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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1886

Chronique n° 1310
14 novembre 1886


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Les discussions du budget ont l’avantage d’être périodiquement comme un rendez-vous des opinions, comme un cadre flexible où passent et se succèdent tous les problèmes qui intéressent, qui passionnent ou occupent une nation. Elles peuvent être tardives, plus tardives qu’il ne le faudrait pour le bien du pays. Le jour du grand règlement de comptes arrive cependant, une fois au moins tous les ans. Ce jour-là on ne peut éviter de se mettre en face de la réalité et d’entrer dans le vif des choses ; on est nécessairement conduit à tout aborder par les côtés les plus sérieux, les plus positifs, — et c’est tout simple, puisqu’un budget est comme la condensation, comme la représentation chiffrée de la vie du pays, de ses forces et de ses intérêts, de ses élémens de fortune et de puissance. Napoléon prétendait qu’il éprouvait, à lire les états de situation de ses armées, autant de plaisir qu’à la lecture d’un roman ; c’est qu’il voyait de son regard perçant tout ce que ces chiffres représentaient : c’était son roman, à lui ! Un budget, qui est bien plus étendu, bien plus complexe que des états de situation, contient tout et embrasse tout. Il touche aux affaires extérieures, c’est-à-dire au rôle de la France dans le monde, comme aux affaires intérieures, aux grands ressorts de la puissance nationale, à l’armée comme au crédit, à la vie matérielle aussi bien qu’à la vie morale. Il donne la mesure des tendances, des méprises et des déviations, des progrès ou du déclin d’une politique, ne fût-ce que par l’histoire d’un crédit ajouté ou supprimé. Le budget a cela de curieux qu’il n’est en apparence qu’un aride assemblage de chiffres et qu’il dit tout, qu’il se prête à tout, qu’il a parfois l’éloquence de la démonstration la plus saisissante. Il peut être aussi le procès des gouvernemens et des partis qui ont abusé, qui n’ont su manier le grand levier des ressources publiques que pour la satisfaction de leurs préjugés et de leurs passions. La discussion du budget, qui a commencé il y a quelques jours et qui est loin d’être finie, a certainement cette année un intérêt particulier. Elle a un intérêt financier par le jour qu’elle jette sur une situation de plus en plus difficile ; elle a pris aussi à l’improviste un intérêt politique de circonstance par une manifestation dont elle a été l’occasion, par un discours de M. Raoul Duval, jetant au milieu de ces débats un appel à la modération.

On aura beau s’en défendre, professer un optimisme mielleux comme M. le président du conseil ou un optimisme délibéré et tranchant comme M. le rapporteur général du budget, on n’échappera pas à la dure vérité des choses. La vérité est que, depuis quelques années, les finances françaises ont été si singulièrement conduites, qu’on plie aujourd’hui sous le poids des dépenses incessamment accrues, des déficits accumulés ; on ne sait plus comment s’en tirer, et la meilleure preuve, c’est qu’entre M. le ministre des finances et la commission du budget, qui ont été un moment fort divisés, qui ne paraissent pas encore réconciliés, toute la question est de savoir comment on suffira à ces dépenses, comment on comblera ces déficits, quels impôts nouveaux on établira, si on supprimera le budget extraordinaire ou si on le maintiendra pour faire bonne contenance.

