et le président du conseil, M. Koloman Tisza, se tirait d’affaire de son mieux en livrant un peu le général Jansky, en appelant à son aide l’opinion d’un autre chef, du commandant des honveds, le général d’Edelsheim-Giulay. C’était une sorte de conflit entre l’esprit militaire et l’esprit national hongrois. L’empereur François-Joseph, qui est jaloux de l’honneur et de la discipline de son armée, qui a aussi le plus sincère esprit de conciliation, ne s’est pas laissé émouvoir. Il a refusé de sacrifier le général Jansky ; il lui a accordé, il est vrai, un congé de circonstance, mais en l’élevant au grade de général de division, et il a saisi la première occasion de mettre à la retraite le commandant des honveds, le général d’Edelsheim-Giulay, qui a été remplacé par un Croate, le général Pejasevics. Plus que jamais les manifestations ont recommencé ; on a accusé le ministre de la guerre, de Vienne, d’une hostilité systématique contre l’armée nationale de Hongrie. Le chef du cabinet, M. Tisza, s’est trouvé dans la position la plus délicate, et un instant même on lui a prêté l’intention de dénouer la crise par une démission qui aurait tout compliqué. On s’est fort heureusement arrêté dans cette voie. M. Tisza s’est conduit en habile politique en allant exposer tout simplement la vérité à l’empereur, et l’empereur s’est conduit en souverain prudent, en écrivant au président du conseil de Pesth une lettre où, en expliquant les changemens qui ont été accomplis dans le commandement militaire par des raisons de service, il désavoue toute intention offensante pour les Hongrois. La lettre impériale a guéri une blessure qui aurait pu s’envenimer, et M. Tisza, en ouvrant il y a quelques jours une exposition historique, a retrouvé les accens les plus éloquens pour recommander l’union entre l’armée et la nation. C’est certainement la meilleure fin d’un incident pénible et la préparation la plus heureuse des fêtes par lesquelles on va célébrer en commun l’anniversaire de la délivrance de Bude. L’accord des deux parties de l’empire est pour l’Autriche la plus sûre garantie d’indépendance et de force.

Lorsque le parlement d’Angleterre s’est retrouvé à Westminster au commencement du mois, ce n’était encore qu’une réunion préliminaire, une première rencontre de la nouvelle chambre des communes et des nouveaux ministres qui avaient à se faire réélire avant d’entrer dans leur rôle. Maintenant la cérémonie de la réélection est accomplie et la session réelle a commencé, il y a quelques jours seulement ; elle a été ouverte par un message de la reine qui, à vrai dire, n’a rien de saillant ni de bien caractéristique. On ne s’attendait pas, sans doute, à quelque ample exposé de toutes les affaires qui préoccupent l’Angleterre, à des déclarations décisives ; on a eu peut-être encore moins que ce qu’on attendait. Le discours par lequel la reine, ou pour mieux dire le ministère sous le nom de la reine, a inauguré le nouveau parlement, est d’un laconisme et d’une insignifiance visiblement calculés. Il n’est certes pas compromettant. Il ne dit rien de la politique extérieure et des relations de l’Angleterre. Il se borne à constater que le pays, par les récentes élections, n’a fait que confirmer le vote du dernier parlement sur la question irlandaise. Il ne demande aux chambres que le budget et les mesures les plus essentielles au fonctionnement des services publics. En un mot, c’est le programme d’une session qu’on tient à abréger le plus possible en la réduisant au strict nécessaire, et en ajournant les grandes questions à la session d’hiver. Ce qu’il y a de plus intéressant aujourd’hui pour l’Angleterre n’est point, d’ailleurs, dans le message de la reine qui ne dit rien ; il faut l’aller chercher dans la discussion qui s’est engagée à l’occasion de ce message, dans les discours que lord Salisbury a prononcés successivement au dernier banquet du lord-maire, puis devant la chambre des pairs, et où il laisse entrevoir sa politique, tout au moins ses dispositions d’esprit. L’intérêt du moment pour les Anglais est dans la situation même qui n’a peut-être fait que se compliquer et s’aggraver depuis quelques jours, en créant des difficultés nouvelles au ministère nouvellement constitué.

