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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1886

Chronique n° 1301
30 juin 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

C’est donc fait et accompli, c’est décidé, voté et même déjà exécuté ! Ceux qui ont souffert l’exil pour leurs opinions n’ont pas reculé, maintenant qu’ils sont au pouvoir, devant la rigueur des bannissemens immérités infligés à d’autres. Ceux qui, il y a quelques années à peine, avaient des trésors d’indulgence pour les incendiaires de Paris, pour les exécuteurs des otages, et les ramenaient par une amnistie solennelle dans la ville encore meurtrie de leur passage, ceux-là, dans leur souveraine équité, ont jugé qu’il n’y avait pas de place dans la cité, au foyer de la patrie, pour des princes qui ont été toujours fidèles au pays, à qui on n’a pu reprocher que leur naissance. Ceux qui ont passé leur vie à s’élever contre les lois d’exception, contre les mesures de sûreté générale, ont trouvé tout simple de réintégrer dans la politique de la France la raison d’état avec ses iniquités, ses représailles et ses proscriptions !

C’est la première, la plus significative et la plus saisissante moralité de cette loi d’expulsion des princes que le gouvernement a proposée, qui a été votée par le sénat comme elle avait été votée par la chambre des députés, qui n’est, en définitive, que le signe éclatant de la prédominance des passions de radicalisme dans les conseils républicains. Et vainement, jusqu’au bout, jusque dans cette dernière discussion du sénat, où la liberté et le droit ne sont pas restés sans défenseurs, on a essayé d’arrêter ces emportemens de l’esprit de parti ; vainement des hommes attachés eux-mêmes à la république, le rapporteur de la loi, M. Bérenger, M. Jules Simon, M. Bardoux, M. Léon Renault, se sont fait un devoir de signaler les dangers de la voie où l’on entrait, de montrer qu’il n’y avait aucune raison de recourir à des mesures d’exception, de sortir du droit commun, que s’il y avait des mécontentemens dans le pays, ils tenaient moins à la présence des princes qu’à la fausse politique suivie jusqu’ici, qu’on allait gratuitement au-devant des plus graves complications. Vainement les républicains sensés ont parlé ainsi, avec éloquence, avec la fermeté d’une raison éclairée : leurs conseils, leurs avertissemens n’ont pas été plus écoutés que les dignes et chaleureuses protestations de M. le duc d’Audiffret-Pasquier. M. le président du conseil, qui s’est donné la triste mission d’être le ministre des passions qu’il ne partage pas, — qui est un homme modéré, qui regrette ce qu’il fait, comme le lui a dit avec une fine et implacable ironie M. Jules Simon, — M. le président du conseil est intervenu une fois de plus devant le sénat pour tout pallier artificieusement, pour démontrer presque qu’il n’y a rien de plus naturel que la proscription des princes. M. le président du conseil a cru habile de placer le sénat dans l’alternative de subir la loi qu’il a subie lui-même, qu’il a reçue de ses amis les radicaux, ou de paraître s’associer à une manifestation contre la république, de s’exposer à être accusé de représenter ce que certains républicains appellent « l’état d’esprit orléaniste. » Il a réussi à enlever le vote, c’est possible ; il a d’abord sauvé son portefeuille, c’est possible encore. Et après ? En quoi la république est-elle plus assurée parce que les républicains ont montré qu’ils étaient toujours prêts à tout sacrifier à leurs préjugés et à leurs haines, parce qu’un vote a fait rentrer la proscription dans les lois françaises ?

