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Chronique de la quinzaine - 31 juillet 1886

Chronique n° 1303
31 juillet 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 juillet.

Certes, avec la meilleure volonté, on ne peut pas dire que cette session des chambres françaises, qui vient de se clore il y a quelques jours, ait bien fini, qu^elle laisse la nation satisfaite et confiante, sans préoccupations et sans souci de son avenir. Les ministres en voyage et ceux qui se mettent de leur cortège peuvent seuls le dire ; ils ont leur manière d’écrire l’histoire. Us nous rappellent invariablement un aimable et spirituel ambassadeur étranger que nous interrogions un jour sur l’état de son pays et qui répondait avec une placidité bienveillante : « Tout va bien ! » Le lendemain, dans ce pays où tout allait si bien, il y avait une révolution. L’optimisme officiel a de ces grâces d’état ! En réalité, cette triste session française, à laquelle M. le président Grévy a mis fin l’autre jour par un décret, avant d*aller se reposer lui-même à l’ombre de ses bois de Mont-sous-Yaudrey, elle avait mal commencé. Elle s’est égarée et épuisée six mois durant dans la confusion de luttes irritantes et vaines. Elle a fini par des scènes tumultueuses et des aveux d’impuissance, par des coups de parti et des coups de pistolet. Elle n’a eu, à tout prendre, qu’un genre d’originalité sur son déchn : elle n’a pas créé peut-être, elle a mis à nu une de ces situations indéfinissables où Ton dirait que tout est devenu possible parce que les imaginations fatiguées ne savent plus de quel côté se tourner, où, pour toute nouveauté, se produisent à l’improviste de ces phénomènes qu’on ne voit que dans les temps troublés et obscurs.

Oui, en vérité, c’est ainsi : la nouveauté étonnante et imprévue de ces derniers temps, de cette session qui finit, c’est la popularité, ou, si l’on veut, la notoriété soudaine, bizarre, assourdissante d’un ministre qui a trouvé le moyen de faire parler de lui, d’éclipser, d’humilier ses collègues de son importance improvisée. En quelques jours ou en quelques mois, M. le général Boulanger, ministre de la guerre, est devenu un de ces personnages un peu énigmatiques qu’on connaissait à peine la veille, dont on parle le lendemain à tout propos sans trop savoir ce qu’ils sont réellement, ce qu’ils représentent ou ce qu’ils promettent. Comment M. le ministre de la guerre a-t-il conquis cette renommée singulière ? S’est-il signalé par quelque forte et généreuse initiative, par des « services exceptionnels, » comme on dit dans les décrets de décorations, par un de ces actes qui illustrent ou recommandent un homme ? Il y a des proportions à tout. Avec l’esprit qui ne paraît pas lui manquer et l’expérience qu’il a pu acquérir dans une carrière rapidement parcourue, M. le ministre de la guerre aurait pu sans doute, à défaut d’actions éclatantes, se dévouer utilement, silencieusement aux intérêts militaires, à la réorganisation patiente, méthodique de notre armée. C’était une tâche bien modeste ou un chemin bien long pour une ambition impatiente. M. le général Boulanger a mieux compris son temps et son monde. Il s’est dit qu’avant tout il fallait attirer l’attention, faire du bruit, que la politique seule conduisait à tout, et il est parti ! Il a commencé par avoir ses tournées, ses visites en province, ses voyages officiels, distribuant les salutations sur son chemin, haranguant sans façon, à la place de ses collègues, les députations, les facteurs de la poste, les instituteurs et même le clergé. Il n’est pas embarrassé ! Il semble ne point ignorer que, pour arriver à une grande fortune publique, il faut montrer des aptitudes variées et ne rien négliger ; il ne néglige rien, il est prêt à tout pour la popularité. 11 sait comment on gagne les partis en flattant leurs passions, en se faisant le complice de leurs violences, et il n’oublie pas de paraître en grand uniforme, avec de pompeux étatsmajors, à la tête des vaillans soldats du Tonkin, qu’accompagnent les acclamations publiques. C’est un habile homme qui a l’art de se faire des succès d’orateur, de chef populaire et d’écuyer. Avec cela il a réussi peut-être à offusquer ses collègues ; il est arrivé aussi à se créer cette notoriété bruyante, retentissante, assez banale, qui le suit partout oii il paraît et qui ne laisse pas d’être une difficulté ou une obsession pour le gouvernement ; car, enfin, il ne faut pas s’y tromper, M. le président du conseil et peut-être M. le président Grévy lui-même auraient quelque peine aujourd’hui à se débarrasser d’un homme qui n’a qu’à sortir d’un cercle militaire pour rencontrer les ovations de la multitude.

