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Chronique de la quinzaine - 14 août 1886

Chronique n° 1304
14 août 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Il faut s’attendre pour quelques semaines, peut-être pour deux mois, à ce qu’on peut appeler la politique des temps de vacances. Ce n’est pas que la vie publique s’arrête, que les questions qui agitent ou préoccupent le monde cessent d’être ce qu’elles sont. Ces questions qui touchent aux intérêts, à la sécurité, aux relations de tous les pays, à la paix intérieure et extérieure, elles sont partout et toujours présentes. Le cours des choses ne s’interrompt pas ; mais, comme gouvernement et parlement sont à peu près dispersés par la saison, la politique prend nécessairement des allures plus flottantes, moins précises et moins définies. C’est le moment où tout se réduit, sauf l’imprévu toujours possible, à des manifestations de circonstance, à des entrevues princières, à des voyages ministériels, à des discours ou à des incidens. Le plus marquant des incidens pour la saison et pour la France est évidemment cette élection qui s’est accomplie le 1" août pour le renouvellement partiel des assemblées de départemens, qui a été en définitive l’affaire d’un jour.

Ce qu’il y a de caractéristique, en effet, dans ces élections du 1" août, c’est qu’elles ne sont guère qu’un incident. Elles auraient pu être un événement, à en juger par certaines apparences, par les préliminaires du vote, par la vivacité bruyante avec laquelle les partis ont paru d’abord prendre rendez-vous, comme pour continuer la lutte du k octobre de l’année dernière. On n’était pas loin de voir dans ces élections l’occasion recherchée ou acceptée d’une démonstration nouvelle d’opinion pour la monarchie ou pour la république, et on attendait visiblement le résultat avec une curiosité mêlée d’impatience. A mesure qu’on s’est approché du scrutin, cependant, il semble s’être produit quelque changement. Les conditions électorales se sont quelque peu atténuées ou du moins modifiées. La guerre fles candidats aux conseils généraux a repris assez sensiblement son vrai caractère, celui d’une lutte où les influences personnelles, les considérations locales ont au moins autant de place que la politique, et, tout bien compté, le résultat de ce mouvement électoral des dernières semaines reste assez modeste ; il est surtout disproportionné avec le bruit qui a précédé et a menacé un moment de dénaturer le vote en l’amplifiant. En réalité, ce scrutin du 1" août, qui s’est étendu à près de quinze cents cantons de France, n’a été sérieusement une victoire pour aucun parti. Personne ne peut se flatter d’avoir triomphé, d’avoir conquis et entraîné l’opinion. Les républicains ont gagné et perdu des sièges dans les conseils généraux ; les conservateurs ont eu leurs échecs et ont retrouvé quelques avantages. Pour les uns et les autres, il n’y a qu’heur et malheur. Tout considéré, la situation n’a pas changé. La proportion des partis dans les conseils généraux reste à peu près aujourd’hui ce qu’elle était hier, avec cette particularité significative que, de plus en plus, indépendamment du résultat officiel, les chifl"res des suffrages obtenus par les candidats contraires tendent à se balancer, que de plus en plus le pays semble divisé en deux camps presque égaux. C’est un phénomène qu’on avait déjà vu au U octobre ; il se reproduit à quelque degré, un peu plus confusément peut-être, dans cette multitude de luttes sourdes engagées à la fois sur tous les points de la France. Il révèle l’incertitude et les perplexités du pays, qui se défend et qui hésite, qui sent que ses affaires sont mal dirigées et qui craint de se jeter par un vote dans l’inconnu d’une crise publique.