La vérité est que, depuis quelques années, tandis que toutes les recettes ont fléchi, les dépenses n’ont cessé d’augmenter. Et la cause de cette aggravation de dépenses, aussi imprévoyante qu’onéreuse, il ne faut pas la chercher bien loin : elle est à chaque pas dans le budget même, elle est dans la politique, meurtrière pour les finances, par laquelle les républicains, maîtres du pouvoir, ont cru assurer leur domination. On a voulu épurer à outrance, épurer surtout la magistrature, et le chiffre des pensions civiles, qui était, il y a quinze ans, de moins de trente millions, est aujourd’hui de soixante millions. Il a fallu assouvir des convoitises, récompenser ou encourager toute une clientèle de parti ; on a multiplié les emplois à tous les degrés, et le chiffre des traitemens s’est accru, en quelques années, de plus de cent millions. Les fonctionnaires, qui coûtaient, en 1875, deux cent soixante-dix millions, coûtent maintenant quatre cents millions. On a voulu satisfaire les passions anticléricales par la propagation de l’enseignement populaire, par des constructions d’écoles de tout genre, et on a engagé l’état, les départemens, les communes, dans une dépense de plus d’un milliard, non pas pour un développement de l’instruction publique qui n’eût pas été contesté, mais pour payer les frais d’une guerre religieuse, de ce qu’on a appelé la « laïcisation. » On a cru se populariser par des travaux de toute sorte, et on a démesurément grossi la dette publique dans un moment où la France avait besoin de garder toute l’élasticité de son crédit et de ses finances. Le résultat est bien clair, il est toujours dans le budget : c’est que, depuis 1877, les dépenses ordinaires se sont accrues de plus de cinq cents millions. Nous ne parlons pas des emprunts réalisés ou prévus, qui monteront peut-être à neuf ou dix milliards, demandés au crédit en pleine paix. M. Henri Germain, dans un lumineux travail, prouvait récemment qu’en une dizaine d’années d’administration républicaine on avait dépensé quelque chose comme près de cinq milliards de plus que ce qu’on avait reçu. C’est la démonstration du déficit ! c’est aussi la moralité de cette instructive discussion du budget qui occupe depuis quelques jours la chambre des députés et qui est certes de nature à édifier la France sur ses propres affaires.

Au fond, on n’en doute pas ; le mal est trop évident. Sans parler des dépenses extraordinaires qui pourraient être suspendues, le budget ordinaire ne se suffit plus avec ses ressources : l’équilibre est rompu ! Comment remédiera-t-on à ce triste déficit qui est entré dans nos finances ? C’est la plus sérieuse ou plutôt l’unique question aujourd’hui. Sans doute M. le ministre des finances a ses expédiens, sa surtaxe sur les alcools, sa suppression du budget extraordinaire. La commission du budget a, elle aussi, ses expédiens ; elle a cherché, par tous les moyens, à pallier plutôt qu’à combler le déficit, et après avoir tout épuisé, ayant encore un vide à remplir, elle a imaginé l’impôt sur le revenu ! Malheureusement ce n’est qu’un mot destiné à chatouiller les passions démocratiques. À la rigueur, dans une réforme complète du système fiscal de la France, qui ne serait pas déjà aussi facile qu’on le croit, on pourrait examiner l’opportunité de substituer à une foule de taxes existantes l’impôt sur le revenu. Dans les conditions où la commission le présente, ce n’est qu’un impôt de plus ajouté aux autres impôts qui frappent déjà tous les revenus. Ce n’est pas une solution, ce n’est pas même un expédient à demi efficace. En attendant qu’on ait trouvé le grand moyen, ce qu’il y aurait peut-être de mieux en vérité serait de commencer par le commencement, de se mettre tout simplement à de sérieuses économies, à une revision attentive de toutes ces dépenses qui ont si démesurément augmenté depuis dix ans. Il y a sans doute de ces dépenses dont l’augmentation est toute simple et s’explique par les circonstances, par le mouvement naturel des choses, par le développement de certains services. Il en est beaucoup d’autres qui sont entrées dans le budget sans raison, sans nécessité, par des calculs de parti ou par une prodigalité de financiers improvisés, et nul doute que, sur les cinq cents millions qui ont grossi le budget depuis dix ans, on ne pût réaliser l’économie d’une somme respectable sans que les services publics dussent en souffrir. Il est à croire qu’avec un peu d’attention et de bonne volonté la commission trouverait quelque chose de mieux que de retrancher trois mille francs sur les pensions de quelques malheureux instituteurs congréganistes qui ont passé leur vie au service des écoles publiques ou de supprimer cinq mille francs affectés, à ce qu’il paraît, à l’entretien des chats dans les casernes. Oui, probablement, si on le voulait, on pourrait trouver mieux ! Mais qu’on ait recours aux économies ou à de nouveaux impôts, qu’on accepte les propositions de M. le ministre des finances ou les projets de la commission du budget, il est bien clair qu’on ne fera rien de sérieux, qu’on continuera à se débattre dans un provisoire indéfini, si, avant tout, on ne se décide pas à changer de système. C’est la politique qui a créé et aggravé la crise financière, c’est la politique seule qui peut la guérir. Il y a un mot du baron Louis qui a été bien souvent répété, qui a été reproduit avec à-propos l’autre jour : on ne fait de bonnes finances qu’avec de la bonne politique, et c’est ici justement qu’intervient M. Raoul Duval avec son discours qui, à travers les détails du budget, va droit à la vraie question, à la direction générale de nos affaires, à la conduite des partis dans la situation faite à la France.