Qu^on ne s’arrête pas trop du reste à ce qu’il y a de personnel dans cette popularité soudaine d’un ministre porté au pouvoir par le hasard des circonstances. Ce ne serait rien s’il n’y avait en jeu que la fortune d’un homme plus ou moins habile, plus ou moins heureux dans ses ambitions. Ce qu’il y a de bien autrement caractéristique dans ce phénomène de popularité improvisée, c’est qu’en dehors de l’homme, qui n’est rien, il répond visiblement à un phénomène moral, c’est qu’il est, à n’en pas douter, l’expression sensible d’un certain état de l’opinion mécontente du présent, inquiète du lendemain. Il révèle surtout les singuliers progrès qu’on a faits depuis quelque temps. Autrefois, il n’y a pas plus de dix années encore, on n’en était pas là ; on n’avait pas même l’idée que les questions qui émeuvent le pays pussent être tranchées par un coup d’autorité sommaire dans un sens ou dans l’autre. C’était presque un dogme pour tous les partis de tenir l’armée en dehors de la politique, de la laisser à sa patriotique et généreuse mission de gardienne de l’honneur national et de la paix civile. Un maréchal de France a pu être président de la république, il a pu exercer le pouvoir dans les circonstances les plus difficiles sans être soupçonné de préméditer la dictature, de songer à trancher le nœud redoutable par l’épée, — et de fait il s’est arrêté. AujourdTiui, après dix années d’une politique qui a tout ébranlé, tout usé et tout épuisé, une partie de l’opinion se tourne vers un ministre de la guerre parce qu’il est le chef de l’armée, parce qu’il est censé représenter la force, parce qu’on croit qu’à un moment donné il pourrait décider des événemens. On parle tout haut des choses les plus extravagantes sans se révolter. Il n’y a que quelques jours on se plaisait à raconter que, dans un conseil, M. le ministre de la guerre aurait dit d’un ton dégagé à ses collègues que, s’il voulait les envoyer à Mazas, rien ne pourrait l’en empêcher. Ce n’était peut-être pas vrai ou ce n’était qu’une boutade qu’on lui a attribuée. Vrai ou non, le mot a couru partout et on n’en a pas voulu à celui qui l’aurait dit. C’était, à ce qu’il paraît, tout naturel 1 La popularité va aux entreprenans.

Voilà l’étrange progrès des mœurs libérales ! Mais c6 qu’il y a de plus curieux, c’est que ce sont des républicains qui font au chef de l’armée ce rôle aussi bizarre que périlleux. Ce ne sont pas tous les républicains, nous en convenons : il en est d’ombrageux, de timorés à qui la plume blanche de M. le ministre de la guerre courant sur les champs de revues, ou paraissant au balcon du cercle militaire, ne dit rien de bon, qui exhortent charitablement l’impétueux général à cesser ses représentations, à rentrer dans le rang. Ce sont surtout les radicaux qui se font les serviteurs de la renommée nouvelle, qui parlent de « l’enthousiasme indescriptible » avec loque ! M. le général Boulanger est accueilli, des « cent mille personnes accourues pour l’acclamer et lui tendre les mains. » C’est réellement édifiant ; les radicaux, on le voit, n’ont pas peur des généraux qui les flattent ou dont ils espèrent se faire des instrumens. Fort bien ! et si par hasard il prenait fantaisie à M. le général Boulanger de se servir de leur bon vouloir, savent-ils bien ce qui arriverait ? Celui qui aurait utilisé leur enthousiasme à son profit frapperait d’abord sur d’autres, c’est possible, et il frapperait aussi bientôt sur eux, c’est encore plus certain, parce qu’il n’aurait plus besoin de leurs flatteries ni de leur concours, parce que la force une fois victorieuse est plus que jamais la force et prétend régner seule. Singulière situation, cependant, que celle où tout est ainsi confondu et altéré, où l’on ne fait plus de la politique qu’avec des fantaisies et des emportemens de parti I