Oui, sans doute, les élections du l" août, dans leur ensemble, ont pu tromper bien des calculs et ont démenti bien des pronostics. Elles n’ont pas répondu aux passions et aux espérances des partis ; elles n’ont donné tout à fait raison ni aux conservateurs ni aux républicains. Elles n’ont pas dévoilé un courant impétueux, irrésistible d’opinion, et c’est en cela qu’elles ne sont point arrivées à être un événement, qu’elles restent un simple incident de vie publique qui ne décide rien, qui laisse les choses au point où elles étaient il y a quelques semaines. Telles qu’elles sont néanmoins, ramenées à leur vrai caractère, elles ne laissent pas d’être une manifestation sérieuse, d’avoir leur importance et leur moralité. Ce qu’elles ont justement de significatif, c’est pour ainsi dire cette absence d’un résultat décidé, c’est ce partage du pays, dont les partis, s’ils avaient un peu de bon sens, un peu de sincérité et de clairvoyance, devraient chercher la raison pour régler leur conduite.

Les conservateurs, cela n’est pas douteux, ont repris depuis quelque temps en France un ascendant sensible et croissant sur l’opinion. Ils ont repris cet ascendant à mesure que le pays s’est senti atteint ou menacé dans sa vie morale et matérielle par une politique qui semble s’être fait un jeu de tout, des intérêts aussi bien que des croyances. de l’ordre financier aussi bien que des plus simples garanties libérales. Ils ont eu pour eux et la force des traditions qu’ils représentent et les fautes accumulées par leurs adversaires dans un règne de quelques années. Le pays a fini par se lasser de ceux qui, après lui avoir tout promis, ne lui ont donné que les misères d’un mauvais gouvernement, et les conservateurs ont visiblement profité de cet ébranlement d’opinion. C’est l’explication de leurs succès du mois d’octobre dernier, et, si le mouvement qui s’était si vivement dessiné, il y a près d’un an, semble aujourd’hui sinon interrompu, du moins à demi ralenti, il faut bien qu’il y ait quelque raison. La raison est tout simplement que cette manifestation d’octobre n’a pas produit tout ce que le pays en attendait, qu’on n’a su peut-être ni comprendre ni utiliser ce retour d’opinion, ce commencement de victoire, pour le bien de la France. Les conservateurs, qui revenaient à rangs pressés au parlement, se trouvaient sans doute dans des conditions difficiles. 11 est malheureusement trop clair qu’ils ont fait une rentrée un peu confuse, qu’ils n’ont eu ni des chefs pour les conduire, ni une tactique bien réfléchie. Ils n’ont pas toujours eu des interventions heureuses, et ils ont laissé échapper quelquefois les occasions favorables. Ils n’ont pas compris surtout que leur vrai rôle était d’éviter tout ce qui ne pouvait servir à rien pour le moment ou ce qui pouvait être exploité contre eux, de s’armer des griefs du pays, de se maintenir obstinément sur le terrain des affaires et des intérêts publics, où ils étaient inexpugnables. Leur rôle était de mener une campagne serrée et utile, de s’occuper beaucoup moins de faire la guerre aux institutions, d’avoir des séances brillantes ou orageuses, que de se servir de la légalité constitutionnelle pour redresser ou relever la politique de la France. Ils ont souvent dissipé leurs forces en escarmouches sans profit, ils n’ont rien obtenu, et c’est ce qui explique le mieux peut-être cette apparence de ralentissement du réveil conservateur qu’on a pu voir aux élections récentes, qui est tout au moins un signe à observer et à méditer.

