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Chronique de la quinzaine - 14 juillet 1886

Chronique n° 1302
14 juillet 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 juillet.

On touche donc encore une fois au moment du repos sans l’avoir mérité. Nos chambres françaises ont hâte de se séparer, parce que sénateurs et députés veulent aller veiller aux élections des conseils généraux, qu’un décret récent fixe au 1er août, qui ne laissent pas de leur inspirer des inquiétudes. Le gouvernement a hâte de voir partir les chambres parce qu’il n’est pas sûr, si la session se prolongeait, de pouvoir échapper à des échecs dont il finirait par mourir. Avec un peu de sincérité ils avoueraient tous, ministère et parlement, qu’ils sont impatiens de se donner congé, parce qu’ils ne savent plus où ils en sont, parce qu’ils ont le sentiment de leur impuissance, parce qu’ils ont l’idée que quelques mois de trêve ne sont pas de trop pour leur permettre de ressaisir leurs esprits d’ici à la session d’hiver, où ils espèrent retrouver de meilleures chances.

Le fait est qu’en attendant l’avenir, qui est toujours le grand inconnu, cette session qui va finir, qu’on a visiblement hâte de clore, pourrait se résumer en quelques mots : beaucoup de temps perdu ou, ce qui est pire encore, du temps mal employé. Depuis les scrutins du mois d’octobre de l’année dernière, on dirait que majorité et ministères républicains sont pris d’une sorte de vertige, qu’ils ne savent que flotter entre les velléités stériles et les impatiences violentes, — plus que jamais impuissans aux affaires sérieuses, incessamment emportés par l’esprit de parti. Au premier abord, on aurait cru que ces élections dernières, qui ont révélé dans la masse française un mouvement d’opinion si sensible, si caractéristique, pouvaient et devaient être un avertissement Utile. Des hommes sincères, réfléchis, à demi prévoyans, se seraient préoccupés, de fût-ce que pour le bien de la république, de rechercher les causes de ce réveil des forces conservatrices dans près d’une moitié de la France. Ils se seraient demandé sans parti-pris ce qui avait blessé, détourné ou aliéné l’opinion. Ils se seraient dit surtout que puisqu’on allait à des élections nouvelles des conseils généraux qui, sans avoir la portée d’une élection de parlement, ont cependant leur importance, ils n’avaient rien de mieux à faire que d’employer le temps qui leur restait à désarmer prudemment les hostilités, à rassurer le pays dans ses sentimens et dans ses intérêts. C’était la politique de la raison, de la prévoyance. Au lieu d’agir ainsi, les républicains, majorité et ministère, n’ont trouvé rien de mieux que de ne pas songer au pays, qui pouvait probablement attendre, de passer leur temps à chercher qui ils pourraient atteindre de leurs ressentimens et de leurs représailles. A quoi a-t-elle servi, en effet, cette triste session qui finit ? Les républicains du gouvernement et du parlement, nous en convenons, ont répondu à leur manière au scrutin d’octobre. Ils ont invalidé sommairement, par vengeance de parti, des élections, et après avoir commencé par invalider des élections de députés, ils ont fini par expulser des princes. Ils ont montré qu’ils étaient encore la majorité en abusant de la domination : c’est tout ce qu’ils ont su faire !

Ils n’ont pas en même cette vulgaire habileté d’avoir l’air de s’occuper des intérêts publics, de chercher à atténuer leurs violences de parti par des apparences de concessions, par un semblant d’égards pour l’opinion. — Le pays a certainement témoigné le désir de voir la paix renaître dans les affaires morales et religieuses : M. le ministre de l’instruction publique lui a répondu en poursuivant passionnément le vote d’une loi de secte qui ne respecte ni les plus simples droits de la conscience, ni les plus modestes prérogatives des conseils municipaux. Jusqu’à la dernière heure, M. le ministre de l’instruction publique s’efforce d’obtenir ce vote de la passion d’une chambre qui ne sait plus ce qu’elle fait. — Un sentiment presque universel a sollicité l’ordre et l’économie dans nos finances : on s’est hâté de voter un emprunt de 900 millions qui ne remédie à rien, qui n’est qu’un expédient de plus. On n’a pas même trouvé le temps de songer au budget, qu’un républicain devenu un peu morose à l’égard du ministère, M. Jules Roche, appelait récemment « un oublié ! » On laisse dans nos finances la plaie d’un déficit qui s’accroît par la diminution incessante des recettes, qui est déjà de près de 50 millions et sera de 100 millions avant la fin de l’année. — L’agriculture se plaint depuis longtemps d’une véritable détresse et réclame au moins quelque appui, quelque soulagement : les tacticiens de la chambre ont épuisé leur art pendant quelques jours à arrêter au passage une loi de protection agricole qui a fini par sombrer malgré les efforts méritoires de M. Méline, qui est pourtant, lui aussi, un républicain, un des rares républicains qui s’occupent d’affaires sérieuses. D’une multitude de propositions intéressant le pays, il n’en est pas une qui ait pu être votée. Tout reste en suspens, et c’est ainsi qu’on va se présenter aux élections des conseils généraux avec ce cortège des expulsions des princes, des déficits financiers, des guerres religieuses continuées, des intérêts négligés, des débats stériles. C’est une manière comme une autre de rallier l’opinion ! Le pays, qui a encore une fois un vote à donner, sait au moins ce que valent ses griefs et ses vœux aux yeux de ceux qui ont la prétention de le retenir sous leur domination.