Le premier résultat a été de créer ou, si l’on veut, de mettre subitement à nu une situation violente. On a expulsé M. le Comte de Paris comme « chef d’une ancienne maison régnante, » et son « héritier direct par ordre de primogéniture : » ainsi parle la loi ! M. le Comte de Paris, en quittant la France, a répondu par une protestation où, sans forfanterie et sans faiblesse, il accepte la position qu’on lui fait. Et qu’on ne dise pas qu’on tient enfin l’aveu du prétendant, que par sa protestation, par ses déclarations, par l’attitude qu’il a prise. M. le Comte de Paris justifie la loi qu’on a votée. C’est une simple puérilité. Assurément personne n’ignorait ce qu’étaient, ce que représentaient les princes, pas plus que personne n’ignore ce que signifie le nom de Napoléon également proscrit dans ceux qui le portent ; mais ces princes, M. le Comte de Paris en tête, vivaient paisiblement en France depuis quinze ans, respectant les lois, évitant le bruit, se défendant de toute manifestation. Ils n’ont jamais réclamé que les bénéfices et les garanties de la loi commune à laquelle aucun d’eux n’a songé à se dérober. On subtilise souvent sur ce mot de citoyens appliqué à leur personne : sans aucun doute ils étaient des citoyens, puisqu’ils ne briguaient ni honneurs ni privilèges. Ils restaient associés à la nation, ne troublant certes de leurs démarches ni la république ni les ministères. Ce sont les républicains eux-mêmes qui out donné un titre à M. le Comte de Paris, qui l’ont désigné en le frappant. Ils ont oublié qu’il en était de certaines situations comme de ces droits qui, au dire du cardinal de Retz, ne s’accordent jamais mieux que dans le silence. Ils ont tenu à rompre le silence sur la situation des princes en France, ils ont voulu faire du bruit. Ils ont dit tout haut, par leur loi, à M. le Comte de Paris : Vous êtes le chef de la maison royale, ne vous en défendez plus ! M. le président du conseil lui-même n’a rien négligé dans ses discours pour désigner le prince, et il lui a du reste reconnu le droit de prétendre à régner, — à la condition toutefois qu’il allât représenter ce droit à l’étranger. Eh bien ! on a contraint M. le Comte de Paris à passer la frontière ; à quoi cet acte de violence peut-il servir sérieusement ? S’il y avait, comme on le dit, dans le nom seul, dans la qualité, dans les traditions de M. le Comte de Paris une conspiration permanente, en quoi cette conspiration est-elle moins dangereuse aujourd’hui ? On n’a pas diminué le prince qu’on a frappé. On l’a grandi en le désignant à l’opinion de la France, selon le mot juste et pénétrant de M. Jules Simon : on a cru servir la république, la mettre en sûreté, on s’est exposé à la compromettre de toute façon, et par les conséquences intérieures et par le retentissement extérieur de cette malencontreuse campagne de la proscription des princes.

Qu’en est-il, en effet ? M. le président du conseil, qui a l’ambition d’être le politique avisé du moment et peut-être de demain, ne s’est point rendu compte de la portée de l’acte auquel il s’est prêté. Il a tout bonnement contribué à aggraver, à envenimer une situation déjà difficile et périlleuse. Jusqu’ici du moins, au milieu des divisions, des luttes ardentes des partis, il restait des points communs, une certaine facilité de rapports, et il pouvait y avoir quelques illusions sur la marche de nos affaires. Ou se disait que le gouvernement pouvait céder à des entraînemens dangereux, qu’il avait déjà commis bien des fautes, mais que rien n’était perdu, que tout pouvait être réparé avec un peu de raison et de prévoyance, au besoin avec le concours des opinions modérées, qui ne refuseraient certainement pas leur appui à des ministères moins livrés aux passions et aux intérêts de parti. Les masses conservatrices, qui ont jeté plus de trois millions de suffrages dans le scrutin du 4 octobre, méritaient apparemment qu’on voulût bien s’occuper de leurs griefs et de leurs vœux. Il est certain que le mouvement d’opinion qui s’est manifesté aux élections dernières était un avertissement qui devait être écouté. Par la politique qu’il laisse suivre à ses collègues, qu’il aggrave lui-même aujourd’hui, M. le président du conseil ne réussit et ne peut réussir qu’à exaspérer les conflits, à irriter les sentimens conservateurs, à démontrer l’impossibilité des conciliations que le pays eût peut-être désirées, à pousser toutes les luttes à l’extrême. S’il se proposait de provoquer d’irréparables scissions, de transformer tous les conservateurs en irréconciliables, il ne procéderait pas autrement. M. le président du conseil peut-il du moins se flatter de suffire à tout avec cette union républicaine, qui est l’objet de toutes ses tactiques et le thème invariable de ses discours ? A-t-il même un moyen de la maintenir ? Oh ! sans doute, il n’a pas ménagé l’autre jour les appels pathétiques aux républicains modérés du sénat, qu’il espérait encore entraîner à sa suite. Il n’a rien négligé pour les rassurer, pour relever leur rôle et leur importance. Il leur a déclaré qu’ils avaient été les principaux fondateurs et les garans de la république, qu’ils l’avaient cautionnée devant le pays, que sans eux elle n’aurait pas été peut-être acceptée. Et comment les récompense-t-il de ce qu’ils ont fait ? Comment entend-il les rallier à cette union républicaine, dont il leur demande de ne pas se séparer ? Le moyen est vraiment bien simple et est même un peu monotone. Toutes les fois que les radicaux proposent ou imposent quelque violence nouvelle, M. de Freycinet arrive devant le sénat pour le supplier de réfléchir, de ne pas provoquer de conflit, de peser les conséquences d’un vote qui pourrait le compromettre. Ce qu’il appelle l’union républicaine, c’est la soumission invariable des modérés aux violens. M. de Freycinet a pu réussir l’autre jour auprès de quelques convictions faciles ; il n’a pas triomphé aussi aisément des hommes qui, avec leur rapporteur, M. Bérenger, lui ont refusé jusqu’au bout des mesures qui « méconnaissent le droit, renversent l’ordre des pouvoirs et ne sont que des condamnations prononcées sans justice par un pouvoir incompétent. » De sorte que M. le président du conseil, en rompant violemment avec les conservateurs a également contre lui les républicains modérés dans cette triste campagne. Que lui reste-t-il donc ? Il s’est fait plus que jamais le prisonnier des radicaux, qui gouvernent sous son nom et le protègent tant qu’il obéit à leur volonté. Il est engagé aujourd’hui par l’acte de violence dont il est le complice, — il faut qu’il marche ou il sera bientôt abandonné !