C’est, si l’on veut, à un certain degré, la moralité du scrutin du 1" août, et ce qui est vrai pour les conservateurs, qui sont aujourd’hui l’opposition, l’est tout autant, d’une autre façon, pour les républicains, qui sont le pouvoir. Les républicains, eux non plus, n’ont rien gagné aux élections. Ils ont tout au plus gardé leurs positions, parce qu’ils les ont, parce qu’ils disposent de toutes les forces de gouvernement et d’administration, parce qu’ils ont usé et abusé de tous les moyens d’influence que donne le pouvoir. Avec leurs ressources et leur armée de fonctionnaires, d’agens de toute sorte réduits au zèle obligatoire sous peine d’épuration, ils n’ont réussi qu’à se maintenir. M. le ministre de l’intérieur et les optimistes qui font toujours cortège au gouvernement peuvent se complimenter d’un résultat qu’ils considèrent comme un avantage signalé, peut-être parce qu’ils craignaient une défaite plus grave. En réalité, ils se contentent de peu ; ils ont encore le vote, que les masses ne refusent qu’à la dernière extrémité à tout régime établi, ils n’ont plus la confiance qui donne la vie et la force à un gouvernement, qui se manifeste par le progrès constant des institutions, par le crédit croissant des hommes chargés de la direction des affaires. Il y a quelques années déjà, lorsque les républicains, servis par les circonstances et en partie aussi par les fautes de leurs adversaires, arrivaient au pouvoir en prodiguant les promesses, ils avaient d’immenses majorités ; ils remplissaient les conseils généraux, les conseils municipaux comme le parlement ; ils enlevaient les départemens au pas de course, ils représentaient le succès. Aujourd’hui les votes sont laborieux, les élections sont disputées ; se maintenir est déjà compté comme une victoire ; et si le mouvement qui semblait il y a quelques années encore si favorable aux républicains s’est arrêté, la raison est simple et évidente, on n’a pas à aller la chercher bien loin : c’est que, depuis qu’ils sont arrivés au pouvoir, les républicains ont eu le temps de montrer ce qu’ils étaient et ce qu’ils pouvaient, de pousser jusqu’au bout une politique qui a abusé de tout, qui a mis tout en péril, la paix morale, la fortune matérielle comme le crédit extérieur de la France. Le pays, au fond, le sent bien ; c’est pour cela que, s’il semble hésiter dans son évolution vers les conservateurs, il est défiant à l’égard de ses maîtres du jour ; il ne donne plus son vote que par une sorte d’habitude au régime existant, et lorsque M. le ministre de l’intérieur, après M. le président du conseil, croit tout expliquer et remédier à tout, faire face aux difficultés, aux oppositions grandissantes par l’union des républicains, il n’explique rien et n’a de remède à rien. Il répète tout simplement une banalité officielle… Quand les républicains s’uniraient, s’ils ne changent pas de politique, en quoi amélioreraient-ils la situation ? Ils ne feraient que perpétuer le mal, accumuler des difficultés nouvelles pour se retrouver un jour ou l’autre en face des impatiences croissantes de l’opinion, de quelque crise qu’ils auraient préparée.

Voilà ce que les républicains ne veulent pas voir ! Ils ne veulent pas s’avouer que le mal est en eux-mêmes, dans leurs passions, dans leurs v^iolences, dans toute leur politique, et le jour où le pays, lassé de leur règne, commence à s’émouvoir, ils imaginent toute sorte d’explications futiles ou trompeuses ; ils se figurent pouvoir pallier la réalité avec des jactances nouvelles. Ils croient se tirer d’affaires en portant la guerre au camp de leurs adversaires. Oui, en vérité, c’est ainsi, c’est le thème adopté aujourd’hui dans les polémiques et dans les discours républicains ; M. Jules Ferry lui-même l’a déclaré l’autre jour d’un ton superbe en haranguant ses électeurs des Vosges : s’il y a depuis quelque temps dans le pays « une inquiétude fâcheuse, une certaine crainte du lendemain, » si le malaise est dans les affaires, si « le oapital hésite et se resserre, » si la crise est partout, c’est la faute des conservateurs, c’est la faute de la monarchie, qui a reparu à l’horizon. Voici qui est encore mieux : ce sont les conservateurs qui sont aujourd’hui « des élémens de trouble et de désordre, » — et, pour tout dire, des révolutionnaires ! Ce sont les républicains, les républicains de l’école de M. Ferry probablement, qui seuls ont le généreux souci de donner un vrai gouvernement à la France, qui méritent seuls le « beau nom » de conservateurs ! L’explication est édifiante, pour ne pas dire plaisante. Qui compte-t-on abuser avec ces banalités équivoques ? La fatale et incurable erreur des républicains, depuis qu’ils sont au pouvoir, c’est justement de s’être séparés de tout ce qui est conservateur dans la nation, d’avoir rendu ces rapprochemens difficiles, sinon impossibles, d’avoir prétendu faire de la politique, créer un gouvernement avec des passions, des idées, des procédés révolutionnaires. Ils n’ont pas vu qu’ils tentaient la plus irréalisable, la plus chimérique, la plus dangereuse des œuvres, et c’est ce qui explique comment ils n’ont réussi à rien, si ce n’est à créer cet état indéfinissable, contesté, où ont pu se produire ces élections du 1" août, qui ne décident rien, qui ont été un moment éclipsées elles-mêmes par la singulière et bruyante aventure de M. le ministre de la guerre.