Le malheur des républicains est qu’ils trouvent plus facile de mettre leurs passions partout que de s’occuper sérieusement de choses sérieuses et qu’avec leurs entraînemens de parti, ils finissent par n’avoir plus même le sens des vérités les plus évidentes, de l’équité, des plus simples garanties légales. On se souvient qu’un jour un grand Anglais, après avoir épuisé tous les argumens contre une mesure défendue devant le parlement par un ministère, finissait par s’écrier comme s’il ne pouvait trouver une raison plus décisive : « Enfin, milords, c’est contre la loi ! » Les républicains français en sont venus à ne plus savoir ce que c’est que la loi dès que leurs intérêts de parti sont en jeu ; ils ont le goût des procédés sommaires, de la politique de raison d’état. Ils se perdent dans l’arbitraire, et rien certes ne le prouve mieux que cette série de mesures incohérentes auxquelles ils se sont laissé entraîner à la suite de la malheureuse affaire des princes. Le gouvernement, on le sait, a proposé une loi nouvelle sur les placards dits séditieux, dont l’unique objet était d’empêcher l’affichage de la protestation de M. le comte de Paris dans toutes les communes de France. S’il a présenté son projet, c’est qu’il ne se croyait pas suffisamment armé, et, effectivement, la liberté de l’affichage, inscrite dans la dernière loi de la presse, a été reconnue par des arrêts de la cour de cassation et du conseil d’état. Qu’est-il arrivé, cependant ? M. le ministre de l’intérieur et M. le garde des sceaux sont allés devant la commission développer, avec une sorte de naïveté, les théories du plus pur arbitraire. Après tout, ils se passent fort bien de la loi, ils ne l’ont pas attendue pour donner partout l’ordre de procéder à la suppression des affiches par mesure de police, par raison d’état, et s’il prend à quelqu’un fantaisie de résister, de s’armer de la légalité, on en sera quitte pour élever le conflit administratif. Ainsi le système est complet : c’est le bon plaisir organisé ! Les ministres ont dans leur portefeuille, comme dans l’ancienne charte, un petit article 14 qui dispense, pour cause d’ordre public, de respecter les lois. Avec cela on peut aller loin ; ceux qui ont fait des coups d’état n’ont jamais invoqué d’autres raisons ! Est-ce tout encore ? Non certes. Il est un autre point où l’arbitraire n’est pas moins évident et où l’on peut ajouter qu’il est plus criant parce qu’il touche aux sentimens les plus vifs, aux droits les plus inviolables, les plus respectés jusqu’ici. M. le ministre de la guerre, qui n’a été sans doute en cela que l’exécuteur d’une décision du gouvernement, a cru pouvoir rayer sommairement, indistinctement des cadres de l’armée tous les princes des familles qui ont régné en France. On a, en vérité, procédé si étourdiment qu’on est même allé jusqu’à comprendre parmi ces proscrits d’un autre genre, ces expulsés du grade, le général prince Murat, qui n’appartient pas réellement à une ancienne famille régnante en France, et il reste à savoir comment le conseil d’état pourrait s’y prendre pour maintenir un arrêté ministériel fondé sur une inexactitude ou une méprise. Ce n’est là au surplus qu’un détail de situation personnelle. La question n’est pas dans une fausse désignation ; elle est infiniment plus haute, plus délicate, et elle se dévoile aujourd’hui dans toute sa gravité par l’intervention de M. le duc d’Aumale frappé, lui aussi, comme M. le prince de Joinville, comme M. le duc de Chartres, comme les autres princes, ses neveux ou ses frères, dans son titre militaire. A l’ukase qui lui a été notifié M. le duc d’Aumale a répondu par une lettre qu’il a adressée à M. le président de la république et où, en relevant avec une légitime fierté le défi qu’il reçoit, il précise la question d’un trait énergiquement sobre. Il s’agit de savoir s’il y a un droit de police discrétionnaire contre le droit créé par la loi, si un acte administratif est au-dessus de ce que M. le duc d’Aumale appelle, par une juste et forte expression, la « charte de l’armée, » si on peut, par un décret de bon plaisir, enlever à un officier un grade qui est une propriété. Le débat ou le conflit est net et clair, il est engagé entre l’arbitraire de la politique et le droit précis, défini.