Quelle est la portée réelle de ce discours que M. Raoul Duval a cherché l’occasion de prononcer, où il a mis une évidente franchise, un courageux bon sens et quelques illusions ? Ce n’est peut-être pas un événement, — ce qui est toujours un bien gros mot ; c’est l’acte sérieux et sincère d’un homme qui, placé entre les partis, indépendant d’esprit et de caractère, cherche les moyens de redresser une politique égarée sans sortir d’une légalité qu’il n’a pas créée, à laquelle il se soumet. Le brillant député de l’Eure, à parler franchement, ne dit que ce qui est dans la pensée de bien des hommes désintéressés, en assurant que, dans la situation telle qu’elle existe, il peut y avoir pour les conservateurs un rôle plus utile et plus efficace que de s’agiter sur place, de s’effrayer du mot de république, de sacrifier à un idéal qu’ils ne peuvent réaliser pour le moment les intérêts dont ils sont les mandataires et les défenseurs. Si les conservateurs avaient pu rétablir la monarchie, ils n’auraient pas tant attendu évidemment ; ils auraient depuis longtemps ramené la royauté à l’Elysée ou ailleurs. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils ne l’ont pas pu ; s’ils ne le font pas encore, c’est qu’ils ne le peuvent pas, et dès lors, ce qu’il y aurait de mieux, ne serait-ce pas d’éviter de remettre sans cesse en doute ce qu’on ne peut pas abroger, de s’établir tout simplement dans les institutions en s’employant à y introduire l’esprit et les garanties d’un régime conservateur ? M. Raoul Duval, en un mot, veut fonder le parti modéré de la république contre les républicains qui ont abusé de tout, qui ont divisé la France par leur politique, par leurs guerres religieuses, qui ont épuisé les finances par leurs gaspillages et leurs imprévoyances, qui ont désorganisé son administration par leurs épurations de parti. M. Raoul Duval n’est pas le premier que cette pensée généreuse ait séduit. Il a eu des précurseurs, il a eu surtout le plus illustre de tous en M. Thiers, qui, déjà de son temps, mettait tout son esprit à rallier les conservateurs en traçant le programme de la seule république qu’il croyait possible et durable. M. Thiers ne s’y méprenait pas trop, et en demandant aux conservateurs d’accepter, sans renier leurs croyances, le seul régime pour le moment possible, il ne se faisait pas illusion sur les républicains. À ceux qui se sont faits depuis les théoriciens de l’omnipotence des majorités violentes de parti il avait répondu d’avance par tous ces traits caractéristiques : « La république sera conservatrice ou elle ne sera pas… La république n’est qu’un contresens si, au lieu d’être le gouvernement de tous, elle est le gouvernement d’un parti… » À ceux qui se sont faits les promoteurs des guerres religieuses il avait répondu avant de les avoir entendus : «…Tout gouvernement qui veut entreprendre sur la conscience d’une partie quelconque de la nation est un gouvernement impie aux yeux mêmes de la philosophie… » M. Thiers parlait ainsi ! Les républicains, une fois maîtres du pouvoir, n’ont plus rien écouté. Ils ont commis toutes les fautes, ils se sont livrés à toutes les violences qu’on leur conseillait d’éviter, et en définitive à quoi ont-ils réussi ? Ils n’ont fait qu’accumuler les difficultés pour le régime même qu’ils prétendent fonder et donner raison à celui qui les jugeait d’avance.