Décidément, la fortune politique de M. le général Boulanger n’aura pas été de longue durée. Gomme elle n’avait pas une forte complexion, comme elle se composait, à vrai dire, de fantaisies, d’artifices, de petits calculs, de fracas, de tout ce qui fait les renommées légères et éphémères, elle était destinée à s’évanouir au premier souffle venu on ne sait d’où. Le souffle s’est élevé, il n’est plus resté que ! a popularité singulièrement endommagée d’un ministre embarrassé et embarrassant. M. le général Boulanger a trop aimé le bruit, c’est ce qui l’a perdu. 11 a trop cru que l’amitié des radicaux était un bienfait des dieux propre à le préserver des mauvaises aventures, qu’avec ce viatique il pouvait passer partout et tout se permettre. 11 paraît qu’il ne suffit pas d’avoir les radicaux à sa suite ou de se mettre à la suite des radicaux, que ce n’est même pas assez de n’être gêné ni par la fidélité de la mémoire, ni par les scrupules. En quelques jours, M. le ministre de la guerre a vu la fin de la petite gloire qu’il s’était faite, qui a passé comme elle était venue : grandeur et décadence, c’est son histoire ! M. le général Boulanger aurait pu apprendre, entre bien d’autres choses, de son ancien commandant en chef du 7 « corps une anecdote qui lui aurait peut-être servi. On raconte qu’autrefois celui qui fut le roi Louis-Philippe, le duc d’Orléans, voyageant aux États-Unis, était allé en visite chez le général Washington, à Mount-Vernon, où l’intègre héros de l’indépendance américaine se reposait de ses nombreux travaux. Tous les jours, au plus matin, le généreux vieillard parcourait ses terres d’un pas tranquille, sans ombre de préoccupation, comme s’il n’avait pas été mêlé aux plus grands évéuemens, comme s’il ne lui restait qu’un souvenir lointain d’un autre temps. 11 aimait cette vie, et, comme le prince admirait cette sérénité après tant d’agitations, Washington lui répondait en confiant cette leçon à sa jeunesse : qu’il pouvait se lever matin après une nuit sans rêve et sans trouble, parce qu’il avait la conscience tranquille, qu’il avait l’esprit en paix, parce que jamais il n’avait écrit une lettre qu’il pût avoir à regretter. M. le général Boulanger, qui de bien d’autres manières n’est pas de l’école de Washington, a trop écrit, et, après avoir beaucoup écrit, il a trop oublié ce qu’il a dit, ce qu’il a pensé, ce qu’il a mis dans ses lettres au temps où il fréquentait un autre monde que celui d’aujourd’hui : voilà son malheur ! De là cette étrange mésaventure qui ressemble à la tragi-comédie d’une popularité en déconfiture ! M. le général Boulanger, dans ses conversations passablement excentriques, a parlé d’un piège qu’on lui aurait tendu : il s’est bien créé lui-même le piège et il s’y est jeté tête baissée avec rétourderie d’une vanité turbulente.