C’est, dit-on, la conséquence de la loi d’expulsion récemment votée par les chambres. Ce qu’il y a justement d’étrange, c’est que ceux qui ont bâclé la loi n’ont pas su ce qu’ils faisaient ; ils ont voté au hasard. Ils ont dit que les princes des anciennes familles régnantes « ne pourront entrer dans l’armée, » et comme il est de règle juridique de ne point étendre, par voie interprétative, le sens d’une disposition impliquant une pénalité, on ne peut pas même se servir de la dernière loi contre les princes. Ces princes qu’on frappe n’ont pas aujourd’hui à entrer dans l’armée, ils sont depuis longtemps en possession d’un droit, d’un état militaire qu’on ne peut leur enlever que par des raisons précises, dans des conditions déterminées. M. le duc, d’Aumale particulièrement a commandé en chef même sous la république, il n’a pas cessé d’être en activité. Il est resté étranger à toute politique, subissant en silence, il y a quelques années, une peine disciplinaire imméritée. Il n’a rien dit, parce qu’il restait attaché à l’armée française, et s’il élève aujourd’hui la voix, c’est pour défendre en sa qualité de « doyen de l’état-major général » les droits de l’armée tout entière atteints dans sa personne. On s’est exposé à cette protestation sortie du cœur d’un soldat. Eh quoi ! s’écrient déjà ceux qui ont commis ou encouragé la faute, M. le duc d’Aumale, après sa lettre, n’est pas encore expulsé ? On expulserait M. le duc d’Aumale : expulser n’est pas répondre ! C’est faire un pas de plus dans cette voie d’arbitraire et de mesures exceptionnelles, où l’on perd toute autorité pour imposer la loi aux autres après l’avoir méconnue soi-même, où l’on finit par ne plus offrir au pays que le spectacle de pouvoirs troublés qui ne sont plus maîtres de leur raison et de leurs résolutions.

Au milieu de toutes ces mobilités d’une vie publique livrée aux passions et aux menées des partis, cependant, il est par intervalles de ces incidens qui ramènent pour un moment à d’autres idées. Tout se mêle dans le courant des choses contemporaines. Il y a les hommes éminens par leur esprit ou par leurs vertus, qui disparaissent de ce monde et dont la fin réveille, même dans une ville comme Paris, un sentiment de respect ; il y a aussi les grands morts d’autrefois, qu’on a trop oubliés pendant longtemps, auxquels on rend un jour le tardif hommage d’une commémoration publique.