La pire des choses est qu’avec cette politique telle qu’on la fait aujourd’hui et depuis longtemps, les questions qui intéressent réellement le pays sont celles dont on s’occupe le moins. On passe trois mois à s’agiter pour rien, à s’échauffer pour des iniquités de parti, et il ne reste plus de temps pour les affaires sérieuses, ou si l’on s’y arrête un instant, à la dernière heure, c’est pour rejeter au pas de course une transaction de diplomatie sans calculer les conséquences d’un vote émis à la légère. C’est ce qui est arrivé, aux derniers jours de la session, de ce traité de navigation avec Pltahe qui pouvait avoir sa valeur politique en même temps qu’il avait certainement son importance commerciale pour les populations des côtes méditerranéennes. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la question existe entre les deux pays : elle a été l’objet de longues, de laborieuses négociations, et le gouvernement français avait cru même faire merveille en improvisant un nouveau négociateur pour la circonstance, en envoyant, il y a quelques mois, un député, M. Rouvier, pour hâter le dénoûment. Le traité nouveau a été, en effet, signé à Rome ; il est revenu à Paris et il a été porté au Palais-Bourbon aux derniers jours de la session. La chambre fatiguée a-t-elle méconnu par insouciance, ou par ignorance, la portée de l’acte qui lui était soumis ? A-t-elle été défavorablement impressionnée par quelques détails secondaires, ou bien s’est —elle laissé entraîner par quelque coup de tactique parlementaire dont les habiles ont seuls le secret ? Toujours est-il que, sans plus de réflexion, d’un tour de main elle a repoussé ce traité, et, ce qu’il y a de plus curieux, c’est que M. le président du conseil n’a pas cru même devoir intervenir pour défendre son œuvre, qu’il a abandonnée à son malheureux sort. En un instant il s’est trouvé qu’on n’avait rien fait. Qu’est-il arrivé ? Le gouvernement italien, quelque peu froissé, a immédiatement publié une déclaration soumettant la navigation française aux conditions de ceux qui n’ont pas de traité. Le gouvernement français, à son tour, a riposté en établissant des surtaxes sur les navires italiens. Et voilà une guerre de représailles ouverte ! Les intérêts italiens ne peuvent assurément qu’en souffrir ; les intérêts français en souffriront aussi. D’autres pays se glisseront à travers tout cela et profiteront peut-être de la circonstance. C’est là l’unique résultat !

L’intérêt commercial et maritime est sans doute sérieux dans cette affaire. L’intérêt politique était certainement aussi à considérer, et c’est assez légèrement, il faut l’avouer, que notre chambre s’est donné l’apparence d’un procédé un peu leste, que les Italiens ne pouvaient manquer de ressentir, qu’ils ont, en effet, ressenti assez vivement. Les Italiens ont eu tort, sans doute, de se laisser aller à une certaine mauvaise humeur, de ne pas voir tout de suite qu’il y avait, dans cette aventure, plus de hasard que de préméditation, que ce vote qui les a froissés ne cachait réellement aucune arrière-pensée d’hostilité et de malveillance. Ils n’ont pas moins cédé tout d’abord à un premier mouvement de susceptibilité, et ils ont été peut-être d’autant plus sensibles à ce procédé inattendu que, depuis quelque temps, ils se sont montrés assez disposés à se rapprocher de la France. Soit par l’effet des sympathies naturelles qui se réveillent toujours entre les deux peuples, soit par suite des déceptions qu’ils ont eues avec leurs tentatives d’alliances au centre de l’Europe, ils paraissaient revenir à des sentimens qui sont dans les traditions, dans l’intérêt commun de la France et de l’Italie. Cette médiocre aventure du traité de navigation rejeté au Palais-Bourbon est venue assez mal à propos offrir un nouveau prétexte à ceux qui s’efforcent toujours d’exciter l’Italie contre la France, de la rejeter dans les alliances continentales. Le prétexte était au moins spécieux ; rien n’était plus facile, avec un peu d’imagination, que de représenter comme une sorte d’offense de parlement à parlement ce simple fait d’un traité accepté à Rome, désavoué à Paris. Les gallophobes se sont hâtés de saisir cette occasion de raviver les jalousies, d’émouvoir l’opinion en cherchant à démontrer, une fois de plus, qu’il n’y avait rien à faire avec la France. Ce n’est qu’une émotion d’un moment, une crise passagère sans doute, — on n’en restera pas là. Des négociations se rouvriront, si elles ne sont déjà rouvertes. Lesgouvernemens s’étudieront selon toute apparence à dissiper les nuages, à chercher un moyen d’atténuer les effets d’un incident malencontreux, en attendant qu’un nouveau traité puisse être préparé entre Rome et Paris. Le mal, un mal sérieux, n’est pas moins déjà fait. La navigation méditerranéenne est provisoirement troublée, les dommages sont inévitables pour les Français comme pour les Italiens. Le malaise est rentré en même temps dans les relations des deux pays. Et voilà comment un vote émis sans prévoyance, sans raison sérieuse à la fin d’une session, peut affecter de nombreux intérêts, affaiblir le crédit de la France, créer même à notre gouvernement de nouveaux embarras dans un moment où il a assez de peine à se faire écouter, à garder sa modeste place dans les conseils des puissances du monde.