Comment tout cela s’est-il donc passé ? Cette triste iniquité de l’expulsion des princes n’a point, en vérité, porté bonheur à M. le ministre de la guerre. Qu’avait-il affaire de s’en mêler, lui, chef de l’armée, placé en dehors de la politique ? Qu’avait-il besoin de disputer bruyamment la responsabilité d’une mesure violente à M. le président du conseil, d’aggraver la brutalité de l’expulsion par la brutalité plus douloureuse encore de la radiation des princes des cadres de l’armée ? Il a voulu sans doute paraître là, comme partout, montrer son plumet blanc dans l’affaire, et, comme on lui rappelait les relations qu’il avait eues avec son ancien chef du 7 « corps, ce qu’il lui devait, il a cru pouvoir payer d’audace, reconquérir d’un seul coup son indépendance, en répliquant lestement qu’il ne voyait pas en quoi M. le duc d’Aumale avait contribué à sa promotion au grade de général. C’est alors qu’il a manqué de mémoire, qu’il a commencé d’aller de faux pas en faux pas, en provoquant par son attitude même l’exhumation d’une série de lettres où il ne ménage ni les sollicitations et les adulations, ni les marques de son dévouement, ni les témoignages de sa reconnaissance à son ancien chef, où il appelle le « jour béni » qui le ramènera sous les ordres de M. le duc d’Aumale. Si M. le ministre de la guerre eût mis plus de mesure, plus de convenance dans ses actions et dans son langage, ces lettres, sans doute sincères lorsqu’elles ont été écrites, n’auraient probablement jamais vu le jour ; c’est son arrogance étourdie et brouillonne qui en a décidé la publication. A la rigueur, M. le général Boulanger aurait pu peut-être encore, à la dernière extrémité, se tirer d’affaire avec quelque esprit ou un peu de tact, en avouant ces lettres sans embarras, en gardant l’attitude d’un homme lié par de nouveaux devoirs, obligé, comme ministre, d’exécuter une loi pénible. Point du tout ; M. le général Boulanger, décontenancé par des révélations qui le troublaient dans ses relations avec ses amis les radicaux, a i8iblerneiit perdu tout sang-froid. Il a commencé par nier l’authenticité des lettres, il a fini par l’avouer. 11 a cru se dégager par des boutades ou des fanfaronnades, en se drapant en victime de son zèle républicain, en défenseur de la république contre des conspirateurs imaginaires : le coup était porté !

La veille encore, ce ministre aux fringantes allures était en train de devenir presque un personnage ; il faisait au moins parler de lui. Il intriguait l’opinion, il éclipsait et il impatientait ses collègues, qui ne savaient comment mettre un frein à cette manie de popularité tapageuse. Le lendemain, il n’a plus été qu’un de ces personnages d’aventure que la fortune des révolutions improvise pour les laisser retomber aussitôt, qui passent comme des ombres sur la scène. Les arrêtés de radiation d’aujourd’hui ne suffisent pas à faire pardonner à M. le général Boulanger ses obséquiosités d’autrefois. Les républicains doctrinaires qui veulent garder la république pour eux lui administrent de sévères corrections. Les radicaux eux-mêmes l’accablent de leur silence, ou bien ils ne voient dans ses compromettantes équipées qu’un moyen de plus de l’asservir à leur cause. De toute part, s’élève cette question de savoir comment l’homme qui a joué un si singulier rôle peut rester le chef de l’armée. M. le général Boulanger restera encore ministre ou il cessera de l’être : au fond, ceux qui sont le moins fâchés de son aventure, ce sont ses collègues, qu’il importunait : se débarrasser de lui pouvait être une difficulté, avec l’importance factice qu’il s’était donnée ou qu’on lui avait donnée ; aujourd’hui la fantasmagorie a disparu, le personnage est jugé : ce n’est plus rien, ce n’est qu’un ministre compromis.

Au milieu de ces incidens passagers, élections, ou aventures de M. le ministre de la guerre, cependant, ces vacances ont commencé par une de ces cérémonies traditionnelles qui ont toujours leur intérêt et leur attrait, qui tranchent avec les banalités ouïes agitations delà politique. Tous les ans, à cette époque, se presse dans la vieille Sorbonne, cette jeunesse ardente et vive des lycées, qui est la fleur de la France, qui va recevoir ses récompenses et ses couronnes après avoir entendu des discours. Cette année, la réunion qui vient d’animer encore une fois la Sorbonne semble avoir une sorte de caractère particulier, peut être plus sérieux que dans d’autres circonstances, presque émouvant pour ceux qui réfléchissent, parce qu’on sent que l’enseignement public passe par une de ces crises qui peuvent décider de l’avenir de la jeunesse française, de la culture intellectuelle de notre pays ; méthodes, direction morale, organisation des études, tout est soumis à l’esprit d’expérimentation et d’innovation.