Le mort d’hier, c’est M. le cardinal Guibert, archevêque de Paris, qui vient de s’éteindre sans bruit, vaincu par l’âge, après une longue existence consacrée tout entière aux devoirs du prêtre et de l’évêque. M. le cardinal Guibert avait eu les plus humbles débuts, et comme homme par son origine modeste, et comme prêtre. Il avait commencé sa carrière dans un de ces ordres si disgraciés aujourd’hui en France, et il était resté toujours le religieux aux mœurs simples et ascétiques. Il n’avait jamais brigué les honneurs ecclésiastiques ; il les avait mérités par son caractère autant que par son savoir, il les avait acceptés comme une charge, à mesure qu’ils lui étaient venus, depuis l’évêché de Viviers, il y a quarante ans, jusqu’à la pourpre romaine dans laquelle il est mort. Archevêque de Tours pendait la cruelle guerre de 1870, il avait donné asile, dans sa maison épiscopale, à quelques-uns des représentans de la défense nationale en même temps qu’aux malades, aux blessés. Il disait spirituellement qu’il n’avait à offrir à la république qu’un hôpital et une table des plus frugales ; il y ajoutait sa bonne grâce. C’est à Tours que le gouvernement réparateur créé par l’assemblée nationale de 1871 allait le chercher, au lendemain de la commune, pour l’élever au poste difficile et périlleux de l’archevêché de Paris. Il disait lui-même qu’en acceptant il n’avait songé qu’à la pourpre dans laquelle venait d’être enseveli son prédécesseur. Il est resté quinze ans à ce poste, faisant le bien sans bruit, étranger au monde, aux agitations des partis, se renfermant strictement dans ses devoirs, vivant pauvrement, en ascète, dans son palais, toujours prêt à secourir les misères. Le secret de l’influence exceptionnelle acquise depuis quinze ans par M. le cardinal Guibert est tout entier dans un mot : c’était un vrai prêtre ! Il avait une fermeté singulière dans les affaires essentielles ; il avait aussi un bon sens très sûr, un esprit juste et fin. Il avait surtout la modération d’un prêtre éclairé, mûri par l’expérience des hommes, serviteur habile de sa foi, fidèle à la France comme à son église. Pendant ces quinze ans, à travers les circonstances les plus difficiles, le sage prélat a su concilier ce qu’il devait à la dignité de son culte et ce qu’il devait à l’état, en imposant à tous le respect de son caractère. C’est ce qui lui avait valu cette confiance si complète que lui témoignait le pape Léon XIII, le pontife à l’esprit pénétrant et prudent ; c’est aussi ce qui lui donnait une si sérieuse autorité quand il croyait devoir rappeler les griefs des consciences religieuses, comme il le faisait il y a quelques mois à peine dans cette lettre simple et forte qu’il adressait à M. le président de la république, où il traçait pour ainsi dire le bilan de la politique de secte et de guerre aux croyances. M. le cardinal Guibert, avec les dehors un peu brusques, était plus qu’un évêque de Paris, il était devenu un guide pour l’église de France. Il était un personnage dans cette société française où un prêtre n’a qu’à rester un prêtre pour bien servir sa foi et son pays.

C’est le mort justement respecté d’hier ; le grand disparu d’autrefois dont on a ravivé ces jours derniers l’image dans une cérémonie commémorative où se sont pressés les représentans de tous les pouvoirs publics, c’est Lamartine, qui a été, certes, lui aussi, et plus que tout autre, un des personnages de la société française. On lui a élevé une statue à une extrémité de Paris. On lui a fait une petite place dans un petit square ombragé de Passy, à trois pas du modeste chalet où il a rendu son âme immortelle. On a demandé à l’ombre de Victor Hugo un peu de son domaine, de son avenue, pour celui qui fut son puissant et glorieux émule. On a eu, à ce qu’il parait, besoin d’une permission au nom de l’ombre de Victor Hugo, comme aussi d’une autorisation du conseil municipal, qui n’a pas refusé une place à ce grand nom. Le voilà maintenant installé sur son piédestal de pierre. Il a sa statue et son square ; il a été salué par les discours. On a pris, il est vrai, dix-huit ans, pour se souvenir de lui ; on n’y a pas mis beaucoup d’entrain et de générosité. La chambre, pour parfaire le monument, a poussé la prodigalité jusqu’à voter 1,500 francs, — moins que pour le monument d’un conseiller municipal ! Qu’importent ces petitesses d’une commémoration disputée ? Lamartine est heureusement de ceux pour qui le temps ne compte pas, qui ne restent pas ensevelis dans l’oubli et l’indifférence d’une génération. Il échappe à l’instabilité des gloires de circonstance, il survit à tous ceux qui passent, il est de ceux dont e génie a laissé d’ineffaçables traces. C’est qu’en effet, comme l’a dit dans son juste et touchant langage M. Sully-Prudhomme, qui représentait l’Académie française, qui a eu l’accent le plus vrai dans ce tourbillon de discours, « nous avons tous été, dès notre enfance, à notre insu, imprégnés de son influence par l’air natal encore tout ému des vibrations de sa lyre. » Lamartine a été le poète de son temps et de tous les temps parce que nul plus que lui n’a fait vibrer l’âme humaine, n’a donné une forme plus harmonieuse, plus enchanteresse aux émotions, aux attendrissemens, aux délicatesses et aux mélancolies du cœur. Il a été une harmonie vivante ! Victor Hugo a été assurément un puissant artiste, il a ébloui, étonné ses contemporains ; il n’a pas eu au même degré le don d’émouvoir, l’inspiration spontanée et intarissable alliée au sentiment inné de l’idéal. Lamartine a pu sans doute se tromper en ne se bornant pas à être un poète, un des plus grands parmi les poètes ; il a eu ses ambitions, ses fascinations d’orateur, de politique aimant trop à jouer avec les orages. Il a pu aussi avoir dans sa vie ses faiblesses, ses prodigalités, ses imprévoyances, ses entraînemens, qu’il a d’ailleurs cruellement expiés. Il a du moins toujours gardé jusque dans ses faiblesses et ses erreurs la noblesse d’une nature qui ne se sentait pas faite pour les bassesses, pour les calculs ou les manèges vulgaires. C’était un sublime imprudent, et comme il y avait l’idéal dans le poète, il y avait dans l’homme une élévation native qui le préservait, sinon des pièges où il est trop souvent tombé, du moins des avilissemens. C’est ce qui a fait son originalité morale, c’est ce qui le fera vivre plus que tous les monumens élevés en son honneur.