Ce que M. Thiers disait autrefois, avant l’expérience, M. Raoul Duval le répète à son tour aujourd’hui après les excès de ces dernières années. Aura-t-il plus de succès que son illustre prédécesseur ? peut-il se promettre de mieux réussir à rallier les conservateurs pour former avec eux ce parti modéré destiné à tenir tête à une politique républicaine qui n’est plus guère que le radicalisme ? Il est certain que ce qui s’est passé depuis quelque temps n’est pas encourageant. Les conservateurs, on en conviendra, sont un peu fondés à montrer quelque défiance en se souvenant des abus encore récens de majorité dont ils ont été les victimes, et en voyant comment les plus modérés d’entre eux sont parfois accueillis dans la république. Qu’on y réfléchisse cependant : les circonstances sont peut-être moins défavorables qu’il y a quinze ans, précisément parce que bien des illusions sont dissipées, parce qu’on a assisté à cette expérience meurtrière d’un règne de parti qui ne s’est manifesté que par les atteintes à la paix morale, par le désordre dans les finances, par la désorganisation administrative. Après tout, les conservateurs, en entrant dans la république, n’ont ni à désavouer leurs traditions, ni à faire des actes de résipiscence, ni à solliciter une place que personne n’a le droit de leur j accorder ou de leur refuser : ils n’ont qu’à la prendre ! Ils représentent déjà près d’une moitié du pays, cette partie de l’opinion désabusée qui craindrait peut-être une révolution, fût-ce en faveur de la monarchie, qui témoigne assez, dans tous les cas, par son énergie persévérante qu’elle n’est pas disposée à céder devant une politique qui a mis en péril tous les intérêts publics. On vient de le voir encore tout récemment par cette élection du département de l’Aisne, où le candidat conservateur, sur cent mille votans, n’a eu que quelques centaines de voix de moins que le député républicain élu. Toutes ces élections, où se reproduit en général ce phénomène d’un partage presque égal des voix, ont certainement une signification sérieuse, et c’est là justement peut-être ce qui fait l’opportunité de la hardie tentative de M. Raoul Duval pour rallier les forces modérées dans une action toute constitutionnelle. Il en sera sans doute ce qu’il pourra, l’imprévu a toujours un rôle dans ces mouvemens d’opinion ; mais, s’il y a un parti intéressé à favoriser cette évolution, c’est celui des républicains qui se disent modérés, qui ne le prouvent guère puisqu’ils sont les complices de toutes les violences, et qui n’ont pas d’autre moyen de se dégager des influences radicales sous lesquelles la république est menacée de s’affaisser, suspecte et déconsidérée.

Lorsque M. Raoul Duval signalait l’autre jour le danger des divisions intérieures dans l’état présent du monde, il donnait la raison la plus décisive contre la politique qui entretient et envenime ces divisions ; lorsqu’il montrait que, pour une nation comme la France, qui n’a aujourd’hui ni le bénéfice des fortes traditions de la monarchie, ni le prestige intact du passé militaire, il n’y a de sécurité et de force que dans l’union d’une grande démocratie, il exprimait la vérité la plus simple, la plus saisissante pour un patriotisme éclairé. C’est vrai depuis longtemps, c’est encore plus vrai à un moment où le monde ne se sent visiblement pas rassuré au milieu des obscurités croissantes qui l’enveloppent et lui ferment l’horizon. Ce n’est pas, si l’on veut, qu’il y ait des conflits imminens et inévitables, que la guerre soit en perspective pour demain ou pour le printemps, comme on l’a dit si souvent. Personne, on peut le croire, ne désire ou ne médite la guerre à l’heure qu’il est. Les volontés les plus puissantes, les intérêts des peuples et même des gouvernemens conspirent pour la paix : c’est sans doute une garantie. Il n’est pas moins évident qu’il y a partout aujourd’hui un sentiment indéfini de malaise, que partout on ne parle que d’armemens, d’accroissement des forces militaires, que le moindre incident suffit pour remettre en mouvement toutes les politiques, c’est-à-dire toutes les ambitions, et par suite, pour créer une de ces situations où une étincelle peut tout enflammer. Quand on parle de la paix de l’Occident, il faut toujours se défier de l’Orient. C’est le pays de l’imprévu et des périlleux antagonismes ; c’est là que se déroule, depuis plus d’un an, cette crise bulgare qui a commencé par une révolution, qui a continué par la guerre avec la Serbie, qui s’est compliquée, il y a trois mois, d’un coup d’état contre le prince Alexandre, naguère encore acclamé à Sofia, et qui, après avoir passé par toutes les péripéties, a fini par devenir une assez sérieuse affaire européenne. Qu’en sortira-t-il maintenant ? Comment se dénouera cette crise qui est bien une des plus étranges et peut-être un des plus dangereux épisodes de cette éternelle question d’Orient ?