On veut tout réformer, et une des plus graves de ces réformes dont on s’occupe est assurément celle qui a é& récemment soumise au conseil supérieur do l’instruction publique, qui divise l’enseignement secondaire en deux parties : l’une qui restera classique, qui gardera le vieux nom d’humanités ; l’autre qui sera plus particulièrement française, qui aura ses programmes, sa hiérarchie, son baccalauréat. Qu’en serat-il de cette réforme qui a eu l’autre jour sa place dans les préoccupations et les harangues de la Sorbonne ? Le professeur de l’université chargé du discours traditionnel, M. Rabier, dans un langage élevé et discret, ne s’est point défendu de quelques doutes, d’une certaine tristesse sur l’avenir des études classiques. M. le ministre de l’instruction publique, pour sa part, s’est fait le théoricien confiant, un peu optimiste, de la réforme nouvelle, des deux enseignemens rivaux ou parallèles qu’il va inaugurer et dont il attend des merveilles. On dirait en vérité, à entendre quelquefois les novateurs d’aujourd’hui, qu’avant eux rien n’a été fait, que le monde les a attendus pour savoir le prix de la force et de l’extension de l’enseignement. On en parlait moins bruyamment autrefois, on n’en faisait pas surtout une affaire de secte et l’enseignement n’existait pas moins ; il suffisait à produire une série de générations qui ont témoigné leur valeur et leur puissance dans la politique, dans les lettres comme dans l’industrie, dans les affaires. Cet enseignement même des filles, dont on parle toujours comme de la grande innovation du temps, est-ce qu’il a manqué en France aussi complètement qu’on le dit ? Les filles, il est vrai, n’apprenaient pas à prendre pour modèles les femmes de Sparte ouïes Gauloises du temps des druides, que M. le général Boulanger proposait, il y a quelques jours, en exemple aux jeunes élèves de Saint-Denis. Elles apprenaient à être de modestes mères de famille ou des femmes faites pour la vie sociale. Qu’est-ce que cette France nouvelle qui est la nôtre aussi bien que l’ancienne France, si ce n’est l’œuvre de ce vieil enseignement qui n’était point universel sans doute, qui n’avait pas la prétention d’être démocratique, qui a suffi néanmoins pour former les hommes et les femmes par qui a vécu et brillé la société française ?

Perfectionner, étendre, réformer par degrés l’enseignement national, oui, sans doute, c’est toujours une des premières préoccupations pour ceux qui sont chargés des intérêts publics : c’est une œuvre de patience, de sollicitude éclairée, d’application intelligente et pratique. 11 est certain, ainsi que le dit M. le ministre de l’instruction publique, que tout a changé autour de nous : les institutions, lesconditions de la vie, les relations avec les peuples, — que des besoins nouveaux se sont créés, que des circonstances nouvelles peuvent nécessiter des modifications dans le régime des écoles. Encore faut-il, dans des affaires aussi délicates que celles de l’éducation publique, se garder des témérités hasardeuses, et ne pas oublier que l’enseignement ne change pas dans son essence, qu’il a toujours pour premier objet de former des hommes, de maintenir le niveau intellectuel du pays. Le point grave, ici, est cette division des études qu’on veut inaugurer et qui offre évidemment plus d’un danger. D’un côté, cet enseignement secondaire spécial qui se passe de l’étude des langues anciennes, qui conduit comme l’autre aux grades universitaires, est une tentation périlleuse. 11 risque de « détourner des vieilles humanités » qui ne sont plus qu’un exercice de luxe ; il tend « qu’on le veuille ou non, qu’on l’avoue ou non, selon le mot d’un rapport présenté au conseil supérieur de l’instruction publique, à l’extinction graduelle de l’enseignement classique. » D’un autre côté, c’est une plus grande nouveauté qu’on ne le croit. Chose étrange ! depuis longtemps, précisément dans la France démocratique, la première pensée de ceux qur se sont occupés, en politique, de l’instruction de la jeunesse, a été de maintenir Tunité de l’enseignement pour tous. Que fait-on avec le régime nouveau ? Ou bien l’enseignement classique s’éteindra par degrés comme on le dit, ou bien ceux qui se livrent à ces études sont destinés à former une sorte de caste, d’aristocratie de lettrés ou de mandarinat. M. le ministre de l’instruction publique croit qu’il n’en sera rien, que tout ira pour le mieux, que les vieilles humanités ne seront pas délaissées, que l’enseignement nouveau complétera l’ancien sans l’éclipser ; il le croit, il n’en est pas sûr, les esprits les plus éclairés du conseil supérieur pensaient le contraire ; le danger justement est de tenter sur l’intelligence française de ces expériences qui peuvent compromettre une génération, et, qu’on ne l’oublie pas, ce n’est plus ici seulement une affaire d’écoles, c’est pour la France une diminution de force morale et de crédit dans le monde.