Il n’est pas sûr que tous ceux qui, l’autre jour, sont allés saluer officiellement la statue de la petite place de Passy aient en un sentiment bien exact de la nature de ce génie. Il y a on ne sait quoi d’artificiel et de contraint dans ces hommages. A part M. Sully-Prudhomme, qui a eu le langage sincère et ému d’un poète, les autres, les personnages officiels, ont voulu faire de la politique, de l’histoire à leur manière et ils n’ont pas réussi : témoin M. le ministre de l’instruction publique, qui a cru devoir parler d’un temps où Lamartine a vécu, d’un régime où il n’y avait « ni action grande, ni idée directrice, » d’un « gouvernement corrupteur » auquel on pouvait prédire la « révolution du mépris. » Si M. le ministre de l’instruction publique voulait découvrir le genre de régime et de gouvernement dont il a parlé, il n’avait pas à aller si loin dans l’histoire, il n’avait qu’à regarder autour de lui, au moment présent. Que les républicains d’aujourd’hui cherchent avant tout, dans Lamartine, un précurseur, l’homme qui a fait la république en 1848, soit. Il faudrait seulement savoir quel républicain c’était, et il faudrait surtout rester dans le vrai. Depuis quelque temps, c’est un usage assez fréquent, et peut-être un calcul, de faire appel aux grandes mémoires dans un intérêt de parti. On invoquait hier Lamartine, on citait à tout propos, il y a quelques jours à peine, M. Thiers ; mais ces hommes dont on se fait une protection seraient les plus implacables adversaires de ceux qui se servent de leurs noms. Il n’est pas un des actes accomplis depuis quelques années qu’ils n’eussent combattu de toute leur éloquence, parce que pour eux" la république était indigne de vivre si elle n’assurait pas au pays l’équité dans les lois, l’ordre dans l’administration, la prévoyance dans le gouvernement, la dignité extérieure. Et c’est ainsi que tout, même la simple inauguration d’un monument, ramène à la politique qui crée à la France une situation sans fixité et sans lendemain.