Le fait est que le nouveau ministère de la reine Victoria a, pour ses débuts, d’assez épineuses affaires sur les bras. Que le parlement se conforme au programme qu’on lui a tracé en se hâtant de voter le budget et en se retirant ou qu’il prolonge sa session de quelques semaines, l’Angleterre et son gouvernement restent toujours en face de deux questions des plus sérieuses, l’une intérieure, l’autre extérieure. L’autre jour, au banquet de Mansion-House, lord Salisbury s’est plu à dire, d’un ton un peu leste peut-être et passablement humoristique, que le parlement irlandais était enterré, que la sentence était « définitive et irrévocable. » Le home-rule, tel que l’avait proposé M. Gladstone, peut être pour le moment hors de combat, l’état de l’Irlande ne reste pas moins singulièrement grave. En réalité, la guerre civile est pour ainsi dire en permanence à Belfast, entre orangistes et nationalistes irlandais. Tous les jours et à tout propos se renouvellent les collisions violentes, souvent sanglantes, où il y a des morts et des blessés, où la police a ses victimes comme la population. Une des plus grandes villes de l’Irlande est devenue un théâtre de luttes intestines et de scènes de meurtre ou de dévastation. Le nouveau chancelier de l’échiquier, lord Randolph Churchill, allait il y a quelques mois, il y a quelques semaines, pendant la crise électorale, enflammer par ses discours les passions protestantes à Belfast ; il recueille aujourd’hui comme ministre le fruit de ses prédications, de ses excitations ardentes, et le cabinet dont il est un des chefs est obligé de chercher comment il pourra apaiser cette incandescence furieuse. Ce n’est là encore qu’un des côtés de ce douloureux problème irlandais qui chaque jour semble changer de face et s’envenimer sans cesse. Depuis quelque temps, la situation agraire s’est tellement aggravée que de nouveaux troubles sont presque inévitables. Dans les comtés de Galway, de Donegal, de Kerry, les paysans irlandais se déclarent hors d’état de payer leurs redevances, même au taux réduit fixé par le dernier bill agraire de 1881. On veut les expulser par voie de justice ou par la force, et les expulsions deviennent l’occasion de véritables batailles entre la force armée et la population. La police est réduite à faire le siège des maisons pour en chasser les fermiers insolvables qui opposent une défense désespérée, et elle est tous les jours occupée à garder les routes que les fugitifs exaspérés détruisent sur leur passage. De grands propriétaires comme lord Clanricarde, lord Kenmare, sont obligés de se faire protéger dans leurs domaines par des forces de police que le gouvernement leur envoie. D’un autre côté, les conseils municipaux, les bureaux de bienfaisance mettent une sorte d’ostentation à offrir l’hospitalité, comme un asile d’honneur, aux familles des paysans expulsés qui arrivent en procession, accompagnés d’une multitude irritée, prête à toutes les violences. C’est l’agitation de la misère qui recommence et qui peut certainement créer au gouvernement les plus graves difficultés en compliquant et en envenimant cette malheureuse question irlandaise.

Le danger pour le ministère n’est pas dans l’opposition parlementaire qu’il peut rencontrer. Le grand chef libéral, M. Gladstone, vient de quitter Londres pour faire un voyage sur le continent, et M. Chamberlain, dans un récent discours, s’est déclaré résolu à soutenir le gouvernement tant que ses adversaires garderaient leurs idées « séparatistes ; » le vrai danger est dans cette agitation qui se ravive sans cesse, qui naît de la misère irlandaise. Le ministère a commencé sans doute par multiplier les promesses. Il annonce une enquête et toute sorte de projets libéraux pour la session prochaine. Malheureusement, ce ne sont là que des palliatifs assez vains pour le moment, et d’ici à la session prochaine les événemens peuvent s’être précipités en Irlande de façon à provoquer de nouvelles mesures de coercition qui auront encore une fois et plus que jamais tout compliqué.

C’est là l’éternelle et douloureuse question intérieure que le ministère conservateur trouve à son avènement, sur laquelle il peut avoir à prendre des résolutions décisives plus tôt qu’il ne le voudrait, et les affaires extérieures de l’Angleterre ne sont peut-être ni moins graves ni moins difficiles à conduire à l’heure qu’il est. Lord Salisbury témoignait l’autre jour une satisfaction un peu optimiste en montrant que la politique anglaise était invariable dans sa direction extérieure, qu’elle ne changeait pas avec les ministres, qu’il n’avait qu’à continuer ce qu’avait fait lord Rosebery, de même que lord Rosebery avait continué ce qu’il avait fait lui-même. Sans doute la politique anglaise a des traditions invariables et un puissant esprit de suite ; elle ne change guère, elle peut cependant être plus ou moins heureuse, et on ne peut pas dire qu’elle en soit, pour le moment, à la phase des succès. Vainement lord Rosebery, invoquant le traité de BerUn, a protesté récemment contre la décision par laquelle la Russie a supprimé la franchise du port de Batoum : le cabinet de Saint-Pétersbourg lui a répondu lestement que la déclaration spontanée par laquelle l’empereur avait fait de Batoum un port libre ne constituait pas une obligation. Les événemens qui viennent de se passer en Bulgarie ne sont pas non plus un succès bien avéré pour l’Angleterre, qui s’est exposée à s’entendre rappeler par M. de Giers que, si la paix de l’Orient restait si incertaine, ce n’était pas la Russie qui avait favorisé les troubles des Balkans et encouragé des révolutions de nature à « affecter l’équilibre des pouvoirs dans ces provinces. » Non, pour l’instant, l’Angleterre n’est heureuse ni dans les Balkans, ni dans la Mer-Noire, ni en Birmanie, ni aux frontières de l’Afghanistan, et il est certain que lord Salisbury a beaucoup à faire s’il veut retrouver pour la politique britannique les succès qu’elle a dus si souvent à sa hardiesse et à son esprit de suite.

ch. de mazade.