Voilà la situation intérieure que M. le président du conseil a créée et il ne s’est pas moins mépris sur la portée extérieure de la mesure à laquelle il a prêté son nom. Les républicains qui soutiennent le ministère sont certainement de grands politiques qui ont une diplomatie particulière à leur usage ; ils ont leur manière d’entendre les relations de la France. Que leur parle-t-on des jugemens du monde ? Ce qu’ils font ne regarde personne, ils le déclarent fièrement. Les étrangers n’ont aucun droit de se mêler de leurs actions. Ils persécutent des croyances, ils amnistient des anarchistes cosmopolites, ils expulsent aujourd’hui des princes, — ils sont libres, ils n’ont pas à s’inquiéter de l’opinion des gouvernemens et des nations. Malheureusement ces habiles politiques ne changeront pas la condition de la vie des peuples ; ils ne peuvent pas faire que la France ne vive, en Europe, au milieu de toute sorte de puissances monarchiques, avec lesquelles elle a des rapports constans, des intérêts communs, et comme M. Jules Simon le leur a dit en propres termes, sans marchander les mots : ceux qui ne tiennent pas compte de ce que pensent les autres pays « sont des fous ! » Après tout, ces princes qu’on bannit aujourd’hui sans façon, sans raison, ont des parentés, des relations partout. M. le Comte de Paris n’a en qu’à paraître en Angleterre pour être l’objet des attentions populaires et pour recevoir les témoignages des sympathies de la reine Victoria. Une des princesses de cette famille qu’on frappe épousait l’an dernier le prince de Danemark ; une autre se mariait il y a un mois avec le prince destiné à porter la couronne de Portugal, et l’ambassadeur de la république à Lisbonne saluait l’événement comme le gage de l’amitié des deux pays. Une troisième princesse est la sœur de l’impératrice d’Autriche. La Comtesse de Paris est la plus proche parente des souverains de l’Espagne. Du nord au midi, ces princes tiennent à toutes les familles régnantes. D’un autre côté, le prince Napoléon lui-même est l’allié du roi d’Italie et sera toujours bienvenu auprès des Italiens.