Tel est, d’un autre côté, l’enchaînement des choses en Europe qu’on ne sort d’une crise que pour entrer dans une crise nouvelle, ou tout au moins dans un ordre de complications d’une apparence assez équivoque. Depuis près d’une année déjà, on en est là avec ces affaires d’Orient qui ont passé par toute sorte de petites péripéties sans pouvoir arriver au vrai dénoûment. On a cru d’abord en avoir fini avec les troubles des Balkans, avec la révolution bulgare : on s’est retrouvé en face de l’imbroglio hellénique ! On a obtenu de la Grèce tout ce qu’on lui demandait et, cette fois, la paix a paru assurée : c’est maintenant en Bulgarie que la question renaît par l’agitation des partis, par l’ambition toujours entreprenante du prince Alexandre, et, comme si ce n’était pas assez, par une sorte de contre-coup des difficultés bulgares, c’est la Russie elle-même qui entre directement en scène aujourd’hui. C’est la Russie qui, sans plus de façon, fait son coup d’état diplomatique et s’affranchit du traité de Berlin en notifiant simplement à l’Europe qu’elle supprime de sa propre autorité les privilèges de franchise commerciale assurés au port de Batoum dans la Mer-Noire. Et c’est en vain qu’à Saint-Pétersbourg on s’ingénierait aujourd’hui à atténuer la portée de cet acte réellement extraordinaire, qu’on s’évertuerait à interpréter au profit exclusif de la souveraineté russe l’article 59 du traité de Berlin, par lequel « Sa Majesté l’empereur de Russie déclare que son intention est d’ériger Batoum en port franc, essentiellement commercial. » Il est bien clair que le jour où cette déclaration, est entrée dans un traité signé par toutes les puissances, elle a pris le caractère d’un engagement international*. Le président du congrès lui-même, M. de Bismarck, en jugeait ainsi ; le plénipotentiaire britannique, lord Salisbury, n’hésitait, pas à déclarer « que, si l’acquisition de Batoum, par la Russie avait été maintenue dans des conditions qui menaceraient la liberté de la Mer-Noire, l’Angleterre n’aurait pu s’engager à s’interdire l’entrée de cette mer ; que Batoum étant reconnu port franc, le gouvernement anglais ne se refuserait pas à renouveler son engagement. » Ainsi tout se tient. La Russie obtient la possession de Batoum à la condition d’en faire un port franc ; l’Angleterre consent à la cession au prix de la déclaration de franchise. C’est tout cela qui disparaît ; d’un seul coup. L’acte qui vient d’être accompli fût-il aussi insignifiant pour les intérêts commerciaux qu’on le dit à Saint-Pétersbourg, il resterait toujours ce fait grave de la violation sommaire, autocratique d’un traité sanctionné par toutes les puissances.

En réalité, ce n’est pas pour rien, ce n’est point sans intention et sans arrière-pensée que la Russie procède ainsi. Elle poursuit tout simplement, très résolument, la réalisation d’un dessein que laissaient entrevoir quelques manifestations récentes et notamment une allocution du tsar à sa flotte de Sébastopol : elle rétablit par degrés sa domination exclusive dans la Mer-Noire, dont elle tient plus que jamais à refaire un lac russe en écartant ce qui la gêne. Après le traité de 1856, c’est le traité de Berlin qu’elle biffe d’un trait de plume. Que la Russie soit mécontente de ce qui se passe depuis quelques mois en Bulgarie, de cette sorte d’émancipation du prince Alexandre vis-à-vis du tsar, qu’elle puisse invoquer les violations du traité de Berlin qui se sont succédé, qui se succèdent encore dans les Balkans, c’est possible : ce n’est là évidemment qu’un prétexte. La vraie raison, c’est que, poursuivant toujours son idée fixe, elle a cru voir une occasion favorable dans l’état de l’Europe. La Russie ne s’est pas probablement engagée ainsi sans avoir pressenti ses alliés à Berlin et à Vienne. La seule puissance dont elle aurait pu craindre la résistance, l’Angleterre, lui a paru assez embarrassée avec ses affaires intérieures, avec ses élections, avec sa crise irlandaise pour qu’il n’y eût à prévoir tout au plus qu’une protestation platonique. Le calcul fût-il juste pour le moment, on n’entre pas moins dans une ère étrange où la paix de l’Orient et de l’Europe reste plus que jamais sous la douteuse sauvegarde de traités que personne ne respecte, qui sont à la merci de l’imprévu, et c’est là ce qui fait la gravité de ce simple incident de Batoum, qui est une révélation de plus, qui peut être le prélude de nouveaux événemens. Que l’Angleterre soit à l’heure qu’il est, au moins pour quelques jours, dans une de ces situations critiques où les actes un peu décisifs de diplomatie peuvent lui être difficiles, c’est bien évident. Sans doute, la politique extérieure ne change pas toujours avec les ministères : encore faut-il qu’il y ait un ministère. C’est justement cette question de gouvernement qui se débat dans la lutte électorale engagée depuis quelques jours, et comme les élections anglaises ne se font que successivement dans les diverses, parties du royaume-uni, dans les villes, dans les comtés, le. dernier mot du scrutin n’est point dit encore. Le drame électoral se déroule depuis plus d’une semaine à travers toutes ses péripéties. Dès ce moment cependant, d’après les résultats connus jusqu’ici, le dénoûment ne parait plus guère douteux. Les proportions entre les élus des divers partis sont déjà telles qu’il n’y a plus que peu de place pour l’imprévu. Décidément, M. Gladstone, celui qu’on appelle toujours le « grand vieillard, » a trop présumé de ses forces et de son ascendant sur la nation. Il a trop cru à ces masses électorales auxquelles il a donné le droit de suffrage, à la popularité de son nom et de sa politique, à la possibilité de se passer de ses anciens amis, les libéraux, les « unionistes, » qu’il a sacrifiés à son alliance avec M. Parnell et les Irlandais. Il est visiblement vaincu, dans les villes d’abord, à commencer par Londres et même dans les comtés. Il a eu, il est vrai, la consolation, si c’est une consolation, de voir quelques-uns de ses adversaires les plus sérieux, M. Goschen, M. Trevelyan, échouer en Écosse, et, à la rigueur, si l’on veut, il peut se promettre encore des avantages dans les élections qui restent à faire ; il ne peut plus regagner assez pour compenser ce qu’il a perdu, pour retrouver la victoire. Les conservateurs l’emportent de toutes parts, plus qu’ils ne l’espéraient peut-être ; ils ont déjà près de 300 voix ; avec les libéraux unionistes dont ils ne se sont pas séparés dans la lutte, dont le chef, lord Hartington, vient d’être réélu, ils ont, dès aujourd’hui, plus que la majorité, et, dans les élections encore inconnues, ils auront vraisemblablement de nouveaux succès qui compléteront leur victoire. Toutes les chances sont pour l’opposition coalisée contre la politique du home-rule, sur laquelle le pays a été appelé à se prononcer par une sorte de plébiscite.