Assurément quand les Bulgares et les Rouméliotes faisaient il y a un an leur révolution de Philippopoli pour l’union des deux principautés, il était facile de voir que de singulières complications pouvaient naître de cette révolution, qui détruisait ce que le congrès de Berlin avait fait dans les Balkans et qui allait mettre en ébullition tous les autres états orientaux. C’est ce qui ne manquait pas d’arriver ; les événemens de Philippopoli avaient aussitôt leur contre-coup en Serbie, en Grèce, même dans les provinces ottomanes limitrophes, et causaient d’étranges soucis à l’Europe, gardienne embarrassée du traité de Berlin. Un instant, il est vrai, le prince Alexandre de Battenberg, dans sa guerre avec la Serbie, semblait trancher par ses victoires la question à son profit et au profit de l’union bulgare. Il avait le succès pour lui, il avait la popularité du victorieux, d’un jeune héros de l’indépendance des Balkans ! Rien n’était encore fini cependant ; c’était, au contraire, le commencement d’une situation nouvelle où allait se dévoiler la véritable difficulté. Ce qui semblait être un fait accompli, que la diplomatie n’avait plus qu’à enregistrer de bon ou de mauvais gré, n’était pas un fait accepté partout. La révolution bulgare était surtout très peu acceptée par la Russie, qui, en paraissant rester d’accord avec les autres puissances pour le règlement de toutes les affaires orientales, n’a pas visiblement cessé un instant de prétendre à une prépondérance particulière dans les Balkans. La Russie a pu se contenir d’abord et se prêter à tout ce qu’on a voulu, à des temporisations, à des conférences, à des apparences de transaction. En réalité, elle s’est sentie atteinte par des événemens qui s’étaient accomplis en dehors d’elle, en partie contre elle, qui, en paraissant donner une forme nouvelle à l’indépendance des Balkans, mettaient en doute ses privilèges, son protectorat traditionnel, tous les intérêts de sa politique en Orient. Elle a vu de plus une influence rivale, l’influence anglaise, à l’œuvre dans tout ce qui passait en Bulgarie, et, comme si ce n’était pas assez, à toutes ces raisons politiques de l’opposition russe est venue se joindre une de ces raisons intimes qui ont toujours leur place dans les affaires humaines : cette raison intime, c’est l’animosité personnelle, violente, implacable de l’empereur Alexandre III contre le prince Alexandre de Battenberg. Dèe ce moment, a commencé cet étrange imbroglio qui se prolonge depuis quelques mois, où la Russie s’est engagée avec une sorte d’âpreté, avec l’intention bien évidente u’aller jusqu’au bout, de vaincre tous les obstacles, de ressaisir sa prépondérance un instant mise en doute dans les Balkans.

Rien, certes, de plus curieux, de plus intéressant que cette lutte inégale qui se déroule depuis quelques mois dans ces régions bulgares et dont la paix de l’Orient est l’enjeu. D’un côté, un petit peuple retranché dans ses droits, visiblement abandonné par tout le monde, même par ceux qui l’ont excité, se défend comme il peut et ne laisse échapper aucune occasion de manifester sa volonté persévérante de rester indépendant. Une conspiration, un coup d’état nocturne lui enlève le prince qu’il a choisi : il ne se rend pas au fait accompli, il rappelle son prince, désavouant avec éclat les conspirateurs, et le jour où ce prince, accablé sous le poids d’une haine impériale, sent lui-même la nécessité d’abdiquer la couronne qui lui a été rendue, ce petit peuple ne se décourage pas encore, il s’accommode d’une régence qui exerce un pouvoir précaire en attendant la réunion d’une assemblée nationale chargée de fixer le sort du pays. C’est là, certes, une situation périlleuse où peuvent se produire bien des troubles, bien des incidens d’anarchie, et il est vraisemblable qu’il y en a eu en Bulgarie. Somme toute cependant, la paix intérieure se maintient au milieu de toutes les excitations. Les élections se font et l’assemblée nationale, la sobranié, se réunit à Tirnova ; régence et représentans élus du pays commencent par attester une fois de plus leurs vœux d’indépendance, et leur premier acte est d’élire un nouveau prince, le prince Waldemar de Danemark, qui est l’allié de toutes les maisons souveraines, le beau-frère de l’empereur de Russie aussi bien que du prince de Galles. C’est l’acte le plus récent, acte certes pacifique et inoffensif de la sobranié réunie à Tirnova.