Assurément tous ces états n’ont aucune intention de se mêler de nos affaires, et parce que des princes français sont bannis par des pouvoirs troublés, ils ne rappelleront pas leurs représentans. La meilleure preuve, c’est qu’un nouvel ambassadeur du roi de Portugal vient d’arriver à Paris, et la première audience qu’il va avoir de M. le président de la république ne laissera pas d’être curieuse. Les rapports officiels resteront ce qu’ils sont, ce n’est pas là la question ; mais franchement ce serait une singulière illusion de se figurer que ces coups de force et de parti passent sans laisser aucune impression. Que veut-on qu’en pensent les gouvernemens ? Quelle situation fait-on aux représentans de la France auprès des cours que nous serions quelquefois le plus intéressés à ménager ? Les sympathies pour notre pays n’étaient pas déjà bien nombreuses ; la loi qu’on vient de voter ne rendra pas les relations plus cordiales ou plus faciles, — non pas, si l’on veut, par des considérations personnelles, mais parce que gouvernemens et nations s’accoutument à voir dans de telles mesures le signe d’une situation affaiblie, contestée, où les pouvoirs publics commencent à n’être plus maîtres d’eux-mêmes : de telle façon que cette expulsion des princes n’est faite ni pour servir notre considération extérieure ni pour simplifier et pacifier notre situation intérieure.

Non, sûrement, on n’a rien gagné, il n’y avait rien à gagner à ces mesures qui ne pouvaient avoir d’autre résultat que d’enflammer les passions, de tout envenimer, de tout compliquer, et qui, de plus, apparaissaient comme le point de départ d’une série ininterrompue de répressions ou de vexations. Lorsque, dans les dernières discussions, au sénat comme à la chambre des députés, on disait au gouvernement qu’il ne savait pas où il allait, qu’il commençait par les princes, qu’il serait fatalement entraîné à d’autres violences par les excitations de parti, par les hasards de la guerre, M. le président du conseil s’en défendait vivement. C’était pourtant facile à prévoir. A peine M. le Comte de Paris avait-il quitté la France, M. le garde des sceaux est arrivé tout effaré au Palais-Bourbon avec un premier projet contre les manifestes et placards séditieux. Par exemple, on ne sait plus dans quelle langue le projet est écrit, et depuis quelques années la France est réduite au plus singulier galimatias législatif. L’autre jour, la loi des princes contenait d’abord un article qui ne signifiait rien ou qui disait le contraire de ce qu’on voulait dire. Aujourd’hui, M. le garde des sceaux nous parle de « l’exposition publique des manifestes et placards séditieux ; » il nous parle avec atticisme dans ses commentaires d’un « prétendant dont la déclaration de guerre peut avoir la prétention de s’étaler sur les murs. » Qu’est-ce que tout ce baragouin positivement humiliant ? La protestation de M. le Comte de Paris a visiblement produit son effet et troublé les esprits. N’importe, l’intention y est, et du premier coup le projet de M. le garde des sceaux a provoqué un ardent duel de parole entre M. Paul de Cassagnac, mettant le gouvernement en face de ses contradictions, et M. Clemenceau, protégeant avec quelque hauteur le ministère. Le plus curieux serait que, pour ménager les radicaux, on en vint à interdire simplement et spécialement les manifestations princières. Et à quoi tout cela peut-il conduire ? Quand on prohiberait sous toutes les formes ce que peut écrire M- le Comte de Paris, quelle amélioration en résulterait-il dans la situation qu’on a créée ? Si le pays tout entier souffre dans ses intérêts, dans sa sécurité morale, dans sa paix civile, dans ses industries, est-ce que les princes y sont pour rien ? C’est uniquement la faute d’une politique qui a tout gaspillé, tout violenté, tout compromis, et si on voulait sérieusement défendre ou relever la république, on ne le pourrait plus évidemment que par un courageux retour à une politique faite pour raffermir tout ce que les républicains ont ébranlé depuis quelques années.