Les affaires de l’Europe, il est vrai, ne sont pas aujourd’hui bien actives, quoiqu’elles ne soient pas à l’abri des complications et des incidens ; elles se ressentent plus ou moins des vacances. Cette année comme toutes les autres années, les puissans du monde voyagent ou vont se réconforter dans les stations thermales. Le vieil empereur Guillaume est arrivé encore une fois à Gastein avec une santé qui s’affaisse sous le poids de l’âge ; l’empereur François-Joseph est à Ischl. M. de Bismarck, selon sa coutume dans la saison d’été, est à Kissingen, où il attend, en prenant ses eaux, les visites qu’on veut lui faire. Le chancelier d’Autriche, le comte Kalnoky, est déjà allé passer quelques jours auprès du chancelier allemand, et comme toutes les autres années, on s’est hâté de scruter, d’interpréter cette entrevue nouvelle dont les deux chanceliers ne se croient pas obligés de dire le secret. De quoi ont bien pu s’occuper M. de Bismarck et M. de Kalnoky dans ces entretiens mystérieux de Kissingen, qui ne sont vraisemblablement que le prélude d’une entrevue des souverains eux-mêmes ? Qu’ont-ils décidé dans leurs colloques intimes ? Ce qui est certain, c’est que les deux chanceliers ne se sont pas rencontrés pour rien ou uniquement pour leur plaisir, que leurs conversations ont dû avoir nécessairement pour objet et pour conclusion de maintenir, de resserrer l’alliance de l’Allemagne et de l’Autriche. Ce qui est bien clair aussi, c’est que le chancelier de l’empereur Alexandre 111, M. de Giers, n’était pas à Kissingen, qu’après s’être fait annoncer en Allemagne, il a ajourné son voyage, et que la Russie, par ses actes, par sa diplomatie, tend visiblement à prendre un rôle à part en jetant une note non pas précisément discordante, encore moins menaçante, mais indépendante dans le concert des puissances. La Russie ne se sépare pas de ce qu’on appelle l’alliance des trois empereurs, l’alliance de Skierniéwice et de Kremsier ; elle prend une position particulière et elle suit sa politique à sa façon.