Voilà qui est curieux : un peuple qui, après s’être placé, il est vrai, dans une situation assez fausse, en dehors des traités, se borne à se défendre par une sorte de résistance passive, à voter pour un nouveau prince, à émettre des vœux pour la sauvegarde de son indépendance ! D’un autre côté, une grande puissance qui, par son seul poids, accablerait ce petit peuple, est là partout présente, ne négligeant rien pour ressaisir son influence, pour provoquer des manifestations en sa faveur, pour persuader aux populations que ce qu’elles ont de mieux à faire, c’est de se confier au tsar. La Russie agit en souveraine dans ce pays bulgare. Elle ne reconnaît pas la régence, ou du moins elle ne la reconnaît que pour lui créer des embarras, pour lui demander la mise en liberté des conspirateurs qui ont renversé le prince Alexandre ou la répression de désordres dont les agens russes sont le plus souvent les auteurs. Elle ne reconnaît pas davantage l’assemblée de Tirnova, qui s’est réunie malgré elle et dont elle a contesté d’avance la légalité. Tout ce qu’elle demande à la régence et à la sobranié, c’est de s’en aller, de céder la place à un pouvoir mieux disposé à recevoir ses ordres. Le commissaire qu’elle a envoyé pour la représenter et qui parcourait récemment les provinces, le général Kaulbars, semble n’avoir eu d’autre objet que de favoriser une sorte d’insurrection contre le gouvernement, en laissant entrevoir au besoin, si on ne cède pas, la menaçante éventualité d’une occupation russe. Or c’est ici justement que la question pourrait se compliquer et s’aggraver si, dans cette lutte inégale qu’elle a engagée avec un petit peuple, la Russie se laissait entraîner à une occupation militaire de nature à inquiéter d’autres puissances également intéressées à l’équilibre et à la paix de l’Orient.