A chaque nation ses crises et ses affaires. Depuis le jour où le bill sur l’Irlande, malgré les efforts de M. Gladstone et de ses amis, a échoué devant la chambre des communes, on peut dire que la dissolution du parlement d’Angleterre était un fait acquis, que la campagne électorale était ouverte. C’était entendu entre le gouvernement et les partis. Le dernier mot, le mot décisif n’avait pas été dit encore cependant ; il vient d’être dit, il n’y a que peu de jours, par la reine dans le discours qui a clos définitivement la session et la législature, qui a été lu devant ce qui restait des représentans du pays à Westminster. La reine a déclaré ses intentions souveraines, intentions concertées, naturellement avec ses conseillers, en les motivant par la nécessité ou la convenance de s’assurer des sentimens de son peuple, au sujet de « la proposition tendante à établir un corps législatif en Irlande pour soumettre les affaires de ce pays à une administration distincte de celle des affaires de l’Angleterre. » Ainsi la reine a tout à la fois notifié sa volonté de dissoudre le parlement, précisé l’objet de tette dissolution et délimité pour ainsi dire le terrain sur lequel s’engage la lutte qui va se dénouer dans quelques jours.

On n’avait pas d’ailleurs attendu le signal officiel pour se préparer au combat, pour ouvrir le feu de toutes parts, en Irlande, comme dans les autres contrées du royaume-uni, et le chef du ministère lui-même, avec son inépuisable fougue, n’a point été des derniers à se jeter dans la mêlée. M. Gladstone, après avoir siégé dans treize parlemens, comme il le dit, se retrouve tout prêt à briguer une quatorzième élection, et bien entendu, ce n’est pas pour sa satisfaction personnelle, c’est pour la cause à laquelle il a dévoué ses dernières forces, c’est pour assurer la victoire d’une politique qu’il revient au combat, « à une période de la vie où la nature crie après le repos. » L’étrange et puissant vieillard ne s’est pas borné à publier un manifeste où une fois de plus il a rassemblé tout ce qu’il a pu dire sur la politique irlandaise dont il s’est fait l’initiateur, sur le bill qu’il a vainement essayé de faire accepter par la chambre des communes. Il a recommencé sa campagne du Midlothian ; il est allé à Edimbourg, où il a retrouvé les ovations populaires qui l’accompagnent toujours. Il est allé aussi à Manchester, à Liverpool, à Glasgow, semant les discours sur son passage, réchauffant et ralliant les libéraux, portant la guerre au camp de l’opposition. C’est un tacticien habile. Il se garde bien de proposer aux électeurs un plan précis et coordonné, de se laisser entraîner à des explications qui pourraient être dangereuses ou compromettantes. Il demande au pays la sanction d’un principe libéral. Il place ses adversaires en face de l’éternel dilemme : « … Ou notre plan à nous qui est de donner à l’Irlande, à des conditions bien raisonnées, le droit d’administrer ses propres affaires,.. ou l’autre plan, celui de lord Salisbury, qui est de demander au parlement de nouvelles lois répressives pour les appliquer pendant vingt ans, au bout desquels on espère que l’Irlande sera devenue assez sage pour supporter la mesure de liberté qu’on lui octroiera… » M. Gladstone, avec toute son éloquence, avec toute son habileté et son ascendant sur l’opinion, a cependant, il ne faut pas s’y tromper, affaire à forte partie. S’il n’avait pour le combattre ou pour lui résister que des chefs d’opposition comme lord Randolph Churchill, qui se laissait aller récemment à de brutales ou humoristiques invectives, il en triompherait probablement sans grand effort ; mais il a devant lui d’autres adversaires de toute sorte, conservateurs, libéraux dissidens, radicaux : lord Salisbury, lord Hartington, M. Goschen, M. Trevelyan, M. Chamberlain, M. Bright lui-même, qui ont publié eux aussi leurs manifestes, qui n’hésitent pas, quelques-uns du moins, les libéraux dissidens et les conservateurs, à faire cause commune, qui ne se laissent pas prendre à un dilemme plus ou moins habile. Autant le chef du ministère évite de s’expliquer sur les combinaisons, sur les détails du bill qu’il présentera de nouveau, autant ses adversaires insistent sur la nécessité de ne pas surprendre l’opinion, de ne pas demander un vote au pays sur d’aussi graves mesures sans dire sous quelle forme et comment ces mesures se réaliseront. Et puis il y a une considération qui n’est point sans avoir son rôle dans ces débats des partis, qui est peut-être la force secrète de l’opposition. On se dit qu’une révolution comme celle qui est proposée est toujours difficile, laborieuse, qu’elle exige beaucoup de temps, que le succès de la politique irlandaise du ministère dépend absolument de M. Gladstone, et que M. Gladstone est un vieillard presque octogénaire, qui peut manquer à tout instant, laissant le parti libéral, le pays tout entier dans les embarras d’une révolution interrompue. Il y a de quoi hésiter. De sorte que jusqu’au bout, les chances peuvent paraître partagées entre les deux camps, et qu’il est difficile de dire de quel côté se tournera l’opinion dans une affaire où il s’agit après tout de l’intégrité de la puissance de l’empire britannique.