Depuis quelques jours, en effet, coup sur coup, dans le silence de l’Europe, la Russie a pris la parole par deux de ces circulaires toujours calculées pour avoir ua certain retentissement. L’une de ces circulaires a trait aux événemens qui depuis un an ont agité les Balkans et transformé la Bulgarie. Le cabinet de Saint-Pétersbourg n’a point évidemment pardonné au prince Alexandre ; il garde ses ressentimens toujours assez vifs, et il a saisi l’occasion des dernières élections bulgares, de la réunion d’une assemblée nouvelle à Sofia, des velléités ambitieuses du prince Alexandre de Battenberg, pour résumer et préciser ses griefs contre tout un ensemble de choses que la Russie voit avec ombrage. C’est sous la forme d’une noie destinée à être communiquée à la puissance suzeraine de la Bulgarie, à la SubliaiO-Porte, que le cabinet du tsar a exposé sa pensée et ses préoccupations d’un ton assez sévère, non sans laisser entendre qu’il suit attentivement les complications qui pourraient survenir, dont la Turquie aurait jusqu’à un certain point la responsabilité. Ce n’est pas absolument une menace, c’est une manière de rappeler à la Porte et à l’Europe que la Russie n’abandonne pas ses intérêts d’influence dans les Balkans. L’autre circulaire, qui n’est pas sans quelque lien avec la première, a pour objet d’exposer, d’interpréter, de justifier la décision récente par laquelle la Russie a cru pouvoir, de son autorité souveraine, supprimer la franchise attribuée par le traité de Berlin au port de Batoum dans la Mer-Noire. Le cabinet de Saint-Pétersbourg a toute sorte de raisons économiques, administratives, fiscales, pour expliquer comment un engagement inscrit dans un acte diplomatique, accepté par les autres puissances, sanctionné par un congrès, ne l’engage plus, comment la transformation d’un port franc de commerce en un port de guerre n’est qu’une simple formalité utile à tout le monde. 11 démontre avec subtilité que la disposition relative au port de Batoum occupe dans le traité de Berlin « une place à part, » qu’elle n’est pas comme les autres « le produit d’un accord collectif, » qu’elle se borne « à enregistrer une déclaration libre et spontanée de l’empereur de Russie, » qui par suite reste maître de retirer ce qu’il a accordé C’est assurément une manière nouvelle d’interpréter les traités. Le plus clair est que le cabinet de Saint-Pétersbourg n’a eu d’autre pensée que de se délier, sans tant de subtilités, d’une disposition gênante, de reprendre et de poursuivre plus que jamais ses desseins traditionnels de domir nation dans la Mer-Noire.

Pourquoi la Russie a-t-elle choisi ce moment pour sortir avec un certain éclat de la réserve qu’elle avait gardée jusqu’ici ? Quelles seront les conséquences de l’acte qu’elle vient d’accomplir ? Les conséquences ne peuvent guère être immédiates sans doute ; le mobile auquel a obéi le cabinet de Pétersbourg est assez saisissable. Il est évident que la Russie a éprouvé depuis un an de sérieux mécomptes en Orient, que les événemens accomplis dans les Balkans ont tourné contre ses vues, qu’ils se sont produits dans tous les cas en dehors de son influence. Elle s’est prêtée d’assez mauvaise grâce peut-être, avec un certain esprit de conciliation cependant, à tout ce qu’on lui a demandé, au risque de souffrir dans son orgueil d’ancienne protectrice, de « libératrice » des populations orientales. Elle a cru le moment venu de prendre sa revanche, de se relever d’un seul coup et, puisque le traité de Beilin était ouvertement violé dans les Balkans, avec la complicité et la faveur de quelques puissances, notamment de l’Angleterre, elle a riposté par une autre violation du traité à son profit. Elle a biffé d*un trait la disposition qui faisait de Batoum un port franc, qui avait été adoptée précisément sur les instances des plénipotentiaires britanniques, de lord Salisbury lui-même. C’est un peu une victoire de l’orgueil russe tur les Anglais, qui ont si complaisamment patronné la révolution bulgare et le prince Alexandre. L’acte est assurément hardi. Il ne semble pas devoir rencontrer une opposition bien vive de la part de l’Allemagne et de l’Autriche, et c’est ce qui peut en atténuer les conséquences. Il n’est pas sûr que l’Angleterre, quand elle aura retrouvé un gouvernement, en prenne si aisément son parti, d’autant plus qu’il y a aujourd’hui, entre les deux empires, une sorte de compte ouvert de querelles et de conflits. Ce qu’il y a de grave, en effet, c’est que cette affaire de Batoum n’est pas la seule. La Russie et l’Angleterre se rencontrent partout dans l’extrême Orient. Cette vieille question des frontières de l’Afghanistan, qui faillit, il y a quelques années, allumer la guerre, est loin d’être résolue. La commission anglo-russe chargée de la délimitation a été arrêtée dans ses opérations par des difficultés nouvelles, qu’un incident peut toujours aggraver. D’un autre côté, à l’extrémité des mers orientales, les deux puissances se retrouvent en antagonisme sur les côtes de la Corée. L’Angleterre, pour sa garantie, dit-elle, a occupé, d’abord temporairement, puis définitivement. Port-Ilamilton ; la Russie, à son tour, a jeté son dévolu sur un point de la baie de Broughton qu’elle appelle Port-Lazaref. Ainsi partout on se rencontre. Il n’en faudrait pas sans doute conclure qu’on touche à des guerres nouvelles, à des conflagrations : reconnaissons seulement que de toutes parts s’agitent des questions qui peuvent prêter à des combinaisons infinies, à des rapprochemens inattendus, et bien heureux sont les peuples qui ont des gouvernemens assez prévoyans pour leur assurer un rôle dans ce mouvement universel I