On peut sans doute, pour rester dans la vérité et l’impartialité, admettre que la Russie ne se considère pas comme une étrangère dans les Balkans, dans cette Bulgarie qu’elle a, en définitive, affranchie il y a huit ans par ses armes. Elle a des traditions de politique auxquelles elle ne renonce pas, un droit ou des privilèges particuliers d’influence qu’elle a tenu à exercer, ne fût-ce que pour ne pas les laisser périmer. C’est probablement pour faire reconnaître une fois de plus ce droit qu’elle est allée cet été à Carlsbad ou à Gastein au moment où la crise bulgare allait entrer dans une phase plus aiguë, à la veille du coup d’état qui devait emporter le prince Alexandre et son éphémère royauté. C’est avec une sorte de consentement ou de tolérance tacite de ses alliés, tout au moins de l’Allemagne, qu’elle s’est dès lors plus vivement engagée. Jusqu’ici, elle a pu tout faire pour ressaisir son influence, pour prendre sa revanche de ce qu’elle considérait comme un échec pour sa politique dans les Balkans ; mais il est bien clair qu’elle ne pourrait dépasser une certaine limite, aller par exemple jusqu’à l’occupation, sans provoquer d’assez sérieuses complications, sans rendre aussitôt à ces affaires de Bulgarie un caractère tout européen. M. de Bismarck, lui-même, en sacrifiant beaucoup pour retenir la Russie dans son alliance, en facilitant au gouvernement du tsar la campagne qu’il a entreprise en Bulgarie, n’a point sûrement entendu s’engager sans condition et sans réserve. Le chancelier de Berlin a fait face, il y a trois mois, aux difficultés du jour en se promettant de trouver d’autres moyens de faire face aux difficultés du lendemain. Que la question soit devenue aujourd’hui assez grave pour émouvoir l’opinion, pour tenir en éveil l’attention des cabinets, c’est ce qui n’est point douteux, et c’est justement ce qui fait l’intérêt de ces récentes manifestations qui se sont produites, soit à Pesth par les discours des présidens des délégations austro-hongroises ou de l’empereur François-Joseph lui-même, soit à Londres par le discours de lord Salisbury au banquet de Guildhall. Que pense l’Europe, ou plutôt, puisqu’on dit qu’il n’y a plus d’Europe depuis longtemps, que pensent les principaux cabinets de tout cela ? Où en sont-ils de leurs impressions sur ces affaires de Bulgarie, d’où dépend pour le moment la paix universelle ? Les gouvernemens européens, à n’en pas douter, ont de singulières perplexités qu’ils ne déguisent même pas toujours. L’Autriche, qui est la puissance la plus intéressée à l’équilibre oriental, n’est point évidemment sans se préoccuper d’événemens qui sont pour elle une perpétuelle menace, et les discours récemment prononcés à Pesth ne sont, après tout, que l’expression plus ou moins nuancée de cette préoccupation, sans avoir peut-être au fond une signification aussi sérieuse qu’on a pu le croire un instant. Au premier abord, il est vrai, le président de la délégation autrichienne, M. Smolka, et le président de la délégation hongroise, le comte Louis Tisza, le frère du président du conseil, ont paru mettre dans leur langage un accent un peu vif, presque belliqueux. Ils ont avoué sans détour qu’on ne pouvait se défendre d’inquiétudes sérieuses en présence des événemens qui agitent la péninsule des Balkans, et ils n’ont pas craint de prévoir le moment où l’Autriche pourrait être conduite à détendre ses intérêts par les armes. D’une manière générale, on peut parler ainsi sans se compromettre, puisqu’un grand empire n’est jamais à l’abri de cette extrémité de la guerre ; dans les circonstances présentes, il est certain que ce langage a pu émouvoir une assemblée, qui s’est demandé aussitôt si M. Smolka et M. Tisza s’étaient concertés avec le gouvernement, et il a fallu peu après, le discours de l’empereur François-Joseph lui-même pour calmer les esprits en précisant mieux la situation. Ce n’est pas que le discours impérial ait rien dissimulé, qu’il ait déguisé la gravité des choses ou qu’il ait évité de s’expliquer sur les conditions nécessaires de la pacification des Balkans. L’empereur François-Joseph a dit à peu près tout ce qu’il pouvait dire sur les événemens qui se sont succédé depuis la révolution de Philippopoli, et qui ont créé la dangereuse crise d’aujourd’hui. Il ne cache pas les difficultés, il ne cache pas non plus que, dans la pensée de l’Autriche, rien n’est possible que par le respect du traité de Berlin, par l’accord de toutes les puissances, par la confirmation de l’autonomie bulgare, c’est-à-dire par l’exclusion de toute influence étrangère dans les Balkans. L’empereur François-Joseph a l’air de faire ses conditions, de dire ou d’insinuer ce que l’Autriche acceptera, ce qu’elle ne pourrait pas accepter ; mais, en même temps, il se hâte de dissiper tous les nuages par ses déclarations confiantes, par les témoignages les plus rassurans sur les « intentions pacifiques de tous les gouvernemens. » En d’autres termes, l’empereur François-Joseph énumère tout ce qui pourrait troubler la paix et tout ce qui doit l’empêcher d’être troublée. Le langage de l’Autriche est évidemment celui d’une puissance qui se sent dans une situation difficile, qui craint de trop s’engager. Le comte Kalnoky, dans les commentaires par lesquels il peut être appelé à compléter le discours impérial, ne sortira probablement pas de cette savante réserve, et ce qui domine, en définitive, dans la politique autrichienne, en dépit des paroles de M. Smolka et du comte Tisza, c’est le désir, c’est l’espoir de la paix.