C’est M. Gladstone lui-même qui a engagé ainsi la bataille ; il l’a perdue, et la première cause de sa défaite est évidemment dans la gravité même de la question qu’il a soulevée. Il a eu beau atténuer ses projets, embarrasser ses adversaires ou les menacer des explosions irlandaises, déployer toutes les ressources de son éloquence : il n’a réussi qu’à troubler l’opinion sans la convaincre. Il a inquiété l’Angleterre dans le sentiment de sa puissance, il a surtout donné à l’opposition le plus redoutable des mots d’ordre, — la défense et la sauvegarde de l’intégrité de l’empire britannique. Pour un tacticien si habile, c’était une faute singulière, quoique peut-être inévitable. D’un autre côté, il faut l’avouer, le grand âge de M. Gladstone a pu contribuer à sa défaite. Non pas qu’il ait manqué à sa cause dans le combat, qu’il n’ait déployé jusqu’au bout son infatigable énergie, sa merveilleuse puissance de parole ; mais on s’est dit, on a dû se dire, que se lancer dans une révolution politique, sociale, nationale, sur la foi d’un homme qui est lui-même un vieillard, qui peut disparaître en pleine crise, c’était trop risquer, trop donner à l’aventure. L’opinion a reculé, dans les masses rurales comme dans les villes, par toute sorte de raisons, parce que le problème irlandais soulevait toutes les passions anglaises, parce qu’on n’était pas sûr d’avoir longtemps le guide qui s’était chargé d’une telle entreprise, qui seul peut-être pouvait la faire réussir. Quelles seront maintenant les conséquences de ces élections ? La solution serait simple et tout indiquée si les conservateurs avaient seuls combattu M. Gladstone et ses projets, s’ils avaient, à eux seuls, une majorité décidée ; mais les conservateurs ont fait presque partout la campagne avec les libéraux dissidens, les « unionistes ; » ils n’auront probablement qu’avec eux une majorité suffisante, et dès lors un ministère de conciliation, à ce qu’il semble, répondrait encore à cette situation nouvelle. L’alliance d’hommes comme lord Salisbury, lord Hartington, M. Goschen, assurerait au gouvernement une singulière autorité et une majorité puissante. Il restera toujours sans doute pour le ministère qui se formera, comme pour le ministère qui s’en va, l’éternelle question qui pèse et pèsera longtemps sur l’Angleterre : Que fera-t-on pour l’Irlande ? Que fera l’Irlande elle-même, qui a pu se croire si près de la réalisation de ses rêves et qui se trouve aujourd’hui déçue ? C’est la grande et inévitable difficulté, c’est le gros point noir dans les affaires de l’Angleterre, parce qu’en fin de compte il y a des courans qu’on ne remonte pas. Quel que soit le nouveau ministère de la reine Victoria, il se retrouvera en face de cette crise irlandaise qu’il sera obligé à son tour de résoudre autrement que M. Gladstone, — ou qui le dévorera.


CH. DE MAZADE.