Ce qu’il y a aujourd’hui de plus pressé pour l’Angleterre si vivement engagée dans ces querelles du monde, c’est de retrouver un gouvernement après l’épreuve électorale où vient de succomber M. Gladstone. Le dernier mot du grand scrutin qui a mis toute l’Angleterre en émoi, est irrévocablement dit en effet, tous les résultats sont connus. Le nouveau parlement compte 316 conservateurs, 76 libéraux « unionistes, » 192 libéraux fidèles à M. Gladstone, 86 Irlandais. En définitive, c’est le home-raie qui reste sur le champ de bataille. On a prêté un instant à M. Gladstone l’idée un peu singulière de ne pas se tenir pour battu, de se présenter devant le nouveau parlement et de ne rendre les armes que sous le coup d’un vote de défiance. M. Gladstone est évidemment un esprit trop sérieux et un parlementaire trop expérimenté pour jouer avec la vérité des choses. Il ne paraît pas avoir hésité à reconnaître sa défaite, sans attendre un congé signifié par un vote du parlement, il a remis sa démission à la reine, et c’est lord Salisbury qui a été rappelé du continent, où il se trouvait, pour former un ministère. La situation n’est pas d’ailleurs aussi simple qu’elle le paraît. Les conservateurs ont eu la part principale dans la victoire, ils n’ont pas vaincu seuls ; ils ont eu les libéraux « unionistes » pour alliés, ils ne peuvent avoir une majorité parlementaire suffisante qu’avec leur concours, et ce n’est qu’après avoir cherché à s’entendre avec eux, après être allé jusqu’à offrir à lord Hartington la direction du cabinet, après avoir échoué dans cette tentative de fusion, que lord Salisbury s’est décidé à ne compter que sur ses propres forces. 11 a formé un cabinet où il garde le poste de premier lord de la trésorerie, avec sir Stafford Northcote, aujourd’hui lord Iddefleigh, comme chef du foreign office^ sir Michael Hicks-Beach comme secrétaire pour l’Irlande, lord Randolph Churchill comme chancelier de l’échiquier et leader de la chambre des communes.

La question est maintenant de savoir comment le nouveau ministère conservateur, qui est à peine né, pourra remplir la mission certainement épineuse et délicate que les circonstances lui imposent. Les libéraux auxquels lord Salisbury s’est adressé, lord Hartington, M. Goschen et leurs amis, M. Chamberlain lui-même, en refusant par fidélité de parti une place dans le nouveau cabinet, n’entendent pas sans doute lui créer des obstacles. Ils soutiendront le gouvernement tant qu’il s’agira de maintenir l’unité de l’empire britannique contre les revendications et les agitations irlandaises ; mais c’est là justement le point grave. Tout réside dans le choix d’une position et d’un système. Si le ministère était entraîné à remettre en vigueur la politique de coercition, il ne serait probablement pas suivi par les libéraux a unionistes, » et il serait exposé à n’avoir plus de majorité. S’il veut à son tour essayer de résoudre le problème irlandais d’accord avec les libéraux ses alliés, qu’a-t-il à proposer ? Jusqu’où ira-t-il dans ses concessions ? Au fond, il n’y a pointa se dissimuler que le problème irlandais ne peut plus être évité. La question a été soulevée par M. Gladstone, elle lui survit. Elle ne peut pas être résolue à la légère par le parlement, qui ne se réunit dans trois jours que pour se constituer, pour expédier au plus vite les affaires les plus urgentes. Elle se réveillera à la session d’hiver ; elle pèsera longtemps sur l’Angleterre ; elle reste aujourd’hui la difficulté du nouveau ministère britannique.