Cette malheureuse affaire de Bulgarie, ce n’est pas seulement en Autriche qu’elle est une obsession. L’Angleterre, qui a déjà l’Irlande toujours difficile à contenir, qui a aussi l’Égypte, où elle n’exerce qu’un protectorat contesté, qui a en même temps l’Inde, où ses querelles de délimitation sont encore mal apaisées, l’Angleterre elle-même ne peut oublier qu’elle a des intérêts d’influence dans les Balkans, et c’est après tout de cette question bulgare que lord Salisbury s’est le plus occupé dans son dernier discours au banquet du lord-maire. Les manifestations socialistes qui ont accompagné cette fois le cortège du nouveau lord-maire n’ont pas troublé le banquet traditionnel de Guildhall et n’ont point surtout empêché les discours. Le chef du cabinet a prononcé le sien selon l’usage, et il a passé rapidement à travers toutes les autres questions pour en venir à celle qui était dans tous les esprits, à « cette éternelle question d’Orient, qui, a-t-il dit, retombe encore sur nous. » C’était attendu ; mais ce qu’il y a de plus curieux, c’est le ton leste et dégagé des explications du premier ministre de la reine Victoria. Lord Salisbury n’a point craint certainement de se compromettre par les libertés de sa parole avec la Russie. Il a parlé de la violation des traités comme si l’Angleterre ne s’était jamais associée à la violation d’un traité même à Sofia. Il s’est élevé contre ce coup d’état nocturne accompli au détriment d’un « prince brave et habile » par des officiers que ce prince avait conduits à la victoire et que « l’or étranger venait de suborner. » Il a passablement fulminé contre tous ces faits de pression étrangère qui se succèdent depuis quelque temps en Bulgarie, qui ont révolté, assure-t-il, la conscience de l’Europe, contre la scandaleuse intervention d’une diplomatie dans l’intérêt des conspirateurs qui ont jeté à bas du trône le dernier prince. L’Angleterre en est encore suffoquée ! C’est fort bien ; tant qu’il ne s’agit que de faire des discours contre la Russie, lord Salisbury a de singulières hardiesses d’indignation inutile. Dès qu’il s’agit de prendre un parti, d’avouer une politique, de faire quelque chose pour cette pauvre Bulgarie à laquelle il porte un si vif intérêt, le chef du cabinet de la reine n’a plus que des subterfuges et des distinctions subtiles. Cela ne regarde pas l’Angleterre d’être le don Quichotte du droit européen, de faire respecter au profit des autres des engagemens que les autres ne jugent pas nécessaire de défendre eux-mêmes ! L’Autriche est, après tout, la première intéressée dans les affaires de Bulgarie ; la politique que suivra cette puissance décidera de celle que l’Angleterre devra adopter ! Et lord Salisbury finit en disant lestement : «… Nous ne voyons rien pour le moment qui nous donne lieu de craindre pour la tranquillité de l’Europe… » Voilà qui est au mieux ! Mais c’était bien la peine de tant parler de traités violés, de faits qui ont révolté la conscience universelle !

Qu’en faut-il conclure ? C’est qu’évidemment aujourd’hui, si la Russie veut y mettre quelque mesure, si elle ne prétend pas pousser ses entreprises jusqu’à une occupation militaire qui serait toujours périlleuse, elle peut avoir encore une assez grande liberté pour rétablir son influence dans les Balkans ; c’est que, s’il y a partout des inquiétudes vagues et du malaise, il n’y a nulle part une volonté d’action, et, s’il en est ainsi, c’est que depuis longtemps l’Europe est dans une de ces situations où tous les rapports sont confondus, où tout est possible et où rien n’est possible. Une simple remarque ! Lord Salisbury, pour expliquer l’inaction de l’Angleterre, a dit l’autre jour qu’à trois époques en ce siècle, en 1828, en 1854, en 1877, la Russie a envahi la Turquie, et qu’une seule fois, en 1854, l’Angleterre s’est crue obligée d’intervenir pour sauvegarder l’indépendance de l’Orient. L’Angleterre est intervenue alors, c’est lord Salisbury qui le dit, parce qu’elle avait une alliée, — et cette alliée, c’était la France ! Ce serait peut-être une raison pour que l’Angleterre mît un peu plus de soin à ménager les relations avec un pays qui a eu ses malheurs sans doute, qui peut redevenir encore un utile allié dans les grandes affaires du monde. Et, pour notre part, le meilleur moyen de relever notre alliance aux yeux des peuples, n’est ce point justement cette politique de pacification intérieure qui a été conseillée l’autre jour, qui est la force d’une nation ?

Ch. de Mazade.