Non, évidemment, ce n’est point en épuisant notre nation par une politique agitatrice de parti, en mettant l’instabilité dans son enseignement comme dans son organisation militaire, le trouble dans sa conscience, le déficit dans ses finances, qu’on peut lui rendre, à défaut de l’éclat des grands jours, le rôle d’une puissance consultée et écoutée. Que M. Jules Ferry exalte la politique extérieure de la république en la comparant avec celle de tous les autres régimes, que M. le ministre de l’instruction publique, dans ses discours de Sorbonne, se plaise à montrer une France destinée à être avant peu plus belle et plus grande que nos pères ne l’ont jamais connue, c’est bon à dire à des électeurs ou à de jeunes esprits qu’on veut encourager à la vie. La vérité trop évidente pour le moment, c’est que notre crédit extérieur n’est pas précisément en progrès, et cela par une suite inévitable de conditions intérieures qui rendent toutes les relations difficiles, toute action suivie impossible.

La vérité trop palpable, c’est que la France reste en dehors des grandes délibérations de l’Europe, qu’elle n’a pas été heureuse en Grèce après l’avoir été si peu, il y a quelque^ années, en Egypte, qu’elle n’a pas même dans l’extrême Orient, après sa laborieuse conquête du Tonkin, la position et l’autorité qu’elle pourrait avoir. Il ne (faudrait point sans doute exagérer cet incident qui vient de s’élever à propos de la création et de l’envoi d’une représentation diplomatique du saintsiège en Chine; il prouve du moins que notre influence ne s’exerce pas sans contestation, sans rencontrer des limites, d’autres influences. Jusqu’ici c’était la France qui avait le privilège traditionnel, consacré par des traités, d’être la seule protectrice reconnue des chrétiens en Chine ; c’était le représentant de la France qui donnait des passeports aux missionnaires de toutes les nations, qui traitait des intérêts des communautés chrétiennes avec le gouvernement de Pékin. Aujourd’hui, après de longues négociations provoquées et poursuivies depuis quelques années par la Chine elle-même, le saint-siège s’est décidé à avoir, lui aussi, sa représentation diplomatique à Pékin ; le représentant pontifical est même déjà nommé. Le pape a sans doute eu le soin de ne rien laisser ignorer au gouvernement français, de ménager, dans les négociations qu’il a suivies, les droits et les privilèges de la France; le fait n’existe pas moins, et il a éveillé, à ce qu’il semble, quelques susceptibilités à Paris. Qu’on s’en soit ému, en effet, c’est bien possible. Malheureusement c’est là un de ces points où se dévoile brusquement le danger de cette guerre religieuse qui est l’essence de la politique républicaine du jour. Si ce n’eût été cette guerre accompagnée de menaces incessantes de violences nouvelles, il est plus que douteux que le prudent Léon Xlll eût jamais songé à prendre une initiative qui atténue plus ou moins notre protectorat en Chine, et, par le fait, l’espèce d’échec que subit notre politique n’est que l’expiation du triste esprit de secte qui domine dans nos affaires. Merveilleuse occasion, dit- on, pour en finir avec les éternelles questions de la séparation de l’église et de l’état, du budget des cultes, de l’ambassade auprès du saint-siège! Et après? A quoi cela servirait-il ? On ne réussirait qu’à désarmer de plus en plus la France d’un de ses plus puissans moyens d’action dans l’extrême Orient et à envenimer plus que jamais les divisions intérieures qui sont notre faiblesse.