De tout ce qu’il y avait à craindre dans un pays comme l’Espagne, à la suite d’un événement comme la mort d’un roi à qui semblait promis un long avenir, rien ne s’est réalisé jusqu’ici. La transition peut être considérée désormais comme achevée ; le nouveau régime s’est établi sans agitation, sans secousse. L’autre jour encore, la reine Christine, qui faisait sa première sortie pour aller, suivant un usage traditionnel, présenter le jeune Alphonse XIII à l’église d’Atoclia, a été accompagnée des témoignages les plus sympathiques et les plus spontanés de la population de Madrid. Les cortès élues il y a quelque temps sous les auspices du premier ministère de la nouvelle régence se sont réunies ; les plus larges, les plus libres discussions se sont engagées à l’occasion du message à la reine, à propos de la liste civile du nouveau règne, et ces discussions du sénat, du congrès, ne font que démontrer, une fois de plus, l’immense besoin d’ordre et de paix qui règne au-delà des Pyrénées, l’ascendant que garde toujours la monarchie, fût-elle représentée par un roi enfant et par une femme.

Ce n’est point que ces récens débats du parlement de Madrid, où tous les partis ont dit leur mot, où les questions les plus diverses et les plus délicates ont été agitées, aient toujours été des plus calmes ; ils ont été, au contraire, assez passionnés, même parfois violens. Tels qu’ils ont été, ils ont eu, en définitive, l’avantage de préciser la situation et ils ont été marqués par quelques incidens caractéristiques. Le plus significatif de ces incidens est la réapparition bruyante, turbulente des républicains, qui ont voulu essayer leurs forces dans le parlement et qui n’ont fait que prouver leur faiblesse. Quand il s’agit des républicains espagnols, il faut toujours assurément excepter M. Gastelar, qui, en avouant ses opinions, n’est point homme à se perdre dans les banalités grossières. M. Castelar est un républicain de l’idéal comme Lamartine. Il a su, dans un discours animé d’un souffle généreux, parler avec courtoisie du roi Alphonse, de la reine, — avec une habile mesure des institutions ; il a tout couvert du prestige de son éloquence. Les autres républicains, révolutionnaires ou sectaires, comme M. Salmeron, M. Pi y Margall, n’ont trouvé rien de mieux que de se mettre du premier coup en dehors de la constitution et des lois, de refuser le serment, de s’élever avec une vulgaire brutalité contre la liste civile, de faire des appels à Tinsurrection. Ils ont cru être bien habiles ; ils ont tout simplement réussi à montrer encore une fois qu’ils ne sont qu’une petite minorité agitatrice dans le pays comme dans le parlement, à raviver les dangereux souvenirs de leur passage au pouvoir, d’un temps où l’Espagne a failli s’effondrer dans une dissolution sanglante, à la lueur des incendies, et n’a été sauvée de la plus effroyable crise que par l’avènement du roi Alphonse. Que les républicains, avec leurs excitations et leurs menées conspiratrices, puissent encore créer des dangers, qu’ils aient cru voir une occasion favorable dans une minorité et dans la régence d’une femme, c’est possible ; ils ont cependant mal choisi leur moment ; les derniers débats das chambres, les déclarations des chefs de partis prouvent que si républicains ou carlistes cherchaient à troubler le pays, ils trouveraient devant eux un ensemble de forces prêtes à défendre la monarchie, que le chef du cabinet, M. Sagasta, M. Canovas del Castillo, d’autres orateurs, ont représentée comme la garantie delà paix et de la liberté de l’Espagne.