Au moment où ces luttes régulières d’un peuple libre sont engagées, cependant la reine Victoria vient d’entrer dans la cinquantième année de son règne. La célébration du jubilé royal paraît avoir été ajournée par la volonté de la souveraine à la fin de l’année ; elle n’a été accompagnée aujourd’hui que de démonstrations sans éclat faites uniquement pour prouver que l’anniversaire ne passait pas inaperçu. Depuis un demi-siècle, la reine Victoria préside paisiblement aux destinées d’une des plus puissantes nations du monde, et pendant ces cinquante ans, sous cette monarchie constitutionnelle forte et respectée, on n’a pas entendu dire que l’Angleterre ait reculé devant aucun progrès, qu’elle ait perdu une seule de ses libertés, qu’elle ait flotté sans cesse entre les révolutions et les réactions. Ce que l’Angleterre fêtera dans les noces d’or de la reine, ce sera sa propre prospérité dans la puissance, sa propre liberté garantie par des institutions tutélaires.

On est aujourd’hui à un moment d’élections. Les Anglais sont encore en pleine lutte ; la Belgique, il y a quelques semaines, renouvelait une partie de son parlement. L’Italie est au lendemain d’un scrutin qui lui a donné une chambre où M. Depretis ne trouve peut-être pas la majorité sur laquelle il comptait. La Hollande, à son tour, vient d’avoir les élections de sa seconde chambre et elle aura d’ici à peu un renouvellement partiel de sa première chambre. Tous ces scrutins se pressent. Quelles seront aujourd’hui les conséquences de ces élections hollandaises que la division des partis et l’impossibilité d’arriver à une entente sur cette vieille question de la révision constitutionnelle avait rendues nécessaires ? Dans la dernière chambre, les libéraux et les conservateurs, catholiques ou protestans, étaient à peu près en nombre égal. Ni les uns ni les autres n’avaient une majorité réelle et ne pouvaient prétendre au gouvernement ; ils ne réussissaient qu’à se neutraliser. C’était la raison d’être du ministère de M. Heemskerke, qui a pris depuis quelque temps le rôle de modérateur, qui a vainement essayé dans ces derniers mois d’obtenir par transaction une révision constitutionnelle devenue nécessaire, et qui, ne pouvant arriver à rien, a fini par être obligé de recourir à des élections. Dans la chambre telle qu’elle est composée aujourd’hui, telle qu’elle est sortie du récent scrutin, la proportion des partis s’est un peu modifiée. Les libéraux ont gagné quelques voix ; les conservateurs ont essuyé des échecs, et particulièrement à La Haye, dans la résidence royale qui, depuis vingt-cinq ans, ne nommait que des députés conservateurs, un des hauts dignitaires de la cour, M. de Schimmelpenninck, n’a pu réussir à se faire élire ; on attribue son échec à une alliance trop intime avec les cléricaux, qui se sont obstinés à décliner tout compromis au sujet des droits de l’enseignement religieux. À la vérité, à prendre les élections hollandaises dans leur ensemble en totalisant les votes, on pourrait remarquer un phénomène singulier : les conservateurs ont obtenu un plus grand nombre de suffrages que les libéraux ; mais cette particularité s’explique tout simplement parce que, dans les provinces catholiques, où ils n’ont aucune chance, les libéraux s’abstiennent le plus souvent, et là où ils sont sûrs d’avance du succès, ils ne mettent pas un grand zèle à se rendre au scrutin. En réalité, quelle que soit la répartition numérique des voix, l’évolution de l’opinion, sans être bien vivement accentuée, est assez apparente. Les libéraux ont sept ou huit voix de majorité dans l’assemblée nouvelle sortie des dernières élections. Logiquement, ils pourraient être appelés à prendre le pouvoir. Le ministère de M. Heemskerke, cependant, n’a pas paru jusqu’ici disposé à se retirer. Il n’a pas été battu, puisque c’est pour avoir résisté aux conservateurs qu’il a été conduit à la dissolution. Il parait attendre la réunion des chambres fixée au 14 juillet, et peut-être ne désespère-t-il pas de pouvoir reprendre la révision constitutionnelle avec l’appui des libéraux. Il n’est pas certain qu’il ait cet appui aussi aisément qu’il le croit, et, dans tous les cas, il y a une autre question qui commence à s’élever : on se demande si les libéraux, maîtres de la majorité, ne voudront pas faire d’une réforme électorale la préface de la révision de la constitution.