Ce n’est que pour la forme, pour se constituer, que le parlement britannique s’est réuni ces jours derniers en attendant de se réunir plus sérieusement d’ici à peu pour entendre le discours royal d’inauguration, programme d’une politique nouvelle. Pour le moment, l’Angleterre, remise par degrés des agitations électorales qui ont décidé la défaite de la politique libérale de M. Gladstone, est rentrée dans la paix, et le nouveau cabinet a eu le temps de se former, de se compléter sans trop se hâter. Cette formation d’un ministère n’est point, à vrai dire, sans avoir offert quelques diiïicultés, et parce que lord Salisbury, chargé de cette œuvre, avait à tenir compte de tous les élémens d’une situation encore assez compliquée, et parce que le choix des hommes pour les diverses positions du gouvernement est toujours délicat. La première pensée de lord Salisbury a été d’essayer de s’entendre avec lord Hartington pour réaliser, d’accord avec lui, l’alliance des conservateurs et des libéraux dissidens au pouvoir ; et à défaut de cette combinaison qui n’a pas réussi, il n’a plus eu d’autre ressource que de former un ministère de pur torysme. Il s’est, en définitive, tiré d’affaire en homme habile et expérimenté. Sous le nom de sir Stafford Northcote, lord Iddesleigh, qui entre pour la première fois au foreign office, c’est évidemment le chef du cabinet qui garde la direction des relations extérieures de l’Angleterre. Parmi les autres choix les plus marquans sont ceux de sir Michael Hicks-Beach, qui devient secrétaire d’état pour l’Irlande, de lord Londonderry qui va comme vice-roi à Dublin, de M.Mathews, qui s’est tout récemment montré habile orateur dans une cause retentissante de divorce, et qui est appelé au ministère de l’intérieur ; mais ce qu’il y a certainement de plus caractéristique dans la combinaison nouvelle, c’est la position prépondérante faite à lord Randolph Churchill, qui devient chancelier de l’échiquier, leader des communes, prenant de haute lutte la place si longtemps occupée et illustrée par Disraeli. Avec lord Randolph Churchill, on est sûr que les affaires seront vivement et impétueusement menées ; on peut craindre aussi les excès d’imagination et les intempérances d’une verve sarcastique qui s’exerçait dernièrement encore avec peu de mesure contre M. Gladstone.

Au demeurant, le ministère anglais réunit sans nul doute tout ce que le torysme peut donner de force et de talent, et le vrai problème pour lui est moins en lui-même que dans l’attitude que prendront lord Hartington, M. Chamberlain et leurs amis. Ce n’est pas au premier moment, ce n’est pas dans cette courte session toute de forme que les difficultés peuvent sérieusement apparaître. La question d’Irlande reste un lien entre les conservateurs et les libéraux dissidens qui ont fait cause commune dans les élections. Chose à remarquer cependant, lord Hartington ne s’est pas borné à décliner les offres de lord Sahsbury ; il a tenu, en rentrant au parlement, à garder une position indépendante, à reprendre sa place non loin de M. Gladstone, comme pour mieux marquer que dans sa pensée la scission n’est que temporaire et spéciale. Il ne créera pas d’embarras au ministère, il le soutiendra même au besoin dans les affaires d’Irlande ; il entend, pour tout le reste, et il ne l’a pas déguisé, demeurer attaché au vieux parti libéral. Voilà le point noir pour le nouveau ministère, qui ne peut avoir une majorité suffisante qu’avec les unionistes et qui ne peut avoir l’appui de lord Hartington et de ses amis que sur cette question irlandaise qui reste l’éternelle plaie de l’Angleierre.

CH. DE MAZADE.