Le danger pour le ministère espagnol dans ces derniers débats n’est point venu, à vrai dire, de ce retour offensif des républicains. Il a été, il est peut-être encore dans des divisions de majorité, dans des scissions provoquées et aggravées par des questions qui remuent toutes les passions et tous les intérêts. Une de ces questions est celle de la convention de commerce avec l’Angleterre, que le gouvernement a tenu à faire ratifier par les cortès et qui devait inévitablement rencontrer une vive, une tenace opposition dans certaines provinces. Faire entendre raison aux Catalans, aux intérêts industriels accoutumés à une protection à outrance, n’était pas facile. La discussion a été aussi animée que prolongée au sénat comme dans le congrès, et, si le ministère a fini par obtenir dans les deux chambres le vote de la convention, ce n’est pas sans peine, ce n’est point surtout sans s’être exposé à susciter des mécontentemens qui pourront être exploités contre lui. Il a trouvé des adversaires dans son propre camp, et le vote, loin de trancher les difficultés, n’a fait qu’agiter les esprits à Barcelone et à Valence. Ce n’est pas tout. La discorde et la confusion se sont mises également dans les partis à l’occasion de quelques réformes proposées par le ministre de l’instruction et des travaux publics, M. Montero Rios, et surtout à propos du budget, où le ministre des finances, M. Camacho, a introduit des innovations de sa façon. M. Montero Rios, qui représente le libéralisme le plus avancé dans le cabinet, qui est un ancien radical, veut accomplir ses réformes ; M. Camacho tient, en financier intraitable, à ses combinaisons, à son budget. Ce n’est pourtant guère le moment des longues discussions, on a hâte de quitter Madrid. Le président du conseil, M. Sagasta, en s’efforçant de faire patienter ses collègues, a essayé, d’un autre côté, d’obtenir une autorisation sommaire d’appliquer le nouveau budget ; il a rencontré une assez vive opposition. La seule autorisation qu’on se soit montré disposé à lui accorder est celle de continuer l’application de l’ancien budget. De là des tiraillemens obscurs, des menaces de démission de quelques-uns des ministres, et une apparence de crise à Madrid.

C’est sans nul doute une situation assez compliquée, assez incohérente. Au fond, cependant, dût-il y avoir quelques changemens partiels, l’existence du cabinet libéral présidé par M. Sagasta ne semble pas pour l’instant sérieusement menacée. Ce qui a fait sa force à son avènement, au début de la régence, est encore ce qui le soutient. Il y a aujourd’hui à Madrid une sorte de conspiration de tous les partis, sauf les partis extrême^, pour éviter une crise ministérielle. M. Castelar lui-même s’employait, il y a quelques jours, à calmer les impatiences de M. Montero Rios et à détourner une crise qu'il juge, non sans quelque raison, dangereuse pour les intérêts libéraux. D'un autre côté, le chef !du parti conservateur lui-même, M. Canovas del Gastillo, par la loyale et habile fermeté de sa conduite, montre assez qu'il entend se défendre de toute opposition inopportune. Après avoir donné, au début de la régence, à la mort du roi Alphonse XII, l'exemple du désintéressement en transmettant, pour ainsi dire spontanément, le pouvoir au chef du parti libéral, à M. Sagasta, il n'a cessé de garder depuis six mois l'attitude la plus mesurée et la plus digne. Il reste fidèle à sa cause sans doute, il défend au besoin ses opinions, la politique conservatrice qu'il représente; il met en même temps tous ses soins à ne créer aucun obstacle au gouvernement. Il n'a rien négligé dans ces derniers temps pour aider le ministère à triompher des difficultés intimes qui l'ont assailli. M. Canovas del Castillo agit visiblement en homme d'état sérieux et prévoyant, plus préoccupé des intérêts du pays et de la monarchie constitutionnelle que de ses ambitions de chef de parti. Est-ce à dire que cette trêve doive être indéfinie, que le ministère n'ait rien à craindre pour l'avenir, dans une session prochaine? Ce serait peut-être beaucoup dire. M. Sagasta semble n'avoir rien à craindre pour le moment, et il est assez fort pour maintenir la paix de l'Espagne contre les partis extrêmes qui pourraient tenter de la troubler.

Cii. DE Mazade.