La politique, à travers toutes les affaires qui occupent ou agitent les peuples, a parfois ses tragédies. Il n’est certes rien de plus étrange et de plus sombre que cette catastrophe royale qui vient d’émouvoir la Bavière, que cette destinée du roi Louis II, qui a perdu la vie après avoir perdu la raison. En peu de jours la fatalité a fait son œuvre et clos le drame : le dénoûment même reste un mystère. Peu de princes de ce siècle ont eu des débuts plus brillans et une existence plus romanesque ou plus bizarre. Lorsqu’en 1864 Louis II montait sur le trône de Bavière comme successeur de son père Maximilien II, il avait à peine dix-neuf ans. Ce jeune héritier des Wittelsbach, d’une des plus vieilles maisons royales de l’Europe, avec sa taille élancée, ses yeux bleus, sa physionomie intelligente, gagnait aisément le cœur d’un peuple qui a gardé toute sa foi dynastique, et à vrai dire, dans un règne de plus de vingt ans, il n’a jamais été impopulaire ; il s’est toujours fait aimer, malgré des excentricités que les Bavarois lui pardonnaient ou qu’ils ne voulaient pas voir. On ne peut pas dire qu’il ait été un personnage politique ; il a eu cependant un rôle dans quelques-unes des circonstances les plus graves de l’histoire contemporaine. Il régnait déjà en 1866, il était avec l’Allemagne du Sud à côté de l’Autriche dans le grand duel qui se dénouait à Sadowa par la victoire prussienne et il se hâtait de faire sa paix avec le vainqueur. À la fin de 1870, lorsque l’issue de la guerre contre la France n’était plus douteuse, il était le premier des princes allemands à proposer la reconstitution de l’empire germanique, à offrir la couronne impériale au roi Guillaume, sans paraître toutefois à Versailles, où s’accomplissait le grand événement. Depuis, en restant fidèle à M. de Bismarck et à sa politique, il n’a pas laissé quelquefois de montrer que le vieil orgueil de race ne pliait pas aisément devant les Hohenzollern. Il avait la jalousie de son autorité royale, même en la courbant devant le chef de l’empire.

Depuis longtemps, en réalité, il avait cessé de s’occuper des affaires publiques, même des affaires de la Bavière ; il s’intéressait peu à la politique. Il s’était créé une vie solitaire, mystérieuse, la vie d’un prince de vieille légende, étranger au monde de son siècle, sans cesse occupé à faire de ses rêves des réalités. Il avait le goût des constructions somptueuses, des palais féeriques, qu’il faisait élever dans les sites les plus pittoresques, en y rassemblant tout ce qu’il pouvait imaginer de plus magnifique ou de plus étrange. Comme son grand-père, le fantasque et excentrique Louis Ier, de galante mémoire, mais avec une humeur plus farouche, plus exaltée, il avait la passion des arts, surtout le fanatisme de la musique, et c’était l’origine de l’intime et compromettante familiarité qu’il avait nouée un moment avec Richard Wagner. Il voulait avoir ses théâtres, ses représentations pour lui seul. Il partageait sa vie entre les distractions musicales, la construction de ses châteaux et les courses nocturnes, à la lueur des torches, dans les montagnes bavaroises. Il se dérobait quelquefois pendant des semaines, fuyant le monde, tout entier à ses fantaisies de plus en plus bizarres, laissant le gouvernement à ses ministres, Bans s’inquiéter des chambres et de leurs votes. C’était un visionnaire qui avait une certaine poésie et le goût des grandeurs dans ses hallucinations. Le moment est arrivé où les prodigalités fastueuses ont conduit à la ruine, où toutes ces exaltations ont pris le caractère d’une irrémédiable démence qu’il n’y avait plus moyen de dissimuler, qu’on ne pouvait plus laisser à elle-même sans péril, et alors on a pris une grande résolution à Munich. On s’est décidé à livrer le souverain bavarois aux médecins et à constituer une régence. Exécuter cette décision n’était point encore chose facile. Louis II, qui était dans son château de Hohenschwangau, entouré de serviteurs fidèles accoutumés à ses caprices, au milieu d’une population pleine de pitié et de dévoûment pour son roi, paraissait d’abord disposé à résister et décrétait, à ce qu’il parait, tout le monde de haute trahison. Ce n’est pas sans peine et sans diplomatie qu’on est parvenu à pénétrer dans la mystérieuse résidence, à persuader au roi de se laisser conduire, dans l’intérêt de sa santé, au château de Berg, non loin de Munich, sur ce lac de Starnberg, où, il y a quelques années, il se plaisait à faire chanter la nuit les airs de Lohengrin. Le malheureux Louis II, dans l’égarement de sa raison, avait-il gardé assez de lucidité pour sentir l’humiliation qu’on lui infligeait ? Nourrissait il déjà quelque projet sinistre qu’il dissimulait ? Toujours est-il qu’ici le drame se précipite. Un des premiers soirs de son arrivée dans sa nouvelle résidence, Louis II a voulu aller à la promenade avec le médecin à qui il était confié, M. de Gudden, qui s’est laissé abuser par son apparente tranquillité et a consenti à éloigner tout gardien. Que s’est-il passé alors ? Le secret est resté au fond du lac de Starnberg, où l’on n’a plus retrouvé, peu d’heures après, que deux cadavres qui portaient les marques d’une lutte violente. Le drame a fini par un suicide, qui est un mystère de plus. Ce qui complète encore cette tragédie, c’est que le frère du malheureux Louis II, le prince Othon, appelé à recueillir la couronne, est lui-même atteint de démence depuis quelques années. C’est le troisième fou couronné après le roi Louis Ier, après celui qui vient de disparaître dans le lac de Starnberg, comme si la fatalité s’acharnait sur cette vieille famille des Wittelsbach. Othon reste roi néanmoins, protégé dans son droit héréditaire par une fiction, sous la régence du prince Luitpold, oncle des deux jeunes princes, qui vient d’être proclamé par les chambres bavaroises. C’est un nouveau règne qui commence sous de douloureux auspices pour la Bavière.

Ce tragique changement de règne aura-t-il pour conséquence un changement de politique à Munich ? Les affaires bavaroises sont sans doute depuis bien des années dans des conditions assez singulières. L’infortuné Louis II, sans se mêler beaucoup du gouvernement de son royaume, mettait une sorte d’orgueil à soutenir un ministère libéral dont le chef était et est encore M. de Lutz, contre les majorités conservatrices et catholiques de ses chambres. Par goût ou par un sentiment outré de sa prérogative souveraine, il se faisait un jeu de dédaigner les influences parlementaires. Aujourd’hui ces influences peuvent essayer de se faire sentir, de reprendre leur place dans la direction des affaires, et peut-être le prince Luitpold lui-même serait-il plus porté à compter avec elles. Il n’est point impossible qu’il y ait quelque changement dans le ministère de Munich. On peut douter, toutefois, que le nouveau régent de Bavière, quelles que soient ses opinions intimes, se laisse aller à des conseils de réaction intérieure qui, en rendant une certaine importance au particularisme, pourraient exciter les ombrages et appeler l’attention du tout-puissant politique de l’empire. Ce n’est point, à ce qu’il semble, le moment pour la Bavière de jouer, dans des conflits de partis, ce qui lui reste d’une indépendance dont ses souverains ont été quelquefois si fiers.

CH. DE MAZADE.